CHAPITRE PREMIER
SITUATION DU PABTI NIHILISTE ET SES BELATIONS AVEC LES SOCIALISTES INTERNATIONAUX.— PEÊTRES ET ÉTUDIANTS.
Nihilistes scientifiques, doctrinaires ou militants, tous en somme tendent au même but; seulement ils combattent avec des armes différentes, selon les diverses nuances de caractère, d'esprit et d'opinion. Déjà on a pu se rendre un compte suffisant de la doctrine écrite; il nous reste à présenter au lecteuf un tableau de la doctrine parlée et du nihilisme en action. Que pensent les ouvriers? les prêtres? les étudiants? C'est ce que nous dirons, en recourant, non à des affirmations sans preuves, comme il n'arrive que trop souvent, mais à des documents précis, empruntés aux nihilistes mêmes et dont nous avons
fait exécuter, sous nos yeux, une traduction rigoureuse.
Voici, par exemple, comment un nihiliste réfugié s'exprime au sujet de son parti :
Le mouvement révolutionnaire- socialiste traverse la période la plus critique de son développement. En effet, il nous est donué de vivre au milieu de la désorganisation sociale la plus complète, qui caractérise les époques où pas un principe n'est stable, où le chaos des idées, des opinions est tel que tout esta créer. Cette situation générale se reflète dans notre parti où la divergence d'opinions et Fabsence de cohésion forment le trait principal de la révolution actuelle. Cet état ne peut durer longtemps, et le moment est proche où les partis adverses finiront par s'entendre. L'idéal social isolée conçu par chacun, finira par créer un large programme de fédération communale. Ensuite, ce programme subira des modifications nécessaires pour pouvoir s'adapter à la vie russe. D'autre part, ces tendances peuvent s'évaporer et dégénérer, de révolutionnaires qu'elles sont, en tendances jacobines ou constitutionnelles. C'est dans ce sens-là que la situation de notre parti est la plus critique. Il s'agit donc de préparer une heureuse issue à la révolution. Et si les efforts des personnes dévouées peuvent exercer une influence utile sur les masses, les socialistes russes se trouvent moralement obligés à propager, à leurs risques et périls, les idées économiques nouvelles
Le point de départ du mouvement révolutionnaire en Russie (1873-74) était de créer une fédération de communes autonomes, dont les habitants posséderaient en commun la terre et les instruments de travail. La voie la plus rationnelle pour atteindre ce but, c'est de provoquer l'initiative du peuple, tant pour détruire ce qui existe, que pour édifier l'ordre social nouveau. Organiser les
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forces populaires, révéîller le peuple, l'éclairer sur sa situatioo, le faire agir; tel était notre programme en 1873-74; tel il est encore aujourd'hui.
Il n'a été modifié que sur la question pratique. Quelles étaient les circonstances qui ont forcé notre jeunesse, non à prêcher la révolution, mais à la faire, en allant dans le peuple, et dans quelle condition est-elle appelée à agir? Répondre à ces questions serait faire l'historique des persécutions exercées par le gouvernement russe et expliquer en même temps, qu'en face du statu quo actuel, il n'existe plus que des moyens violents pour agir
Que voyons-nous en effet? Brûlant d'impatience de créer autant d'ouvriers sans terres qu'il est possible, nos classes possédantes et le gouvernement cherchent à détruire la commune russe et à faire passer les terres aux petits accapareurs de province, — la future bourgeoisie russe, — ou à favoriser, par une série de lois, la grande propriété foncière. De même qu'à l'Occident, on s'efforce en Russie de créer la classe des capitalistes (ploutocratie) pour mieux exploiter le travail libre du peuple prolétaire. Autrement dit, notre bourgeoisie et le gouvernement entendent faire concurrence, sur le marché européen, avec les classes dirigeantes de l'Europe. Mais c'est le peuple qui doit travailler sans en ^écolter les bénéfices. Toutes ces tendances, réellement subversives, aboutissent à la spéculation, aux entreprises inutiles, en vue de la situation économique actuelle, à la création des banques, à la construction des chemins de fer, etc. . .
Quelles sont donc les conditions qui ont forcé la jeunesse à se lancer dans la propagande révolutionnaire sans y être préparée? Sommes-nous responsables des fautes commises? Je le crois, et n'allons pas accuser la marche fatale des événements. Disons franchement que nous sommes fautifs dans tout ce qui nous arrive, car si nous avions considéré plus sérieusement notre tâche ^ uou?»
aurioDS pu paralyser les effets désastreux de l'enchaînement fatal des circoastaaces. La pHucipale faute consistait dans cette illusion, que nous pouvions atteindre de brillants résultats en très peu de temps. Nous avons considéré d'une manière si légère la tâche difQcile et ardue de TorgaaisatioQ des masses populaires, avec le concours desquelles on peut seulement faire la révolution sociale ! Comme des enfants impatients, nous avons supposé qu'il suffirait de quelques années pour réaliser notre idéal social. Grâce à ces illusions enfaotines, la révolution sociale nous apparut, non pas comme un ensemble de fonctions et de spécialités diverses, qui varient selon Tendroit et les races qui composent notre empire difforme, mais comme une activité absolument homogène dans ses branches multiples; nous avons cru que la propagande orale et écrite suffirait pour soulever les paysans. Toutes les forces vives du parti furent obligées de s'occuper de la propagande; il y a plus, on appelait véritable révolutionnaire celui qui endossait l'habit de paysan. Dès lors, personne ne se demandait : « Puis-je être utile dans le milieu social où je vais, surtout dans l'accoutrement dont je me suis affublé?» On était conspué lorsqu'on s'opposait à ce que des petits garçons et des petites filles allassent dans lepeuple. On appelait traître celui qui trouvait que la transition du banc de l'école au rôle d'un agitateur était par trop brusque. Delà le caractère un peu ridicule de notre descente dans le peuple, qui ressemblait plutôt à un pèlerinage de croyants qu'à une action sérieuse et réfléchie. Aussi les résultats ne se sont pas fait attendre. Avant tout, les jeunes propagandistes tâchaient de saisir au vol les principes les plus élémentaires du métier. Il est vrai que beaucoup ne considéraient leur mission que comme une reconnaissance de l'ennemi. En papillonnant d'une localité à l'autre et en débitant partout la même chose, avec beaucoup de feu sacré peut-être, mais sans la moindre habileté à coup sûr, le résultat final de l'activité de ces jeunes gens a presque toujours été nul. Ceci devient évident au moment même
OÙ les hommes d'expérience avaient décidé de localiser la propagande et de diviser le travail révolutionnaire. Les propagandistes de la première formation se sont vus obligés de commencer parle commencement, lorsqu'on leur a demandé de devenir membres actifs du milieu social où ils devaient résider, et qu'on a exigé d'eux des connaissances assez étendues pour aboutir à un résultat sérieux. Le fait saillant de la nouvelle pbase de notre mouvement, c'est la tentative de Stéphane vitch et de ses amis pour organiser les paysans à Tchiguirine. Malheureusement ce n'est qu'un fait isolé dont les résultats sont inconnus. Peut-on (lès lors s'étonner de la nullité de nos efforts dans les campagnes et même dans les villes, où il était plus facile de s'orienter? Lorsque Fopinion dominante consistait à appeler révolutionnaire celui qui s'affublait de l'habit d'un paysan, et que Ton regardait avec mépris ceux qui agissaient dans d'autres milieux, il était évident que la propagande dansles villes avait passé au dernier plan, car on ne s'en occupait que quand on ne pouvait aller dans le peuple.
Cette opinion a beaucoup contribué à faire négliger la propagande dans les classes civilisées. De là vient aussi l'aversion des agitateurs pour la presse révolutionnaire, qui pourtant serait nécessaire, tant pour acquérir de nouveaux adeptes, que pour s'entendre sur le choix des moyens. Pour chaque révolutionnaire européen, -c'est un axiome indiscutable; mais notre jeunesse n*a pas voulu le comprendre ; c'est ce qui explique la pauvreté de la littérature sociahste russe. L'apparition du journal Terre et Liberté (Zemiya et Volya) indique seulement qu'on a senti le besoin d'une presse comme instrument d'agitation, et pour servir aux mesquines préoccupations du jour.
Néanmoins, c'est encore un pas en avant.
Le procès des Sadovtsys^ qui pourra nous donner quelques éclaircissements sur les tendances nihi-
listes du clergé russe, trouvera ici naturellement sa place.
Le principal acteur de ce drame, c'est Kovalevsky. Personnalité remarquable, intelligeote, ayant passé plusieurs années à propager des idées socialistes. On disait de lui et de ses amisSvititch et Vitachevsky qu'ils appartenaieot, par leurs idées, à la fraction de nos jacobins de l'étranger; mais c'est faux. Kovalevsky était fils d'un prêtre ; il a terminé ses études au séminaire ecclésiastique , d'où il est passé ^ l'Université d'Odessa (en i869). Depuis lors il commença sa propagande socialiste. Il n'y resta pas longtemps et alla dans le peuple, au milieu duquel il a vécu cinq ans. Là il fit connaissance avec ce phénomène social remarquable de la Russie méridionale qui s'appelle, Stounda, secte religieuse admettant l'analyse critique' et ne reconnaissant aucune autorité spirituelle, ni celle du czar , ni aucune autre. Pour eux le czar est la personnification du mal sur la terre^ c'est-à-dire l'autorité qui requiert une obéissance absolue. Us n'ont ni saints, ni hiérarchie; ils ne reconnaissent que l'interprétation mystique de la Bible. Kovalevsky vécut longtemps parmi eux en observant et en étudiant leurs mœurs , leurs us et coutumes. Il a écrit , à ce sujet, deux grands articles remarquables intitulés : Le raHonalisme dans la Russie méridionale, (Ce» articles ont paru dans les livres I et Y de la revue , Les Annales de la Patrie, et signés Émeliânoff). Mais ce n'était pas seulement pour étudier les Stundistes, qu'il resta parmi eux, ce fut pour propager les idées socialistes. La dernière année Kovalesky passa à Odessa , où il groupa autour de lui beaucoup d'hommes intelligents et établit une typographie clandestine. Devant les juges, il garda jusqu'au bout une attitude calme et digne , ce t[ue l'on peut dire aussi de tous les autres accusés. Il déclara sans réticence qu'il appartenait au parti révolutionnaire-socialiste. Dans son dernier discours, il a dit au procureur, qui réclamait l'ap-
plicalion de la peine de mort : « Cette peine aura ce résultat qu'elle attristera quelques-uns de mes amis et provoquera de terribles représailles de la part de la grande majorité révolutionnaire.»
L'enquête judiciaire n'a rien découvert; tous les témoins étaient des gendarmes ou des agents de police. C'était une comédie lugubre où tout le monde accusait à l'unisson. Néanmoins, il arrivait à ces témoins de patauger, probablement pour avoir mal appris la leçon. Un pope les harangua, un feuillet à la main ; mais le bon pasteur n'eut pas le plaisir d'achever son discours, puisque maître Bardo v'skyj'interrompit en disant que le Gode ne l'y obligeait pas, et le président lui donna raison.
Le réquisitoire du procureur a été très incolore et la plaidoirie de Bardovsky très brillante. 11 s'était longuement étendu sur nos souffrances et sur les persécutions dont nous sommes l'objet. « Ne croyez pas, Messieurs, dit-il, que vous parviendrez à déraciner le socialisme par des mesures de répression ; c'est le contraire qui arrivera. » Ensuite, il a parlé contre la peine de mort en général et contre le verdict qui attendait Kovalevsky. Mais ce discours n'a pas eu d'influence sur les jurés.
Je passe maintenant à l'épilogue sanglant du procès. C'est avec dégoût que j'essaierai de vous dépeindre la scène atroce qui s'était passée à côté du tribunal.
Déjà depuis plusieurs jours une foule compacte stationnait aux abords du palais; vers la fin de la dernière audience il y avait plus de trois mille personnes. A quoi attribuer cet empressement du public? D'abord à la sympathie pour l'accusé, et en grande partie aux ordres absurdes donnés par la police de ne pas passer par telle rue ou par telle place. Pour nous, il était évident que les autorités voulaient provoquer une manifestation révolutionnaire de notre part. Or, quelques jours avant l'ouverture du procès les agents secrets et non secrets avaient ^ fait circuler le bruit que plus de trois mille révolutionnaires étaient arrivés de tous les coins de l'Europe, pour imposer à la jus-
tice et que, par conséquent, la sécurité publique était menacée. Les abords du palais ont été gardés par une nuée de gendarmes et d'agents armés.
Enfin, le procès se termina le lundi 24 juillet, à deux heures de l'après-midi. La foule attendit patiemment le verdict du jury pendant sept heures. On m'a dit que pendant ce temps le tribunal échangeait des dépêches avec le ministère de la justice et de l'intérieur. Enfin à neuf heures du soir le bruit a couru dans la foule que le président lisait le verdict; tout le monde se tut bien que malgré ce silence on ne pût rien entendre de ce qu'on lisait dans le palais. « Ils lisent longtemps» dit quelqu'un dans la foule, << il ne serait pas impossible que ça tournât bien» »
Tout à coup un cri déchirant retentit dans Tintérieur du palais, et line jeune fille, la sœur de Vitachewsky, — si je ne me trompe — sortit pâle et tremblante en criant : « Kovalevsky condamné à mort, aux travaux forcés Svit», et elle tomba sans connaissance.
En un clin d'œil les rues environnantes se remplirent de soldats qui pendant tout le temps se tenaient cachés dans les maisons particulières et dans les casernes. Le tumulte devint effroyable; les soldats serraient la foule de tous côtés; des imprécations, des injures partout; les femmes sanglotaient.
Un coup de feu partit du côté des soldats. « On tue » cria quelqu'un ; le feu de la décharge était à la hauteur de la poitrine humaine. Qui a tiré ? Plusieurs personnes reconnurent un agent de la police secrète. En réponse à ce coup de feu provocateur, les soldats ont fait une charge sur la foule et deux hommes tombèrent raides morts. Une panique générale s'ensuivit; «on veut nous massacrer» cria-t-onde toutes parts. Plusieurs personnesont été tuées dans la bagarre et beaucoup de blessées durant la retraite désordonnée de la foule fuyant devant les baïonnettes. Un quart d'heure après toutes les rues environnantes étaient pleines de troupes de ligne et d'escadrons de cosaques..
Ont été tués : l'élève de la quatrième classe de l'école Pogrebatsky, et l'ouvrier Poltavsky; vingt-deux blessés et estropiés. Le lendemain commencèrent des arrestations en masse qui continuent jusqu'à présent. Dansl'attente de l'arrivée du czar on ne fait plus que cela. On arrête partout, au domicile, dans les rues, dans les promenades, à Téglise, tout le monde sans le moindre motif : bref, les autorités sont affolées I
La commune de Paris a frappé les nihilistes, qui considèrent la révolution du 18 mars, comme un événement dont l'humanité n'aurait eu qu'à se réjouir, s'il avait réussi. Voici ce que nous lisons dans le journal russe la Commune :
l'anniversaire du 18 MARS A ODESSA.
Nos socialistes se sont réunis le soir du 18 mars pour fêter dignement là grande et mémorable date pour tous les socialistes de l'univers. La réunion était très nombreuse et très animée. Presque la moitié des membres présents étaient des ouvriers; le reste se composait de journalistes et d'étudiants.
Un ouvrier s'écria : a On se sent bien courageux, quand on se voit en nombre, quand on constate que l'armée du progrès s'accroît de jour en jour* » Ensuite parlèrent quelques représentants des classes intelligentes. Un orateur a fait une éloquente étude sur la Commune de 1871 en disant, sous forme de conclusion, que la révolution du 18 mars était la première, où le peuple a agi en souverain, où il a pu manifester ses justes revendications et indiquer au monde les moyens d'arriver à la souveraineté. Enfin, il a mis en évidence, ce fait absolument nouveauque les femmes ont pris une part très active à ce mouvement. Ensuite, l'un des' orateurs a lu un mémoire sur le soulèvement dans la Petite-Russie^ qui fut un véritable mouve-
ment révolutionnaire russe. Un autre orateur a fait rhistorique du mouvement révolutionnaire actuel, et il a terminé en disant que, jusqu'à présent, nos socialistes croyaient pouvoir agir sur le peuple uniquement par la force morale et maintenant, a-t-il dit, ils commencent à comprendre qu'il faut disposer des garanties matérielles pour avoir du succès. A preuve la nouvelle méthode d'agir inaugurée récemment et qui consiste à faii'e trembler le gouvernement et à prouver au peuple que le statu quo actuel est loin d*être aussi solide et inébranlable qu'il le croit, que tout le monde n*est pas en admiration muette devant le czar blanc, mais qu'il y a des gens qui osent critiquer son gouvernement et protester ouvertement. L'attentat contre Frepoff, la révolte contre les autorités à Odessa, l'attentat contre le procureur impérial Kotliarevsky à Kiew, les manifestations publiques, — n'ont pas eu d'autres significations que celle-ci, car aucun meurtre n'a été commis par haine ou par vengeance personnelle. C'était en un mot de justes représailles exercées dans l'unique but d'ébranler dans sa base le principe d'autorité. A la fin du discours, cet orateur, que vous connaissez et dont je veux taire le nom, car il habite la Russie, a porté un toast à mademoiselle Zassoulitch et à tous nos frères qui sont allés dans le peuple, A la fin de la soirée la réunion a décidé à l'unanimité d'envoyer l'adresse suivante aux ouvriers français ;
« Les ouvriers d'Odessa s'étant réunis pour fêter le glorieux anniversaire de la grande commune de Paris, envoient à leurs frères de France leur cordial et fraternel salut. Nous travaillons dans notre patrie au même but que les glorieux défenseurs des franchises populaires qui ont sacrifié leur vie, sur les barricades de Paris, en tenant haut le drapeau de la Révolution. Nous attendons palpitants ce solennel moment historique où l'ancien monde croulera devant nos efforts, où nous pourrons lutter pour l'ouvrier contre le capitaliste et pour le triomphe du grand
principe de l'égalité morale, intellectuelle, politique et économique.
Pour le moment une lutte sourde, mais implacable, s'est engagée chez nous contre toutes les formes de l'exploitation; lutte inégale où nous périssons par milliers d'une mort affreuse dans les prisons et le bagne.
Frères! vous avez eu raison de dire en 1871 que vous combattiez pour l'humanité entière I Oui ! les intérêts de tous les peuples sont solidaires, car î'avènement du peuple dans un pays contribuera au triomphe définitif des autres peuples. * . ,
Ouvriers français! lorsque le moment solennel aura sonné et que vous lèverez bien haut le drapeau rouge de la délivrance des peuples , soyez aussi héroïques et implacables devant vos ennemis pour le bonheur de l'humanité que vos glorieux prédécesseurs, et la victoire couronnera vos efforts.
Qu'on s'étonne après cela des grèves nombreuses des ouvriers russes ! A Odessa, notamment, il s'en est produit une qui a laissé des souvenirs. En voici le récit, d'après un journal du parti.
Les ouvriers des ateliers de ]a grande gare se sont mis en grève, il y a un mois, et voici pourquoi. Il faut vous dire que dans la fonderie de la gare il n'y a pas d'hommes de peine, comme partout ailleurs, de sorte que chaque ouvrier travaille pour deux. Les patrons ont trouvé que cela faisait admirablement leur affaire, mais les ouvriers n'ont pas été du même avis. Ne voulant pas travailler plus qu'ils n'étaient obligés, ils s'adressèrent à l'administration pour demander l'augmentation des salaires. Comme toujours et partout, l'administration de l'usine refusa, et les ouvriers ont quitté les ateliers. Alors le chef d'atelier alla exhorter les ouvriers de l'usine de M. Fenderich à venir travailler à la gare, et plusieurs consentirent à s'y rendre,
lorsqu'un jeune ouvrier, très aimé et respecté par ses camarades, s'opposa à leur résolution, en disant qu'il n'irait pas. Tout le monde obéit. Le soir du même jour les grévistes allèrent trouver leurs confrères de l'usine Fendericb; ceux-là sortirent de l'atelier pour leur serrer la main. La grève dura trois semaines et demie, et pas un ouvrier n'alla travailler à' l'usine de la gare. Au bout de ce temps, lechef de l'usine s'adressa à Herson pour enrôler les ouvriers, mais ça ne produisit aucun effet sur les grévistes. Quelques-uns d'entre eux, recommandés par leurs camarades, viennent d'entrer à l'usine Fenderich; tous les autres sont aussi placés. Il est curieux de savoir pourquoi les journaux russes n'ont pas dit un mot de cette grève ? Leur a-t-on défendu d'en parler ?
Voici ce que disent, en somme, les ouvriers grévistes, dans la péroraison de leurs manifestes :
« Nous sommes fermement résolus à nous défendre par tous les moyens possibles. On ne nous laisse pas de choix! Donc, que les traîtres sachent ce qui les attend I »
En lisant ces tristes lignes, on ne peut s'empêcher de penser que la situation de ceux qui ont été réduits à les écrire est vraiment désespérée; car, nous le répétons, ces moyens de se défaire de ses ennemis sont atroces , mais rendus nécessaires, grâce à nos persécuteurs. Ne pouvant pas mieux se défendre, le gouvernement russe procède au moyen de la corruption et de la dépravation de ceux qui ne sont pas doués d'énergie. Sa main sale et dégoûtante salit tout à ce qu'elle touche !
On ne peut plaindre un espion, ni blâmer ceux qui se voient forcés de se défendre. Mais si l'espion n'est pas digne de pitié, quels sentiments peuvent inspirer ceux qui les payent ? Ceux qui, pour plaire à un vieux fou dner^ gondéy ivrogne et infâme , consentent non seulement à faire
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périr des milliers de jeunes gens, mais de prostituer ceux qui restent... Désormais, la question est bien posée : pas de compromis entre nous, mais la lutte à outrance, à la vie et à la mort !
Et cette lutte continuera jusqu'au bout; et nous verrons, qui aura le dessus : est-ce leur passé, plein de crimes et de honte, ou l'avenir plein de lumière et d'espérance! ! î
Ainsi , les ouvriers russes sont des recrues désignées pour la révolution future. Les étudiants, dont nous ayons peint les mœurs au début de cet ouvrage, ne leur cèdent en rien. Nonseulement ils ont commencé à manifester leur aversion pour le czarisme, mais plusieurs révoltes partielles, les unes simplement tumultueuses et bruyantes, les autres absolument offensives et à main armée, plusieurs adresses de félicitations que Moscou envoie à Kiew et réciproquement, témoignent de l'esprit qui anime ces jeunes gens. Leur correspondance est là d'ailleurs, qui nous révèle l'état de surexcitation à laquelle sont arrivés ces cerveaux surchauffés. Tous les récits qui vont suivre sont empruntés aux lettres que les étudiants écrivent aux journaux de Genève ou de Londres, chaque fois qu'une arrestation a eu lieu, ou qu'un incident ayant trait à la cause s'est produit.
Il y a un mois, quelqu'un lira un coup de pistolet sur le procureur, qui, malheureusement, resta sain et sauf. De là les arrestations et les visites domiciliaires. Six personnes furent jetées en prison; entre autres Juvenalieff, Podolsky et Grégoire Goldenberg. Ce dernier fut arrêté, parce que la police le rencontrait toujours sur son passage et que son logement se trouvait tout près du lieu de l'attenlat. Juvenalieff, le privât docent de l'Université, était depuis longtemps fort mal noté. Ensuite furent arrêtés
ceux qui ont chanté le requiem sous les fenêtres du recteur Matveïefî, pendant Tenterrement du professe urAfanassieff, et ceux qui ont signé la protestation collective au comte Pahleen contre les mauvais traitements infligés aux détenus politiques. Quand le juge d'instruction a demandé à Juvenalieff pourquoi il a fait un voyage à Saint-Pétersbourg, il répondit : « Pour provoquer la jeunesse à protester contre les mauvais traitements; mais comme le sort n'a pas voulu que cette protestation vît le jour, je vous prie d'inscrire dans le procès-verbal que je proteste contre la conduite ignoble des autorités à l'égard des accusés politiques. »
Actuellement il est mis en liberté, sous caution de trois mille roubles déposés par le professeur Avenarius. Les deux autres restent en prison, bien qu'ils soient innocents. Il est évident que cette conduite a révolté la jeunesse universitaire, car Podolsky est étudiant. C'est pourquoi les étudiants se réunirent dans une des salles de l'Université pour prier le recteur d'aller chez le général PavlofT et lui dire que l'étudiant Podolsky était innocent et qu'il devait être mis en liberté. Le recteur fit la démarche, et répondit aux étudiants qui l'attendaient, que le général lui avait dit, que Podolsky se trouvait en prison pour beaucoup d'autres affaires, et que s'il n'était accusé que de ces manifestations, il serait depuis longtemps mis en liberté.
Les étudiants n'ajoutèrent aucune foi à cette réponse, et envoyèrent une députation au gouverneur général.
Celui-ci répondit qu'il n'avait pas le droit de recevoir des députations, ou des pétitions, ou des protestations collectives, et que s'il ne les envoyait pas immédiatement en prison, c'est par pure générosité ^ par sympathie pour la jeunesse, qui ne sait pas ce qu'elle fait.
a Pourquoi, dit-il, voulez-vous le faire mettre en liberté! Vous ne savez donc pas ce que c'est que les armes impériales ? ce que c'est que les arrêts du pouvoir légal ? Je suis un simple administrateur, ajouta- t-il avec humilité,
un administrateur qui peut être renvoyé demain, aujourd'hui, la police fait une perquisition chez vous, demain elle la fera chez moi. Allez dire à vos camarades que malheureusement je ne puis rien dans cette affaire. » Et il eut Taudace de paraître triste. Or, il n'a même pas compris que ses paroles étaient la plus sanglante accusation du régime qu'il servait.
Le lendemain il y eut une nouvelle réunion, mais le protecteur pria les étudiants de rentrer chez eux; les étudiants n'obéirent pas. Alors vint le recteur, mais celui-là fut sifflé. Enfin , se présenta le curateur de l'arrondissement scolaire pour prier les étudiants de se retirer : « Je vous supplie, comme mes enfants, de vouloir bien vous retirer; je vous donne ma parole d'honneur que personne de vous n'aura le moindre désagrément. »
« Ne parlez pas d'honneur », cria la foule.
Le curateur fit semblé^nt de n'avoir pas entendu et coiv tinua : «Mon cœur saigne, mes amis, mais je suis forcé de faire inscrire les noms de tous les délinquants. »
I/étudiant qui présidait la réunion a répondu qu'il ne pouvait la dissoudre ; quant à l'inscription des personnes présentes, ajouta-t-il, elle a déjà été faite par nous-mêmes, et voici la liste portant 300 noms. Le lendemain 200 personnes sont allées s'inscrire chez le recteur. Il esta remarquer que 25 étudiants en médecine du cinquième cours, lesquels doivent être déférés aux tribunaux ordinaires, ont pris part à ces manifestations. Le jour suivant, une réunion a eu lieu encore; le protecteur est venu déclarer, au nom du recteur, que ce dernier rétractait ces paroles : « Nous connaissons les instigateurs. » Le tribunal universitaire 6e réunit deux jours après ; mais les étudiants continuèrent à se réunir régulièrement tous les jours. Ce tribunal refusa d'appeler les étudiants par groupes; mais ceux-ci firent remarquer qu'on ne pouvait les interroger un par un, mais seulement par groupes et à huis clos. A cela le tribunal répondit que leur demande était absolument conforme aux statuts de l'Université, mais que l'on
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n'en tiendrait nul compte. A cela les étudiants répondirent qu'ils ne reconnaîtraient pas l'autorité du tribunal. Cinq personnes du dernier groupe ont rayé leurs noms, elles autres répondaient de la manière suivante aux questions qui leur étaient posées :
— Alliez-vous aux réunions?
— Oui.
— Êtes-vous un tel ?
Un signe de tête affîrmatif.
— Êtes-vous solidaires avec vos camarades ?
— Oui.
— Pouvez-vous nous dire les motifs de votre protestation?
— Vous le savez aussi bien que moi.
Ou bien : Plusieurs vous l'ont déjà dit, etc.
Voilà quinze jours que les cours sont suspendus et que ks professeurs ne savent où donner de la tête.
Le recteur vint lire, deux jours après, le télégramme du ministre de l'instruction publique, contenant l'ordre de fermer la salie à manger commune, fondée par la société des étudiants. Néanmoins ce réfectoire n'a pas été fermé, grâce à la protestation confidentielle des professeurs. Tous ces jours-ci, les autorités de l'Université reçoivent de trois à cinq télégrammes par jour de Pétersbourg.
L'un d'eux est véritablement curieux :
« Veuillez m'in former immédiatement si les troubles qui viennent d'éclater ont un caractère scolaire ou politique. Si politique, — prenez mesures, de concert avec gouverneur général. »
Voilà quinze jours que cette lettre est écrite; depuis ce temps, 150 étudiants ont été exclus : 90 pour trois ans et les autres pour une durée de un à deux ans; 30 ont été exilés administralivement dans les provinces de Textrême nord, à trois ou quatre mille kilomètres; mais où? personne ne le sait.
La société se montrait très sympathique ; on a souscrit, pendant quelques jours, environ 2,000 roubles.
Ces 30 étudiants furent envoyés, en deux fois, par 15 dans chaque train; mais ils furent embarqués à la petite station Dyneïevka, qui se trouve à 2'» kilomètres de Kiew.
Les étudiants furent informés et vinrent en masse à cette station pour reconduire leurs camarades. Les adieux furent très touchants. Les exilés surtout ont été émus et agréablement surpris. Comme beaucoup d'entre eux ont été arrêtés depuis quelques jours, ils ne connaissaient pas encore l'acquittement de Véra Zassoulitch.
Les camarades leur ont annoncé cette bonne nouvelle, et le train est parti au milieu de hourras frénétiques et étourdissants.