‹ Introduction à l'histoire du nihilisme russeChapitre 19 sur 30 · DE LA CATHÉDRALE · texte numérisé non relu

DE LA CATHÉDRALE

Ce jour-là sont à moitié assommées à coups de sabre, par la police et les gendarmes, une trentaine de personnes complètement innocentes et qui avaient assisté au prône. En les poussant dans la prison, on les frappait dans le dos, dans la poitrine, sur la tête. Les jeunes filles n'étaient pas moins maltraitées que les hommes. Parmi ceux qui furent tués ou mutilés, on retrouva une femme enceinte. Plusieurs furent condamnés à vingt ans de peine. (Les détails peuvent se retrouver dans n'importe quel journal russe.)

En mars 1877 a lieu le procès des Cinquante; dans ce nombre figurent quinze jeunes personnes de quinze à vingt-cinq ans. 11 y eut trois condamnations à dix ans de travaux forcés; six à neuf ans (deux jeunes filles), une à cinq ans. Les autres furent envoyés dans des maisons de force, des prisons d'État et dans les provinces éloignées.

En octobre 1877 éclata le procès des cenUquatre-vingPdouze, que les journaux français et suisses qualifièrent de « Procès politique monstre. » Plus de deux mille malheureux ont langui pendant longtemps dans les prisons en attendant leur condamnation ou leur délivrance. Le bruit a couru que plusieurs étaient devenus fous, que plusieurs, faute de couteaux , s'étaient suicidés avec des éclats de verre, que deux s'étaient pendus. Au jour du jugement, quelques accusés furent amenés dans des fauteuils devant le tribunal ; leurs membres atrophiés pendaient inertes;

épuisés, presque éteints, ils laissèreut sur le public une pénible impression.

Cependant ce procès se termina, à la surprise générale, d'une manière moins féroce que les autres. Pendant la guerre avec les Turcs en Bulgarie, l'empereur avait entendu parler tous les jours de la conduite héroïque, dans les hôpitaux, des jeunes filles russes soupçonnées de nihilisme, et, ce qui est douteux, il éprouva comme un * remords.

Quelques personnes seulement furent condamnées aux travaux forcés ; toutes les autres, malgré leur acquittement, sont encore tyrannisées dans les prisons centrales.

Ce procès des 192 est suivi d'une crise. Les brigands enragés, qui couraient les yeux bandés, l'arme à la main, massacrant tous ceux qu'ils rencontraient, en sont enfin arrivés à se heurter contre la lame acérée de leurs propres couteaux. La jeunesse, arrêtée injustement et massacrée par milliers, commença à avoir recours aux poignards et aux revolvers ; le désespoir s'était emparé des malheureux. Un livre défendu , trouvé chez l'accusé , le condamnait à trois ans de prison avant son jugement, puis à une mort affreuse dans les landes désertes et glacées. Non seulement témoigner de l'intérêt aux révolutionnaires, mais en avoir un parmi ses connaissances, suffisait pour être condamné à mourir en prison. Ainsi le poignard est devenu le seul défenseur logique de la sécurité.

Depuis février 1878 à octobre 1879 se sont passés des événements qui ont abasourdi l'Europe comme un coup de foudre et qui ont imprimé sur le front du Gouvernement-Sauveur la marque ineffaçable du forçat; ils se sont couverts de honte et de sang, qu'aucune victime propitiatoire ne pourra jamais effacer; ce sont ces taches de sang innocent que lady Macbeth , en proie à son affreux cauchemar, essayait en vain de faire disparaître de ses mains en s'arrachant la peau et en s'écriant avec effroi : « Des océans d'eau claire ne sauraient les laver ; les flots en rougiraient I.., »

Le premier coup de revolver qui retentit en Russie fit oublier à l'Europe, pour quelques jours, la question d'Orient avec tous ses empereurs, ses diplomates et toute sa vie politique.

Une faible jeune fille, tyrannisée depuis longtemps dans les prisons, avait entendu parler des honteuses tortures endurées par le prisonnier politique Bogolioubof. Surprise de voir la grande indifférence non seulement de la police, mais aussi de la société, elle résolut de se sacrifier pour montrer que la Russie n'est pas encore un gouff're vivant et pour prouver qu'on ne tyrannise pas impunément des malheureux sans défense. En France, la presse radicale a su apprécier l'acte d'abnégation admirable et unique dans l'histoire.

En dépit de leur grand âge et de leur conservatisme, les jurés en furent émus; ils acquittèrent Véra Zassoulitch. De vieux généraux, des sénateurs, des ministres, pris d'un mouvement d'enthousiasme, applaudirent à son acquittement. Le président du tribunal n'avait pas interrompu une seule fois l'avocat qui, dans son discours impitoyable, avait divulgué toutes les horreurs fabuleuses de la 3* section.

Mais notre monarque se mit fort en colère ; il courut embrasser Trépof, le fit monter en grade et entrer au conseil d'État. Était-il possible de témoigner un plus insolent mépris à la société libérale ?... ^

En plein jour, dans une rue très populeuse, fut tué Mezentsof, chef de gendarmes, l'ami intime du czar.

Du temps où il était encore aide du chef des gendarmes, il avait été mêlé à cette fameuse aff'aire Miasnikof , à propos d'un testament et de lettres de change fausses. Profitant de son irresponsabilité, il avait assassiné tous les témoins qui auraient pu le compromettre dans cette afi'aire. Partout ailleurs cet infâme brigand eût été condamné aux galères à perpétuité ; chez nous, il fut promu au grade de chef des gendarmes. Ce soldat féroce et ignare, criminel par métier, a fait mourir dans les prisons *des milliers de

jeunes gens; il ordonnait tout les jours des sévices et des mauvais traitements, les faisait mourir de faim, enchaînait les malades, prétendant n'agir que selon l'ordre formel du czar.

Krapotkine, général-gouverneur de Kharkof, misérable valet, est tué à une gaie sortie d'un bal. Pendant sa courte mais néfaste satrapie, 200 détenus politiques étaient morts subitement dans les prisons. II tyrannisait les jeunes gens avec la cruauté et l'ardeur faûatique d'un inquisiteur d'Espagne. L'énumération de ses crimes inouïs a été publiée par la presse secrète et affichée dans toutes les rues de Kharkof.

Un colonel de gendarmerie est tué pour avoir fait mourir de faim dans les prisons les condamnés politiques, et pour s'être lâchement joué de leurs interminables souffrances.

Le procureur Kotlarevsky, chien enragé lâché par l'administration sur les prisonniers politiques, n'a été que blessé. .C'est pour de l'argent et des grades qu'il requérait, l'écume à la bouche, des condamnations de travaux forcés à perpétuité.

Quatre espions ont été tués dans quatre villes différentes.

On a attenté à la vie de Drenteln, chef des gendarmes.

A Odessa, plusieurs jeunes gens et jeunes filles se sont défendus avec des poignards et des revolvers, pendant plusieurs heures , contre des centaines de gendarmes qui étaient venus attaquer leurs maisons dans la nuit.

A Kiew, plusieurs jeunes gens et jeunes filles, armés de poignards et de revolvers, se sont défendus contre une troupe de gendarmes, venus la nuit dans leurs familles pour y faire des perquisitions.

A Kharkof, au passage du condamné politique Phomine, plusieurs personnes armées , firent une tentative pour le délivrer.

A Moscou, au passage des condamnés politiques, les étudiants, venus pour le saluer, furent massacrés par des bouchers qui étaient payes par la police.

A la lecture de la sentence à mort de Kovalsky, une

foule de jeunes gens armés, firent une tentative pour le délivrer.

Plusieurs typographies secrètes ont été saisies, et enfin :

Le 2 avril dernier, Solovief manqua Tempereur. Le gros poltron, affolé par la peur, oubliant la cotte de mailles qui le rendait invulnérable, faisait des sauts fantastiques, dignes d*un jongleur de foire et non d'un César. Puis, avec la vitesse d'au moins dix kilomètres à l'heure, il traversa la grande place du Palais et alla le soir s'aplatir sur les marches du palais de son ministre Gortschakof. Le lâche et vindicatif tyran fit retomber toute sa peur et sa honte sur Solovief. Les journaux anglais et français ont parlé des tortures qu'on lui avait appliquées à l'aide de l'électricité dans une chambre matelassée pour le rendre impossible au suicide.

A partir de ce moment-là commencent les nuits de Valpurgis, de l'absolutisme; d'épaisses ténèbres enveloppent la Russie de toutes parts. Les gardes à cheval, les portiers^ les gendarmes, les espions, les gibets, se profilent vaguement dans ce sombre chaos.

La moitié du budget est consacrée à payer une foule de brigands et diespions, répandus partout. Le pays, réduit à la plus profonde misère, donne ses derniers sous pour l'entretien de nombreux bourreaux, qui forcent les habitations la nuit et arrêtent des milliers de personnes, dont la plupart meurent de faim, de froid, de maladies et de tortures morales et physiques. La moitié de la population est revêtue de deuil. En deux mois vingt mille personnes ont été exilées. En trois mois dix condamnés politiques ont été pendus. Le supplice portait un caractère lugubre; une seule corde servait pour trois hommes. Les monstres l ils voulaient que le plus coupable des trois attendît la mort pendant une heure, qu'il assistât aux dernières convulsions de son camarade et ami, qu'il vît pendre sa langue noire et enflée et son visage bleui , défiguré par la souffrance. L'empire, qui sacrifie plus d'un million pour Fen-

tretien des waterclosets de Tempereur, économise un bout de corde, une poutre.

Sept cents personnes, parmi les plus dangereuses, furent exportées à Sahaline, île sinistre et sauvage où pourraient mourir de froid non pas sept cents mais soixantedix mille personnes. Le commandant du bateau faisait des rapports sentimentals qui se publiaient avec une naïveté surprenante par notre presse méprisable et corrompue. Au dire du commandant, la vie des prisonniers à bord, offrait le tableau d'une véritable idylle pastorale ; il» jouissaient d'un confort qui n'aurait pas été accordé aux passagers de première classe des « Messageries riationales.i On leur offrait des douches d'eau froide pendant les chaleurs ; on les régalait de rosbifs saignants, de vin, d'eau-de-vie; le soir ils s'adonnaient à la danse ; la nuit, ils dormaient sur le pont et plusieurs fois dans la journée récitaient des prières en compagnie du pope, demandant à Dieu de maintenir la précieuse santé du bienfaisant Monarque et versant des larmes de repentance toutes les fois que le prêtre leur dépeignait, dans de vives couleurs, les souffrances morales du souverain, en lutte avec le nihilisme. A chaque escale, les prisonniers se rendaient au café chantant, à tour de rôle et s'extasiaient du chant des artistes.

Mais l'astucieuse et prosaïque Angleterre renversa d'un coup de poing la charmante idylle pastorale. Le correspondant du Times, digne de toute confiance ainsi que d'autres journaux anglais fort compétents, constatèrent que sept cents condamnés politiques, chargés de chaînes, furent entassés dans des cabines étroites et infectes par une chaleur de 45 degrés, qu'on les martyrisait par la faim, qu'on leur faisait endurer les traitements les plus cruels et enfin que près de deux cents, les plus heureux, avaient terminé leur existence dans les tourments.

Un noble cri d'indignation retentit au Parlement ; c'étaient des voix qui demandaient justice des crimes des Bashi-bouzouks russes. A la lecture des faits déjà signa-

lés, on prononça ces paroles remarquables : «De telles férocités crient vengeance I»

Je terminerai ce triste martyrologe par un événement inouï et déjà connu de toute l'Europe, événement qui, mieux que mille volumes et mille pamphlets, dévoilera les mystères de la vie de nos prisonniers et montrera quelle existence brillante est réservée à des milliers de jeunes gens.

Somof, soupçonné d'avoir participé à une affaire politique, fit trois ans de détention préventive. Un soir , il réunit tous ses efforts, monta sur une chaise, atteignit la lampe et comme il était enchaîné, il saisit le verre avec les dents, mit le feu à ses vêtements et se coucha sur sa paillasse et il se laissa rôtir à petit feu, sans exhaler la moindre plainte, le moindre cri. La police, sentant une odeur de brûlé, entra précipitamment dans la cellule et le trouva à moitié carbonisé. Voici ses dernières paroles : « La vie d'un prisonnier politique est si affreuse et si remplie de tourments que je considère ce genre de mort comme la délivrance la plus agréable.

Des nuages de feu s'amassent au-dessus de nous ; ils marchent avec une rapidité eOrayante; Téclair perce la nue; le jugement du peuple est proche et, à en juger par ce qui se passe sous nos yeux, ce jugement sera inexorable et sans pitié.

La révolution seule peut nous sauver , autrement nous serons écrasés par la pression de l'Europe entière et nous boirons jusqu'à la lie la coupe amère préparée par l'Absolutisme.

Je t'appelle, ô sainte vengeance, hâte-toi, viens fabattre avec la force et la fureur d'un ouragan indien sur cette immense cohue de monstres imbéciles et d'idiots féroces! Mêle leur saug à la boue et viens purifier cette atmosphère méphitique et empestée de la vie russe!...

Le Czar-Boucher, qui commande les massacres et qui ne fait pas seulement un petit signe du doigt pour les arrêter, est lui-même, paraît-il, accessible aux sentiments de

la famille. Sa tendresse pour sa fille est le thème habituel des valets complaisaots. Est-il possible qu'il ne soit jamais venu à l'idée du tendre père que des milliers de jeunes gens, condamnés et perdus, ont aussi des parents, des épouses et des sœurs ! Une seule larme d'un malheureux est plus précieuse, plus sacrée pour nous que tous les torrents de larmes qui ont déjà coulé des yeux de l'Empereur-Pleurnicheur.

Est-il possible que ces larmes lui aient fait oublier la valeur de celles qui découlent de la source sacrée du cœur. D'un seul coup il a frappé en aveugle les pères et les enfants, l'ancienne et la nouvelle génération. De tels actes transformeront bientôt en révolutionnaires les conservateurs les plus zélés.

Quelle excuse peuvent donner le czar et le Gouvernement à ce qu'ils engloutissent vivantes des milliers de personnes. Il leur reste pourtant une réponse cynique : la triste nécessité. La terre est détrempée de sang jusqu'au centre à cause de cette triste nécessité. Jetez un regard en arrière dans les dédales historiques du passé, dans les sombres enfers du Dante ; voyez Caligula, Néron, Héliogabale , Richard III , Henri VIII, Philippe II, le duc d'Albe, Innocent III, les Borgia, Shah Nadir, Jean le Terrible, Paul P% etc.., Toilà les inconscients serviteurs de la nécessité absolue.

S'il fallait la représenter cette nécessité absolue, je la peindrais en déesse indienne Kali : son corps est bleu violet, les paumes de ses mains couleur de sang témoignent de son instinct sanguinaire ; elle n'a pas assez de ses quatre mains pour s'emparer de ses victimes; sa langue, horriblement enflée, lui descend jusqu'à la ceinture, c'est qu'elle a dévoré trop de chair fraîche ; elle a les reins ceints des mains peu appétissantes de ses appétissantes victimes, le cou orné de crânes humains en guise de diamants.

Les humbles serviteurs de la nécessité absolue prétendent que les sociétés secrètes peuvent nuire à l'unité

de l'empire ; mais si une société secrète, si influente qu'elle soit, peut bouleverser un empire, cet empire-là est une piètre puissance; c'est un joujou, un petit bonhomme chinois. Se peut-il que les hauts dignitaires soient assez naïfs pour ne pas voir, malgré les preuves les plus flagrantes, quece n'est pas par leur tyrannie féroce qu'ilspourront retarder d'une seule seconde la révolution. Qu'ils s'en prennent à eux, qu'ils se condamnent à mort, si l'État qu'ils gouvernent est si fragile qu'il suffirait d'un souffle pour le renverser. Mais non, nos sages administrateurs ne sont pas si naïfs que ça, seulement ils profitent de l'occasion. Il leur plaît de forcer la nuit les habitations suspectes, de briser les planchers et les murs, de retourner tout sens dessus dessous. Il faut qu'ils frappent, qu'ils tyrannisent, qu'ils déportent, qu'ils fassent irruption dans la vie privée et y tapagent comme en plein cabaret. Us veulent élever une nouvelle tour de Babel de leurs mensonges, de leurs boucheries, de leurs lâches cruautés et, pour comble d'impunité, ils exigent encore de la reconnaissance ; ils veulent qu'on les prie de continuer sans se gêner.

Pauvre patrie, que de misères I

Tu endures benoîtement, sans murmurer, le joug infâme de l'oppression qui t'écrase ; tu es impuissante comme un petit enfant malade. Les quelques audacieux qui ont triomphé de cette léthargie séculaire, le petit nombre de ceux qui ont tout sacrifié, s'en vont mourir pour toi, et ton regard éteint les accompagne au trépas et tes membres atrophiés ne bougent plus!...

Pauvre patrie, que de misères!...

Ni l'amour de la liberté, ni la conscience du droit, ni le sentiment delà dignité humaine ne s'éveillent dans ton large sein; pour tout sentiment tu n'as que celui de la soumission servile et stupide de valet misérable.

L'histoire vraie, indépendante de la censure, prononcera une sentence sévère sur Alexandre II, la pieuvre régnante.

and un monarque absolu est [assez fou et assez iosojôur se charger de gouverner seul quatre-vingt-cinq jns d'hommes ; ce monarque digue du bocal à esprit n est seul responsable de tout, mirons maintenant les exploits du Czar-Réformateur la sphère de la vie intellectuelle; les réformes y sont aies dans toute l'acception du mot ; la liberté de pen-

est morte et enterrée. Le Czar-Libérateur peut dire ment à ses fidèles sujets :

les enfants, pas un de vos écrivains consciencieux, n de vos zélés représentants n*a été oublié ; je les ai tenus et les entretiendrai à mes frais dans ma vaste lerie de Saint-Paul. Pour avoir servi la vérité et la ;e, je leur ai assigné des chaînes ; je les ai couron- .'épines, pas un n'a été oublié. L'emplacement dans hôtels est vaste, l'entretien luxueux; les forts y ont 'i déjà, les autres commencent. »

meurtre moral le plus atroce, l'acte le plus barbare îandre II est la condamnation aux travaux forcés à ituité de Tchernychewsky. L'administration comprit jment qu'un tel athlète ne pouvait être retenu dans ère. Son ironie est tranchante comme le fil d'un ra-

son esprit ferme et résolu n'admettait pas de comis ; ses vues tranchaient par trop avec le libéralisme l et admis par le gouvernement ; il fallait donc appli-

à l'homme qui se permettrait d'aspirer à une vie lectuelle profondément libre, le châtiment le plus

et le plus barbare. Tchernychewsky connaissait le prononcé de noire souverain pour la chair humaine tenait prudemment sur ses gardes, de sorte que, malles ruses les plus raffinées, on ne peut réussir à le tomber dans le traquenard gouvernemental. C'est quoi il fallut avoir recours aux moyens favoris, aux ins illégaux. Le gouvernement fabriqua une pièce e et mit en campagne ses espions. Ces deux moyens îrsels ne pouvaient manquer de réussir. En 1863, il afermé dans la courtine de Saint-Alexis, accusé faus-

sèment d'avoir adressé une proclamation au peuple et, en 1867, sa sentence fut rendue.

Tchernychewsky, dont la santé s'était déjà affaiblie par suite d'un rude travail intellectuel, fut condamné à huit ans de travaux forcés et à la déportation à vie. Tout homme qui sent encore dans son sein Tétincelle sacrée, comprendra aisément ce qu'a dû souffrir l'innocent martyr, enseveli vivant pendant seize années dans son tombeau de pierre, lui dont l'àme était animée des plus nobles aspirations, lui qui était altéré de vie et d'activité. U est de ces souffrances morales, devant lesquelles pâlit la crucifixion; il est de ces tortures d'âme auprès desquelles le supplice des clous est un repos.

En 1862, Pissaref, pour une innocente proclamation qui n'avait pas même été publiée, fut enfermé pour cinq ans dans la forteresse de Saint-Paul. Cinq années d'emprisonnement cellulaire en valent dix de travaux forcés : les organismes les plus forts y succombent. Ce ne fut donc qu'après avoir constaté le délabrement complet de sa santé et les premiers symptômes de la folie, que Pissaref fut délivré de prison et qu'il s'en fut à l'hôpital pour y jouir de sa liberté ; de là, il partit prendre des bains de mer, où, pris d'un coup de sang, il se noya.

En 1872, Michaïlof, pour son sublime appel adressé à la nouvelle génération, fut condamné à six ans de travaux forcés. Sous rinfluence meurtrière des mauvais traitements, du froid, des lourdes chaînes, son faible organisme succomba bientôt, pour son plus grand bonheur. Au dire de personnes dignes de foi, il serait mort à la suite d'une punition corporelle, mais cette assertion est trop épouvantable. Nous préférons ne pas y croire, et la prendre pour un conte de cannibale.

Martianof, pour son chaleureux écrit, intitulé : le czar^ est condamné aux travaux forcés. Tout son crime était d'avoir envisagé le czar comme le libérateur de son peuple. Oh! règne étonnant! Si vous ne croyez pas en votre souverain, c'est la Sibérie à perpétuité qui vous attend ;

si VOUS y croyez trop — c'est encore la Sibérie. Tout est réglé par le thermomètre patriotique, qui marque toujours zéro.

Shapof, professeur à l'Université deKazan, écrivain et savant remarquable, fut exilé à Irkoutsk pour son livre « Schisme et assemblées territoriales. » Arraché à ses travaux, à ses amis, à tout ce qui le faisait vivre, il s'éteignit lentement ; sa robuste santé se détériora peu à peu sous le poids des tortures morales et physiques. Il succomba à l'âge où le cerveau parvenu à son parfait développement est d'autant plus capable d'une grande et fructueuse activité.

L'écrivain Flerowsky, auteur du célèbre écrit : « La classe des travailleurs en Russie», est depuis plus de dix ans trimbalé de prison en prison, nuit et jour harcelé par la police. Sans moyens, sans amis, tyrannisé et insulté à tout moment, il traîne sa triste vie comme le forçat son boulet. Va, pauvre supplicié, marche toujours ! porte ta croix jusqu'au bout, succombe sous son poids et rappelletoi que la canaille gouvernementale ne goûte pas Uamère vérité et n'accepte que les pilules dorées. Pourquoi as-tu arraché l'appareil qui cachait aux yeux du public les plaies béantes de ta patrie. Pourquoi as-tu traité de bourreaux sans entrailles et de fossoyeurs, les soi-disants bienfaiteurs et libérateurs de ton peuple? ...

En i866, le colonel LavrofF, auteur des « Lettres historiques » fut saisi par l'administration ; il échappa au triste sort qui l'attendait en s'enfuyant à l'étranger.

En 1866, le colonel Sokolof fut condamné à un an de prison pour avoir publié: «Les Réfractaires», écrit plein de fiel et de vérité, après quoi on l'envoya à Mezène y mourir lentement; la fuite le sauva heureusement du sort terrible qui le menaçait.

En 1867, Albertini est envoyé à Kola, pour avoir eu, ni plus ni moins, le tort d'être un écrivain honnête et doué de talent.

Et maintenant^ qui est encore debout sur ce champ de

bataille ensanglanté? qui a survécu à cette lutte inégale? d'innocents romanciers qui cachent leurs sympathies dans les replis les plus mystérieux de leurs âmes, des critiques qui ne vont pas au delà des allégories, des satiriques n'osant attaquer que le menu fretin administratif, des poètes lyriques qui volent autour de l'empereur, comme des papillons qui craignent de se brûler les ailes. Quant à la littérature consciencieuse, elle est soumise à l'état de siège. Et s'il surgissait de nouveau une personnalité puissante, prête à un combat désespéré, elle serait bientôt broyée par cette machine infernale qui s'appelle la volonté d'Alexandre IL Ainsi la littérature suit toujours la môme ornière. D'un côté, elle continue à remplir sa sainte mission, de l'autre elle danse sur la tête et marche à quatre pattes, affublée de guenilles multicolores ; elle étouffe de zèle, mettant son dévouement payé ou gratuit à la disposition de l'honorable troisième section.

Mais c'en est assez ; arrêtons-nous ; je suis exténué d'avoir erré pendant si longtemps dans ce vaste cimetière où âont enterrées toutes les forces de l'oppoaition russe, où reposent ses rêves d'or, ses espérances brisées.

Si l'Empereur Alexandre ne meurt pas bientôt, toute la race slave sera assassinée; il ne restera plus en Russie que la race abominable des Tartares.

Pendant que j'écris, les images des martyrs, pareilles à des ombres, surgissent en foule autour de moi ; j'entends le bruit des chaînes; je vois que la plupart d'entre eux portent sur leur visage l'empreinte de la folie et leur sourire me glace! Les yeux hagards et hébétés desidiots sont attachés sur moi. Je distingue sur leur dos des cicatrices livides, des taches noires de sang et, dans l'obscurité lointaine, j'entrevois des cercueils et toujoui*s des cercueils !...

Mon âme est abreuvée de fiel depuis longtemps; je vois tous les jours diminuer le nombre des hommes forts et des élus du peuple; je les vois dissséminés dans les

vastes plaines où ils succcombent sous le poids de leur croix, en emportant avec eux dans la tombe toute leur rage et leur malédiction, car aussitôt qu'un fil vivant commence à rassembler ces unités dispersées, aussitôt on aperçoit dans rombre,ces épouvantables griffes de malheur qui s'étendent vers eux pour les entraîner dans un repaire et les étouffer.

Comme on le voit, M. Pierre AlyssofF, qui ne paraît pas d'ailleurs, avoir aucune autorité ou une autre notoriété dans le parti nihiliste, est un cœur ulcéré et malade. Le ton même de ses réclamations lui ôte toute valeur. Nous préférons donc en revenir aux analyses des journaux avérés du nihilisme. Là au moins avons-nous affaire à des fanatiques intelligents.

Le journal la Commune est aussi un journal de Genève, fondé par la proscription nihiliste. Mais à côté, il s'est fondé une Revue, d'allures plus modérées, bien que défendant les mêmes idées, à savoir que la révolution russe est nationale avant tout et particulariste, c'est-à-dire répudiant pour le moment tout caractère d'universalité. Cette Revue, dirigée par M. Dragomanoff, a été vite le point de mire des attaques courtoises de la Commune, L'échantillon ci-joint donnera une idée de ces lettres pacifiques dont la portée sera peut-être si affreuse.

ARTICLE PUBLIÉ DANS la Communs.

Il ne serait pas sans intérêt pour nos lecteurs d'apprendre qu'une nouvelle Revue vient de paraître à Genève et que les idées propagées dans ce journal correspon-

dent absolument à celles que nous poursuivons dans la Commune, Il nous est, en effet, nécessaire de connaître les tendances et les revendications des Petits-Russiens, puisque, comme nous, ils protestent contre l'ordre de choses existant. Les Petits-Russiens et les Russes du Nord portent les mêmes fers de la centralisation moscovite ; leur ennemi commun est non seulement la monarchie des Romanoff, mais encore les classes possédantes russes, car il y a beaucoup de riches propriétaires fonciers, qui possèdent des terres dans la grande Russie et dans la petite Russie, et qui exploitent les paysans de ces deux parties de l'empire. Par conséquent toute protestation venant de la part des Petits-Russiens vous est précieuse, car elle vous sert de gage certain pour l'alliance future.

Voilà pourquoi je crois utile de parler du programme politique du recueil Gromada^ qui représente les justes aspirations de la Société de la petite Russie. Que veut ce parti? Quels buts poursuit-il, et quels sont les moyens qu'il compte mettre en jeu pour réaliser ses aspirations? A toutes ces questions nous trouvons la réponse dans la préface même du Recueil : .

«Il est évident, dit l'auteur de la préface, que plusieurs millions d'hommes ne peuvent former une seule commune, et qu'ils devront former plusieurs communes autonomes, et indépendantes les unes des autres, sauf certains cas qui seront déterminés par les assemblées populaires de ces communes. L'autonomie, comme principe constitutif des communes, ressort de ce fait incontestable que si les communes devaient obéir à une loi commune, elles ne seraient plus autonomes et ne formeraient plus une fédération qui doit être le modus vivendi politique des populations de l'Ukraine. Les petits États ou plutôt les communes doivent être libres chez elles et former des associations. La fédération ne peut être libre que par la libre alliance des unités autonomes. Par conséquent notre programme a pour base de favoriser l'association libre des hommes qui voudraient se réunir pour travailler en

commun, et de favoriser, en outre, ces associations d'hommes libres à se constituer librement et de propos délibéré en fédérations de sociétés ou de groupes autonomes. »

Après avoir dit que la libre fédération des communes est l'idéal des sociétés humaines, et que la réalisation de cet idéal doit être poursuivie par le peuple de l'Uicraine, l'auteur de la préface passe en revue les moyens que l'on devrait employer, pour aboutir à la réalisation de l'idéal social. Pour cela, dit-il, nous devons : 1° revendiquer avant tout, la liberté de la presse et des réunions, ou, autrement dit, « tâcher de détruire le pouvoir despotique du czar et de ses fonctionnaires, et de lui substituer le régime électif. » Voilà ce que doit réaliser la constitution future. Qu'arrivera-t-il après ? Mais il est bien facile de le deviner. Le nouveau Parlement ne pourra pas soulever la question des impôts que devront payer les paysans, et il ne pourra pas parler de la répartition des terres, car il comprendra qne les paysans ne pourront plus payer les nouveaux impôts, si on ne leur donne pas des terres; alors on pourra agiter le peuple et lui ouvrir les yeux sur sa situation politique et économique. Il suit donc que la propagande d'un révolutionnaire Petit-Russien, ne doit avoir qu'un seul but : c'est de fournir aux paysans et aux ouvriers tous les moyens pour faire leurs affaires eux-mêmes, et de leur indiquer le moment favorable pour accomplir les réformes désirées.

Tel est le programme du recueil, la Gromada,

Il va sans dire que M. Stefanowitch, l'auteur de l'article publié dans laCommune^ n'est pas de l'avis de M. DragomanofF, l'auteur delà préface, et en effet, comme tous ses confrères intransigeants, il l'accuse de vouloir remettre la révolution sociale et économique à un temps indéfini, ou, comme s'est exprimé le rédacteur en chef de la Commune, M. FlatchefT, aux calendes grecques.

M. Stefanowitch, craintnotammentqucla révolutionne soit arrêtée pour longtemps par le régime parlementaire

et constitutioQnel, qu'il ne se formât, pendant cette longue période, une nouvelle et nombreuse bourgeoisie, et que les races slaves ne fussent obligées de passer par l'interminable filière des compromis politiques, des demi-mesures , (Jes atermoiements, do l'opportunisme enfin, par laquelle les peuples d'Occident ont passé sans pouvoir arriver au port après tant d'années de luttes à outrance avec le capital et la propriété foncière.

Il est vrai, dit M. Stefanowitch, que M. Dragomanoff nous parle de la commune, de la fédération et qu'il entrevoit môme dans l'avenir cet idéal social qui s'appjelle anarchie, mais, hélas, il l'entrevoit dans un avenir si lointain que plusieurs générations ne pourront l'atteindre. En somme, la protestation élevée par M. DragomanofT, le porte-voix des patriotes Petits-Russiens, ne paraît suspecte à M. Stefanowitch que sous l'unique rapport, qu'elle tend à affranchir la nationalité ruthène dujoug des despotes de Saint'Fétersbourg ; m^iis sous le rapport révolutionnaire-socialiste, il ne la trouve pas irréprochable.

Et voici pourquoi :

Entre la cat^orie d'hommes libéraux et temporairement mécontents du gouvernement du czar, comme l'ancien professeur de l'Université de Kiew (M. Dragomanoff) et les prolétaires pur sang, mais instruits, comme M. Stefanowitch, qui connaissent de très près la misère et les souffrances du peuple, il y a tout un abîme. Les premiers se contentent partout des demi -mesures pourvu qu'elles satisfassent leur ambition , les seconds sont radicaux et intransigeants par tempérament et par la force des choses. Les premiers peuvent avoir quelques illusions honnêtes sur la bonne volonté des classes possédantes et dirigeantes, les seconds ont trop souffert avec le peuple pour croire à l'abandon volontaire des droits et des privilèges de la part des classes dirigeantes et instruites.

M. Stefanowitch conclut ainsi son article : « En résumant les idées émises par notre nouveau confrère (M. Dragomanoff), je trouve que nous n'avons presque l'ien de corn-

mun avec Zmi. La divergence de nos opinions éclate surtout sur le point capital suivant. Nous disons : la réforme économique radicale doit précéder les réformes morale, politique, scientifique et autres, en disant : donnez avant à manger, instruisez et moralisez ensuite. M. Dragomanoff dit absolument le contraire, car il trouve qu*il faut répandre l'instruction et toutes sortes de connaissances utiles, pour relever le niveau intellectuel des masses en détruisant les préjugés, les notions religieuses, afin que les paysans et les ouvriers soient à la hauteur des réformes sociale et économique. » M. DragomanofT soulève Tancienne question de la propagande purement politique, athée, abstraite, et presque métaphysique, qui a si peu réussi aux encyclopédistes de 1789 et aux libéraux anglais de ce siècle ; nous autres révolutionnaires-anarchistes , nous disons qu'il faut détruire V ordre économique existant avant TOUT, "pour garantir le "pain quotidien au peuple qui travaille et crée les richesses,

Je veux démontrer dans ce chapitre quelle opinion professe M. DragomanofT àfégard des révolutionnaires-socialistes russes.

L'ancien professeur déclare tout d'abord que notre parti a été presque anéanti par le rude coup que les bourreaux du czar lui ont porté en 1874;; et que notre parti a agi d'une manière si peu prudente et habile, en témoignant une impatience démesurée à provoquer la révolution à bref délai, qu'il ne doit s'en prendre qu'à lui-même. Ensuite, dit-il, les révolutionnaires russes ont échoué parce qu'ils voulaient être des réformateurs de toutes les Russies,

Sur le premier point, je crois pouvoir répondre que le prétendu désastre ou plutôt la déroute de notre parti en 1874, n'a pas été aussi grande que le suppose M. DragomanofT. Je dirai même qu'il n'y a pas eu de déroute du

tout. Le coup qui nous a été asséné par les bandits du gouvernement russe a été rude, très rude, il est vrai, mais il n'a môme pas fait de brèche, il nous a forcés simplement à modifier eu partie notre système de propagande, de transporter dans d'autres endroits le centre de notre activité et de reporter notre attention sur des questions non moins importantes. Voilà tout, et les faits le prouvent surabondamment, car les nombreux procès jugés depuis i874, démontrent que la propagande s'accroît de jour en jour, et que nous ne sommes nullement intimidés par le système de la terreur inauguré depuis cette époque parle gouvernement. De plus, les hommes impartiaux doivent avouer que depuis 1S74, le mouvement révolutionnaire en Russie est devenu infiniment plus sérieux qu'auparavant, et que le rude coup qui nous a été porté, a eu le résultat bienfaisant d'écarter, d'une part, les hommes de peu de courage et les ambitieux, et, d'autre part de nous débarrasser des têtes chaudes ou des aventuriers de la révolution. Il m'est vraiment pénible d'aborder la discussion sur le second point, mais je dois le faire pour démontrer à M. Dragomanoff que les révolutionnaii^cs moscovites n'ont pas eu la prétention de se mettre à la tête des réformes sociales, dans toutes les Russies. Mais avant dep rouver qu'ils ne prétendaient pas s'imposer aux Petits-Russiens et à d'autres races qui peuplent l'immense empire, qu'il me soit permis de demander à l'honorable critique ce qu'il y aurait de mauvais et d'inconséquent de la part d'un révolutionnairesocialiste, d'origine moscovite, de vouloir travailler pour le bonheur des Petits-Russiens, des Arméniens, desTarta^ res ou autres nationalités? Est-ce que vous auriez quelques doutes à ce sujet? Mais alors en quoi vos idées diffèrentelles de celles de la bourgeoisie à ce sujet? Les principes de la liberté d'action, du libre arbitre et de la fraternité peuvent-ils être astreints à telle ou telle autre nationalité? Je m'aperçois qu'il serait oiseux de continuer à poser de semblables questions, et je dirai que les révolutionnaires moscovites n'avaient nullement TintentioD de s'im-

poser en jacobins aux populations Petites-Russiennes, mais qu'ils avaient exercé une grande influence dans ces provinces de l'empire, par cette simple raison que les neuf dixièmes des ouvriers des usines, des fonderies, et des ' fabriques de sucre se trouvant dans les provinces du midi, sont des émigrés des provinces de la grande Russie ou du Nord.

D'autre part, la propagande des Moscovites avait une grande influence sur les Petits-Russiens, pour cette autre raison qu'ils étaient infiniment plus nombreux que les propagandistes indigènes, et qu'ils professaient tout aussi chaleureusement que ces derniers les idées séparatistes et nationales des Petits-Russiens intelligents et instruits. Dès lors, quand on leur reproche leur nationalité, et puis en avaient-ils une, qu'ils eussent mis au-dessus du désir ardent de soulager les misères des hommes^ et délivrer les travailleurs sur leur situation économique, politique et sociale. Enfin, dirai-je pour conclure: est-ce que les socialistes-révolutionnaires moscovites se sont jamais opposés à la formation des cercles ou de groupes nationaux ? Les Petits-Russiens n'ont pas eu leur cercle (des

J ff.); les Lithuaniens celui de P k.; les Moldaves

de la Bessarabie le groupe de Kischinefl", et même les Cosaques du Don, si peu nombreux qu'ils fussent; \q cercle du cosaque V....ne. — Je remarquerai en outre que les révolutionnaires russes s'étaient prononcés énergiquement pour la formation des cercZes nationaux, non pas par principe, mais pour qu'il y ait plus d'harmonie et d'entente dans la division du travail révolutionnaire.

Après avoir dit que Tinsuccès de la propagande révolutionnaire résulte de l'ignorance des agitateurs du parti de l'action, M. Dragomanoff nous accuse de manquer de courage, en affirmant que les chefs de file abandonnent presque toujours la bande au moment du péril.

« A un moment donné, dit-il, nous(?) savons tirer de la poche d'un jeune garçon un drapeau rouge de parade tout neuf (allusion à l'affaire de la place de Kazan), mais au mo-

meot du péril, lorsque arriveol les agents de police et les geudannes à cheval, ou se sauve bien vite. » A celte accusation, que le mond** vntier appellerait fausse j nous répondi'ous cependant en indiquant des révolutionnaires éminents, comme Mickine, Malinovsky, AlédeïefT et tant d'autres qui ont péri, après avoir éloquemment plaidé la cause du prolétariat devant la justice barbare des valets du czar. L'ombre des nombreux martyrs dont les noms ont été portés aux quatre coins du monde, me défeod de les laver de cet outrage, qui, du reste, ne saurait les atteindre sérieusement. Quant au passage que je viens de citer, et que l'on pourrait prendre pour une insinuation odieuse à TafTaire de la place de Kazan, je dirai que j'aime mieux croire, pour Thonneur de M. DragomanofT, qu'il a été induit en erreur par de faux reoseignemeuts, que de Taccuser d'une action qui serait de nature à le déshonorer aux yeux de tous les honnêtes gens.

La critique des idées émises par M. Dragomanoff ne prouve nullement que nous ne puissions tolérer les opinions qui sont opposées aux nôtres. Nous ne nous sommes arrêté un peu longtemps sur le recueil La Gromada que pour indiquer que les tendances sociales du parti révolutionnaire et du groupe politique, un peu bigarré qui se forme autour du nouvel émigré, diffèrent essentiellement des nôtres, tant dans la forme que dans le fond. M. Dragomanolf nous dit à la fin de son ^rticle : v Vous avez tort de vous obstiner dans la voie des réformes sociales immédiates , car vous verrez que dans quelques années nombre d'entre vous seront heureux de pouvoir obtenir, pour le début, quelque constitution politique que ce soit, même une constitution octroyée, absolument contraire à l'idéal social que vous rêvez. »

Eh bien, nous ne disons pas non; il se trouvera certainement beaucoup de faux frères qui voudront s*atteler au char de la bourgeoisie! Mais enfin, quel'mal y aura4-il a cela? La constitution octroyée ou prise par la bourgeoisie

épuisera seulement le personnel révolutionnaire, voilà tout, — et nous laisserons partir les défaillants sans crainte ni regrets 1

N'est-ce pas là tout un jour jeté sur les diverses compétitions des partis qui forment le nihilisme? Celui-ci se divise comme on voit en un grand nombre de ruisseaux qui suivent un cours différent, mais qui aboutissent au même lac pour l'inondation universelle : là est le mal.

Les nihilistes militants ont donc deux centres d'action : à Moscou et à Pétersbourg, ils pullulent : à l'étranger, on les trouve partout, surtout en Angleterre et en Suisse. • .

Pendant et après la guerre turco-russe on à re- • marqué le silence relatif des nihilistes : sait-on pourquoi ils se taisaient alors? Ils accomplissaient en véritables compagnons du devoir, Tapostolat recommandé par les doctrinaires. Incorporés aux armées, ils empoisonnaient lès simples soldats de leurs principes, inouïs pour des âmes naïves et rustiques. Jamais le nihilisme ne fut plus actif qu'alors.*

La propagande avait du reste été préparée de longue main. De petits journaux avaient été publiés pour réveiller le slavisme des chrétiens opprimés par les Turcs : en ce sens, une petite feuille, la Délivrance^ avait fait merveille. Le gouvernement favorisait ce mouvement qui lui était utile : pendant quelques mois on put dire que le czarisme et le nihilisme allaient de concert; la diplomatie a de ces mystères et de ces alliances.

Quand la guerre éclata, la spontanéité de l'essor slave prouva que l'action latente avait eu tout son jeu, toute sa vertu.

Au reste, fidèle à notre système, ici encore nous devons recourir aux citations. Voici une correspondance de Belgrade au journal En Avant (oct. 1876) et qui en dit long sur la propagande et ses procédés.

Chers camarades I Dans la situation où nous sommes actuellement, vous comprendrez sans peine qu'il nous est impossible de vous envoyer une correspondance détaillée sur les progrès de la propagande révolutionnaire-socialiste en Serbie. Du reste, sans vous énumérer les nombreux motifs de toute sorte qui nous empêchent de le faire, je me bornerai à vous communiquer quelques nouvelles non dépourvues d'intérêt.

Le cpurant de l'émancipation des Slaves des Balkans a tourné la lèle à beaucoup de nos socialistes. Sans combattre pour la même cause que les autres, nous avons cru aussi qu'il était de bonne politique de ne pas laisser échapper l'occasion d'étendre la propagande socialiste au delà des frontières de notre petite Serbie, pour inculquer les principes sociaux qui eussent permis à nos mal- ' heureux frères, affranchis d'hier, de devenir des citoyens. ^ ?}otre situation politique, en tant que purement politique, -est naturellement meilleure que celle des Slaves de Turquie, et c'est pour cela que notre propagande a été, dès le début, exclusivement politique, ne parlant que des droits des citoyens et du self-governement compatible avec l'État constitutionnel . Néanmoins, nous avons jeté les premières bases des théories socialistes en soulevant la question territoriale ou agraire. Comme vous voyez, notre propagande ne différait pas sensiblement de celle de nos libéraux, seulement nous avons posé dès le début la question de la délivrance des Slaves d'une autre manière que les libéraux. Nous nous sommes attaché à faire comprendre au peuple que la guerre doit être nationale, c'est-à-dire que le peuple doit se délivrer soi-même, avec ses propres forces, et non pas devoir sa délivrance aux généraux et à

la bourgeoisie. Nous avoQs réclamé pour cela des libertés dont le peuple ne jouissait pas, pour pouvoir organiser une défense purement nationale, en éliminant les éléments qui lui sont hostiles, et ce n'est qu'à cette condition que nous voulions vous lancer à la délivrance de nos frères slaves de Turquie,

Nous avons toujours cru que pour vaincre, il eût fallu que la Serbie jouât le rôle d'uiie puissance révolutionnaire, et que, s'il était autrement , elle serait inévitablement vaincue. C'est ce qui arriva, car la défense du pays a été confiée av^ mains vénales des aventuriers russes, qui, élevés à r école d'un affreux despotisme sans limites, tenaient le peuple en suspicion. Et ils ont eu le courage d'affirmer, ces gredins, que le despotisme du czar a rejetés comme des détritus, que le peuple serbe n'a pas de patriotisme, qu'il ne voulait pas se défendre, et que c'était eux qui ont vainement chercbé à provoquer ce sentiment dans les masses. Et ils ont cherché à dénigrer notre courageuse armée en l'accusant de lâcheté, après nous avoir volés.

Voilà pourquoi nous avons gardé une attitude passive, mais nous avons honnêtement rempli, lorsque l'occasion se présentait , tous nos devoirs de citoyens. Nous étions, cela va sans dire, dans les rangs du bas peuple, des soldats, sans nous mêler aux états-n^ajors des aventuriers imbéciles et incapables qui conduisaient le pays à sa perte.

La rédaction de notre journal La Délivrance a perdu l'un de ses quatre rédacteurs, le regretté Michel Stoïanowitch, tué à quelques pas de moi, par un éclat d'obus. Il a eu la jambe 'emportée, après avoir fait un suprême effort pour tuer l'un des trois Circassiens qui se ruèrent sur lui pour l'achever à coups de baïonnettes.

Mort terrible, mais glorieuse et digne de celui qui voulait sacrifier sa vie, d'une manière ou d'une autre, pour le bien du peuple !

La bureaucratie qui nous gouverne s'est vu forcée de changer d'attitude à notre égard, en nous voyant si courageux, si fermes et si populaires. Au commencement de

la guerre, elle nous traitait d'espions, turcs ou hongrois, selon ce qui lui convenait le mieux; mais lorsque la débâcle arriva, nous avons été promus au grade de patriotes, et Ton commença à nous confier des postes et des missions importantes.

La bureaucratie a dû avouer qu'elle avait tort de nous représenter comme des poltrons et des traîtres

Maintenant que vous dirai-je de nos chers frèrea rtisses? 11 est inutile de vous parler des tristes héros de la maison Viozemsky, de la rue Sadowaïa, de ces rôdeurs de nuit et de ces brigands, car ils sont restés en leur qualité de sauveurs ce qu'ils ont été chez eux : des forçats en rupture de ban. Il n'est pas de même des officieux; ceux-là avaient des prétentions à la distinction et à l'honorabilité, mais, au fond, ce n'étaient que des aventuriers, des intrigants, desambilrieux et des voleurs, — oh î surtout voleurs !

Arrivés à Belgrade, ils se sont empressés d'endosser des uniformes plus ou moins fantastiques, enrichis de galons et de décorations qu'ils s'étaient accordés eux-mêmes, bien entendu. Ces gens seront Véternelle honte de la société russe de cette époque ! Ils s'enivraient du matin au soir, et se permettaient des choses inouïes, en leur qualité de libérateurs. Ils se croyaient irrésistibles à l'égard du beau sexe, et se permettaient d'insulter à la pudeur de nos femmes dans les rues et les endroits publics. L'étatmajor du général Tchernaïeff n'a été qu'un ramassis d'aventuriers et de voleurs de la pire espèce, ce que du reste tous les journaux européens ont dit. Après les assertions des correspondants conservateurs des grands journaux anglais et allemands, ce que je dis ne peut pas être exagéré. — Dans l'état-major de l'aventurier en chef de l'armée serbe, il y avait un certain colonel qui a volé la caisse; il y avait un autre aventurier qui entretenait une mattresse, une ex-grande dame, ou du moins une drôlesse qui se faisait passer pour telle, et cette femme dépensait l'argent des comités slaves de Moscou, comme ses propres rentes, grâce au concubinage avec Tchernaïeff, — le faux

mari étant payé pour se taire. Il y avait encore dans cet état-major les frères Alabine, qui se soûlaient du malin au soir, et des imbéciles comme les capitaines Boutzko, Moïseïeff, Volkoff, etc., etc. Bref, je vous dirai pour conclure, que le quartier général avait plutôt l'air d'un cabaret rempli de cochers ivres,- d'hommes louches et de femmes publiques, que del'état-major d'une armée, qui tenait dans ses mains le sort du pays !

Voilà les libérateurs russes ! Mais je ne vous ai pas dit la moitié de leurs hauts faits. Ce qui est malheureux, c'est que notre gouvernement a trempé dans ces infamies; car voilà ce qu'il faisait d'après les conseils de ces messieurs russes, si experts dans toutes sortes de filouteries. Le ministre de la guerre, tous les autres ministres et le prince Milan lui-même, recevaient des pots-de-vin des fournisseurs étrangers; de plus, ils prélevaient des impôts et en empochaient le montant. Quant au général TchernaïefF, je puis vous dire que c'est un homme absolument incapable, un bon vivant, et un ambitieux.

Vers la fin de la guerre, le gouvernement a commencé de nouveau la chasse aux socialistes, et, ce qui est étonnant, c'est que toutes les mesures rigoureuses ont élé prises du consentement de M. Ristilch. Je suis d'avis que cet homme s'est coulé dans l'opinion de tous les honnêtes gens. Actuellement il y a dans les prisons de l'État environ 600 personnes, presque tous des étudiants ou des journalistes. De ce nombre il y a 68 femmes, qui ont été arrêtées dans le courant des deux derniers mois.

Il est bien entendu que nous ne pouvons en aucune manière nous associer aux assertions que contient cette lettre : notre devoir d'historien est de tout transcrire, de mettre sous les yeux de nos lecteurs toutes les pièces à conviction dont nous disposons; mais là se borne notre rôle. N'est-ce pas que ces lettres, ces rapports, ont un caractère gé-

néral?Nous ne savons pourquoi, en les lisant, nous les avons mentalement comparés, — en gardant toute proportion, bien entendu, — avec les Actes (T Apôtres,

M. Arnaudo a essayé dans son livre de donner une idée de l'organisation du nihilisme : il a reconstitué d'après le système des Ventes et des Carôonan un ensemble que personne ne connaît et auquel il faut refuser toute créance. A moins d'être initié au parti d'une façon formelle, ce qui parait assez difficile, qui pourra dire si le nihilisme est une armée compacte, ayant ses cadres, ses régiments, ses bataillons, ses compagnies et ses escouades? Personne n'en sait rien. Cependant, nous avons fait notre possible pour avoir à cet égard des. données précises. Nous avons fait demander des renseignements par un tiers à M. Lavroif lui-même. La réponse était telle que nous devions l'attendre, après nous être décidé, à une démarche naïve, pour l'acquit de notre conscience. M. Lavroif ne sait rien, et eût-il su quelque chose, il ne nous eût rien dit : de quoi nous ne saurions le blâmer.

Y a-t-il réellement un gouvernement exécutif? un Comité de salut public? une tête dirigeante? Nous ne le croyons pas. Nous croyons plutôt à une invisible franc-maçonnerie qui réunit des milliers de ccBurs dans une pensée commune. Les actes sont isolés, — mais le but est commun. Il y a certainement des centres de conspiration et des cercles associés : mais nous n'avons aucune preuve d'une centralisation générale.

Pour nous faire mieux comprendre, nous emploierons une comparaison. Si l'on avertissait les

Français qu'on leur ménage un retour vers la monarchie de droit divin avec abolition des conquêtes de 89 et rétrogradation vers le régime de 88, quel estceluidenousqui ne se lèverait pas pour repousser, fût-ce par la violence, les criminels qui oseraient attenter à nos droits? Y aurait-il, pour cela, besoin d'une conspiration générale? Ne se créerait-il point une conspiration particulière au centre de chaque famille? Ne se trouverait-il pas tel individu isolé pour être l'interprète du sentiment national? Où serait l'organisation? ^

Si cet ouvrage voulait faire la part du roman, il raconterait les meurtres dont le nihilisme militant s'est rendu coupable, les assassinats que nous ont relatés les journaux russes, les vengeances dont les feuilles nihilistes menacent les traîtres. Tout cela prouve en effet des tentatives d'organisation, peutêtre l'organisation d'une sainte Vehme spéciale, mais non un embrigadement général.

L'histoire de l'étudiant mis à mort par Netchaïeif, de l'Allemand mis à mort dans un hôtel de Moscou, les tentatives dont les généraux Mezentzoif et Drenteln ont été l'objet, tels autres épisodes non moins authentiques prouvent Taudace de certains sectaires, mais nullement la formation régulière d'une Église nihiliste.

Nous croyons que tout le monde est nihiliste en Russie comme tout le monde est révolutionnaire en France : seulement, il y a l'ivraie et le bon grain, les violents' et les exagérés, à côté des modérés et des honnêtes.

Cependant, il ne faut pas nier l'évidence : nous avons marqué les origines, la naissance, l'enfance,

raccroîssement du nihilisme ; nous allons peut-être assister à sa constitution normale, sur une échelle bien dessinée, et la faute en sera au czarisme, n'en doutons point. En somme, de combien de noms avons-nous rempli les pages de ce livre ? De quelques-uns seulement : peu à peu cette minorité est devenue légion; elle grandit chaque jour; chaque jour amène ses recrues.

Les proclamations des nihilistes sont faites sur un ton décidé qui n'admet aucune discussion : elles avertissent le pouvoir, elles dénoncent les ressources du parti, elles déclarent que le nihilisme compte des hommes résolus et riches qui subviennent à ses besoins, et qui iront jusqu'au bout.

Voyez, par exemple, la dernière proclamation révolutionnaire affichée, le 13 février, sur les murs de Saint-Pétersbourg :

Le despotisme, y est-il dit, a prodigué les sentences de mort sans pitié et sans vergogne . Mais en menaçant de détruire totalement notre liberté et en nous menant au gibet ou à la torture avec une cruauté raffinée, digne d'un Néron, il ne savait pas qu'il travaillait pour la sainte cause de la liberté, et qu'il ne faisait qu'augmenter le nombre et la force de nos partisans parmi le peuple. En un mot, il n'a rien gagné par ses représailles, et n'y gagnera rien à l'avenir. Notre sang arrose toujours un sol fertile, et plus il est versé, plus riche sera la moisson.

Les agents du pouvoir arbitraire arriveront à reconnaître que tous leurs artifices diaboliques, toutes leurs cruautés et la rigueur impitoyable qu'ils employent pour nous arrêter dans l'œuvre de la libération du peuple russe, ne peuvent réussir et ne réussiront pas. Les victimes qui tombent sont des martyrs de la sainte cause. Quand même

le nombre de nos ennemis serait dix fois plus grand qu'il n'est, la victoire nous restera toujours, tôt ou tard; et comme nous savons combien noire victoire aura d'influence sur l'histoire et sur la civilisation , nous en concluons que les victimes tombées ne sont pas trop nombreuses, mais le sont plutôt trop peu. Le czar, seulement pour s'emparer de Plewna, a répandu bien plus de sang qu'il ne nous en faudra répandre, dans nos efforts, pour conquérir la Russie et gagner cent millions d'esclaves à la liberté.

Nous ne nous adressons aujourd'hui à vous que pour vous fortifier dans la conviction que vous serez bientôt libres, pour vous inspirer de la persévérance et du courage, et vous assurer que l'heure approche où vous serez délivrés du joug. Pour le moment nous ne pouvons vous en dire davantage. Soyez donc assurés que nous ne sommes pas isolés, comme l'est l'empire du czar, mais que nous avons de puissants alliés prêts à combattre jusqu'à la mort pour notre cause. Ainsi, malheureux et chers frères, ayez patience, soyons persévérants et dévoués. La victoire est à nous.

Quelques jours auparavant, le 1" février, on avait placardé dans les principales villes russes, une nouvelle proclamation nihiliste. Sortie d'une imprimerie clandestine, elle était décorée d'emblèmes colorés en rouge et signée : « Le Comité pour la délivrance du peuple russe. »

En voici le texte :

Au malheureux peuple russe qui gémit sous le joug du despotisme I Après un long intervalle, nous nous adressons de nouveau à vous, frères I Nous avons gardé le silence, laissant le cruel despotisme parler pour la cause sainte, par ses gibets, auxquels on a attaché, sans pitié, les héros

de la liberté; par les milliers de martyrs qui languissent dans les sombres cachots ou dans les mines meurtrières de la Sibérie; par la mer de larmes amères versées par les épouses et les enfants, dont les maris, les pères, les frères, les prétendus sont, a cause de leur amour pour la liberté, devenus les victimes de la tyrannie. Frères! tous ces faits et bien d'autres encore, accomplis par la main de fer du despotisme , qui se voit obligé d'exterminer tout être humain animé par l'étincelle de Promélhée, parlent au cœur des vrais Russes plus clairement, plus distinctement, plus passionnément que n'importe quel langage. Nous avons, par conséquent, gardé le silence, puisque le despotisme parlait pour nous. Le despotisme a prodigué les sentences de mort, sans pitié et sans vergogne. Mais en menaçant do détruire totalement notre liberté, et en nous menant au gibet ou à la torture, avec une cruauté raffinée, digne d'un Néron, il ne savait pas qu'il travaillait pour la sainte cause de la liberté, et qu'il ne faisait qu'augmenter le nombre et la force de nos partisans parmi le peuple.

En un mot, il n'a rien gagné par ses représailles, et n'y gagnera rien à l'avenir. Notre sang arrose toujours un sol fertile, et plus il en est versé, plus riche sera la moisson.

On sait ce qui a suivi. Mais cela prouve-t-îl une organisation générale? Pas plus que les attentats dont Louis-Philippe a été victime. L'esprit de la révolution était dans l'air, mais les révolutionnaires n'avaient point de numéros matricules, ils n'étaient point inféodés à un système général ; ils agissaient individuellement, prenaient l'initiative, formaient de petites associations, voilà tout. Le résultat était formidable, le point de départ à peine perceptible à l'œil vigilant des policiers.

On ne nous fera pas l'injure de nous demander si

nous détestons l'emploi que le nihilisme militant fait des armes les plus odieuses : nous Tavons déjà dit; par leurs agissements les nihilistes se sont couverts d'infamie ; ils ont retardé la révolution en lui faisant une origine immorale.

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