‹ Introduction à l'histoire du nihilisme russeChapitre 21 sur 30 · OVATION FAITE AUX ETUDIANTS DE KIEW · texte numérisé non relu

OVATION FAITE AUX ETUDIANTS DE KIEW

Le 42 avril soir, les étudiants de Kharkoffse sontréunîs pour délibérer sur les événements de Kiew. Vers dix heures, lorsque tout le monde était presque parti, un étudiant est venu annoncer que les étudiants exilés de Kiew arriveraient dans la nuit. Il s'en est trouvé beaucoup parmi les assistants qui avaient promis d'annoncer cette nouvelle à leurs camarades.

En effet, vers minuit, plus de deux cents personnes s'étaient rassemblées à la gare. La foule des étudiants se trouvait grossie par les voyageurs, car à cette heure partent les trains pour Poltawa et Rostow.

Lorsque le train, dans lequel se trouvaient les étudiants de Kiew, s'arrêta devant le quai, les étudiants de Kharkoff se ruèrent dans les wagons pour serrer les mains de leurs collègues. Les gendarmes et les agents de police, qu'on avait envoyés en prévision d'une manifestation politique, ont été refoulés jusque dans l'intérieur de la gare.

Ensuite, on leur offrit le pain et le sel; après quoi tout le monde passa dans la salle de la première classe, où l'un des étudiants s'écria :

(c Messieurs, en signe de respect pour nos camarades de

Kiew, je vous invile à ôter vos «hapeaux, — hourra ! » Excepté les étudiants, tous les voyageurs se découvrirent.

On demanda quelques douzaines de bouteilles de bière. Le second toast a été proposé pour la solidarité inébranlable des Universités, et le troisième, pour tous les honnêtes citoyens.

Les employés de la gare , les gendarmes , les agents et le public regardaient avec «tupeur cette effusion de sentiments fraternels. Une dame âgée pria les étudiants de la laisser passer pour voir de plus près les exilés; après les avoir regardés un moment, elle dit à ceux qui Tentouraient, en secouant la tête ;

<c Eh bien, messieurs! je vous envie tout de même, et franchement, je voudrais être à votre place. »

On sait que les détenus politiques doivent passer la nuit, pendant leur voyage, dans des postes *de police sales et dégoûtants, et comme les exilés de Kiew devaient passer cette nuit à Kharkoff, les exilés de cette ville se sont immédiatement rendus chez le gouverneur pour le prier de leur permettre de passer la nuit dans un hôtel. On plaça les étudiants sur des fiacres, et les étudiants, entourés d'une foule de quelques milliers de personnes, les suivaient à pied jusqu'à la maison du gouverneur.

Il était une heure et demie du matin.

Arrivés là, ils furent reçus sur le perron par le maître de police, qui leur dit qu'il ne pouvait leur donner aucune réponse, mais qu'il irait prévenir le gouverneur.

Son Excellence s'est fait attendre une bonne demi-heure; ensuite elle est sortie dans la rue en grand uniforme avec un grand cordon en sautoir et en gants blancs.

Le prince Krapotkine (tué depuis) a tenu à peu près le langage suivant :

« Messieurs, dit-il, vous venez à deux heures du matin déranger les autorités et troubler le repos de la nuit des habitants, pour me prier d'une chose que je ne saurais vous accorder à quelque heure du jour que ce soit. Or, ce n'est pas même une demande, c'est une sommation, que

\ous me faites. Je ne saurais y consentir, car si j'adhérais à votre demande, vos prétentions n'en finiraient plus... Je ne puis... nous avons cru que vou§ étiez raisonnables, et voilà que vous commencez à suivre les mauvais exemples. Enfin, vous pouviez m'envoyer une députation ! »

— Nous ne pouvions pas le faire, répondirent en chœur les étudiants, la loi le défend. Vu l'heure avancée de la nuit, il ne nous restait plus rien à faire.

Enfin, après un quart d'heure de pourparlers, le prince gouverneur consentit à faire loger les détenus pour cette nuit dans la chancellerie du maître de police, où l'on a ordonné d'apporter des divans. Il est à remarquer que les agents de police et les gendarmes n'ont témoigné aucune velléité de rétablir l'ordre.

Le lendemain, à onze heures, une foule de monde attendait le départ des exilés à la gare. Les adieux furent très touchants, mais les autorités avaient envoyé un bataillon de gendarmes pour escorterlesdétenusjusqu'à la deuxième station. Quelques étudiants sont aussi partis pour les reconduire.

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