‹ Introduction à l'histoire du nihilisme russeChapitre 18 sur 30 · Émigrant · texte numérisé non relu

Émigrant

En 1866, Karakozof manqua Tempereur. Cette affaire fut cause que plus de cinq mille personnes furent obligées de passer en jugement. La police et les gendarmes, comme des anges exterminateurs, répandaient la terreur dans toutes les villes; ils s'introduisaient la nuit dans les maisons des personnes suspectes, brisaient les parquets, déchiraient les tentures et bouleversaient les meubles. Dans leur enthousiasme spiritiste ils frappaient les plafonds, sondaient les murs et examinaient les jeunes gens des deux sexes avec un talent dont les meilleurs médecins eussent été jaloux, poussant l'inspection du rectum jusqu'aux dernières limites de la perfection. Après leur départ, l'intérieur des maisons présentait l'aspect d'un village, dévasté par les Bashi-bouzouks. Les forteresses, les salles de police et les prisons des villes principales et des provinces regorgeaient de victimes. Mouravief, enragé, ivre encore du sang polonais, fut établi président du carnage. Les accusés étaient accablés de coups et d'humiliations. On les tyrannisait en les faisant languir de faim dans des fosses et des caveaux infects, où ils servaient de pâture à des milliards de punaises, de puces et de poux. On cherchait à les embarrasser par des questions captieuses , recherchant la trame fantastique d'un complot imaginaire, qu'on faisait volontiers remonter à la révolte de Pougatcheff (1774). Les malheureux, exaspérés, poussés à bout, se voyaient encore menacés de la corde ou d'un exil à vie. Parmi les acquittés, il y en eut des centaines qui retournèrent dans leur foyer, accablés de maux incurables, des centaines qui en furent quittes pour jin commencement de folie ou d'idiotisme. Et quelle sombre existence de souffrances et d'angoisses pesa sur les pères et mères, les sœurs et les frères des prisonniers. La plus grande partie de tous ces malheurs resteront à jamais ignorés ; celui-là seul qui a soufTert et réfléchi peut s'en faire une idée précise. Des larmes de malédiction ont été refoulées ; elles se sont concentrées dans le cœur, mais dans la nature, rien ne se perd... Ishoutine fut condamné aux travaux forcés

à perpétuité. Ermolof, Straodène, Jourassof, à vingt ans de peine; Nicolaef, à dix ans; Zaguibalof, Motkof, à six ans. A ]'exil en Sibérie à vie : Kondiakof, Malinise, Linkine, Alexandre Jvanof, Fédocéef, Marks, Maevsky, Shestakovitch, Langaouzène et autres...

Quant à Karakozof qui, bien avant l'attentat, était déjà atteint d'une maladie incurable, on lui infligea la torture; on frappait, on assommait de verges un mourant; il était chargé de fers, on lui crachait au visage, et lorsque, vaincu par la douleur, il refusait de manger pour en finir plus vite, on le nourrissait à l'aide de lavements; on lui maintenait la vie d'une manière artificielle, afin de prolonger son agonie et dans l'espoir de lui faire faire quelque nouvelle révélation. Mais l'homme au cœur d'acier resta inébranlable ; il ne se trahit pas même dans son délire où le plongeaient les tortures. Ses rép.on ses étaient laconiques et imprégnées de haine et de mépris. Le martyr moribond ne céda pas une fois, ne plia pas une seule seconde devant ses bourreaux maudits. II ne lui restait plus qu'un souffle, — on le condamna à être pendu. Alexandre II signa cet acte et peut-être— ô sanglante ironie — peut-être l'arrosa-t-il de ses larmes. Le cadavre , ou plutôt ce qui restait d'informe et d'horrible, fut exposé sur la place pour servir de leçon aux fous à venir.

1871. — l'affaire netchaef.

Soupçonné de vouloir provoquer des troubles qui pourraient se manifester plus tard, des milliers de personnes furent encore appelées en jugement. On eut de nouveau recours aux arrestations préventives, aux coups, au froid, à la faim, à l'infection des caveaux. L'emprisonnement préventif engendra des maladies de poitrine, des maladies nerveuses et des cas d'idiotie. Des condamnations monstrueuses fondirent sur les principaux coupables : Ouspensky,Prijof,Kouznetsof; — vingt ans de travaux forcés, vingt ans de prison, exportation en Sibérie à vie. Quant à

tE NIHILISME MILITANT. 269

tous ceux qui furent disséminés dans les solitudes glacées de notre spacieuse patrie, on ignore entièrement ce qu'ils sont devenus.

En 1872, on s'empara de Netchaef qui était en Suisse, on le croyait capable de suivre les traces de Karakozof, avec cette différence que la main de Netchaef semblait avoir plus d'assurance. Il n'en fallut pas davantage pour qu'il fût traqué comme une bête féroce et sa tête mise à prix et à prix très élevé. En un mot : intrigues, corruption, bassesses, rien ne fut oublié, et l'ennemi fut acheté. On exerça sur lui la même tyrannie que sur Karakozof ; on le fouetta, on le frappa au visage ; on le tyrannisa nuit et jour, et enfin on lui lut sur la place publique sa sentence, comme s'il se fût agi d'un vil assassin. L'a-t-on empoisonné, mutilé, exécuté, personne ne le sait. Nous n'avons pas de lois juridiques pour nos condamnés politiques; nous n'avons que des lois physiques. Plus le coupable a d'énergie, plus la peine est terrible.

Les dimensions forcément restreintes d'une brochure, m'obligent à supprimer les détails navrants. Je me résumerai donc , mais que le lecteur n'oublie pas que le moindre procès entraîne après lui une invasion de gendarmes et de policiers, que les mauvais traitements, les violences, les maladies de corps et d'esprit sont le partage de la plupart des accusés, que chaque accusation est arrosée de larmes par les pères, les mères, les épouses, que larmes de sang, angoisses, férocité et pouvoir arbitraire sont le bilan de chacun de mes chiffres.

1874. — l'affaire dolgouchine au sujet de la propagande

parmi le peuple.

Après deux ans de prison, sont condamnés aux travaux forcés: Dolgouchine, Dmochkovsky, Panine, Plotnikof, Malinovsky.

Panine et Dolgouchine respirent encore; les autres ont été asphyxiés par l'air méphitique des caveaux.

Le d 6 mai i 876 a lieu le procès pour la propagatioii des livres défendus. Le paysan Alexis Ossipof est condamné à neuf ans de travaux forcés.

Le 23 septembre 1876, une jeune fille, Alexandra Boutovskaïa, est condamnée à quatre ans de travaux forcés, accusée, sans preuve, d'avoir fait circuler des livres défendus.

Le 6 décembre 1876.

Page 1