‹ Introduction à l'histoire du nihilisme russeChapitre 26 sur 30 · LA MORT DE KARAKOSOFF · texte numérisé non relu

LA MORT DE KARAKOSOFF

Le prince Gagarine qui remplaça le bourreau féroce, tombé en disgrâce, était le type d'un parfait Byzantin. Toutes les vérités du monde, la justice, l'honneur, la morale, les droits et les devoirs n'avaient qu'une valeur relative et temporaire à ses yeux, bien qu'il tâchât de se faire passer pour un conservateur convaincu. Au fond, il était tout aussi féroce et implacable que Mourawieff ; mais il avait les dehors aimables, une attitude polie, des manières élégantes, je dirai presque gracieuses, en comparaison de l'ours velu qui venait de mourir « au service du

czar », son seigneur et son maître. Le prince Gagarine était de plus un doctrinaire, aimait beaucoup à discourir, et possédait un genre d'éloquence particulier au bureaucrate civilisé. Il avait la parole facile, excellait dans les sophismes et tenait surtout à prouver qu'il n'agissait nullement en serviteur plat et obéissant, mais comme conservateur convaincu. C'était un homme absolument dégoûtant. Aussi les accusés ne s'étaient guère trompés sur son compte, et il n'y avait que des naïfs qui croyaient à sa clémence.

Pendant ses interrogatoires, il tendait des pièges à tout le monde et à propos de tout, de sorte que ses dissertations provoquaient un ennui extrême. Il n^admit aucune circonstance atténuante pour la plupart des accusés, et le jugement qu'il rendit fut tout aussi féroce qu'un Mouravieffeût pu le désirer.

Karakosoff et quatre autres accusés furent condamnés à mort par la pendaison.

A six heures du matin, la charrette des accusés sortit de la porte principale de la forteresse de Pierre-et-Paul. La matinée était fraîche et brumeuse. De sombres nuages bleuissant dans le clair obscur d'un jour d'automne, couraient en s'amassant au-dessus du champ de Smolenskoë, où devait avoir lieu l'exécution des condamnés. Une foule immense se pressait, curieuse et émue, sur tout le parcours du sinistre cortège, et envahissait le vaste champ qui s'étend entre les dernières maisons du faubourg et le golfe de Finlande. La charrette arriva sur le lieu du supplice à six heures trois quarts. On voulut aider les condamnés à descendre, car ils étaient très faibles, presque mourants. Cependant ils rassemblèrent leur dernières ^ forces et montèrent d'eux-mêmes les fatales marches qui les conduisaient à la potence. A ce moment la foule s'ébranla, une rumeur vague courut dans l'assistance, on s'entretenait à voix basse, on croyait que la grâce arriverait du palais d'Hiver, mais le courrier ne vint pas. Karakosoff demanda le prêtre, il baisa la croix sans osten-

tation, mais en gardant une attitude grave et sévère. On entendit les sanglots des femmes, plusieurs se sont trouvées mal. A sept heures du matin, les cinq cadavres des condamnés se balançaient doucement, secoués par le vent qui soufflait de la mer. La justice du czar était satisfaite, mais le peuple ne l'était pas. Il n'a pas compris, il ne s'est pas rendu compte du crime horrible, dont les « tchinowniks » et les bourreaux du czar avaient accusé ces malheureux. « C'étaient de grands criminels », a dit un bourgeois en kaftan long qui lui tombait jusque sur . les pieds, à un de ses camarades. «Hein! qu'en sais-tu? Mon Dieu, il -a été orthodoxe comme toi, il est mort en chrétien, et puis, quel était son crime? Voyons par le fait, continua-t-il, en regardant autour de lui, ne sommes-nous pas malheureux , pressurés et tondus, nous autres? Vois-tu ce que c'est, mon bon? Cet homme (Karakosofif) était chef d'une nouvelle secte de « Nadiélisti » (c'est-à-dire, Nilisty), ce nom-là vient du mot nadiel (lot de terre donné aux paysans lors de l'émancipation), parce que ces sectaires voulaient donner de nouveaux « nadiels » aux paysans, car ils trouvaient que les seigneurs les avaient volés lors de l'émancipation des serf». Y es-tu, maintenant? Eh bien! nous n'avons pas été pendant le jugement, nous ne pouvons rien dire par conséquent, ajouta-t-il plus haut. Enfin, fit-il avec un profond soupir, ils ont eu raison (c'est-à-dire le gouvernement russe), mais cela ne nous profite pas. Tiens, mon bon, nous ne serons pas plus heureux pour cela. Quanta cela, dit-il en montrant les gibets, c'est leur aff'aire, ne nous en mêlons pas. » Je fus très ému en entendant ces paroles ; j'ai compris quel profond abîme séparait le peuple de ses bourreaux.

Karakosoff s'attaquait à la personne sacrée du souverain ; d'autres n'ont pas dédaigné de mettre sous la menace du poignard les personnages officiels, les magistrats surtout et tous ceux qui de près

OU de loin appartiennent à Tadministration de la justice ou de la police. Loin de se cacher de ces menées criminelles, tes journaux nihilistes tiiennent à les expliquer. Écoutez l'un d'eux à propos de l'attentat contre le procureur Kotliarevsky :

Dans la, nuit du 23 février un attentat contre la vie de Kotliarevsky a été commise Kiew. Nous croyons devoir expliquer au public russe les motifs de cet attentat. Pendant les dernières années, nous avons constaté, avec la plus grande impartialité, que tous ceux qui prennent à cœur les intérêts du peuple sont persécutés sans trêve ni merci par les agents du gouvernement. Cette chose honteuse à l'homme qui déshonore le gouvernement russe — en supposant qu'il puisse se déshonorer encore — dure depuis plusieurs années. Des centaines d'hommes paisibles et honnêtes ont été jetés en prison, ou envoyés aux travaux forcés, pour le seul crime d'avoir distribué quelques bons livres au peuple.

Or, que renfermaient ces livres? Aucun appel à la révolte, mais seulement le tableau fidèle de sa souffrance et de sa misère. Que nous restait-il à faire devant ces persécutions? Pouvions-nous espérer aboutir à un résultat satisfaisant au moyen d'une propagande pacifique, dans un pays où l'on ne peut ni parler ni écrire; pouvionsnous entrer en compromis avec un gouvernement qui règne par la volonté de Dieu, du knout et des espions? Force nous fut de recourir à des moyens violents, contre lesquels nous aurions protesté en d'autres temps nousmêmes. Le hasard a sauvé Kotliarevsky; mais ce vaurien ne doit pas oublier que la peine de mort le menace à tout moment s'il n'abandonne ses vilains procédés.

Voici nos principaux griefs : M. Kotliarevsky, en sa qualité de bureaucrate ambitieux, a toujours cherché à inventer des complots grandioses qui n'existaient que dans son imagination. Pour faire croire au gouverne-

344 MÉMOIRES D'UNB PROPAGANDISTE.

ment que ces complots existaient, il avait le don de faire mousser les affaires politiques en ordonnant Tarrestation de centaines de personnes sans le moindre motif. En mettant en prison ces prétendus coupables, il donnait des ordres aux directeurs d'être sévères avec ces politiciens, c'est-à-dire de les maltraiter au possible. En vertu de ces ordres, plusieurs détenus ont été fouettés pendant leur séjour dans la prison préventive. Deux jeunes filles ont été déshabillées et souillées par des hommes sur son ordre. Enfin, il s'opposait, par tous les moyens imaginables, à la mise en liberté des détenus sous caution, sous l'éternel prétexte que c'étaient des agitateurs dangereux. Tout cela suffit absolument pour le condamner à mort.

A la suite de l'attentat, beaucoup de personnes innocentes ont été mises en prison, d'où on les a extraites et mises en liberté au bout de quelques jours.

C'est pourquoi nous croyons devoir lui adresser un deuxième avertissement. Nous espérons que la seconde tentative aura plus de succès. Remarquons, à ce propos, que M. le chef de la gendarmerie Heiking ferait bien de prendre en considération, pour sa part, le présent avis.

Ajoutons à cette apologie menaçante unç lettre d'Odessa, contenant le récit d'une résistance armée à la police.

Dans la nuit du 31 janvier, les autorités civiles et administratives, au nombre de vingt-deux personnes accompagnées d'une escouade de gendarmes et d'un bataillon d'infanterie, sont venues arrêter huit de nos camarades socialistes, cinq hommes et trois femmes, dont deux ont été grièvement blessés, notamment, MM. Kovalsky et Vitachevsky. A onze heures et demie du soir, dans le logement de Voskressensky (qui fut aussi blessé), où demeu-

raient aussi Léonide Merjanofî et Vera Vitten, étaient réunis plusieurs invités, Jean Kevalsky, Nicolas Vitachevsky, A. Alexeïeff et Kléonoff. ^

Le procureur et les autorités, accompagnés de troupes, frappèrent à la porte de la maison. On leur ouvrit. L'officier de gendarmerie, en entrant, demanda à Voskressensky de lui montrer tous les papiers défendus qu'il avait chez lui. Cela fait supposer que la maîtresse du logement qui lui sous-louait la chambre l'avait dénoncé. La femme du tailleur Fichkoff et le portier de la maison ont nommé toutes les personnes qui venaient chez Voskressensky. Nos amis leur ont refusé de livrer les papiers, et comme l'officier de gendarmerie voulait les prendre de force, Kovalsky prit son revolver et fit feu ; mais le coup a raté. Alors les gendarmes se sont rués sur lui et ont commencé à le battre. Une lutte s'ensuivit, mais les agents, renforcés par les soldats qui étaient montés de la rue, ont pris le dessus. Pendant cette lutte, mademoiselle Merjanoff' renversa par mégarde une lampe à pétrole, ce qui fît dire à l'officier à l'audience que la « méchante femme » avait l'intention de le brûler; l'officier Dobrodeïeff et un gendarme ont été blessés par un coup de poignard.

Quelques secondes avant l'arrivée des soldats , nos amis réussirent à s'enfermer dans une chambre. Alors commença un assaut en règle ; l'officier commanda « feu » , et la canonnade commença. La porte vola en éclats, et pendant cette seconde lutte, Voskressensky fut blessé à la poitrine et à la jambe. Pendant l'assaut qui a duré plus d'une demiheure , nos amis ont brûlé tous les papiers compromettants. Du haut du balcon Voskressensky expliqua à la foule qui sortait des théâtres et qui s'arrêtait devant la maison, qu'ils étaient assiégés par la police et par les getidarmes. L'entendant parier à la foule, l'officier de gendarmerie envoya un soldat dans la rue pour tirer sur Voskressensky. Le premier coup ne l'atteignit pas, mais au second il reçut une seconde blessure à la poitrine. Enfin, au bout d^une

heure, les cohortes du czar ont pris le dessus et nos amis furent conduits en prison. Le lendemain, mademoiselle Afanassiefî fut arrêtée à son domicile,mais on ne trouva pas des papiers trop compromettants. Du reste, cette visite domiciliaire a été faite par suite d'une dénonciation, car mademoislleAfanassielT était depuis longtemps surveillée par les agents de la troisième section.Au siège de la société de Consommation dont elle était membre, comme les autres accusés, on trouva un dépôt de livres et de brochures défendus.

l'assassinat d'un espion.

Il parait que le gouvernement russe ne laisse échapper aucune occasion pour se faire le plus d'ennemis possibles. Les persécutions barbares ont forcé les socialistes à fabriquer de faux passeports, grâce auxquels ils peuvent rester tranquilles pendant quelque temps.

Le développement de l'espionnage qui devient une profession légale, bien payée par le gouvernement, nous force d'avoir recours à des mesures rigoureuses , déplorables — nous l'avouons — mais nécessaires dans les circonstances actuelles. La mort de Nikonofî, de Fetissoff et de Favleïeff, a démontré que les nihilistes ne plaisentent pas.

Dans la nuit du !«' février, l'espion Nikonoff a été tué à Rostow sur le Don. Ce meurtre a été commis par Nous, les socialistes russes I Aussi , nous le déclarons à tous les citoyens , et nous les prions de considérer cet avis comme un avertissement. Akin Nikonoff fut un traître, bien qu'homme du peuple ; dans le courant de cette année il dénonça 30 personnes à la police et au parquet, et toutes sont enfermées jusqu'à présent dans les prisons de l'État. Ainsi avait agi Nikonoff, et il nous a forcés par ses actes de vouloir nous en défaire. En sacrifiant un traître,

MÉMOIRES D'DNE PROPAGANDISTE. 347

nous avons sauvé la vie à des milliers de gens honnêtes. Nous ne voulons plus souffrir.

Maintenant donnons place au plus étrange document qui se puisse voir. Voici une lettre adressée à la rédaction de La Commune, par Deitch, meurtrier de Gorinovitch.

Il y a plus de deux ans qu'on a trouvé Gorinovitch défiguré, gisant sur le marché aux chevaux à Odessa ; à côté de lui était un morceau de papier portant ces quelques mots : « tel est le sort de Tespion. »

Les gendarmes, les agents de police , les procureurs et leurs semblables étaient tout joyeux de pouvoir crier dans les carrefours : « Voyez, messieurs, mesdames, quelles bêtes féroces sont ces socialistes ! Ces animaux ne se contentent même pas de tuer , il leur a fallu défigurer et estropier V homme le plus innocent du monde, » Nous autres qui avions puni ce renégat espion , nous ne fûmes nullement révoltés des infamies que les laquais du czar débitaient sur notre compte. De même , nous étions fort peu touchés des lamentations de la presse officieuse , parce que tout homme sensé qui connaît un peuiuotre parti, ne croirait pas à ces insinuations absurdes. En partie pour ce motif, en partie pour d'autres, nous ne nous sommes pas dépêchés de réfuter les calomnies concernant nos odieux moygns d'action, lorsque tout à coup nous apprenons que même par-» mi les révolutionnaires-socialistes on commence à parler de notre conduite barbare envers Gorinovitch. Je crois, par conséquent , devoir donner sur ce triste événement quelques explications nécessairesi

« En automne de l'année 1874, l'accusé Gorinovitch, pendant sa détention dans la prison préventive, a non seulement avoué les faits dont on l'accusait — ce qui le regardait — • mais encore il a accusé plusieurs personnes qui n'étaient pas encore connues de la police et des gen-

darmes. D est évident que , grâce à ce^ obligeants services et bien qu'il fût pris en habits de paysan avec un faux passeport, il fut néanmoins relâché au bout de six mois, lorsque toutes les indications qu'il a données ont été confirmées par les faits. Je crois inutile de citer les dépositions de Gorinovitch dans le procès des 193 ; tout le monde les a lues. La meilleure preuve que cet individu a dénoncé tous ceux qu'il avait rencontrés ou dont il avait entendu parler par hasard, consiste dans ce fait que le tribunal a signé son recours en grâce avec la mention, qu'il l'a mérité pour avoir sincèrement avoué ses fautes et avoir facilité les recherches de la justice en indiquant les vrais coupables. « Ayant été maltraité et défiguré par ses anciens camarades ; ayant subi six mois de prison préventive, il mérite d'être gracié (Messager officiel). »

Personnellement , je suis pour le meurtre des renégats, lorsqu'ils dénoncent par intérêt personnel leurs camarades et amis. Un renégat-espion est mille fois plus dangereux pour un parti politique que tous les espions de profession soudoyés par le gouvernement , parce que ces derniers ne parviennent presque jamais à découvrir quelque chose de sérieux ; et s'ils y arrivent, ce n'est toujours que par notre faute. Cependant, ce n'est pas pour ses dépositions et ses aveiLx sincères que nous nous sommes décidés à le tuer. En effet, qui ne sait que la plus grande partie des affaires et des personnes ont péri grâce aux mêmes aveux sincères de Larionoff, Rabinovitch, Nisovkine, Specistroff, et de tant d'autres, et pourtant ces personnes sont restées impunies. Probablement, personne ne se serait souvenu de Gorinovitch qui nous a fait beaucoup moins de mal que les autres (ne sachant presque rien lui-même), si nous n'avions pas acquis la certitude qiïii voulait dénoncer Stephanovitch etMokrievitcb, qu'il était un espion achevé, etc., etc. Ce n'est qu'alors que nous nous sommes décidés à le tuer. Au commencement de 1875, Gorinovitclj sortit de prison. B. qui fut détenu en même temps que lui , le ren-

contra un jour dans la rue et lui dit que tous ses amis savaient de quelle manière indigne il s'était conduit pendant le procès. Depuis lors , Gorinovitch a toujours évité de' rencontrer ses anciens camarades ; finalement, il a disparu. En juin i876, j'appris par hasard, à Elisabeth grad, qu'un jeune homme d'allures louches cherchait à se renseigner sur le compte de Stephanovitch et Mokrievitch, que la police recherchait activement en ce moment. En voyant ce jeune homme , mon ami reconnut Gorinovitch. C'est alors que je fis sa connaissance. Je sus que Gorinovitch était parvenu à se faufiler parmi la jeunesse universitaire de Kiew, laquelle ne se gênait guère pour parler devant lui , n'ayant point entendu parler de ses aveux sincères. C'étaient eux qui l'avaient muni de lettres de recommandation avec lesquelles il espérait retrouver ses « anciens amis » Stephanovitch et Mokrievitch. Mais, il ne les avait pas trouvés à Elisabethgrad. Du reste, on lui avait dit , à Kiew , que s'il ne trouvait pas ses « anciens amis» à Elisabethgrad, il ^pouvait être sûr de les rencontrer à Odessa. Malheureusement il n'avait point de recommandations pour cette ville ; néanmoins, il espérait en rencontrer pour retrouver « ses bons amis ». En donnant à tout le monde les signalements de Stephanovitch et de Mokrievitch, il finit par se rendre suspect même aux personnes étrangères. Je connaissais bien Stephanovitch et Mokrievitch et je savais qu'ils n'étaient nullement ses amis , surtout après les avetix sincères ; d'autant plus ils n'avaient jamais l'intention de se lier avec lui. Gorinovitch le savait parfaitement lui-même, surtout après sa rencontre avec B. qui lui a dit que HM. Bokhanovsky, Laurier et Bénetsky ont raconté sa conduite indigne pendant le procès. Pouvais-je croire que Gorinovitch recherchait nos deux amis sans arrière-peniée. Non, j'avais la conviction qu'il voulait les dénoncer. l'acquis la certitude que cet homme était un traître, lorsque j'appris l'arrivée à Elisabethgrad du colonel des geniarmes, Heiking. Fallait-il attendre pour avoir des preuves

350 MÉMOIRES D'UNE PROÏ^AGANDISTE.

plus certaines que Gorinovitch dénonçât mes amis ? Évidemment, nous ne pouvions le faire, dans leur intérêt et dans celui de notre cause.

Nous prîmes la triste résolution de le tuer. Ne voulant pas le faire à Elisabethgrad à cause de la présence des agents de police venus de Kiew, je dis à Gorinovitch que nos amis étaient à Odessa. Nous partîmes ensemble. Avant le départ j*ai acheté une bouteille d'acide sulfurique, non pour le défigurer, ou pour le torturer, comme on s*est pla à le dire, mais pour lui brûler la figure après Favoir tué. Je voulais qu'il fût méconnaissable, afin de dérouter la justice. A la suite de quelques informations prises préalablement, nous avions choisi le marché pour consommeF le meurtre. En arrivant là, nous avons vu que la place est beaucoup moins grande qu'on ne nous l'avait dit , mais nous n'avions plus de temps pour choisir. Je ne vous dirai pas comment le meurtre fut commis , car ce n'est guère un souvenir agréable pour moi. Après lui avoir asséné quelques coups , moi et mon camarade, nous avons commencé à Tasperger d*acide sulfurique, mais, à peine avions-nous fait quelques pas que nous entendîmes un cri déchirant et effroyable. Nous avions pris une syncope pour la mort* Évidemment^ il ne nous restait qu'à nous sauver au plus vite.

Voilà ce qui a donné lieu à la police de nous accuser d'instincts féroces et de dire que nous l'avions mis 4 Ift torture» Or, pouvions'uous le faire, quand mêtne nous serions féroces ? Assurément non , parce que Gorinovitch nous eût dénoncés* Dès lors, il est évident que l'acide sulfurique n'a pas joué d'autre rôle que celui dont j'ai parlé, ce qui n'est pas une circonstance aggravante lorsqu'on croit l'homme mort. Mais tout le monde n'a pas eu le bon seils de comprendre la vérité, quelques-uns même ont prétenda qu'il était permis de défigurer les espions. Un journal révolutionnaire, l'organe des prétendus jacobins russes, le « Nabai » (Tocsin) en un mot, a dit cette chose colossale: « Mettez de pareils masc[ues sur la figure de tous les es- j

ions. » Cette phrase est tout aussi stupide qu'immorale, [oi et mon camarade, nous regrettons sincèrement d'avoir lanqué ce coquin, bien que trois autres espions aient été lés depuis' lors.

Page 1