‹ Introduction à l'histoire du nihilisme russeChapitre 2 sur 30 · Le Roman d'une nihiliste (OUendorf, 27, rue Richelieu · texte numérisé non relu

Le Roman d'une nihiliste (OUendorf, 27, rue Richelieu

une tout autre intention qui nous a guidé. Nous avons voulu que le public, qu'on dit déshabitué des ouvrages sérieux, trouvât dans ce volume tout ce qui peut l'aider à penser, à se former lui-même un avis sur tant d'événements qui de loin paraissent étranges, mais qui, vus de plus près, s'expliquent bien facilement. Une entreprise de ce genre eût échoué si nous nous étions borné, avec présomption, à nos propres renseignements et à nos seules ressources. Aussi avons-nous fait appel à des Russes, à des hommes appartenant à tous les partis qui divisent actuellement l'empire. Nous leur avons emprunté des récits, des points de vue, des conseils, des documents pris à des sources authentiques et que nous avons fait traduire ; enfin presque le plan de notre ouvrage. C'était le seul moyen, non seulement d'être intéressant, mais encore, ce qui vaut mieux, d'être sincère. Il est des choses de France qu'un Français seul peut apprécier, certaines intimités secrètes de notre histoire que seul il comprend : de même pour les choses de Russie.

« Qu'on s'imagine un individu que la nature aurait pourvu de tous les dons physiques et intellectuels, de tous les attributs de la beauté et de l'esprit, qui, arrivé à la jeunesse, ne trouverait aucune scène pour se produire, vivrait dans un milieu anormal, dans une perpétuelle défiance, une continuelle servitude, toujours étouffé, toujours refoulé. Qu'on s'imagine un être humain dans ces conditions arrivant à l'âge mûr, n'étant rien, n'ayant rien, le front incliné vers la terre pour un labeur qui ne convient ni à ses forces, ni à ses capacités, ni à ses goûts, vivant (J'une vie précajrç et stérile, se désespérant

OU s'abêtissant, ou encore se révoltant, et à chaque révolte retombant plus meurtri. C'est là un peu rhistoire du peuple russe. Depuis mille ans qu'il occupe sa place au soleil, ce peuple n'a point vécu de sa vie propre. Les quatre-vingts millions de serfs qui cultivent la vaste surface de la Russie, n'ont jamais travaillé pour eux. Le génie populaire de ces masses profondes n'a jamais eu d'essor ; toutes les tentatives qu'il a faites pour se traduire au dehors ou se reconquérir lui-même, ont toujours avorté sous la main d'un despotisme étranger et brutal.

« Est-il étonnant, puisque les choses sont ainsi, que l'heure ait peut-être sonné pour le peuple russe, d'une révolution à peu près semblable à celle qui, en 1789, a aboli chez nous les privilèges et nous a restitué nos droits? Peut-on se montrer surpris d'un fait si simple? Ce qui mérite, au contraire, d'étonner plus encore, c'est que cette révolution n'ait pas eu lieu, que la race slave ait montré une telle patience et qu'aujourd'hui elle en soit à peine aux préliminaires du mouvement qui changera totalement sa vie ou la lui retirera encore pour des siècles. Ce qu'il faut bien savoir, en pareil cas, c'est que le nihilisme est un terme générique appliqué à tous ceux qui aspirent à une métamorphose sociale, et que, par conséquent, tous les paysans sont nihilistes, car ils veulent une autre répartition de la terre, ne sont nullement satisfaits de la part faite au mir russe, à cette société infinitésimale qui est la chose la plus curieuse en soi et la plus stupéfiante : le mir est en effet la Commune prise dans son extension la plus large, autonome, disposant des terres à son gré, les distribuant par voie de tirage au sort an-

nuel, vivant avec ses préjugés, ses coutumes, ses lois, simplement reliée au grand corps de l'État par le payement de l'impôt et le service militaire.

« La réyolution agraire, c'est-à-dire l'appropriation de la terre au paysan, est donc la base du nihilisme. Mais, interprétée par des révolutionnaires appartenant aux classes moyennes ou aristocratiques, cette idée s'est renforcîée en route d'idées étrangères ayant d'ailleurs avec elle une affinité plus ou moins étroite. De là les divisions du nihilisme actuel. Il suffit d'un coup d'œil jeté sur la route déjà parcourue par les nihilistes, pour décomposer les ouvriers du parti en groupes distincts et séparés. Il y a le nihilisme scientifique, le nihilisme doctrinaire, le nihilisme militant. Ce qui a lieu chez nous pour le socialisme, a lieu chez les Russes pour la nouvelle doctrine. Au reste, tous les systèmes politiques subissent les mêmes lois et passent par les mêmes phases : il y a pour eux comme un cercle tracé d'avance, une évolution prescrite. L'histoire n'est-elle pas une répétition ?

<( Tchernickewsky est le représentant du nihilisme scientifique; c'est lui qui s'est chargé d'étudier les relations actuelles du capital et du travail. Fortement imbu d'idées modernes et françaises, il est allé plus loin que ses devanciers, dont nous ne pourrions donner ici les noms sans en faire l'histoire, ce qui serait trop long. Tchernickew^sky est une sorte de Louis Blanc humoristique. Il écrit avec vivacité, avec chaleur, avec une conviction contagieuse. Mais son nihilisme russe ressemble furieusement au socialisme étranger. Tchernickewsky s'est fait connaître par ses Lettres sans adresse j Une Cri-

tique des principes de Stuart-Mill, et un roman : Que faire? publié dans un journal français. Cet économiste est actuellement déporté. On n'en a aucune nouvelle. Peut-être est-il mort^ car on Ta exilé dans un district malsain, noté sur les rapports comme « pernicieux à la santé des gendarmes ».

« Le nihilisme doctrinaire ne fait pas, comme celui de Tchernickewsky, la critique des systèmes nés ou à naître. Il pose lui-même ses principes, ses définitions et aspire à une existence personnelle. Il se présente armé de toutes pièces et développe complaisamment ses théories dans les journaux et les revues publiés en Suisse, en Angleterre ou en Russie, même dans les imprimeries clandestines. Le nihilisme doctrinaire nous a donc ouvert des trésors abondants où nous avons puisé à pleines mains. Si ce n'est la partie la plus originale de notre livre, c'en est peut-être la plus instructive. Nous avons fait traduire à ce propos à peu près quatre cents pages d'extraits. Le journal de M. Lavrof, En avant/ où les idées sociales et politiques de cette fraction importante du nihilisme sont exposées avec une certaine fougue, nous a fourni grand nombre de documents. Nous avons raconté comment se fondent ces journaux révolutionnaires, comment ils vivent, et qui les subventionne.

« Mais arrivons au nihilisme militant. Nous comprenons sous ce nom les polémistes et les hommes d'action, ceux qui organisent la révolution, ceux qui

1. Dix jours plus tard, le télégraphe nous apprenait la mort de Tcheniickewsky,et, telle est notre indiflférence pour les choses de l'étranger, que cette mort a passé inaperçue.

en sont leB témoins et les martyrs. Les théories du nihilisme militant ont été étudiées par nous d'après le Nabat {Tocsin)^ d'après le journal La Communey d'après grand nombre de brochures. Les nihilistes d'action sont en querelle avec les nihilistes de doctrine; à un certain moment même il y a eu scission. Au reste, les meneurs du parti doctrinaire ou militant n'agissent guère que par la propagande et résident à l'étranger. C'est sous leur inspiration que se publie le journal Terre et Liberté, insaisissable à la police russe et dont le czar lui-même trouve les feuillets sur sa table de travail. Au parti militant se rattachent les comités exécutifs et l'organisation révolutionnaire. Ici, il faut bien le dire, personne ne sait rien : on en est réduit à deviner.

« Les hommes d'action du nihilisme scientifique, doctrinaire ou militant sont nombreux. Nous avons leurs noms, car la plupart vivent en Europe et demandent l'hospitalité à l'Angleterre, à la France ou à la Suisse. Aussi nous eût-il été facile de tracer leur biographie. Nous n'avons voulu le faire que très sommairement. Mais nous ne pouvions oublier les procès politiques. Là encore se trouve une mine de renseignements pris sur le vif, palpitants et irrécusables. Pour ceux qui ont encore présente à la mémoire la cause célèbre de Véra Sassoulitch, cette prétention ne paraîtra pas excessive. Oui, c'est dans les procès qu'on rencontre les documents les plus authentiques, et, pour nous servir d'un argot expressif, les plus empoignants. Les tribunaux russes fourmillent de scènes inattendues, dramatiques, sauvages et grandioses. Nous leur avons fait des emprunts considérables.

« Il nous semble que les renseignements que nous faisons entrevoir, viennent à point pour jeter quelque lumière sur uii horizon obscur et presque fantastique. Il est nécessaire de ramener les faits à de justes proportions et de les habiller de vérité. C'est ce que nous avons essayé de faire. Nous croyons fermement qu'on sortira plus instruit de la lecture de notre travail, et c'est pourquoi nous saisissons la première bonne occasion pour en parler et en dire en quelques mots le plan.

« Le parti nihiliste est fortement constitué; il traite de puissance à puissance. Ne pas vouloir lui reconnaître une force, c'est faire acte d'aveuglement et d'imprévoyance. Dire que de lui tout est mauvais, c'est faire preuve de mauvaise foi et d'impéritie. L'histoire impartiale doit éviter ces écueils, mettre tout esprit de faction à part, chercher le mieux où il est, ne s'inquiéter ni des préjugés ni des superstitions; elle n'a qu'un devoir et qu'un droit : la vérité ! Si le gouvernement russe est sage, il se fera révolutionnaire pour éviter la révolution. Il profitera de notre exemple. Que de malheurs évités, si Louis XVI avait compris son temps et l'avènement d'un monde nouveau I »

Ces lignes étaient à peine écrites, que nous lisions dans un journal dirigé par un homme éminent, M. Hervé, les pages qui suivent et qui montreront à quel degré d'aveuglement en arrivent ceux qui veulent à toute force qu'il n'y ait point péril en la demeure.

Rien ne saurait dépeindre la profonde stupéfaction dans laquelle nous plonge ici (à Saint-Pétersbourg), la

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lecture de certaines feuilles étrangères. A en croire les journaux de Berlin, surtout ceux de Vienne et même quelques gazettes de Londres, la Russie serait, à l'heure actuelle, à la veille d'un 18 mars, ou, tout au moins, d'un 24 février. Les deux attentats à la personne du czar, qui ont marqué les premiers jours du printemps et les derniers jours de l'automne, semblent donner une certaine couleur de vraisemblance à ce roman politique. Le mystère dont s'enveloppent (et pour cause) les très rares représentants du nihilisme actif, est bien fait pour séduire l'imagination des chroniqueurs et des dramaturges.

On aime à jouer avec le feu , à se représenter tout l'orient de l'Europe couvert d'un épais réseau de sociétés secrètes, à voir le volcan slave prêt à déverser sur le monde ses torrents de lave révolutionnaire. Le bon bourgeois qui lit, au coin du feu, sa politique, n'est pas fâché de se donner, chaque semaine, le régal d'un attentat et le mirage d'une révolution. Il y a là une mine inépuisable de mélodrames non encore exploitée par la littérature. Mais avant peu, sans doute, les mystérieux héros du nihilisme envahiront la scène et nous donneront une nouvelle édition des fantastiques traîneurs de sabre qui passionnaient nos pères, vers 1830, Buridan, d'Artagnan et Yacoub, de Dumas père; Hernani, Ruy Blas et Didier, de Victor Hugo.

Hé bien! au risque de dissiper de poétiques illusions, je dois vous dire, en toute sincérité, que ce tableau est absolument imaginaire. Non, mille fois non, la Russie n'est pas à la veille d'une révolution, ni même d'une émeute. Il faut n'avoir jamais vu l'orient de l'Europe pour assimiler aussi naïvement la politique intérieure des États slaves à celle des États latins. Un jour viendra, sans doute, où la Russie sera appelée à connaître les grandes crises sociales ; mais ce jour-là est encore loin. N'oubliez pas qu'à l'heure actuelle, sur les quatre-vingt-quatre millions d'habitants de l'empire, l'ensemble des classes à peu près civilisées, patriciens, lettrés, bourgeois, marchands de toutes les ghildes (encore ceux-ci sont-ils, pour la plupart, entière-

ment illettrés) s'élève à peine à six millions d'individus. Le reste, c'est la masse rurale, ignorante et barbare, et, sous plus d'un rapport, à peine égale au paysan français du treizième siècle.

Ajoutez à cela le caractère du paysan russe, sa profonde apathie, son incurable paresse, sa peur horrible de tout agent de l'autorité, son respect religieux pour le czar, seul souverain de la terre entière à ses yeux, et incarnation palpable de la divinité. Ajoutez-y encore la misère générale, l'ignorance universelle, l'extrême rareté des villes, la dispersion des villages, l'absence complète de vie et de relations sociales, sauf pour une imperceptible minorité d'élite absolument perdue dans ce désert intellectuel. Voilà la vraie Russie, la Russie de l'histoire et non du roman. A vous de juger si un tel peuple est mûr pour une révolution politique, si des cerveaux aussi rudimentaires peuvent s'élever à la conception, assez compliquée en somme, d'un système socialiste. L'évidence et le bon sens répondront non.

Mais alors, comment expliquer le mouvement nihiliste? Tattentat de Solowieff? l'explosion de Moscou? Je vous l'ai déjà dit. Oui, il existe en Russie une minorité ardente, dédaignée de l'aristocratie, maltraitée par le pouvoir, tourmentée par la misère. Ce sont les étudiants, ces quelques centaines de jeunes gens qui végètent dans les masures de Moscou, les faubourgs deKiew ou derrière les glacis de la forteresse, à Pétersbourg* Dans ces este* macs exaspérés par la faim, dans ces imaginations surexcitées par le spectacle de l'inégalité sociale, dans ces cœurs enthousiastes ulcérés, depuis le traité de Berlin^ par une patriotique humiliation (je parle des slavophiles et non des nihilistes), il a geriaé sans doute d'ardentes colères contre l'ordre des choses, colères qui se traduisent et qui se traduiront encore plus d'une fois, à coup sûr, par des tentatives de meurtre sur les hauts fonctionnaires, les ministres et la personne même de l'empereur. Nous reverrons encore, tenez -le pour certain, des

attentats pareils à celui de Moscou. Mais nous ne verrons ni révolution, ni émeute, et Teau de la Neva coulera pendant bien des années sous le pont Nicolas avant qu'on voie s'élever la première barricade à Pélersbourg.

Faut-il attribuer à la conscience d'une tranquillité bien et dûment assurée, le calme absolu de l'opinion publique? Toujours est-il que, malgré l'invraisemblance du fait, personne ne parle plus du nihilisme. L'événement de Moscou n'a produit qu'une impression relativement faible, et depuis longtemps effacée. Le peuple russe s'habitue aisément à toutes choses, aux attentats, aux exécutions comme à tout le reste. Ce qui est vieux de plusieurs mois n'a plus le don de l'intéresser; or, voici près d'un an qu'on parlait du nihilisme. Quoi qu'il arrive, on n'en parlera plus.

Voyez , par exemple , la triple exécution d'Odessa. Les journaux ont raconté le fait : personne n'y a prêté la moindre attention. Et pourtant le procès avait été instructif, les scènes d'audiences assez palpitantes. L'épisode du meurtre de l'espion d'Elisabethgrad formait à lui seul un effrayant chapitre dans ce drame politique. Quelques jours après, trois potences s'élevaient pour ces trois jeunes hommes, Victor Malinska, soldat volontaire d'infanterie, Leïba Maïdenski, aide chirurgien aux hussards du Caucase, et Jean Drobiazkine, ancien séminariste. Malgré l'intérêt poignant de l'affaire, encore une fois elle a passé inaperçue.

n est, en revanche, deux procès dont tout le monde a parlé ici depuis quinze jours. Je n'en ferais pas mention s'ils ne montraient à la fois sous un jour assez curieux les mœurs de la classe rurale, et l'étrange indulgence de la justice russe à l'égard des délits de droit commun.

Les deux affaires ont eu pour théâtre le gouvernement de Novgorod et pour héros des paysans. Dans le premier cas, ce sont trois femmes qui, sur le conseil d'un vieillard moribond, leur père, ont repoussé par la force les acquéreurs de leur maison, vendue à l'enchère par la commune

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pour Qon-payemeat des contributions. Bien que le père Tût mort de maladie pendant le combat, ces trois viragos ont soutenu un siège de soixaiite-douze heures, et, perchées sur leur toit d'où il a fallu les enlever avec des crocs, elles ont blessé à coups de briques bon nombre de personnes, casse Tcpine dorsale à un employé de la mairie et broyé la cervelle à un agent de la police rurale. Finalement, le tribunal les a condamnées à deux mois de prison» mais s'est empressé de signer, à Tnaanimité, une requête à Tempereur pour obtenir leur grâce complète. Il est à peu près certain que cette grâce sera accordée.

L'autre affaire est plus simple encore, mais plus horrible. Il s'agit de deux petits paysans, l'un de dix ans, l'autre de douze, qui, ayant une querelle avec un petit berger de neuf, l'ont à demi assommé, d'abord à coups de pierres, puis lui ont lentement coupé la gorge avec un vieux canif, malgré ses cris et ses prières. L'opération a duré plusieurs heures. Enfin la tête a été séparée du tronc. Convaincus de ce crime, les enfants ont été condamnés « à être rendus à leurs familles, pour y être bien grondés. » La famille de l'un d'eux se compose seulement d'une vieille grand'mère impotente. Voilà, ma foi, de jeunes assassins qui en sont quittes à bon marché. Avais-je raison de vous dire que la justice russe était plus qu'indulgente quand il s'agit de crimes de droit commun. — Étonnezvous après cela que plusieurs journaux russes aient cru devoir gémir sur la comdamnation de Prévost, le lugubre sergent de ville. Évidemment la loi morale n'est pas partout comprise de la même façon. Si Pascal revenait au monde, il serait Tier de sa phrase ; « Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au delà.

L'arrestation récente, à Saint-Pétersbourg, d'un Anglais trouvé muni d'un plan détaillé du palais d'Hiver et d'une grande quantité de dynamite, devait redoubler les défiances. Mais bientôt est revenue sur l'eau la question

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des langues grecque et latine, dont les gymoasistes (collégîens) russes supportent avec peiue l'obligation. A ce concert de critiques, comment a répondu M. Tolstoï? Par une série de circulaires ordonoant de redoubler de sévérité dans l'enseignement du catéchisme, de prudence dans les leçoQS d'histoire, et de zèle dans l'enseignement de la calligraphie. Du latin et des sciences pas un traître mot On attend avec quelque curiosité, l'issue de ce duel étrange entre un ministre et l'opinion publique.

Les deux grandes autorités de Pétersbourg sont en froid. Le général Drenteln accuse le général Gourko d'être trop indulgent et de chercher la popularité ! Le général accuse Drenteln de maladresse. En réalité, l'un et l'autre paraissent découragés devant l'évidente impossibilité de prévenir les tentatives d'assassinat possibles sur la personne de l'empereur. Pourtant les deux généraux ont pris chacun quelques mesures. Ordre est donné d'éclairer chaque soir, au moyen de lanternes, toutes les maisons de la capitale. Le nombre des ag^ts de police est augmenté; des sentinelles sont placées, la nuit, autour des casernes; les cochers de fiacre (isrochiks) sont. astreints à des règlements nouveaux. Quel sera le résultat de toutes ces circulaires? Probablement nul. Du moins elles passent sans inquiéter l'opinion publique qui s'endort, de plus en pins, dans une complète indifférence. Un seul fait servirait aie démontrer.

En ce moment siège , dans la grande salle de l'assemblée de noblesse, à deux pas du Newsky, au cœur de Pétersbourg, le zemstvo, la plus haute autorité élective qui soit en Russie. C'est une Chambre des députés en miniature; elle comprend soixante-sept membres; ses séances sont publiques. Il y a trois jours, j'eus la curiosité de m'j rendre, n'ayant pas assisté aux séances depuis la dernière session. On était en pleine délibération au milieu d'une salle vide. U n'y avait de présents que vingt-huit députés et^ quant au public, il était représenté par deux personnes dont Tune était, selon toute apparence, un agent d<

alice. — Pour un pays qu'on dit en pleine crise révolutionaire, vous avouerez que le peuple russe est, à tout prenre, assez indifférent.

Après la lecture d'un tel article, quel lecteur fran- :ais ne se sentirait rassuré ? Cependant, qu'arrivait-il ? Jn mois et quatre semaines après la publication de jette correspondance, nous apprenions que la dynanite avait commencé son œuvre de mort, et sans )arti pris, nous étions obligé de publier dans la Liberté les commentaires qu'on va voir.

« L'audace du parti nihiliste ne connaît plus de bornes. Un nouvel attentat, qui dépasse tout ce que l'imagination des romanciers peut concevoir, vient l'avoir lieu au palais d'Hiver, à Saint-Pétersbourg. Ce n'était donc pas une fable que la légende qui représentait le séjour de la famille impériale comme miné par la dynamite. Le fait n'était que trop vrai. Les conspirateurs sont installés au centre même du palais habité par le czar ; ce sont peut-être ses serviteurs, ceux qu'il nomme ses amis, à qui il a commis sa sécurité, qui épient ses habitudes et mettent la confiance dont le maître les investit au service de leur traîtrise. Qu'on juge de la situation où se trouve ce souverain qui commande à quatre-vingt millions d'hommes et qui n'est même pas en sûreté dans sa salle à manger! Car c'est là, c'est à la place même où le czar s'assied à la table de famille, que les conspirateurs avaient résolu de mettre à exécution leurs criminels desseins. Les sentiments qu'inspirent de pareils moyens de révolution ne peuvent être douteux : le parti nihiliste , si c'est lui , se couvre d'in-

famie; quelque soît le but, la honte des moyens rejaillit sur les mauvais Russes qui les employent. De telles violences justifient les mesures les plus rigoureuses; la conscience réprouve les extrémités auxquelles en sont venus les anarchistes, et la raison s'en. effraye.

« Aveugles pourtant ceux qui refusent de croire à une révolution inévitable dans Tempire russe et dans sa constitution intime. Le palais d'Hiver est le cœur même de la sainte Russie : maintenant que des mains d'une audace infernale ont porté la sape et la mine dans ces murailles gardiennes de la majesté et de l'inviolabilité des czars, c'en est fait : à tort ou à raison, qu'on le veuille ou qu'on s'y refuse, envers et contre tous, c'est une ère nouvelle qui commence, c'est la première étape d'un chemin qui sera rude et long à parcourir. Que de fois déjà, et surtout après l'attentat de Solowieff, notre faible voix s'est élevée pour maudire ces révolutionnaires à qui ni le fer, ni le feu ne sont étrangers, et pour adjurer le pouvoir autocratique de prendre l'initiative d'inévitables réformes ! La dynamite a une force latente dont le moindre choc détermine l'explosion : combien plus fortes sont les électricités invisibles qui se dégagent des multitudes opprimées! A celles-là rien ne résiste. Mais il en est temps encore; l'empereur préparait, dit-on, un vaste ensemble de mesures propres à vivifier l'empire par la liberté : que sa grande âme ne se décourage point. Qu'il réponde aux tentatives monstrueuses d'une faction insensée par des actes de générosité et de bonté! Non pas que nous désirions voir le czar se désarmer lui-même en face de ces ennemis cachés et audacieux; mais

c'est qu'il ne faut pas que Ton confonde les vœux anarchiques de la minorité nihiliste, dans leur brutale expansion, avec les souhaits mesurés et légitimes d'un peuple qui ne demande qu'à être conduit et encouragé vers le mieux.

« L'Europe assiste avec émotion aux péripéties de ce duel du nihilisme aux prises avec Tancienne société. Il ne se passe guère de mois que des nouvelles singulières ne nous parviennent du théâtre même de l'action : tantôt ce sont des imprimeries clandestines que l'on découvre , tantôt ce sont des assauts que la police soutient contre des suspects dont elle veut s'emparer et qui font feu sur elle; tantôt enfin ce sont de longues files d'étudiants que les tribunaux envoient expier en Sibérie des idées trop avancées pour leur époque et surtout pour leur milieu. Ces choses-là se passent dans presque toutes les grandes villes de Russie; et quelle que soit la vigilance du pouvoir, la connivence est universelle; la complicité gratuite est acquise aux nouvelles idées. Tout en déplorant donc une situation qui aboutit à la barbarie des deux parts, tout en jetant un regard de tristesse profonde sur ce qui se passe en Russie, n'hésitons pas à dire au plus fort, c'està-dire au czarisme, que dans ce combat, il ne s'agit pas de dire : « J'aurai le dernier ! » Plus de sérénité convient à ceux qui gouvernent les hommes. 11 faut résolument demander aux libéraux russes ce qu'ils veulent, s'aboucher avec eux,' recueillir de leurs lèvres les doléances et les vœux du peuple russe, donner enfin satisfaction à tant d'énergies sans emploi, qui, par désespoir d'être isolées et dédaignées, recourent aux plus détestables issues. »

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Nous rapprocherons des idées qui viennent d'être exprimées ce que nous disions au lendemain de Tacquittement de Véra Sassoulitch. Nous pressentions, à rencontre des optimistes, que le coup de revolver de cette jeune fille n'était qu'un signal : que son action n'était qu'un début.

« L'avocat de Véra Sassoulitch est'un homme déjà vieux : il est de la génération qui a vu fonctionner le « régime de la verge ». C'est un de ces patriotes comme la Russie en a tant, qui vivent sur un sol détesté par espoir d'un avenir meilleur. Jamais son nom n'avait retenti dans les procès fameux. En acceptant de défendre Véra, Alexandrof assumait une tâche ingrate. Il a accompli ce devoir avec une simplicité romaine, digne des vieux âges; et voilà que, presque inconsciemment, cet obscur patron se trouve le plus éloquent des hommes. Son plaidoyer excite la haine, l'admiration, l'indignation et la pitié. Ce Russe a les accents d'un Shakespeare. La destinée qui a suscité Véra Sassoulitch avait en réserve le modeste praticien Alexandrof. Deux âmes se sont révélées : l'une, incarnation très haute du juste; l'autre, incarnation très noble du vrai. De cette rencontre, un grand changement va sortir.

« Malgré nous, il nous revient en mémoire un mot célèbre. Louis XVI apprend la chute de la Bastille et s'écrie : « Mais c'est une émeute !» — « Non, sire, « c'est une révolution. » Puisse Alexandre II, plus perspicace, ne pas traiter à la légère le tragique roman pour lequel l'Europe entière s'est passionnée.

« Alexandre II n'a pas la mâle beauté physique de son père^ le plus beau des hommes, et dont les

Russes ne parlent encore qu'avec enthousiasme et en tremblant; il n'a pas non plus Tinflexibilité morale de Nicolas. Son visage est calme, ses yeux très tristes : il sourit rarement; mais son sourire, dit-on à Saint - Pétersbourg , ressemble à un rayon de soleil qui, tout à coup, percerait des nuages. Il est bon, d'une bonté effective : l'émancipation des serfs devait tenter sa grande âme. Mais la plaie qui dévore la Russie, — la corruption qui ronge toutes les classes à tous les degrés, — était trop vive, trop intense ; ce n'est pas un médecin philosophe qu'il eût fallu, mais un chirurgien qui eût tout osé.

« La situation du vaste empire russe , la voici : il est peuplé par quatre-vingt millions d'hommes et gouverné par un seul homme. Tous les États de l'Europe ont une Constitution ; lui seul n'en a pas. Le sultan est devenu, malgré lui peut-être, un souverain constitutionnel; l'empereur de Russie est resté un autocrate. De là cette triste figure de la Russie dans notre monde civilisé. Nous avons, d'ailleurs, entendu de nos oreilles, à Saint-Pétersbourg, des Russes commencer dans un salon des récits par ces mots : « Quand j'étais en Europe I » Eux-mêmes ont conscience de leur véritable place. « L'horreur des derniers événements ne doit pas néanmoins nous rendre sévère à l'excès : ces abus delà justice ou plutôt de l'injustice, ces verges, cet appareil terrible, ces exils silencieux, ce dédain de la créature humaine , ce mépris des choses les plus saintes, ces tortures, nous avons connu tout cela chez nous, et il n'y a pas bien longtemps. Il n'y a pas longtemps que nous étions en proie aux guerres de religion , à l'arbitraire d'un seul , aux lettres de

cachet, à la question ordinaire et extraordinaire, aux proscriptions, aux confiscations; les châtiments corporels ne sont pas abolis chez nous depuis si longtemps I II a fallu pour démolir tout ce passé odieux, non pas seulement un incident comme celui des peines de Véra Sassoulitch, mais mille aventures pareilles, et des bûchers 1 et des écartèlements ! et des roues ! et que sais-je? des martyres affreux, non d'un seul, mais de centaines de victimes qui, réunies, s'appellent légion. Il a fallu des voix éloquentes, des voix railleuses , des voix tonnantes : il a fallu Rabelais, Voltaire, Mirabeau I

« Si nous parlons ainsi, nous qui avons habité la Russie longtemps et qui croyons la connaître, parce que nous avons vécu simultanément dans le peuple et dans l'aristocratie, c'est que nous trouvons une analogie frappante entre la Russie à la fin du dix-neuvième siècle et la France à la fin du dix-huitième. Ce comte de Charolais, qui, sortant de chez lui pour aller chasser, tue par plaisir un couvreur qui travaillait sur un toit, c'est le général Trépoif faisant appliquer la bastonnade à un prisonnier qui ne l'a pas salué. Mais n'insistons pas !

« Sait-on où est le conflit? Entre le régime gouvernemental, vieilli, suranné, et les idées modernes, messagères d'espoir et de rajeunissement. En vain, on a multiplié les passeports et les barrières : subtiles comme l'air respirable, ces idées ne connaissent ni passeports ni frontières, ni fortifications. Elles se sont assises familièrement à la table même du czar qui leur a souri , et malgré lui s'en est empreint. Nous nous rappelons un mot de Victor Duruy^ mot qui, sous Napoléon III, fit scandale : « L'homme le

plus libéral de Tempire, c'est l'empereur ! » Ce mot pourrait, bien plus justement, s'appliquer à Alexandre 11.

«Vous, despotes et autocrates, vous dédaignez rhomme serf, manœuvre et vassal : le mépris môme où vous le tenez vous empêche de lui tendre la main. C'est vainement. Le sentiment de la personnalité humaine, de la dignité individuelle a pénétré les cœurs. Rien ne résiste à cela! Dans la langue russe, particulièrement touchante, le mougik tutoie l'empereur. Hier, ce tutoiement ne pouvait venir que des lèvres; aujourd'hui, il peut venir du cœur, du sentiment profond de l'égalité.

« Ce sentiment de l'égalité choque l'aristocratie, qui a imaginé d'affubler les libres penseurs d'un nom odieux; elle les appelle « nihilistes », c'est-àdire négateurs universels. Qu'est-ce, selon les Vieux- Russes, qu'un nihiliste? Un homme sans mœurs, sans foi, sans loi, un homme qui vous tuera pour vingt kopecks; un homme aux amours plus libres que celles du chien; un homme enfin qui n'a d'humain que le masque. En réalité, on donne perfidement le nom de nihiliste à tout individu qui pense, étudie et essaie d'améliorer sa condition présente. Comme il ne peut être aucunement conservateur, sous peine d'être un sot ou un martyr , il passe pour révolutionnaire! 11 l'est, en effet; mais être révolutionnaire , c'est souvent avoir raison ; cette épithète n'effraie plus que les vieilles femmes. Alors on dira de lui qu'il est nihiliste. S'il fallait poursuivre le nihilisme en Russie, nous plaindrions « la troisième section » ou "police secrète ; elle serait obligée de poursuivre tout le monde. Les applaudissements

prodigués au jury qui a acquitté Véra Sassoulitch le prouvent bien.

« Qui opposera-t-on aux nihilistes? Une partie de la vieille aristocratie russe et les fonctionnaires. Oh ! ceux-ci, par nature et par devoir, n'entendent rien aux billevesées des idéologues. S'ils les rencontrent à la traverse des règlements ou des lois, ils les brisent. En somme , ils croient faire leur devoir. Mais , en supposant que la moitié des fonctionnaires soient fanatiques de leurs fonctions, d'ailleurs peu ou pas rétribuées, que dirons-nous de l'autre moitié? Parfois, en entendant parler un fonctionnaire, il nous semblait entendre parler un nihiliste. Puis, quelle corruption I Niera-t-on la vénalité, du haut en bas de l'échelle? Ici encore nous préférons ne pas insister. Mais comme elle est vraie toujours, cette courte mise en scène de Gogol! Un lieutenant de police sort de chez lui de bonne heure : il a du monde à déjeuner. Il va au marché et se contente de quelques paroles jetées en passant : « Beau pois- « son, Pétrovich !— Belle viande, Nicolas! — Beaux « fruits, Séménof I » Et dix. minutes après, poisson, viande, fruits, lui sont envoyés en cadeau. Ni Pétrovich, ni Nicolas, ni Séménof n'ont pu hésiter!

« Loin de s'opposer, comme à l'introduction d'une marchandise prohibée, aux invasions de probité, d'honneur, de dignité, le gouvernement actuel en Russie devrait les favoriser de toutes ses forces. Il y a encore bien à faire. Que de fois nous avons été attristés jusqu'au fond de l'âme de la servilité asiatique des Russes dont nous étions entouré ! Nous avons eu des domestiques qui littéralement mettaient des baisers sur nos bottes, et que nous n'arrachions

à cette démonstration dégradante qu'à coups de canne, seul moyen, hélas I de nous expliquer I Nous avons vu des milliers de mougicks à genoux, dans la boue et la neige, sur le passage du czarl Nous avons vu un colonel russe employer ses loisirs à être concierge d'un cabinet de lecture et recevoir des pourboires ! Nous avons vu des militaires en uniforme, porteurs de douze médailles rangées sur la poitrine, balayer les rues de Saint-Pétersbourg I II y a de cela quatre ans. Les belles paroles prononcées au cours du procès de Véra Sassoulitch auront peut-être le don de rendre à tous ces déshérités de l'honneur un peu de ce sentiment de la personnalité humaine, dont nous parlons plus haut, et qui déjà en anime tant d'autres.

« Croirait-on qu'on applique encore au peuple russe les mêmes lois qu'en 1764 ! Cet anachronisme produit les résultats auxquels nous assistons. Les lois, ces nobles déesses tutrices de la cité, sont méprisées et honnies, parce qu'elles n'exercent qu'une tutelle nominale; elles sont, au contraire, marâtres à l'homme ; elles l'oppriment ; il en meurt, au lieu d'être conduits par elles vers la vie, et l'espérance, et le progrès. Quand, en 1863, le czar Alexandre II, en dépit de la noblesse qui l'entoure, donna à son peuple un Code meilleur, sait-on quelle était la situation morale de la Russie ? Les nobles , au lieu d'acclamer dans leur souverain un bienfaiteur de l'humanité, lui vouèrent une haine secrète; et le peuple, qu'il délivrait, tout à la gêne du premier moment j demandait « si le Petit Père [Batouchkù) « les abandonnait. » Personne en Russie ne pouvait comprendre Alexandre II. Voilà ce qui explique la

stagnation des dernières années. Mais aujourd'hui Alexandre II, qui a dû avoir bien des heures de découragement, n'a plus de raison pour hésiter. Cette fois, son peuple sera avec lui. Qu'il prenne l'initiative de la révolution ; qu'il fasse ce que Louis XVI n'a pas fait; qu'il lise attentivement le procès de Véra; ce sera pour lui une révélation, — révélation terrible peut-être , car il avait dans le général Trépoff une aveugle confiance : assurément, il n'a jamais cru aux actes arbitraires et cruels de ce fonctionnaire.

« Déjà des réformes ont été opérées : autrefois on ne pouvait d'aucune façon se faire rendre justice ; aujourd'hui on le peut. Mais quelles lenteurs I quels délais I quel singulier appareil 1 Par suite de l'antagonisme de la société et des lois, du régime gouvernemental et des idées modernes, les juges font ce qu'ils veulent et étonnent la conscience par des jugements fantaisistes, issus de leur interprétation personnelle. En un mot, rien de précis, de sûr; rien de rassurant. Nous parlons à bon escient. Volé d'une forte somme par un domestique, nous nous sommes plaint et avons reçu une semonce pour la négligence avec laquelle nous enfermions notre argent, qui était pourtant au fond d'une malle. Actuellement, de parti pris, la formule de tous les jugements russes est celle-ci : « Allez, et ne péchez plus î » C'est peutêtre évangélique : c'est antisocial.

« Le jury fonctionne; mais s'il acquitte, on voit le compte que l'État fait de ses verdicts.

« Les tribunaux fonctionnent; mais à côté de cette prétendue justice civile, rendue au grand jour, il a une justice occulte, celle de la police secrète*

« Au milieu de ce chaos, on ne voit ni de la part

du gouvernement une tutelle éclairée et sérieuse, ni pour les gouvernés des garanties sincères et sûres. L'équivoque est partout. Au despotisme, aux tyrannies, qui répond ? Un sentiment vague , mais universel, de réprobation, qui se traduit par des conspirations, des sociétés secrètes, des actes isolés comme celui de Véra Sassoulitch. Car ce n'est pas l'Europe qui fait d'un tel acte une chose considérable , qui doit peser sur les destinées mêmes de la guerre actuelle : c'est la fatalité des temps, l'invincible nécessité des circonstances et des milieux.

« Le programme à suivre pour la Russie, qui a tant de ressources, et qui d'ailleurs a à sa tète Alexandre II, peut se résumer ainsi : « Ne plus « mentir; ne pas faire des réformes de façade ; réfor- « mer profondément. »

« Le paysan russe recèle des énergies secrètes encore inconnues. Depuis dix-huit ans, il s'essaye à comprendre les bienfaits de l'émancipation et de la liberté; il les comprendra absolument quand il ne se défiera plus des présents qu'on lui a faits d'une main pour les lui retirer de l'autre. Qui sait alors si le paysan ne sauvera pas la sainte Russie menacée de décomposition par la société de Pétersbourg?

« Si Alexandre II fait la paix et comprend la voie nouvelle où les événements lui crient d'entrer, l'avenir est beau pour ce peuple jeune, nouvellement advenu à la civilisation, et devant qui s'ouvre une carrière infinie : matériellement, il peut, par la liberté de l'industrie et du commerce , centupler sa richesse; intellectuellement, lui qui n'a d'attaches d'aucune sorte avec l'antiquité, il peut renouveler les vieilles sources ; moralement, il peut fonder une

26 PLAN aENÉRAL DE L'OUVRAGE.

société peut-être plus équitable que la nôtre, par la pratique ardente de la liberté et de la fraternité, dogmes nouveaux pour la Russie. Assurément, c'est une révolution que nous prédisons là. Elle sera; et puisse-t-elle ne pas fleurir dans le sang! Les avertissements n'auront pas manqué à ceux qui tiennent dans leurs mains le sort de la sainte Russie. »

La révolution est en Russie : c'est un fait contre lequel on peut protester, mais qu'il est inutile de nier. Un journal français, le Réveil social^ dont nous sommes loin d'épouser les doctrines, a résumé avec assez de bonheur les causes du mouvement qui peut amener dans l'empire des czars la subversion totale à laquelle nous avons fait allusion.

En bas : la misère hideuse du peuple russe foulée aux pieds, bafouée, insultée, par le luxe insolent d'une aristocratie maîtresse absolue de tout ce qui produit et de tout ce qui vit : de la terre et des hommes;

Le sol , abandonné dans la stérilité par des propriétaires qui trouvent, dans la haute solde des fonctions administratives et des grades militaires, le moyen de mener une existence d'oisifs repus, laissent mourir de faim leurs paysans sur des champs qu'ils refusent de faire travailler;

L'ouvrier, moins que manœuvre, outil ;

Le peuple, moins que prolétaire, serf I

En haut; plus que le despotisme, l'autocratie religieuse aux fureurs de laquelle une justice complaisante livre, pêle-mêle, hommes et vieillards, femmes et enfants, pauvres et riches, qui ont eu le malheur d'éveiller les soupçons d'une police aussi inquiète que capricieuse!

Et les jugements sommaires et les condamnations par fournées, et les exécutions en tas, et les transportations

en masse, et les forteresses de la Russie et les mines delà Sibérie I

Voilà quels sont les griefs, les causes de revendication du peuple russe : s'ils n'excusent pas les moyens violents, au moins ils les expliquent. Expliquer, tel est notre but.

L'étude historique sur les origines du Nihilisme^ qui ouvre ce livre, est due à la plume d'un publiciste russe, dont la haute compétence dans les questions politiques qui agitent son pays, ne saurait être mise en doute. — Aussi nous nous sommes empressé d'accepter sa collaboration, — convaincu qu'il était difficile de trouver un interprète plus fidèle des revendications sociales du parti nihiliste. Tout en étant d'accord avec l'auteur sur le caractère absolument national de l'évolution nihiliste, nous croyons, toutefois, devoir signaler certains points très importants, sur lesquels nous ne saurions partager ses idées. Ainsi, nous ne sommes pas solidaire de lui dans ses appréciations de l'influence des encyclopédistes sur la société moderne, ni sur la révolte de Pougatcheff et des hommes de la révolution du 14 décembre 1825.

Nous pouvons à la rigueur comprendre la légitimité des revendications communalistes chez le peuple russe, qui a conservé la commune rurale jusqu'à nos jours : la logique de son histoire le veut ainsi; mais nous croyons devoir repousser le communisme agraire, au nom des intérêts acquis, du progrès économique et industriel de notre pays, et au nom des grands principes de 1789.

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