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CHAPITRE II

JNTEODUCTION HISTOEIQUE

La Russie est une terre inconnue.

La Russie officielle, Tempire soldatesque des revues militaires et du gouvernement byzantin- allemand, n'a rien de commun avec le peuple, qui le surveille avec méfiance, car il ne représente ni son passé historique ni ses aspirations nationales.

On ne peut pas connaître la Russie, parce que les éléments d'études font complètement défaut. En effet, le peuple russe n'a pas eu d'histoire, car depuis près de huit siècles il n'a jamais été maître de ses destinées. Il a toujours été gouverné par une bande d'étrangers qui l'opprimaient et l'exploitaient, de sorte que l'on peut dire, sans exagération, qu'il est Tunique peuple au monde chez qui les formes historiques de l'État ne correspondaient jamais à l'idéal national. Cependant, malgré les péripéties tragiques de son histoire, malgré l'autocratie allemande qui a succédé au despotisme oriental, il a un idéal social, quoique bien vague et purement instinctif, dont les rassembleurs féroces de l'ancienne Moscovie

elles autocrates de Pétersbourg n'ont jamais daigné

s'occuper.

Mais la vitalité de cet idéal est telle que nous

pouvons l'entrevoir aujourd'hui, malgré toutes les vicissitudes de l'histoire, dans l'attachement du paysan russe à la Commune rurale, et dans la négation absolue de Tordre politique existant, qu'il n'a pas contribué à créer.

Le paysan russe a subi avec une résignation beau^ coup moins chrétienne que philosophique, qui découlait de sa nature robuste et endurante, le joug du pouvoir seigneurial, se souvenant toujours du proverbe populaire qui dit « qu'on ne peut défoncer un mur avec le front; » il a courbé l'échiné sous le knout des Mongols et des boyards, puis sous la schlague allemande des Kolsteingottorp, parce que le mir de la Commune n'était point organisé pour la lutte, mais il n'a jamais fait l'honneur à ses gouvernants de les prendre au sérieux, d'avoir en eux confiance, et il a toujours refusé de croire aux prétendus droits des seigneurs, à la justice des tribunaux et à l'influence morale de l'église orthodoxe.

Malgré l'absence de cohésion, malgré l'ignorance, la misère et toutes sortes d'entraves, le lion populaire a rugi dans son repaire on 1773, et il s'en est peu fallu que le lupanar impérial de Pétersbourg ne s'effondrât sous la secousse formidable de sa crinière.

Ce fut le premier avertissement du peuple russe à ses gouvernants, sa première boutade envers les seigneurs de la région du sud-est de l'empire. Elle eut pour résultat le massacre de quelques milliers d'entre eux.

3a INTRODUCTION HISTORIQUE.

Aux prétentions du clergé orthodoxe, le peuple russe opposa dédaigneusement une fin de non-recevoir. Dès la fin du dix-septième siècle il s'est complètement affranchi de sa tutelle morale, sans que le pouvoir essayât d'intervenir , en créant 132 sectes religieuses , qui renferment toute la variété des croyances, depuis les plus absurdes, presque païennes, jusqu'aux notions déistes, comme celles des Standistes, par exemple, qui semblent dériver de la rhétorique religieuse des pasteurs protestants.

La sainte église orthodoxe, ayant perdu toute indépendance dès le quinzième siècle, pour avoir imprudemment inoculé le principe de l'absolutisme byzantin au pouvoir civil, n'essaya même pas de lutter avec le peuple, sans l'appui des czars; mais ces derniers, forts de l'expérience de leurs confrères d'Allemagne ont paru peu soucieux de frayer à leurs successeurs le chemin de Canossa.

Profondémentréfractaire à la civilisation officielle, défiant envers les Tchinovniks (fonctionnaires), dont l'administration oppressive et vexatoire le ruine complètement, le paysan russe s'était réfugié jusqu'à présent dans sa commune rurale, au sein de laquelle il a conservé les franchises nationales dont ses aïeux étaient si fiers à Novgorod la Grande et à Pskow. Quand sortira-t-il de cette arche sainte que les siècles ont épargnée, pour revendiquer ses droits imprescriptibles, je l'ignore, mais je sais seulement que ses revendications communales correspondent à l'idée révolutionnaire de l'Europe actuelle et non aux bases politiques qui tombent en désuétude, et que le vieux monde agonisant s'obstine à vouloir conserver.

INTRODUCTION HISTORIQUE. Si

Jusqu'au règne d'Alexandre P', personne n'a élevé la voix en faveur du peuple. Depuis Pierre le Grand les Russes « trouvaient leur honneur et leur dignité à le calomnier, à ignorer ses aspirations, et à se prosterner devant le génie des étrangers ^ » Aux yeux de Taristocratie de la cour de Catherine et de la bureaucratie allemande, le paysan n'était qu'une brute, et ses aspirations municipales, qu'une licence inhérente aux peuples sauvages. Aujourd'hui même les . classes dirigeantes ne considèrent pas le paysan russe à un point de vue bien différent, mais elles n'osent plus l'avouer. « Grâce aux réformes hâtives et fécondes de Pierre P^ elles sont devenues cosmopolites et ont cessé, sous bien des rapports, d'être russes. » Depuis que l'éminent historien Karamzine a écrit ces paroles, les classes dirigeantes, surtout la noblesse, n'ont pas changé.

L'émancipation des serfs a imprimé une impulsion puissante au progrès des idées sociales en Russie ; depuis cette époque la jeunesse russe a osé espérer dans un meilleur avenir pour le peuple. Des hommes courageux sont allés dans le peuple, pour étudier de près les diverses conditions de son existence sociale; ils ont cherché des remèdes pour soulager ses souffrances, et, après avoir mesuré la grandeur du mal, ils ont compris ce que signifiait l'isolement volontaire du paysan russe, et ne l'ont pas accusé d'avoir été réfractaire à la civilisation officielle. Ils ont compris, que le génie municipal du peuple ne pouvait que repousser les bienfaits d'une civilisation lointaine, et frelatée, en outre, par l'au-

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