‹ Introduction à l'histoire du nihilisme russeChapitre 22 sur 30 · LETTRE DE MOSCOU · texte numérisé non relu

LETTRE DE MOSCOU

L'ovation faite aux étudiants de Kiew à Moscou et la bataille organisée dans les halles centrales.

Une partie des exilés de Kiew sont arrivés à Moscou le 3 avril avec un train-express.

A la gare de Koursk, ils furent reçus par les étudiants de l'académie Petrowski, de l'institut technologique et quelques étudiants et étudiantes, en tout 200 personnes. Quand le train s'arrêta, un formidable « hourra » retentit sous les voûtes de la gare. Les agents de police et les gendarmes demandaient à tout le monde ce que cela voulait dire, et n'ayant pu rien apprendre, tâchèrent, par instinct, d'empêcher les étudiants d'approcher du train.

Les « hourras » et les cris de : vive la liberté, l'égalité, la fraternité! vivent les martyrs politiques! retentissaient sans interruption.

Les détenus, en sortant sur le quai, saluaient le public qui les entourait en leur oiïrant des plaids (châles), de Targent; quelques-uns étaient leur pardessus, parce que les étudiants n'avaient pas de vêtements chauds.

La police ne se souvint qu'un quart d'heure après que des voitures cellulaires attendaient les prisonniers. Alors, on les y conduisit. Les cris redoublèrent ; enfin, on les plaça dans quatre voitures qui partirent escortées de cosaques. Alors commença le cortège triomphal. Un gendarme à cheval ouvrait la marche ; derrière lui une escouade de sergents de ville armés de pistolets ; derrière eux suivait la première voiture entourée de ces cosaques; derrière cette voiture marchait un officier le sabre à la main. Puis suivaient la seconde voiture, la troisième et la quatrième, entourées de gendarmes à cheval, de cosaques et de sergents de ville. Un officier à cheval fermait la marche.

Malgré cette formidable escorte, la foule grossissait à chaque moment; à la porte Vladimir-Lkaïa, elle se composait de plus de deux mille personnes. Les étudiants moscovites criaient : hourra les exilés ! respect aux martyrs; chapeau bas! » Les passants étaient leurs chapeaux sans rien dire. Les tramways, très nombreux sur ce parcours, s'arrêtaient ainsi que les voitures de maîtres et les omnibus. Tout le monde levait le chapeau et on se demandait ce que c'était. Beaucoup de personnes se sont mises dans les rangs des étudiants en étant leurs chapeaux et en criant « hourra! » L'aide de camp du gouverneur général est resté sans chapeau pendant que la foule défilait devant lui. Jusqu'à la caserne des gendarmes tout alla bien.

En passant devant ce bâtiment, la foule des gamins qui nous suivait et qui criait « hourra! » changea tout à coup d'attitude. On entendit tout à coup des cris : u Imbé-

ciles, lâches, coquins! » Nous avons tous vu que, pendant un quart d'heure au moins, les sergents et les agents en civil s'efforçaient d'ameuter le peuple contre nous, en disant tout haut aux garçons bouchers des halles : « Ce sonl des étudiants qui se révoltent contre le czar; ils veulent délivrer les brigands et les voleurs jugés à Kiew qui qui se trouvent dans ces voitures. D'autres disaient : « Ce Sont des Polonais ». Les garçons bouchers, les portefaix, et les journaliers qui se trouvaient dans les halles se ruèrent sur les étudiants en branlant leurs couteaux, leurs haches et leurs marteaux dans les mains. Une mêlée, effroyable s'ensuivit, où les étudiants n'ont pas été vainqueurs, parce qu'ils n'avaient pu réussir à former une masse compacte. Il y a eu trente étudiants blessés, et beaucoup de monde fortement contusionné. Vingt femmes ont été blessées et transportées dans les hôpitaux. La population des halles a été tellement excitée que l'on arrêtait les voitures de maîtres; on faisait descendre ceux qui étaient dedans et on les battait sans merci. Quatre ou cinq voitures ont été complètement abîmées, des lanternes et des vitres brisées, et les tentures lacérées avec des couteaux de bouchers. Les étudiants ont fui après un combat d'une demi-heure. On battait tous ceux qui étaient habillés à la française.

Le lendemain, le 4 avril, date à jamais mémorable (attentat de Karakosoff en i8H4) une réunion des étudiants de l'université, de l'académie agricole de Petrowsky et de l'institut technologique eut lieu dans l'une des salles de l'université.

Je vous en donnerai les détails dans ma lettre suivante.

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