N° IV. — DES NOMS DES DIEUX CHEZ LES BUDDHISTES
(second mémoire, section II, PAGE 202 , NOTE 1.)
Georgi a donné, d'après les sources tibétaines qu'avait rassemblées le P. Horace de la Penna, une liste des cieux superposés selon les idées des Tibétains, que je crois utile de comparer avec celle de notre Sûtra^. Cette comparaison peut être intéressante sous plus d'un rapport. En premier lieu , comme les noms tibétains des cieux et des Divinités qui les habitent, ne sont que des traductions de noms primitivement sanscrits , et que Georgi n'a pas donné ces derniers noms qui lui étaient inconnus, il est nécessaire de rapprocher la liste tibétaine de celle de notre Sûtra, pour fournir quelques éléments de plus à cette comparaison des deux littératures buddhiques , celle du Tibet et celle du Népal , qui ne peut qu'être si profitable à l'une et à l'autre. Ensuite, sous un point de vue plus élevé, il est indispensable de connaître quelles additions les Buddhistes ont faites au Panthéon populciire des Brahmanes qu'ils ont adopté, ou tout au moins qu'ils n'ont pas proscrit; c'est, en effet, uniquement d'après la nature de ces additions, qu'on pourra juger du caractère propre de leur mythologie.
L'énumératïon de Georgi , qui suit la même marche que celle de notre Sûtra , part en s' élevant des étages les plus rapprochés de la terre ; mais elle ne commence qu'au ciel des Tuchitas , et elle omet ainsi les trois premiers ordres dont notre Sûtra donne les noms. Mais Georgi reprend ce sujet dans d'autres passages de sa compilation , et il est possible , en réunissant tous ces passages , de présenter un tableau complet du nombre et de la formation des étages dont se compose le monde supérieur selon les idées des Buddhistes.
On sait que c'est sur les flancs du mont Mêru, c'est-â-dire de cette montagne fabuleuse qui , suivant la définition exacte de M. Abel-Rémusat, est tout à la fois ia partie la -plus élevée du monde terrestre et le point central du ciel visible ^, que \es Buddhistes placent les étages inférieurs des cieux qui s'élèvent graduellement au-dessus de la terre. Les quatre continents dont se compose la terre que nous habitons, sont disposes autour de cette montagne, laquelle s'élève au-dessus de leur surface autant quelle plonge au-dessous^. La partie supérieure du Mêru est divisée en plusieurs étages , dont le premier en remontant , est habité par des génies dont les Tibétains nomment le prince Gnod-shyin lag-na gjong-thog^. Je ne connais pas le mot sanscrit correspondant à ce nom, qui est manifestement composé. Georgi n'en a pas donné la traduction; mais on peut l'interpréter à l'aide du dictionnaire de
^ AïpJiah. Tib. p. 182 sqq. ' Georgi, Alphab. Tib. p. 48o.
* Journ. des Savants, année i83i, p. 609. ' Ibid. et p. 237.
Csoma , d'après lequel Gnod-shyin signifie a miscMevous fancied spirit, et lag-na gjoîigthog (ou plutôt ikogs ) désigne un être imaginaire qui tient un bassin à la main. A ces notions M. Schmidt ajoute que Gnod-shyin est synonyme du sanscrit YakcJia} , ce que je crois tout à fait exact, parce que les Yakchas sont, dans la mythologie indienne , des génies dont le séjour est l'atmosphère ; mais M. Schmidt ne nous apprend rien de plus touchant i'épithète ajoutée au nom de ces Yakchas, a qui ont <( un vase à la main. » Tout ce que nous en savons est dû à Georgi, qui les représente occupés à puiser avec leurs vases l'eau que les flots de la mer font rejaillir sur le mont Mêru. Je n'ai jusqu'ici rien rencontré dans les textes du Népal qui se rapporte à cette classe d'êtres supérieurs à l'homme. Mais outre qu'elle n'est pas tout entière de l'invention des Tibétains , puisque les Buddhistes . du Sud connaissent quelque chose d'analogue , elle repose sur une donnée réellement indienne et antique , car rien n'est plus ordinaire que de voir les Yakchas figurer dans les légendes. Ce sont des génies de l'air, doués d'ime grande puissance , qui , comme tous les autres habitants du Panthéon buddhique , sont soumis au pouvoir suprêrae du Buddha , et même à celui des Religieux ou de quelques personnages privilégiés , comme les rois protecteurs du Buddhisme. Le nom que leiu* donnent les Tibétains rappelle en partie celui de Knmhhânda, lequel désigne des êtres placés par les Singhalais immédiatement au-dessus de la terre, le long des flancs du Mêru^; je dois parler ailleurs de ceis génies purement indiens.
Le second étage est habité par les êtres qui tiennent à la main un chapelet; le prince qui les- gouverne se nomme d'après Georgi Pran thog ^ , leçon fautive qui se rectifie aisément à l'aide de la notion que Georgi nous donne de ces génies. Si, en effet, on lit Phreng thogs, ce nom signifiera «celui qui tient une guirlande.» Ce terme traduii'ait fort exactement le sanscrit Sragdliara; mais je n'ai rencontré jusqu'ici dans les livres du Népal qu'une Divinité de ce nom, c'est la Déesse des Tantras dont j'ai parlé plus haut dans la section consacrée à ces livres*, et qui, je crois, n'a rien à faire ici. Je ne dois cependant pas oublier de dire, que suivant 3chrôter les Tibétains ont un mot, PJireng-ltan, par lequel ils désignent Garuda, l'oiseau indien consacré à Krïchna ^; Phreng-ltan, qui signifie « ayant une guirlande , « n'est pas fort éloigné de Phreng-thogs , expression qui a le même sens. Si ces deux mots étaient synonymes, nous pourrions supposer que les êtres qui habitent le second étage sont les Garudas , dont les Buddhistes font une classe d'oiseaux divins. Nous verrons, en étudiant la classification des Buddhistes du Sud, qu'ils placent les Garudas au troisième étage au-dessus de la terre '^.
* Tibet, Wôrterh. p. 3o8, col. 2. * Second Mémoire i sect. V, p. 542.
^ The Mahâvansij, t. III.p. 5i. ^ Bhot. Diction, p.igg, col. i.
^ Aïphal. Tih. p. 48i. ' The Mahâvansi, etc. t. III, p. 5i.
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Le troisième étage est le -séjour des êtres qu'on nomme, suivant Georgi, «bu- « veurs et stupides, » et qui ont en tibétain le nom de Ktag myos ^. Ces deux monosyllabes se traduisent littéralement par «continuellement enivrés,» et cette interprétation s'accorde bien avec la notion que Georgi nous donne de ces Dieux; mais ici encoi'e les textes du Népal, du moins ceux que je puis consulter, sont absolument muets, et je ne retrouve pas dans nos légendes le nom sanscrit de ces Divinités. Peut-être ces génies toujours ivres sont-ils les Nâgas, ou Dragons lourds et stupides que les Buddhistes du Sud placent, il est vrai, au quatrième degré.
Le quatrième étage est habité par les êtres que Georgi nomme les Lha mayin ^, c'est-à-dire «ceux qui ne sont pas des Dieux,» en d'autres termes, qui sont des Asuras; car l'expression tibétaine est la traduction exacte de ce dernier nom sanscrit. Ici encore nous manquons du témoignage des textes népalais en ce qui touche la détermination précise du séjour des Asuras; mais leur nom n'en est pas moins authentique , et leur existence prouvée par ces textes. C'est, avec les Yakchas , un de ces anciens emprunts faits par le Buddhisme à la religion populaire de l'Inde. Les Asuras , comme les génies des trois étages inférieurs , ne figurent pas dans la classification des Dieux, habitants des étages célestes superposés au-dessus delà terre; mais cela ne doit pas nous étonner, car ce ne sont pas des Dieux. Les Asuras sont au contraire les ennemis des Dêvas , ou de ces Divinités lumineuses dont les Buddhistes de toutes les écoles se sont fait des idées tout à fait conforihes aux conceptions brahmaniques ^. Voilà pourquoi le Sûtra auquel se rapporte la présente note , parlant des rayons de lumière qui s'élèvent dans le ciel et vont éclairer les demeures des Dêvas , prend son point de départ aux Tchaturmahârâdjikas , c'est-àdire aux Divinités qui habitent le dernier des six cieux superposés qui constituent la première des trois régions , celle des Kâmâvatcharas , ou des êtres livrés à la concupiscence *.
La classification que je viens d'exposer d'après Georgi, se retrouve, moins le quatrième étage des Asuras, dans Pallas, dont la collection curieuse mérite en général une grande confiance pour tout ce qui regarde le Buddhisme de l'Asie centrale. Cela prouve qu'elle est très-familière aux Mongols ; il me semble indispensable de l'exposer en peu de mots. Sur le degré inférieur des étages qu'embrasse le Mêru, résident les génies munis d'un vase; ce sont les Yakchas des Tibétains. Au-dessus d'eux viennent ceux que Pallas appelle lihres (freye); ils
' Alphab. Tib. p. 48 1, n° lo. {DMta), pour éviter la confusion qu'entraîne
? Ibid. p. 48i, n° 11. l'emploi du mot monde (Lâka), confusion qu'a
' A. Rémusat, Foe houe hi, p. i38 et iSg.. parfaitement débrouillée M. Schmidt. {Mém.
* Voyez second Mémoire, section II, p. 79, de l'Acad. des sciences de S. Pétershourg , t. II,
note 3. Je me sers à dessein du mot région p. 55, note 7.)
répondent apparemment aux génies portant une guirlande de Georgi; car ils ont au-dessus d'eux ceux qu'on nomme toujours ivres, lesquels sont placés au troisième degré par Pallas comme par Georgi; mais j'ignore la raison du nom de libres que Palias leur donne. Les Chinois, ainsi qu'on le verra tout à l'heure, ont un ordre de génies qu'ils appellent délivrés, et auxquels répondent les libres de Palias. Enfin, au-dessus de ces trois classes de génies viennent les Macharansa Chane , c'est-à-dire les Maliârâdjas rois , qui commandent à tous ces esprits secondaires, et dont les palais regardent les quatre points cardinaux dont -ils sont les protecteurs ^. On voit que Pallas ne parle pas des Asuras, dont quelques Tibétains font les habitants du quatrième ciel; sans doute qu'il les confond avec les génies toujours ivres de la troisième division du Mêru. M. Schmidt, auquel on doit les Mémoires les plus élaborés sur les étages célestes des Buddhistes mongols , place ies Asuras dans les profondeurs des régions souterraines ^.
Les Chinois semblent également connaître ces divers ordres de génies ; du moins je trouve dans le Mémoire souvent cité de M. Abel-Rérausat sur la cosmographie buddhîque , quelques détails qui ont un rapport manifeste avec le sujet qui nous occupe. Il s'agit des montagnes disposées en cercle autour du Mêru, et qu'on représente s' élevant par degrés depuis la chaîne qui environne la terre, jusqu'à celle qui atteint la moitié de la hauteur du mont central. Ces montagnes forment ainsi de véritables étages qui sont habités par des êtres supérieurs à fhomme. Je ne crois pas nécessaire d'insister sur le nombre de ces chaînes, qui pour les uns est de sept, et pour les autres de dix; et je ne m'arrête pas davantage à remarquer l'analogie frappante qu'offre cette description avec le système cosmologique des Brahmanes. J'observe seulement que sur une de ces chaînes vivent les Yakchas, sur une autre les immortels qu'on appelle Délivrés, et enfin sur celle qui est la plus rapprochée du Mêru les Asuras^. Le système des Chinois, qui consiste à placer des génies atmosphériques sur des chaînes concentriques au Mêru et s'élevant à des hauteurs
' Samml, kisf. NachricJit. t. H, p, 46. Pallas, avec son exactitude ordinaire, a renvoyé à l'exposé de Georgi , dont il note en termes généraux la divergence d'avec le sien.
^ Méni. de l'Acad. des sciences de S. Pétershourg, t. II, p. 34.
^ Journal des Savants, année i83i, p. 6o6.
Il y a dans cette partie du Mémoire de M. Rémusat plusieurs noms de montagnes dont il est facile de retrouver la forme sanscrite, sous l'altération assez faible des transcriptions chinoises. Ainsi Yeon kan tho est le Yugamdhara
[MaMvami, t. III, p. 67); Ni min tho h, Nêmîndra; Ke tu. mo ti, Kêtumatî. Ce nom ne signifie pas, comme le dit M. A. Rémusat, « vexilH perspicacitas , » mais « la région qui a des étendards ; » il semble que les Chinois ont fait un jeu de mots sur le suffixe matî, qu'ils ont pris pour mati, mot signifiant intelligence. Le nom de Kiei tho lo rappelle le Kêdâra, et le Tchakra est cette chaîne que les Buddhistes nomment Tchakravâla et dont ils font la ceinture de la terre ; il en est très-souvent question dans les livres buddhiques de Ceylan.
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inégales le long de sa pente , est peut-être préférable à celui de Georgi , qui représente ces génies étages sur les flancs de cette montagne; du moins il s'accorde mieux avec la théorie brahmanique des grandes chaînes qui entourent le Mêru.
Quoi qu'il en soit, au-dessus de ces ordres de génies qui habitent l'atmosphère , on place à la quatrième station du Mêru les quatre grands Rois. Georgi nous apprend qu'il y a au Tibet deux opinions sur ce point^. Suivant, en effet, qu'on attribue aux Astu-as le troisiènae ou ie quatrième degré , les quatre grands Rois remontent au quatrième ou descendent au troisième étage du Mêru. Je ne balance pas à me ranger à la première opinion, qui est celle de Palias et de M. A. Rémusat; elle me paraît reposer sur des documents exacts et plus soigneusement étudiés que ceux qu'a si souvent confondus Georgi ^ ; c'est celle que j'ai suivie , quand j'ai eu occasion de parler des quatre grands Rois^. La liste de notre Sûtra commence avec cet ordre de Divinités qui sont nommées les Tchaturmahârâdjikas. Les Tibétains, d'après Georgi, les désignent par- le nom de Rgyel-tchhen-hji''^, qu'il faut lire Rgyal, etc., ce qui signifie exactement «les quatre grands Rois.» Le Vocabulaire pentaglotte donne leur nom de cette manière : Gyal [rgyaiytchhen-hjîhi rigs, «la « tribu des quatre grands Rois ^; » c'est la traduction littérale du titre sanscrit adopté par ce Vocabulaire .: Tchatnr mahârâdja kâyikas. Les Tibétains les nomment encore Hdjig-rten-skyong-ba bji, «les quatre protecteurs de l'univers *', » ce qui n'est qu'une traduction du nom brahmanique de Lôkapâla.
Ces rois sont fréquemment cités dans les livres du Népal , et j'ai expliqué leurs noms dans les notes d'un Sûtra que j'ai traduit plus haut'. J'ajoute seulement ici que le terme composé et dérivé qu'emploie notre Sûtra, signifie aies Dieux qui for- «ment la suite des quatre grands Rois. » C'est exactement de cette manière que les textes pâlis désignent cette classe d'êtres divins; car comme Us font suivre ce nom du mot Déva ®, ils ne nous permettent de douter ni du sens , ni du rôle du mot Tchaturmahârâdjikas. Je viens de dire que ie Vocabulaire pentaglotte donne un synonyme de ce terme dans la leçon Tchatnr mahârâdja kâyikâh, «ceiix qui forment (c la suite des quatre grands Rois ^ ; « c'est là une expression collective dont nous verrons bientôt l'analogue. Les quatre grands Rois , considérés indépendamment de leur cour, se nomment Tchaturmahârâdjas; cette dernière dénomination est celle
* Alphah. Tib. ip. àSi et jilSa. ° Csoma, Tilet. Diction, p. 2^3 , col. 2. "^ Journal des Savants, année i83i, p. 609. Schmidt, Tibet. Wôrterh. p. 176.
Foe houe hi, p. iSg et iZio. ' Voyez second Mémoire, sect. Il, p. 167 et
' Voyez second Mémoire , sect. II, p. 167 168.
et 168. ^ Pârâdjika, £ khar°. Mahâvansi j tom. III,
* Alphab. Tib. p.482, n° 12. p. i3,5.
' Vocab. pentagl. sect. xlix, n° 1. ' Vocab. pentagl. sect. xlix, n° 1.
qu'ont traduite les Tibétains. L'idée même des quatre grands Rois , qui sont les gardiens des quatre points cardinaux , leurs noms , et même la manière dont l'un d'eux est placé, sont des conceptions purement indiennes, que les Buddhistes ont très-peu modifiées. Mais ce qui leur appartient en propre , c'est la croyance que ces Dieux occupent le degré inférieur d'une échelle' composée de six rangs, qui compris sous le nom générique de Kâmâvatcharas , «Dieux du désir, » constituent la région des désirs ou de l'amour, que les Buddhistes de toutes les écoles nomment Kâmadhâin^, parce que les êtres qui la peuplent sont tous soum.is également, quoique sous des formes diverses , aux effets de la concupiscence ^.
Au-dessus des quatre grands Rois, Georgi place les Gsum-htchu-rtsa-gsam ou «les «trente-trois Dieux ^•,)) ce sont les Trayastrimças de notre Sûtra et du Vocabidaire pentagiotte* , Les Tibétains, si nous devons en croire Georgi, ont établi entre le nom de ces Dieux et leur système de la terre, une relation dont je n'ai trouvé aucune trace dans nos textes sanscrits. Ils supposent que les trente-trois Dieux sont ainsi nommés parce qu'ils gouvernent l'univers , qui est composé de trente-trois parties , savoir : cinq étages , huit mers , sept montagnes d'or, douze continents et îles, et une muraille de fer. Cette explication me paraît inventée après coup, et je suis fermement convaincu que les Trayastrimças des Buddhistes sont exactement les trente-trois Dieux du Brahmanisme, l'une des classifications les plus anciennes des Divinités atmosphériques et élémentaires que l'on connaisse dans l'Inde.
On sait que c'est Indra qui , poiu" les Buddhistes comme pour les Brahmanes , est le Roi des trente-trois Dieux, ou plus exactement, des trente-deux, piiisque c'est la présence d'Indra qui forme le nombre de trente-trois ^. Georgi donne à Indra le nom de Kia-cjin, ce qui s'écrit en tibétain Brgya-byin; ce titre paraît répondre à celui de Çatamanya ou de Çatakratu , sous lequel Indra est vulgairement connu chez les Brahmanes. Au reste , les Buddhistes se font du ciel des trente-trois Dieux, et de la félicité dont on y jouit, exactement la mênae idée que les Indiens orthodoxes. Ils le placent au sommet du Mêru, et le disent habité par des personnages que leurs v-ertus ou leur gloire y ont élevés; seulement, ce qui paraît ici propre aux Buddhistes, c'est ridée si souvent répétée dans les Sûtras, que les hommes et les animaux mêmes peuvent , après leur mort , y renaître pour prix de leiu' vertu '^.
^ Vocal, pentagl. sect. xlviii, n° i. ^ A. Rémusat, Foe koue M, p. Qk et 65,
' Journ. des Savants^ année i83i, p. 610. 128 et 129, et de plus, les renvois à d'autres
Des Hautesrayes , Recherches sur la rel. de Fo, ouvrages indiqués dans ces deux notes substan-
dans Journ. Asiat. t. Vil, p. 3i5. tielies. Voy. Journ. des Savants, année i83i,
^ Alphab. Tïb. p. 482, n" i3. p. 610; Sclimidt, Mém. de l'Acad. des sciences
* Vçcah, pentagl. sect. xnx, n° 2. Le nom de S. Pétershourg , t. II, p. 3o sqq.
tibétain est un peu altéré dans cet ouvrage. ° Foe koue ki, p. i44.
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M. Schmidt s'autorise de cette circonstance pour avancer que les trente-trois Dieux ne sont pas les seuîs habitants de cette terre de délices ^. Je ne puis ni confirmer, ni contester, cette assertion ; car les livres qui sont entre mes mains ne disent rien à cet égard. Je préfère cependant croire , que chez les Buddbistes comme chez les Brahmanes, le nombre de trente-trois est pris au propre et employé dans un sens restrictif. Les Buddhistes ont même conservé avec une parfaite exactitude les quatre catégories dont se composent ces trente-lrois Divinités. Les huit Vasus sont les huit Dieux dispensateurs de tous les biens, ce qui est d'accord avec une des interprétations du mot Vasa, et ce qui rappelle la formule antique dâtârô vasûnâm, Swrrjpss èdwv. Les onze Rudras sont les onze Divinités redoutables, ce qui est très^ exact. Les douze Adityas sont les douze manifestations du soleil, et les deux Açvins sont les deux Divinités toujotirs jeunes : on ne les invoque pas autrement dans les Vêdas ni dans le Zend Avesta.
Immédiatement au-dessus des trente-trois Dieux, c'est-à-dire au troisième étage de la région des désirs, viennent les Yâmas, que Georgî- nomme Thob-bral-ba ^. Il faut lire, comme dans le Vocabulaire pentaglotte^, Hthab au lieu de Thoh, et traduire : « ceux qui sont à l'abri des querelles , » ce qui reviendrait au sens donné à ce nom chez les Mongols, qui selon M. Schmidt le traduisent par «exempts de «combats'^.» Cette explication n'est d'ailleurs pas très-éloignée de celle des Chinois, qui d'après M. A. Rémusat donnent au nom des Yâmas le sens' de bon temps ^. Suivant M. Schmidt, les Dieux de ce ciel- ont reçu ce nom, parce qu'ils se trouvent en dehors du domaine des bons et des mauvais esprits terrestres qui sont entre eux dans une lutte perpétuelle, et que les Asm-as de l'abîme ne peuvent rien contre eux°. Si cette interprétation est réellement authentique, elle appartient en propre aux Buddhistes , ainsi que la place qu'ils donnent à ces Dieux dans leur classification des étages célestes. Mais on n'en peut dire autant du nom même de Yâma, qui est tout à fait brahmanique, etqtoi désigne, comme on sait, une classe de Dieux dont le rôle n'est pas parfaitement défini par la mythologie, quoiqu'elle soit fréquemment citée dans les Purânias ''. L'interprétation que donnent les Chinois du nom de Yâma se rapproche beaucoup plus que celle des Mongols d'une dès significations du primitif sanscrit d'où ce nom dérive. Selon eux, les Yâmas sont ainsi nommés parce qu'ils mesurent leurs jours et leurs nuits sur l'épanouissement et la clôture des fleurs de lotus ^. Cette explication rappelle en partie un des sens les plus
' Mém. de l'Acad. etc. t. II, p. 3o. ^ ' Foe koue M, p. i44.
* Alphab. Tib. p. 483, n° i3. ^ Mém. de l'Acad. des sciences de S. Péters-
'■' Vocah. pentagl. sect. xlix, n" 3. bourg, t. II, p. 3o.
' Mém. de l'Acad. des sciences de S. Péters- ' Wilson, Vishnn pnrâna, p. 54, note lo.
bourg, t. II, p. 3o-, et t. IV, p. 216. ^ Journ. des Sav. année i83x , p. 6io.
ordinaires du sanscrit Yâma, qui signifie «veille de trois heures. » Sous ce point de vue, les Yâmas seraient des Divinités protectrices des divisions du joiu" indien.
Le quatrième étage de la région des désirs est habité par les Tuchitas, que les Tibétains nomment Dgah-ltan ^ ; c'est exactement la traduction du sanscrit Tuckita, « ceux qui sont satisfaits. » Georgi rend assez bien ce nom en l'appliquant au ciel que ces Dieux habitent, mâgnœ lœtitiœ locns. Ce sens est connu des Buddhistes de toutes les nations. Mongols et Chinois ^ ; seulement les Chinois, d'après M. A. Rémusat, y voient le sens de (( connaissance suffisante , » qui ne me paraît pas justifié par l'étymoJogie^. J'ignore mênae poiu" quelle raison M. Rémusat a préféré cette interprétation à celle de lœtus (joyeux) qu'il avait donnée de Tachita dans sa copie manuscrite du Vocabulaire pentaglotte , ouvrage sur lequel il avait entrepris un travail considérable que la mort a malheureusement interrompu ^. Le nom des Dieux Tuchitas est encore un emprunt fait peu* les Buddhistes à la mythologie brahmanique ; mais les Buddhistes, outre la place qu'ils leur ont donnée dans leur classification des étages célestes, ont fait du séjour qu'ils habitent la demeure privilégiée où vient renaître , pour descendre un jour parmi les hommes, celui qui n'a plus qu'une existence à passer stu? la terre, et qui est prédestiné à devenir un Buddha parfaitement accompli. C'est une notion dont j'ai eu plus d'une fois occasion de parler, et qu'on trouve à tout instant reproduite dans les Sûtras.
Le cinquième étage de la même région est le séjour des Dieux que Georgi nomme Hphrul-dgah ^, et qu'il explique ainsi : gandiam ingens ex prodigiis. C'est le nom que M. Schmidt écrit, d'après la transcription erronée des Mongols, Nirmânavati, mais qu'il traduit exactement de cette manière : « la région de ceux qui trouvent u leur plaisir dans leurs propres transformations ou productions *". » Le ndot de production me paraît moins exact que celui de transformation ; car le terme original de Nirmânarati , comme l'écrit bien notre Sûtra , signifie « ceux qui trouvent leur voce lupté dans leurs transformations miraculeuses. « C'est de cette manière que l'entend M. A. Rémusat, dans son travail inédit siu" ie Vocabulaire pentaglotte, où il le traduit : spiritus gaudens in permutationihas "^ . Les traductions que le même auteur a ipréférées plus tard, celles de «ciel delà conversion» ou «joie de la conversion, » ont l'inconvénient d'être obscures : on ne sait s'il ne faut pas entendre conversion dans un sens religieux , ce qui serait inexact ; car Nirmâna et les termes appartenants à la même famille que ce mot, n'ont jamais d'autres sens, dans le style buddhique,
^ Alphah. Tib. p. 182 et 483. * Vocdb. pentagl. sect. xlix, n° 4-
* Schmidt, \Me/n. de l'Acad. des sciences de ° Alphah. Tib. p. 182; et p. 483, n° i5.
S. Pétersbourg , t. II, p. 3o. Rétausat, Journ. ^ Mém. de l'Acad. dès sciences de S. Péters-
des Savants/ Siïinéei 83 1, p. 616. bourci, t. II, p. 29; et t. IV, p. 216.
^ Foe houe ki, p. iA5. ' Vocab. pentagl. xlix, n° 5.
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que celui de «transformation résultant de la magie. » Le nom et ie rôle de ces Divinités appartiennent exclusivement aux Buddhistes, et je ne trouve rien chez les Brahmanes qui y réponde^. On ne saurait nier cependant que l'idée d'attribuer aux Dieux la faculté de prendre à lem* gré une forme quelconque, ne soit ancienne dans l'Inde, puisqu'elle paraît déjà dans les Vêdas. C'est, je crois, à cette notion de la puissance surnaturelle des Dieux qu'il faut attribuer l'idée qu'ont eue les Buddhistes d'inventer un ciel spécial pour les Divinités qm peuvent revêtir toutes sortes de formes. M. Rémusat pensait que ce ciel avait été ainsi nommé parce que les désirs nés des cinq principes des sensations y étaient convertis en plaisirs purement intellectuels ^.
Le sixième étage de la région des désirs est habité par les Dieux que Georgi nomme Gjan-hphral-nbang-bje , et dont il traduit ainsi ie nom : prodigioram virtate dominantes^. Notre auteur se corrige dans un autre endroit 'S et lit, comme le Vocabulaire pentaglotte, dvang au lieu de nbang que ne donne aucun de nos lexiques. Le sens qui résulte de ces quatre monosyllabes n'est pas parfaitement clair ; mais il est élucidé par la traduction inédite du Vocabulaire pentaglotte de M. A. Rémusat, qui l'interprète ainsi : spiritas permntans aliéna ^, et par celle de M. Schmidt, qui définit ainsi le ciel en question : « la région de ceitd qui agit suivant sa volonté sur «les transformations des autres, » c'est-à-dire, ajoute le savant interprète , «là région (( de celui aux ordres duquel sont toutes les formes, qui agit sur toutes les formés ''. » Je dois cependant glisser sur les autres développements dans lesquels entre M. Schmidt à l'occasion de ce ciel dont il fait le séjour de Mâra , le Dieu de l'amotu" |!t de la passion; non pas que ces développements ne soient pleins de vues élevées sur le rôle de Mâra dans la doctrine buddhique, mais c'est qu'ils m'entraîneraient trop loin , et que , sauf quelques détails, je n'en trouve pas la justification dans nos textes sanscrits. J'ajoute seulement que les interprétations que je viens de citer se vérifient par celle qu'on peut donner du terme d'ailleui's un peu obscur de notre Sûtra, Paranirmifa vaçavariin, «ceux qm disposent à leur gré des formes qu'ont revêtues «les autres. » Je n'ai pas besoin d'avertir que ces Divinités, comme les précédentes, appartiennent en propre au système buddhique.
Avec ce sixième étage se termine la première des trois régions, celle des désirs et de la concupiscence. Je dis la première , parce que je suis la classification de notre
' En effet les Nirmânaratis , qui suivant le ^ Journ. des Savants, année i83i, p. 610,
Vichnu purâna forment une des classes des ' Alpliab. Tih. p. 182.
Dieux du onzième Manvanlara, ne me parais- '' Ibid. p. 483, n° 16.
sent avoir aucune analogie avec les Nir- ^ .Vocah. pentagl. sec\..xh\x, n° &.
mânaratis des Buddhistes. (Voyez Vishnu pu' ° Mém. de l'Acad. des sciences de S. Pèters-
râna, p. 268.) bourg, t. II, p. 2A; et t. IV, p. 216.
Sûtra , qui procède en remontant de ia terre ; ii va de soi-même qu'il faudrait appeler cette région la troisième si l'on descendait des sphères plus élevées, ainsi que l'a fait M. Schmidt dans les Mémoires auxquels je ne puis mieux faire que de renvoyer le lecteur. En continuant à remonter, nous entrons dans la seconde région, celle des formes, qu'habitent des êtres plus parfaits ; ils sont divisés en plusieurs classes que nous allons énumérer dans levx ordre.
Immédiatement au-dessus des Divinités auxquelles on attribue la puissance de transformer miraculeusement et à leur gré les autres créatures, viennent, selon notre Sûtra, les Rrahma kâyikas, c'est-à-dire « ceux qui forment la suite de Brahmâ. » C'est le nom des Dieux dont Brahmâ est le chef, et les Buddhistes du Sud ne nomment pas autrement cette classe de DiAànités. A cet ordre répondent, dans le Vocabulaire pentaglotte, les Brahmâ paripatyâ, orthographe fautive que je n'hésite pas à remplacer par Bralima parichadyâh, m' appuyant sur la confusion facile des lettres Tf pa et tf cha. La version tibétaine du Vocabulaire pentaglotte traduit ce nom par Tshangs-Jiklior, « troupe de Brahmâ , » ou tarma spirîtumn Fan , comme l'entend M. A. Rémusat d'après les Chinois ^. Les Népalais connaissent aussi cette classe de Divinités , quoiqu'ils en transcrivent le nom d'une manière fautive , Brahmâ prashâdyâ ^. Je reviendrai plus bas sur ces différences de dénomination.
Georgi, qui ne donne pas le nom tibétain de cette classe de Dieux, du moins à l'endroit où il serait naturel de le chercher, le remplace par un terme collectif qui embrasse quatre classes de Divinités, et qu'expriment les mots tibétains Tshangsphahi gnas bji (ou plutôt pa/u^); Georgi traduit cette expression par sedes quadruplici contemplationis generi vacantiam, mais cette traduction est manifesteraent erronée*, et les quatre mots tibétains ne peuvent signifier que « les quatre habitations de « Brahmâ. « En admettant que l'analogie de la liste tibétaine et de celle de notre Sûtra se continue ici avec la même régularité que pour les cieux précédents , on serait conduit à penser que les quatre habitations de Brahmâ comprennent les trois termes de notre Sûtra où le nom de Brahmâ figure, plus les Parîttâbhas qui viennent ensuite; mais ce serait une erreur, car nous reconnaîtrons bientôt que les Parîttâbhas ouvrent une nouvelle catégorie de Dieux. Il faut donc admettre que les quatre habitations de Brahmâ des Tibétains répondent aux trois sphères de notre Sûtra, savoir les Brahmâ kâyikas, «ceux qui forment la suite de Brahmâ; » les Brahmâ purôhitas, «les prêtres ou ministres de Brahmâ, » en tibétain Tshangs-pa mdun-na Mon ^ ; et les Mahâbrahmâs , en tibétain Tshangs-pa-tchhen-po ^.
' Vocàb. pentagl. sect. l, n° i. que porte cette section dan.s ie Vocabulaire
' Transact. Roy. Asiat. Soc. t. II, p. 233. pentaglotte: Les trois Dieux contemplatifs.
' Alphab. Tih. p. 182. ' Vocdh. pentagl. sect. l, n° a.
' Il semble qu'elle a été empruntée au titre ° Ihid. n" 3.
Il resterait maintenant à déterminer. laquelle de ces deux énumérations est préférable , de celle des Tibétains qui admettent quatre cieux de Brahmâ , et de celle de notre Sûtra qui ii'en reconnaît que trois. Mais quelques efforts que j'aie faits pour trouver des raisons décisives en faveur de l'une ou de l'autre , il m'a été impossible d'y parvenir. Je les ai trouvées l'une et l'autre appuyées par des autorités également respectables. Ainsi la classification de Georgi s'autorise de l'opinion des Népalais , qui suivant M. Hodgson^ comptent quatre cieux où Brahmâ domine, et qui les nomment ainsi: Bràhmakâyikàs, Bràhma parôMtas, Brahmâ paricliadyas et Mahâbrahmânas. Or si l'on compare cette classification à celle de notre Sûtra , il semble qu'elle résulte de ce qu'on divise au Népal en deux ordres distincts les Brahmâ kâyikas et les Brahmâ parichadyas, que notre Sûtra et le Vocabulaire pentaglotte paraissent réunir en une seule catégorie. D'un autre côté, la classification qui ne reconnaît que trois cieux de Brahmâ, est adoptée premièrement par le Sûtra qui donne lieu à la présente note , puis par le Vocabulaire pentaglotte qui en altère les noms , mais qui après tout ne reconnaît que trois ordres ^ , par les Buddliistes singhalais ^, enfin par les Mongols , d'après Pallas et M. Schmidt*. Ainsi un Sûtra sanscrit du Népal parle de trois demeures de Brahmâ-, les Mongols, qui suivent d'ordinaire si religieusement la tradition tibétaine, ne reconnaissent que trois demem-es, et les Tibétains en comptent quatre. C'est là une de ces différences que signalait M. A. Rémusat en traitant du sujet même qui nous occupe ^, et qu'il ne sera possible de concilier que quand on possédera la traduction complète des autorités indiennes, tibétaines, chinoises et mongoles sur lesquelles s'appuient ces diverses classifications ; quant à présent je regarde celle de notre Sûtra comme plus appuyée que l'autre.
Après tout ces divergences n'affectent que le nombre des cieux superposés-, car pour les idées qu'expriment les noms que ces cieux portent, elles sont exactement les mêmes dans l'une et dans l'autre classification. D'un côté nous avons quatre ordres de Dieux qui s'élèvent ainsi les uns au-dessus des autres : i" ceux qui forment la suite de Brahmâ; 2° les ministres de Brahmâ; 3° ceux qui composent l'assemblée de Brahmâ; li° les grands Brahmâs. De l'autre côté nous avons trois ordres:
' Transact. Roy. Asiat. Soc. t. II, p. 233. kas qui, chez les Mongols, réduit à trois le
* Vocah. pentagl. sect.L.. nombre des cieux de Brahmâ-, mais cette classe ^ 27ie Mahâvansi, t. HI, p. i36. Il y a ce- n'est pas, à vrai dire, supprimée, si l'on admet
pendant une confusion dans l'exposé d'Upham ; comme moi qu'elle se confond avec celle des
les Mahâbrahmâs y manquent, et sont rem- Brahmâ parichadyas. Nous verrons en étudiant
placés par les Brahmâ kâyikas. Je crois qu'il y la classification des Buddhistes du Sud, que ce
a là substitution plutôt qu'omission. dernier ordre est le seul qu'ils admettent, et
* Samml. hist. Nachricht. t. II, p. 48. Mém. qu'ainsi les Brahmâ kâyikas et les Brahmâ pade l'Acad. des sciences de S. Pétersbonrg, t. I, richadyas n'en font qu'un.
p. ICI. C'est la suppression des Brahmâ kâyi- ^ Jowrn.des (Sau. année x83i, p. 610.
1° ceux qui forment ia suite de Brahmâ; 2° ies ministres de Brahmâ; 3" les grands Brahmâs. Il est très-aisé de comprendre que ceux de ia suite et ceux de l'assemblée aient pu être confondus en une seule classe ; et d'autre part on conçoit aussi facilement que la classe unique des Dieux nommés par les uns «ceux qui forment la suite de « Brahmâ , » et par les autres « ceux qui composent son assemblée , » ait pu se dédoubler, si quelque raison , à nous inconnue , a exigé que la classification se complétât au moyen d'un étage de plus. J'attache donc, pour ma part, assez peu d'importance à ces différences, quoique j'aie cru nécessaire de les signaler. Ce qui me paraît plus digne de remarque, cest le caractère systématique de cette classification, où il semble qu'on ait voulu agrandir le domaine de Brahmâ en formant deux ou trois ordres des Dieux qui l'approchent. Il faut ensuite noter que nos textes, d'accord avec la tradition népalaise , nomment le troisième ou le quatrième de ces cieux les Mahâbrahmâs [Mahâbrahmânah). Il y a donc plusieurs Brahmâs supérieurs qui peuplent le troisiènae ou le quatrième ciel , et ces Brahmâs sont sans doute des êtres que leur sainteté a élevés à ce haut rang. Cela n'empêche pas que dans ies livres du Népal, l'existence d'un Brahmâ unique ne soit à tout instant rappelée, et que ce Brahmâ ne soit connu sous le tilre de Brahmâ saliâfhpati, « Brahmâ le souverain des « êtres qui souffrent. » Il est probable que le Brahmâ sahâmpati est le plus élevé et le chef de ces grands Brahmâs qui habitent le ciel que nous venons d'étudier.
Quoi qu'il en puisse être de ces explications , sur lesquelles je n'insiste pas davantage, faute de posséder un assez grand nombre de textes qui les confirment positivement, il me paraît que les difficiiltés que nous éprouvons à nous reconnaître dans ce chaos de Brahmâs , viennent uniquement de ce que les idées soizmises à notre examen appartiennent à des époques diverses. Je suis convaincu, quoique je ne puisse pas donner de cette opinion toutes les preuves désirables , que la notion d'un Brahmâ unique , empruntée par les Buddhistes au Brahmanisme , est la plus ancienne de toutes celles que nous offre cette série de trois ou quatre cieux subordonnés à Brahmâ. Cette notion se montre aussi pure et aussi claire que cela est possible dans le Brahmâ sahâmpati, souverain du monde qu'habitent les hommes. La création de deux ou trois cieux peuplés par des êtres qui servent ce Brahmâ est une sorte d'hommage rendu à la grandeur de ce Dieu, qui appartenait primitivement à la religion indienne avant la venue de Çâkya. Mais en même temps c'est l'œuvre d'une classification postérieure, et .qui n'a pu s'exécuter que quand ies Buddhistes ont senti le besoin d'incorporer dans leur système propre les notions qu'ils avaient reçues de leurs prédécesseurs. Enfin j'en dirai autant de cette multiplication des Brahmâs , qui paraît dans le ciel des Mahâbrahmâs , en admettant qu'il faille , comme je le propose, prendre ce pluriel au propre. Si dans le nom de Mahâbrakmânak on ne devait voir qu'un pimnel, appelé ici par imitation des autres cieux
DU BUDDHISME INDIEN. 611
qu'habitent, des troupes plus ou moins nombreuses de Divinités de même nom , il n'y aurait qu'un Mahâbrahmâ, et cette notion n'en serait que plus indienne. Enfin, pour compléter ce que nous savons de ces trois ordres de Dieux , j'ajouterai qu'ils forment le premier degré des sphères du Dhyâna ou de la contemplation , comme on les appelle, et que, suivant le Vocabulaire pentaglotte, ils appartiennent à la première contemplation. C'est une division sur laquelle nous reviendrons , quand nous serons en état de l'embrasser dans son ensemble.
Immédiatement au-dessus des Mahâhrahmâs se placent les Dieux de la seconde contemplation , laquelle , suivant le Vocabulaire pentaglotte ^, comprend trois étages , comme la contemplation précédente. Le caractère commun de ces Dieux est, ainsi que l'a bien fait remarquer M. A. Rémusat^, l'éclat ou la lumière à divers degrés. Le premier des étages en remontant, c'est-à-dire celui qui est occupé par la dernière classe des Dieux de cette nouvelle sphère , est habité par les Parîttâbhas , qu'on nomme en tibétain Ocl-bsaP. Georgi traduit ce terme par magni latnînis atcjae splendoris; mais cette interprétation est certainement inexacte, car le rapprochement des autres autorités buddhiques prouve que ce titre doit signifier « ceux (c qui ont une lumière faible , » ou qui sont privés de lumière. Dans nos textes sanscrits du Népal, pariWa (participe de pari-dâ) a d'ordinaire le sens de limité. De plus, le Vocabulaire pentaglotte traduit ce nom par Od-tchhung, qui a la signification que je trouve dans Parittâhha. Les Chinois, d'après M. A. Rémusat, entendent de même le nom de ces Dieux ; ils disent qu'au premier degré de la seconde sphère habitent des Dieux dont l'éclat est faibk*; et dans sa traduction inédite du Vocabulaire pentaglotte , cet auteur traduit la version chinoise de l'orthographe barbare parîrtâbha (pour parîttâbhâh] de cette manière, spiritas falgens parviis^. C'est, je crois, un point qui ne peut faire l'objet d'aucun doute.
Au-dessus de ces Dieux , dont l'éclat est faible , on trouve des êtres d'un caractère supérieur, nommés par notre Sûtra les Apramânâhhas, c'est-à-dire « ceux dont l'éclat « est incommensurable. « Les Tibétains les nomment Tshad-med-od , ce que Georgi traduit exactement par luce infinita micantiam'^. M. A. Rémusat ne s'y est pas trompé davantage , quand il a traduit l'article correspondant du Vocabulaire pentaglotte par fulgens sine fine '^.
Enfin au-dessus encore , et au troisième et dernier étage de cette sphère , viennent les Abhâsvaras, ou «ceux qui sont tout éclat.» Je n'ai pu jusqu'ici découvrir dans
' Vocab. pentagl. sect. li. * Vocah. pentagl. sect. Li, n° i. M. Schmdit
^ Journ. des Savants, année i83i, p. 668. l'entend de même. {Mém. etc. t. IV, p. 217.) Foekone M, p. iZi.5. ° Alphah. Tib. p. 182; et p. 484, n" 22.
^ Alphab. TH. p. 182; et p. 484, n" 21. ' Vocab. pentagl. sect. li, n° 2. Foehoueki.
* Foe houe ki, p. i45. p. l45. Schmidt, Mém. etc. t. IV, p, 2 17.
Georgi le nom tibétain de cette classe de Dieux; elle n'est certainement pas à sa place d^ns aucune des listes qu'il donne des étages célestes-, c'est ce dont on peut se convaincre et par l'examen de ces deux listes ^, et par les observations dont la sphère suivante va être l'objet. Mais le Vocabulaire pentaglotte la donne sous cette forme Od-gsal, n ceux qui ont un éclat resplendissant ^. » Ici M. A. Rémusat a été moins heureux que poTU" les articles précédents ; il a cru que le nom des Âbhâsvaras désignait des Dieux auxquels la lumière tenait lieu de voix', dans la supposition que le mot d'âhhâsvara devait se diviser ainsi : âbhâ-svara, a qui a pour lumière la voix. » Nous avons traduit ce terme en le décomposant ainsi, â-bhâsvara; et les Chinois paraissent l'entendre de la même manière, d'après M. Rémusat lui-même, puisque dans son travail inachevé sur le Vocabulaire pentaglotte , il traduisait cet article par spîritas fiilgens clarus *. C'est également l'opinion de M. Schmidt.
Nous entrons maintenant dans la région du troisième Dhyâna , ou de la troisième contemplation, qui suivant la division du Vocabulaire pentaglotte se compose, comme la précédente, de trois degrés ^. Ces Dieux, ainsi que l'a bien dit M. A. Rémusat, ont pour attribut commun 3a vertu et la pureté^. On nomme les Dieux de l'étage inférieur Parittaçnhhas , «ceux dont la pureté est limitée;» et en tibétain, Dge-tchhang; ce que Georgi rend exactement par exignarum virtatam'^. On voit que cette classe de Dieux est dénommée suivant le même système que les étages de la contemplation précédente.
Au-dessus viennent les Apramâna çubhas, «ceux dont la vertu est incommensu- « rable. » Les Tibétains les nomment Tshad-med-dge ; ce que Georgi rend exactement par virtatiim infinitarnm regio ^ ; c'est aussi l'idée que s'en font les Chinois , d'après M. A. Rémusat^. La remarque indiquée sur l'article précédent s'applique également à celui-ci ; il correspond au second étage de la seconde contemplation , comme le précédent correspondait au premier. J'observe en outre, avec M. Schmidt, que cette classe de Dieux manque à la liste népalaise, mais qu'elle est connue des Mongols ^°.
Le troisième et le plus élevé des étages de cette sphère est habité par les Çubhakrîtsnas , « ceux qui sont toute pureté. » Les deux listes de Georgi ne donnent pas
^ Alphab. Tib. p. 182 et 484- les deux endroits cités tchhang, et non tshang;
* Vocab.pentagl. sect. 1,1, n° 3. le Vocabulaire pentaglotte ne fait pas cette ^ Foe houe là, p. i45. faute. (Sect. lu, n° 1.)
* Vocab.pentagl. sect. li, n" 3. ' Alphab. Tib. p. 182; et 484, n" 24-
* Ibid. secï. lAj. " Tonrn. des Savants, année i83i, p. 668.
* Journ. des Savants, année i83i, p. 668. Foe kone ki, p. i45.
Foe koae kij p. i45. '° Mém. de l'Acad. des sciences de S. Péiers-
'' Alphab. rf&. p. 182 et 484- Il faut lire dans bourg, t. I, p. 102; et t. IV, p. 217.
DU BUDDHISME INDIEN. 613
cette expression à la place où elle doit être; mais j'ai acquis la conviction, après une rechercKe attentive , que la traduction du mot Çuhhahritsna doit être cherchée au n° ly- de sa seconde liste ^, où par suite d'une inexplicable confusion il l'a placée, contre toutes les autorités qui me sont connues. Si, en effet, au lieu de Ged-rgjes on lit Dge-rgyas , comme dans le Vocabulaire pentaglotte ^, on traduira ce composé par pureté étendue , c'est-à-dire « ceux qui ont une pureté absolue , » exactement comme les Chinois et les Mongols entendent Çnbhdkritsnas ^.
Au-dessus de cet étage qui termine la sphère du troisième Dhyâna, nous entrons dans le quatrième , c'est-à-dire dans la contemplation supérieure , qui d'après notre Sûtra se compose de huit degrés , et d'après le Vocabulaire pentaglotte de neuf, par une raison que je dirai tout à l'heure. Le degré inférieur de cette sphère est occupé par les Anahhrakas ou «ceux qui sont sans nuages. » On chercherait vainement dans la liste de Georgi la dénomination tibétaine de ces Dieux, si l'on n'usait d'un peu de cette liberté que je me suis permise à l'égard de l'article précédent. En effet, immédiatement à la suite duD^e-r^jas, que je crois être les Çubhakrïtsnas , je trouve les Pri-med'^ , terme qui sous une forme fautive cache le composé Sprin-med, c'est-à-dire «qui est sans nuage.» C'est là encore une correction qui est confirmée par le Vocabulaire pentaglotte ^. Les Chinois et les Mongols entendent de même le nom de ces Divinités ^; et M. A. Rémusat ajoute qu'on les nomme ainsi parce qu'elles n'ont plus besoin de l'appui des nuages qui sont nécessaires aux Dieux placés au-dessous d'elles.
Après les Anahhrakas viennent les Punyaprasavas , dont le nom est susceptible de plusieurs interprétations qui ne sont que des nuances les unes des autres. On peut le traduire de trois nïanières : i° ceux dont l'origine est dans la pureté, c'est-àdire « ceux qui naissent de la pureté ; » 2° « ceux qui produisent la pureté -, » 3° « ceux «dont les productions ou les descendants sont purs. » Les deux dernières interprétations rentrent à peu près l'une dans l'autre , et je n'hésite pas à préférer la première , comme plus conforme au génie de la langue classique. La liste de Georgi ne met pas à sa place la traduction tibétaine de ce titre; mais en continuant les corrections dont cette liste me paraît susceptible, je trouve la classe des Dieux que nous cheixhons, dans l'expression So-rnam-rgyês'^, que je lis Bsod-nams-shyes , comme le Vocabulaire pentaglotte^, et que je traduis ainsi : «ceux qui sont nés «de la pureté. » Ici encore je présente cette correction avec d'autant plus de con-
' Alphah. Tib. p. 484, n° 17. ^ Vocal, pentagl. sect. lui, n" 1.
^ Vocah. pentagl. sect. m, n" 3. ^ Foe kone M, p. i45. Vocah. pentagl. sect.
^ Foe houe M, p. x45. Schmidt, Mém. de lui, n° 1. Schmidt, Mém. etc. t. IV, p. 217. l'Acad. etc. t. IV, p. 217. ' Alphah. Tib. p. 484, n" 19-
* Alphah. Tib. p. 484, n° 18. ' Vocah. pentagl. sect. Lin, 11° 2.
614 INTRODUCTION A L'HISTOTRE
fiance , que l'article sur lequel eilé porte vient , dans la liste de Georgi , immédiatement après le titre que j'ai prouvé correspondre à l'article précédent, Anabhraha. M. A. Rémusat traduit ce mot d'après les Chinois par « vie heureuse ^, » ce qui est un peu vague. Son travail inédit sur le Vocabulaire penta^otte porte spiritus nascens ex divitiis ^ ; expression où clivitiis est certaineniient impropre , mais d'une sorte d'impropriété qui se retrouve dans Bsod-nams, mots tibétains qui signifient à la fois fortune , bonheur et mérite moral ou pureté. Le sanscrit purija n'a heureusement pas un si grand nombre d'acceptions.
Le troisième étage de la sphère de la quatrième contemplation est habité par les Vrïhatphalas, « ceux qui ont les grandes récompenses, nEn suivant le nouvel ordre que je propose pour la liste de Georgi , on trouve les Hhres-hn-tchhe-ha ^ ; ce que je corrige ainsi, d'accord avec le Vocabulaire pentaglotte , Hhras-ha, etc. et que je traduis «grandes récompenses,» c'est-à-dire a ceux qui ont les grandes récompenses.» Les Chinois, selon M. A. Rémusat*, n'entendent pas autrement ce titre, qui ne peut faire aucune difficulté. J'avertis seulement les personnes qui seraient tentées d'accorder au Vocabulaire pentaglotte une confiance que ce recueil ne me paraît pas mériter complètement , que le nom des Vrïhatpbalas y est altéré de manière à ne pouvoir être reconnu. Il faut en outre noter la différence qu'offre ici la classification népalaise, telle que M. Hodgsonl'a reçue de son Buddhiste, avec celles de notre Sûtra, du Vocabulaire pentaglotte el des livres mongols : c'est qu'après le ciel des Vrïhatpbalas, les Népalais placent des Arangisattvas , ou des êtres non passionnés, dont nos autres listes ne parlent pas ^.11 semble que ce nouveau nom ne soit qu'un synonyme d'une des autres classes déjà connues, peut-être des Avrïhas, auxquels nous allons passer, et qui ne sont vraisemblablement appelés des Dieux exempts d'efforts que parce qu'ils sont exempts de passions et de tout attachement. Je noterai plus bas l'existence d'une autre classe de Dieux propres aux Népalais, dont l'invention s'expliquerait également bien de cette manière. Je dois cependant remarquer que les Buddhistes de Ceylan ont ici un ordre de Dieux, qu'Upham nomme AssanjasattTiaya ^, et dont le titre pâli, si on le lit Asangasatta, a la même signification que les Arangisattvas des Népalais,
Au quatrième degré viennent les Avrïhas, dont le nom n'est pas parfaitement clair ; il peut signifier « ceux qui ne croissent pas » ou « ceux qui ne font pas d'ef- « forts, » La version chinoise du Vocabulaire pentaglotte, telle que l'entend M, A. Rémusat , donne à cette dei-nière interprétation la précision qui lui manque ; ce
' Foe kone ki, p. xU&. * Foe koue M, p. i46. Vocabulaire pentagl.
* Vocab. pentagl. sect. lui , n° 2. Comparez sect. lui, n° 3. Schmidt, Mém. etc. t. IV, p. 217. * Transact. Roy. Asiat. Soc. t. II, p, 23/i.
' Alphab. Tib, p. àSà, n" 20. " The Mahâvansi , t. III, p. i36.
DU BUDDHISME INDIEN. 615
savant la rend , en effet , par spîritus sine cogitationibus ^, ou « le ciel où Jl n'y a pas « de réflexion. » Je ne fais pas difficulté d'admettre ce sens, que je détermine avec un peu plus de netteté encore, en disant: «ceux qui ne font pas d'efforts (pour «penser).» Quant à la traduction tibétaine de ce titre, on la trouve, après avoir épuisé les transpositions que j'ai signalées précédemment, sous cette forme Mitchhe-ba ^, composé qui ne me paraît susceptible que d'une seide signification , «celui qui n'est pas grand.» Mais cette signification ne se rapproche pas assez du primitif Avnha , pour que je ne soupçonne pas quelque erreur; et je proposerais de lire Mi-mchhed-pa, ce qui d'après le Dictionnaire de Csoma pourrait se traduire par «ceux qui ne s'étendent pas,» avec ie même degré de vague que le sanscrit Avrîha. C'est également la version qu'adopte M- Scbmidt, d'après ses autorités mongoles, qui paraissent ici suivre pas à pas les Tibétains '*.
Au-dessus des Avrïhas viennent les Atapas , « ceux qui n'éprouvent pas de dou- « leurs : » Georgi les nomme en tibétain Mi-dang-ba^; mais il ne traduit pas plus ce nom que les précédents. Je ne balance pas à rétablir ici la leçon que je crois la véritable, et à lire Mi-gdung-ba, « ceux qui sont exempts de souffrance, » exactement comme ie Vocabulaire pentaglotte. Les Chinois entendent bien Atapa, et M. A. Rémusat traduit ietu" version de ces deux manières différentes , spiritus sine mœrore et «le ciel sans fatigue^.» M. Scbmidt traduit de même ce nom par «les Dieux « exempts de souffrance. »
Viennent ensuite, au sixième degré, les Sudrïças, «ceux qui voient bien; » ce sont les Chin-tu-mtho-ba de Georgi^, leçon que je corrige ainsi, Chin-ta-mthong-ba , pom: traduire « ceux qui voient parfaitement. » Le Vocabulaire pentaglotte déplace cette interprétation , en la mettant sous l'article qui suit , et réciproquement ; il se pourrait qu'il fût en ce point moins exact que Georgi. L'explication que je propose est également celle des Chinois, du moins d'après M. Rémusat, qui traduit ainsi leur version : spiritus bonus visus, ou «ie ciel des Dieux qui voient admirabie- « ment tous les mondes''.» Ici encore le Vocabulaire pentaglotte altère très-fortement ie terme sanscrit.
Au septième degré de la même sphère sont établis les Sudarçanas , dont le nom doit signifier « ceux dont l'apparence est belle. « Les. Tibétains , d'après Georgi , leur donnent le nom de Gya-nom-snang-ba ^, ce qui peut vouloir dire « ceux qui ont
* Vocab. pentagï. sect. tm, n° 4- Foe koae * Alphah. Tïb. p. 182 et 485, n" 26.
ki, p. i46. '" Vocal, pentagl. sect. lui, 11° 5.. Foe koue
" Alphak Tih. p. 182; et p. A85, n" aS; et M, p. i46. :■■
Mitchhe dans le Vocab. pent. sect. lui, n° 5. ® Alphah. Tib. p. 182 ; et p. 485, n° 27.
' Mém. de l'Acad. des sciences de S. Péters- '' Vocah. pentagl. sect. lui, n° 6.
bourg, t. I, p. io3 ; et t. IV, p. 217. * Alphab, Tib. p. 182; et p. 485, n° 28.
aune heiie apparence.» Les Chinois, d'après M. A. Rémusat, l'entendent ainsi; car dans sa traduction inédite du Vocabulaire pentaglotte, il traduit leur version de cette manière , bonus apparens ^ -, mais dans ses notes sur le Foe houe ki , il rend le nom de Sadarçana par «le ciel des Dieux pour qui tout est présent et «manifeste^.» La première interprétation me paraît de beaucoup préférable; la seconde ne ferait que réproduire l'idée exprimée par le nom des Dieux du ciel précédent.
Au-dessus de ces Dieux , et avant les Akanichtbas qui vont suivre , la liste népalaise de M. Hodgson place une classe tout à fait inconnue aux autres autorités buddhiques, celle des Sumukhas^. Ce titre de SumuMia signifie «les Dieux au beau «visage *, » et il rappelle si bien les Sudarçanas qui précèdent, que je suis tenté de le regarder comme un simple synonyme du nom de Sndarçana. Il se peut que ce terme se soit glissé dans la liste en qualité de commentaire du nom précédent , qu'on aurait pu sans cela confondre avec celui des Sudrïças. J'ai déjà fait une observation analogue à l'égard des Arangisattvas ; mais j'avoue que cette remarque a pour moi plus de valeur ici qu'en ce qui touche la classe des Dieux que je rappelle. J'ajoute seulement qu'au moyen de l'addition de ces deux classes , les Buddhistes népalais comptent dix cieux de la quatrième contemplation , au lieu de huit que reconnaissent les Chinois et les Mongols, d'accord avec notre Sûtra.
Enfin , viennent au huitième degré les Akanichthas, c'est-à-dire « les plus élevés, » sm? le nom desquels j'ai eu l'occasion de m' expliquer plus haut ^. J'ai montré que ce nom signifiait littéralement « ceux qui ne sont pas les plus petits. » Les Tibétains les nomment Og-min, «ceux qui ne sont pas inférieiu's, » traduction exacte du sanscrit Akaniclitha. Georgi rend cette expression par altissimns "^ : le bon père , qui n'a guère de verve que pour dire des injures à Beausobre , avait oublié d'interpréter le plus grand nombre des mots précédents; il s'est souvenu ici qu'il devait traduire, ou dire qu'il ne le pouvait pas. Les Chinois entendent le titre de ces Dieux de la même manière; ainsi dans son travail inédit sur le Vocabiiiaire pentaglotte, M. A. Rémusat le rend par princeps supremus"^; mais ils ajoutent, si du moins il faut en croire le Vocabulaire pentaglotte, un ciel plus élevé qui coTu-onne la sphère de la quatrième contemplation. C'est celui que cet ouvrage écrit d'une manière barbare
^ Vocah. pentagî. sect. lui, ii° 7. Le lerme gnore sur quoi se fonde cette interprétation,
original sanscrit est ici encore presque défi- que M. Schmidt modifie ailleurs en y ajoutant
guré par l'éditeur de cet ouvrage. l'idée de clarté. [Mém. de l'Acad. des sciences
' Foe koue ki;, p. 1A6. de S. Pétershonrg^l. I, p. 102; et t. IV, p. 217.) ^ Transact. Roy. Asiat. Soc. t. II, p. 234- ^ Ci-dessus, sect. II, p. i84^, note,
" M. Schmidt traduit ce nom par : hôchste ' Alphab. Tib. p. 182.
Vortrefflichkeit, «la plus haute excellence.» J'i- ' Vocab. pentagl. sect. Lin, n° 8.
Mahâçvarivasanamra, orthographe que M. A. Rémusat a hien rétablie en lisant Mahéçvara vasanam ^, c'est-à-dire «la demeure de Mahêçvara. »
Je crois pouvoir avancer que cette addition d'un neuvième ciel aux huit que donne notre Sûtra, n'est justifiée par aucun des anciens liAT^es sanscrits qui sont à ma disposition. Elle pourrait l'être tout au plus par les Tantras; car l'idée de ce ciel du grand Içvara est manifestement un enaprunt fait au Çivaïsme. On en peut hardiment conclure que le Vocabulaire pentaglotte a été compilé par des Religieux auxquels le mélange du Çivaïsme avec le Buddhisme était familier. Peut-être cette addition a-t-elle été favorisée par la nécessité où l'on se trouvait d'avoir vingt-quatre cieux, depuis îe plus bas, ou celui des quatre grands Rois , jusqu'au plus élevé. En effet, sans la demeure du grand Içvara, îe Vocabulaire pentaglotte, comme notre Sûtra, n'a que vingt-trois Dieux; tandis que si au lieu des trois étages qu'assignent ces deux autorités au ciel des Brahmâs, on en compte quatre, comme font les Népalais et les Tibétains , le nombre total de vingt-quatre cieux est obtenu , sans qu'il soit nécessaire de compter neuf cieux de la troisième contemplation au lieu de huit. De toute manière l'addition d'un ciel, séjoiir spécial de Mahêçvara, est d'autant plus remarquable , que les Buddhistes qui ont rassemblé les matériaux qui figurent dans le Vocabulaire pentaglotte , pouvaient placer Mahêçvara dans le ciel des Akanichthas, ainsi que l'ont fait les Népalais à l'égard Je leur Âdibuddha 2. Elle prouve que ces Buddhistes ne connaissaient pas cet Adibuddha, dont les Sûtras du Nord , ainsi que je l'ai dit plus d'une fois , ne parient pas plus que les livres mongols ^.
Résumons maintenant ce qui résulte de cet exposé pour la connaissance de la mythologie buddhique. Il est évident que depuis les quatre grands Rois jusqu'aux grands Brahmâs, ce sont les idées brahmaniques qui dominent, et qui l'emportent en nombre et en importance sur les idées propres aux Buddhistes *. Ce qui appartient à ces derniers, c'est, outre l'invention de deux ordres de Divinités inconnues aux Brahmanes , la classification qui repose siu" cette hypothèse , qu'à mesure que les cieux s'éloignent de la terre , ils augmentent en puissance et en pureté. Au-
^ Foe koue hi, p. i46.
* Hodgson , Transact. Roy. Asiat. Soc. t. II , p. 233. Les Népalais écrivent le nom de ce ciel Agnichlha; celle orthographe est d'autant plus fautive qu elle offre un sens.
* Schmidt, Mém. de l'Acad. des sciences de S. Pétersbourg, 1. 1, p- 97- M. Schmidt affirme que le suprême Adibuddha est complètement inconnu aux Tibétains , et qu'il ne s'en trouve pas la moindre trace dans leurs livres; cependant les Tibétains qui ont traduit les Tantras
où il en est question , et en particulier le Kâîa tchakra, doivent ie connaître. L'assertion de M. Schmidt est certainenaent trop générale,. à moins qu'il ne compte pas les Tantras au nombre des livres canoniques. Je suis bien près d'être de ce sentiment ; mais je n'en crois pas moins nécessaire de distinguer et de dire de quelle classe de livres on parle.
* M- Hodgson avait déjà fait cette remarque. {Transact. Roy. Asiat. Soc. t. II, p. 248, note 7.)
dessus des grands Brahmâs jusqu'aux Akanichthas tout est buddhique , invention et disposition. Ces quatorze deux, qui avec les quatre de Brahmâ constituent le monde des formes divisé en quatre sphères de contemplation, laissent bien voir, comme l'a dit M. A. Rémusat, qu'on s'est efforcé de graduer la perfection en entassant les idées de pureté, de lumière et de grandeur^.
Peut-on dire que tout cela soit contemporain de Çâkya? c'est ce que je n'oserais affirmer-, il est toujours certain que ces conceptions sont anciennes dans le Buddhisme , car elles appartiennent aux deux grandes écoles , qui ont commencé à se séparer du tronc commun , trois siècles avant notre ère. On reconnaîti'a sans doute plus tard qu'il faut distinguer entre le cadre et la manière dont il est rempli ; le cadre c'est la croyance à quatre degrés de contemplation, que Çâkya et ses premiers disciples passent pour avoir Jû'anchis. Ces degrés de contemplation sont purement philosophiques , et d'autant plus parfaits qu'ils sont d'un rang plus élevé. Les habitants des trois ou quatre cieux de Brahmâ , ainsi que ceux des quatorze étages supérieurs , sont rattachés à ces quatre degrés de Dhyâna , probablement parce que chacun de ces , Dhyânas est le genre de spécidation auquel ces divers Dieux se sont livrés de préférence , et qui leiu" a valu de résider dans l'une des sphères correspondantes^. Je dis probablement, car je dois recQtnnaître que je n'ai trouvé aucune affirmation positive à cet égard dans les textes sanscrits que j'ai consultés.
Pour achever l'exposition complète du système des mondes supérieurs, tels que le conçoivent les Buddhistes , il faudrait parler de la troisième région , c'est-à-dire de la plus élevée de toutes, qui sous le nom collectif de «Région sans forme, ou « de ce qui n'a pas de forme , » comprend quatre cieux dont le Vocabulaire pentaglotte donne les noms^. Je pourrais renvoyer au Mémoire spécial de M. Schmidt dans lequel ce savant auteur donne une théorie philosophique de cette région immatérielle , où l'infinité en espace et en intelligence est couronnée par 'un ciel où il n'y a ni idées ni absence d'idées '\ Mais n'ayant pas trouvé dans nos textes sanscrits du Népal la confirmation de cette théorie , dont l'idée principale est que Buddha est uni dans ces cieux à la Pradjnâ pâramitâ ou à un Nirvana parfait , en dehors de toute relation avec la matière, je serais obligé, pour la discuter, d'entrer dans des éclaircissements qui augmenteraient considérablement cette note déjà bien longue. J'aurai d'ailietu-s une occasion favorable de revenir sur ce sujet dans le second volume du présent ouvrage , en "examinant un passage fort curieux des textes pâlis; je montrerai alors quelle idée les Buddhistes se font de la création de tous
^ Foe hone Jd, p. iA6. Joarn. des Savants, ^ Vocab. pentagl. sect. nv.
année i83i, p. ,669. * Mém. de l'Acad. des sciences de S. Péters-
^ A. Rémusat, Essai sur la Cosmogon. dans lourg, t. I, p. 101 et 102. Voyez encore le
Journal des Savants, année i83i, p. 668. mênie recueil, t. IV, p. 217.
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ces mondes, laquelle est pour eux le résultat nécessaire de la conduite des êtres moraux qui les habitent, et non l'œuvre d'un Dieu créateur que le Buddhisme n'a jamais connu.