CHAPITRE II
MÉMOIRES d'une PROPAGANDISTE : VERA ZASSOULITCH. PROCÈS DE KARAKOSOFF. — LETTRE D'UN MEUR- TRIER.
Quand les doctrinaires recommandaient d'aller dans le peuple^ ils ne prononçaient point une parole à la légère ; ils ne donnaient point un conseil à des çourds. Ils savaient, en jetant la semence, que le terrain était admirablement préparé.
Qu'on lise les pages suivantes, extraites des mé- •moîires d'une propagandiste, et qu'on dise si jamais * r^cit romanesque fut plus curieux et plus émouvant! La personne dont il s'agit est une jeune fille , belle et riche, qui, éprise de l'apostolat nihiliste, quitte tous ses amis, sa famille, son luxe, renonce à la vie heureuse pour aller catéchiser les humbles et les petits. Quoi qu'on pense d'elle , on avouera tout au moins que l'enthousiasme de ces dévouements doit être sincère.
J'ai passé en tout deux mois et demi parmi le peuple, tout le temps je suis restée comme journalière, je m'habillai comme toutes les femmes du peuple et marchai
pieds nus au besoiu. Pendant ces deux mois et demi, j*ai parcouru trois gouvernements du midi et comme je ne parlais pas bien le petit-russien, je me faisais passer pour une Russe du nord.
J'ai acquis bien vite la réputation d'une femme lettrée et d'expérience, bien que je ne fisse pas étalage partout de mes connaissances et de mon savoir-faire.
J'ai remarqué cependant, que celui qui sait lire et écrire devient facilement une autorité aux yeux du paysan et l'on ne saurait se figurer à quel point ils sont respectueux (même les jeunes gens débauchés) envers une femme qui ne se grise pas et se conduit avec dignité.
On ne devient familier avec vous que quand vous participez aux écarts et aux fautes , ou bien quand vous devenez une bouche inutile.
Il m'arrivait parfois de parler longuement sur diflFérentes questions, et jamais je n'ai surpris un sourire ironique sur les visages des hommes, et jamais je n'ai passé pour un bas-bleu qui se mêle des choses qu'elle ne comprend pas; au contraire. Les vieux surtout, m'écoutaient avec plaisir et capitulaient devant moi avec armes et bagages lorsque j'appuyais, par une citation que je leur montrais dans le livre. En allant dans le peuple j'avais un but spécial (dont je ne parlerai point ici), et la propagande révolutionnaire était au second plan.
Ayant, comme je l'ai dit , un but spécial , je ne me suis pas inquiétée de choisir mon monde, et, après avoir trouvé une place et un logement, je me suis aperçue que je me trouvais dans un milieu peu favorable pour la propagande.
Eh bien, le travail de dix-huit heures par jour n'aboutissait qu'à la misère à laquelle les habitants « des petits sables » ne pouvaient pas se soustraire. (Ainsi ils appelaient les terres qui leur ont été données à l'époque de l'émancipation.)
Mais ce qu'ils craignaient plus que la peste et le feu — c'est l'apparition des percepteurs d'impôts.
Celte visite se passait ordinairement ainsi : Une fois, j'étais assise dans l'unique chambre de la cabane lorsque la porte s'ouvrit et je vis devant moi cinq ou six hommes. Le centenier (police rurale) entra le premier , ensuite un soldat en retraite revêtu d'une capote sale et déchirée, mais avec une épée au côté. \h étaient suivis de deux paysans. Quel était le rôle de ces derniers dans la procédure de la perception de l'impôt, je Fignore. Le centenier me demanda qui j'étais , d'où je venais, et pourquoi j'étais venue demeurer ici ; ensuite il me demanda mon passeport. Je le lui donnai. Ensuite j'ai commencé à le questionner à mon tour. •« Qu'est-ce que cette procession soïonnelle, » lui demandai-je. Le centenier, me dit-il, fait sa tournée avec le percepteur pour toucher le montant des impôts, et lorsque l'on ne paye pas après la troisième sommation, ces gars-là vous démolissent le poêle du contribuable et badigeonnent avec le goudron que voilà (en montrant un seau de goudron que tenait le moujik) les murs , les meubles et les vêtements ; ensuite on brise la vaisselle, quand il y en a, et on jette tout par la fenêtre. Lorsqu'on trouve un cheval ou une vache — on les vend ; sinon , les autorités nous ordonnent de tout détruire. Lorsque le percepteur arrivait à la campagne, les enfants se cachaient dans les greniers et les femmes emportaient tous leurs biens meubles pour qu'ils ne fussent pas détruits par les représentants du pouvoir exécutif. Les hommes engageaient au cabaret tout ce qu'ils avaient pour détourner l'orage.
Je quittai ce village pour un grand bourg , peuplé par toute sorte de monde et où il y avait plusieurs usines. Ici, les affaires allaient autrement. J'ai fait la connaissance de quelques émigrés de la grande Russie, qui travaillaient presque tous dans les usines. Ici , j'ai fait connaissance avec beaucoup de paysans très intelligents et très enclins à protester.
Nous fîmes connaissance en travaillant, bien que je n'eusse pas d'occupations dans les usines, mais j*y allais
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tout de même, en qualité de couturière et de teinturière, car je connaissais les deux métiers. Le soir , les ouvriers des usines se rassemblaient pour prendre le frais et accueillaient avec beaucoup d'hospitalité les nouveaux venus.
Les paysans et les ouvriers écoutaient surtout avec plaisir tout ce qui tendait à la négation de leur situation sociale. Ils étaient enchantés de voir quelqu'un [qui non seulement comprenait leurs souffrances , mais leur indiquait même les moyens pour sortir de la pénible situation où ils se trouvent.
Ils convenaient d'eux-mêmes qu'ils auraient pu faire quelque chose en se mettant en grève, car il n'y a presque pas d'ouvriers dans la localité, mais il se trouvait des esprits forts qui les dissuadaient.
Le plus souvent il m'arrivait de parler avec un paysan nommé Ivan F... C'était un moujik très intelligent, très sobre et honnête. La misère des paysans le préoccupait surtout. Bien souvent il me signalait les escroqueries des propriétaires et des « tchinowniks » , mais il né trouvait pas de moyens pour obvier à ce mal. Ivan se posait quelquefois des questions comme celle-ci : «Comment se fait-il que des injustices aussi flagrantes se commettent au monde, et si l'homme du peuple doit les endurer toujours. » Ou bien : « Est-il permis de se révolter? Est-ce que le gouvernement n'abuse pas de sa force en s'arrogeant le droit de punir?... »
Ici, je fis connaissance avec un vieillard de quatre-vingts ans, remarquable par son intelligence et son énergie. Il y a quarante ans, il a pris part à la révolte des paysans à Samara, mais il en fut quitte avec quelques années de prison. Quand j'ai appris son passé, je ne me suis plus gênée pour dire franchement ma pensée.
;( Je l'ai bien devinée, me dit-il, mais je n'osais y croire, car les amis du peuple sont rares. Tu as dit des choses très justes ! » Il appelait justes les opinions socialistes...
Plus tard, quand j'ai été arrêtée, j'ai visité ce village en
compagnie des gendarmes et du juge d'instruction, mais pas un paysan n*a déposé contre moi , malgré la pression de la police et du juge d'instruction qui était acharné contre moi. Les paysans du premier village ont aussi déposé en ma faveur.
J'ai dû quitter l'usine au bout d'un mois, parce que je fus avertie que les gendarmes me recherchaient.
Je suis allée demeurer dans une petite ville et j'ai loué une chambre chez la femme d'un petit commerçant. La maîtresse du logis jouissait d'une aisance assez grande pour ses goûts modestes, et avait deux journaliers.
Je fis la connaissance de ces deux ouvriers , et ne m'en suis pas plaint, car c'étaient des hommes très intelligeots. Un jour, pendant que je leur servais à manger , l'un d'eux me raconta ceci :
<c Les paysans de notre village vivent très bien ensemble, et ne permettent pas qu'on leur marche sur le pied. Un jour arriva le propriétaire du domaine avec un officier de cadastre, tous deux accompagnés de gendarmes, pour faire la répartition des terres , car nous avons opté pour le rachat. L'officier de cadastre commença à nous répartir les lots de terres, mais nous avons remarqué que Ton ne nous donnait que des marais et des sables, et pas du tout de forêts pour se chauiffer en hiver. Nous avons vite compris que, tout en payant pour nos terres au gouvernement qui les avait rachetées, nous redevenions serfs de notre ancien seigneur, car, comment existerions-nous sans nous laisser exploiter par lui , si nous n'avions ni bonnes terres, ni bois, ni eau 1
Le mir décida qu'il fallait envoyer une députation au gouverneur général. Nous choisîmes à la majorité des voix (comme cela se pratique toujours chez nous) , trois hommes de confiance , et nous les envoyâmes à K... Au bout de quinze jours ils sont revenus et nous ont réppndu que toutes les démarches qu'ils ont faites ont été infructueuses, parce qu'on ne les a reçus nulle part.
Alors nous avons décidé que tous les hommes majeurs
et valides devaient aller à K... pour expfiquer la situation au gouverneur général. Nous partîmes , mais à peine avions-nous traversé le pont construit sur le Dnieper (c'est Kiew) que nous fûmes entourés par les troupes de ligne et les gendarmes à cheval qui nous emmenèrent de force dans la ville. Seulement on ne nous permit pas d'aller chez le gouverneur, mais on nous a conduits dans les différents postes de poli^ (nous étions environ 300) où nous sommes restés pendant un jour. Le lendemain soir, nous avons' appris le sort qui nous attendait. Six ont été condamnés à la déportation en Sibérie, et trente autres ont reçu chacun cent coups de fouet.
Eh bien 1 vous voyez, dit-il, qu'un village ne peut rien faire ! Il y avait des soulèvements après cela, mais tous ont raté. Non, il^fautque tous les moujiks se lèvent comme un seul homme : Assez ! »
L'histoire de Vêra Zassoulitch, qui tira un coup de revolver sur le général Trépof , est encore dans toutes les mémoires. Nous ne ferons donc pas un récit dont tous les détails sont déjà connus. Nous ferons remarquer seulement que cette jeune fille n'a agi pour aucun motif personnel, après plusieurs années de détention préventive, et qu'elle est pour les Russes ce que Charlotte Corday est pour nous, un ange de V assassinat^ à cette différence près que le général Trépof ne peut être comparé à Marat. Vera Zassoulitch est la première qui ait parlé hautement de la dignité humaine. Ce sentiment, comme celui de l'honneur, était ignoré sur une terre de quatre-vingt millions de serfs à peine émancipés ; Vera Zassoulitch l'a suscité, l'a défendu contre le despotisme, et maintenant la personne humaine a pris ses droits en Russie comme ailleurs.
Les détails que nous donnons sur cette héroïne du nihilisme sont uniquement complémentaires.
Vous savez déjà, nous dit un sectaire , qu'elle n*a jamais connu Bogolouboff ; et voyant que la justice n'atteint pas les Bachi-bouzouks en épaulettes, elle prit la résolution de faire justice elle-même.
La troisième section lâcha dans la ville ses plus fins limiers pour découvrir ses prétendus complices. On ne parvint à constater son identité que par une carte photographique d'une jeune ûlle qui a figuré comme témoin à charge dans le procès Netchaieff. Actuellement elle était écrouée dans la prison de la troisième section. Malgré la perspective qui l'attendait, le courage ne l'abandonna pas. Quand le commissaire se présenta pour la surveiller dans la salle où elle était enfermée provisoirement, elle lui demanda tranquillement : u Puis-je prendre mon chapeaa et mon châle ?» ^
Cet événement a mis sens dessus dessous^ toutes les hautes sphères de la capitale. Le premier jour ce fut le ministre comte Pahl en qui l'interrogea; le lendemain ce furent les procureurs et le général Mezentsoff. L'attitude de la presse est infâme. La Gazette de Saint-Pétersbourg rédigée par un aventurier de Serbie, comme l'appellent du reste tous les journaux, se répand en jérémiades et pousse la platitude jusqu'à donner un croquis de la pièce où le fameux sbire (général Trépof) a failli laisser sa peau. On affirme même que Jélechovsky veut partir pour l'étranger, pour éviter le sort de Trépof. Je vous raconterai , pour conclure, quelques bruits qui circulent dans la ville au sujet de cet événement. Le premier jour on disait que l'héroïne voulait tirer vengeance de ce que le général kù avait' fait délivrer par la police le livret jaune de prostituée. D'autres prétendaient qu'elle étaitl'amante de Bogolouboff. Maintenant on connaît la vérité.
Voici un colloque recueilli dans la rue.
Deux gros marchands causent ensemble.
« Il faudrait la mettre à la torture, quoi? Mais quel profit en tirerait-on ? — Qui est-elle?— Une coureuse, un chat échaudé, quoi? et nous n'aurons pas un autre général comme celui-là I
— Ah, bien, non I II ne l'aura pas volé, lui, s'écria Vizvostchik (cocher de fiacre), et il part en fouettant son cheval.
— Il n'a jamais fait de mal à personne, dit un sergent de ville, en essuyant un pleur.
— • Qui est-ce qui a tiré? demanda un curieux au sergent.
— Une demoiselle des savantes,
— De quelles savantes?
— Ils ont une école -qui s'appelle comme ça. w
Voilà quelques détails sur cette affaire, de la bourgeoisie et de la police. L'enquête sera faite par la troisième section sous la direction de Joukovsky. L'affaire sera jugée au tribunal d'arrondissement et par les jurés.
Mais voici, après cette courte narration, un document autrement important. C'est une lettre de M. Dragomanoff (ex-professeur d'histoire à Tuniversité de KieW, docteur es sciences historiques des universités de Kiew et de Heidelberg), sur l'attentat de Vera Zassoulitch '.
M. Dragomanoff appartient, par son talent et son érudition, à la fraction la plus instruite de la société russe. Pendant son professorat à Kiew, qui a duré environ deux ans, il entrait souvent en conflit aVec
1. La personnalité de M. Dragomanoff vient d'être mise en évidence, au mois d'avril dernier, par la publication d'un programme politique élaboré par l'ancien professeur. M. Dçagomanoff a proposé le minimum des conditions imposées par le nihilisme au czarisme pour la (^qplusion d'un armistice. C'est uA programme constitutionnel et parlementaire. '
ses collègues, surtout avec le recteur, le pseudoillustre économiste, M. Nicolas de Boungué (ancien professeur d'économie politique et de droit administratif de feu le grand-duc héritier), car il lui arrivait souvent de dépasser les limites du programme universitaire en développant certaines idées radicales. Ne pouvant plus rester à Kiew, et de plus, après avoir publié quelques brochures séparatistes sous forme d'études littéraires sur la poésie petiterussienne, il émigra à l'étranger; depuis Tannée 1876, nous trouvons ses lettres et ses écrits publiés dans des journaux révolutionnaires russes. Voici un article ayant trait au procès de Vera Zassoulitch, intitulé : Pourquoi a-t-on maltraité ce bon vieux?
Après avoir avalé d'un trait nombre de journaux russes et étrangers, j'ai constaté le caractère respectif de ces diverses feuilles. Les journaux russes sont dans la jubilation; les français sont revèches ; les journaux allemands et anglais s'étendent en dissertations profondes. La «Neue freie Presse » croit voir dans le verdict des jurés leMané, Thécel, Phares de l'autocratie, et le Dzienerik Poznanshy assimile ce coup d'audace à la prise de la Bastille. Eh bien, soit! Alors dans ce cas monsieur Alexandroff est une espèce de Camille Desmoulins I Quoi qu'il en soit, reste toujours à savoir pourquoi on a maltraité ce bon vieux. Certes, il a mérité la balle de Zassoulitch, mais est-ce bien Lm SEUL qui l'avait méritée ?
Cela revient à dire que c'est Alexandre Nicolaïlch qui l'a maltraité. Ce n'est pas Vera Zassoulitch qu'on a jugée le 31 mars, mais Trépof et tout le système compliqué qu'il représente; c'est ainsi que le jury l'avait compris en acquittant l'accusée ; c'est ainsi qu'on a compris ce verdict en Russie et en Europe. Mais alors pourquoi Alexandre Nicolaïlch a-t-il permis c^fe fraduire ce bon vieux dev^t
le tribunal ? Parce qu'il a ordonné d'administrer quelques coups de fouet au détenu Bogolouboff. Mon Dieu, la belle affaire ! Mais on ne fait que cela sur toute l'étendue de la sainte Russie, Pourrait-on compter tous ceux que l'on a rossés, et qnel'çn tyrannise, sans appliquer la bastonnade, d'une manière tout aussi féroce et illégale ? Et puis. Topération de Bogoloubofif, n'a-t-elle pas eu lieu il y a un an? Pourquoi donc l'a-t-on traduit à la barre, après que Vera Zassoulitch a cru devoir faire justice de ces actes? Mais c'est précisément -pour cette raison, puisque l'attentat de Vera Zassoulitch a mis à nu dans un temps inopportun, les abus et les atrocités de l'administration moscovite. Jugez donc, pourrait-on combattre les Turcs qui vous battent à plate couture devant Plewna l'Auguste commandant >en chef, et ne pas jouer le rôle d'un czar juste et généreux? L'auteur delà lettre dit que cela explique pourquoi Trépof a reçu Tordre confidentiel de donner sa démission lorsque sa blessure lui permettait de rester à son poste.
Cette lettre de M. Dragomanoff n'est ni spirituelle ni probante : nous l'avons donnée et nous la considérons comme un document important, parce qu'elle émane d'un professeur connu ; mais nous la jugeons indigne et de lui et de ceux à qui elle s'adressait. Les révolutionnaires sincères l'auront répudiée; il n'y a q^e la démagogie ignorante et grossière qui puisse trouver plaisir à de pareilles rapsodies*
Les nihilistes d'action , comme Vera Zassoulitch ouvrent la série de ces crimes inexcusables, que toutes les déclamations du monde ne nous présenteront jamais sous un favorable jour. Nous voilà loin de Tchernychewsky et de ses compagnons héroïques, hommes probes et droits, qui luttaient contre le despotisme à armes inégales et courtoises. Mainte-
33S MÉMOIRES D*tJN£ PROt>AC^ANt)IST£.
nant le nihilisme est entré dans la carrière des conspirations régicides ! Quand s'arrêtera-t-il?
On se rappelle ce Karakosoff qui tira sur le czar. De qui était-il l'émissaire? On ne Ta jamais bien su. Mais on ne conserve plus de doutes, quand on lit les comptes rendus de ce procès célèbre , tels que le^ journaux nihilistes nous les ont donnés.
L'attentat du 4 avril, disent-ils, a eu un immense retentissement en Russie. Les moscovites disaient ouvertement, après en avoir reçu la nouvelle par le télégraphe, qu'il était commis par un Polonais. La police laissait dire, n'ayant pas reçu le mot d'ordre, et il paraît que cela faisait son affaire. Mais le soir du même jour on a su , par une seconde dépêche, que l'auteur de l'attentat était un Russe, et qu'il s'appelait Karakosoff. Alors, en vertu d'un mot d'ordre parti d'en haut la police a laissé courir le bruit que l'auteur de l'attentat était fils d'un propriétaire foncier, ancien porvestchik^ et que, par conséquent, le crime a été commis par le fils d'un gentilhomme qui voulait venger les nobles pour l'émancipation des serfs, accompli par le czar.
Parmi les personnes arrêtées le premier jour, se trouvait uUi nommé Koudiakoff, obligeamment dénoncé par monsieur Vatkoff, le rédacteur en chef de la Gazette de Moscou. C'était, je crois, le premier exploit de cet honorable gentleman; depuis^ il en a fait beaucoup d'autres, n*ayant jamais voulu s'arrêter en si bon chemin* Karakosoff fut mis au secret) sa cellule était tapissée d'une couche molle et épaisse de feutre* car la troisième section supposait ^ non sans raison assurément, qu*il ne nlanqUérait pas de se suicider à la première occasion. Le lit, ou plutôt un grabat, sans couverture ni matelas, était l'unique meuble de cette pièce exiguë, mesurant au plus i mètre 50 de long sur 75 de large. Elle était si petite qu'un homme de haute taille ne pouvait s'y étendre. A
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côté du lit se trouvaient deux chaises sur lesquelles étaient assis nuit et jour deux gendarmes, dont les fonctions consistaient à ne pas laisser dormir le prisonnier, et ne pas lui permettre de se lever du lit. A peine commen r çait-il à s'endormir que ces sbires se mettaient à le secouer, et quand l'état de lassitude et de prostration durait, ils le rouaient de coups. Ici je crois devoir vous rapporter une bien curieuse réponse faite par un attaché de la troisième section. Une dame du grand monde lui demande, un soir, dans le salon du comte Mouravieff, de hideuse mémoire, s'il était vrai que l'on mettait Karako* sofT à la torture pendant les interrogatoires ? Oh I non madame, la torture est abolie en Russie, seulement on lui donne dOO coups de verges, lorsqu'il s'obstine à ne pas répondre. — Néanmoins tous les efforts de ces odieux bourreaux ont été inutiles, car pendant les huit premiers jours de détention ils n'ont pu lui extorquer une indication concernant la société secrète, dont on le croyait membre, ni le nom d'un de ses complices. Mouravieff '^était furieux, car il a juré à son empereur de découvrir c' tous les fauteurs de l'abominable complot, ou de mourir à la peine. » Il faut avouer qu'il a donné ce serment dans un jour de malheur, car on sait qu'il est mort en disgrâce, avant la fin du procès, et que sa mort subite a donné lieu a beaucoup de conjectures qui défrayaient les conversations de nos salons pendant plus d'un mois.
Les complices de Karakosoff, ou les membres de la société secrète, ont été découverts par un pur hasard, parce que les personnes dénoncées par l'ex-étudiant Korevo et mademoiselle Kichinetz étaient les membres les moins influents de la société. Leur arrestation n'était nullement dangereuse pour les nihilistes, comme Schoutine, Kobyline, Nikoleieff qui ont joué, en effet, un grand rôle; car ils ne savaient rien, en somme, mais les indications vagues qu'ils avaient données à la police ont conduit à la découverte du complot, et à l'arrestation des principaux meneurs.
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Le premier interrogatoire eut lieu eu prison ; Mouravieff entra suivi de gendarmes. « Lève-toi, serpent, s'écria-t-il.» Karakosofî fit semblant de ne rien entendre et resta couché. « Pourquoi veux-tu que je me lève, ce n'est pas moi qui ai besoin de toi, mais c'est toi.» Mouravieff trembla de tout son corps et, contenant à peine sa fureur, répondit d'une voix saccadée, éraillée, sourde, ignoble, semblable au rugissement d'une hyène : « Tu parleras, brigand, je t'étranglerai... ouil... de... mes mains... propres mains... entends-tu... je suis un ours russe et lorsque je t'attraperai, je [te briserai tes os un à un » Il y eut un moment de silence. Mouravieff pâle et tremblant crispait ses poings; ce tigre féroce méditait le coup, il avait l'intention évidente de se ruer d'un bond sur sa victime. Karakosoff se leva lentement en secouant ses fers avec bruit; il fit un pas, puis un second, et s'arrêta si près de son bourreau qu'il sentit son haleine. Mouravieff ne recula pas. « Voyons, brigand, crapule, ignoble bourreau, que me veux-tu I Tu es un ours russe ordinaire, noir; moi, je suis l'ours blanc des neiges polaires. Allons ! à nous deux maintenant! » Mouravieff s'affaissa sur le tabouret qu'on avait apporté pour lui, et appela les gendarmes.
Karakosoff lui tourna le dos et se recoucha sur son grabat sans vouloir rien lui répondre.