‹ Introduction à l'histoire du nihilisme russeChapitre 27 sur 30 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

PROCÈS DES 193. — PROCÈS DE M"« BARDINB LES PAYSANS DEVANT LES TRIBUNAUX

Le procès des 193 a eu dans le monde entier un retentissement assez considérable pour que nous ayons cherché à en présenter le tableau le plus fidèle. Bien qu'en pareil cas le récit d'un des acteurs puisse être suspect , il ne peut l'être plus que le récit des écrivains officiels; et il a, en tous cas, plus de saveur. C'est pourquoi nous n'avons pas hésité à emprunter plutôt l'un que l'autre.

Il est difficile d'imaginer des scènes plus intéressantes et plus dramatiques : le nombre des accusés, leur intrépidité , la triste attitude du pouvoir judiciaire, les interrogatoires, fout contribue à faire de ce récit quelque chose d'invraisemblable et de romanesque, un tableau d'une grandeur étrange, sans qu^ jamais rien de pareil se soit produit chez nous, et pourtant on sait si notre histoire est fertile en procès politiques.

On nous conduisit dans la salle des séances. Nous entrâmes escortés chacun par un gendarme. — Jugez de la

processiou, car nous étions 193. Toute la salle était pleine d'accusés, de sorte qu'il ne restait que très peu de place pour le public, dont quelques privilégiés sont parvenus à se caser derrière les juges. Un bruit sourd remplissait la salle. Les accusés allaient et venaient, se parlaient entre eux et se serraient affectueusement les mains après de longs mois de séparation. Je me contenais à peine pour ne pas forcer la ligne de baïonnettes qui me séparait de * tous ceux de mes amis qui se trouvaient dans la salle. Alors, ils demandèrent la permission de monter sur notre golgotha, — comme on avait appelé la place qui était réserviée aux accusés, — et c'est alors que nous avons pu causer.

L'impression que m'a laissée cette courte entrevue, c'est que personne n'avait perdu courage. Quant aux accusés, ils avaient tous l'air courageux, le regard brillant, de sorte qu'on ne remarquait pas, à première vue, la maigreur et la pâleur livide de leurs visages empreints d'une extrêmej^ fatigue. Les femmes surtout étaient aniAées. Nous entendîmes prononcer ces mots : « Le tribunal ! debout!» et . les juges entrèrent dans la salle. Mon Dieu, quels mufles ! ^' (sic,) C'étaient tous des types absolument curieux : voyez, par exemple , ce volostnoî starchina (magistrat de la Commune rurale, élu par les paysans), gros, avec des cheveux W^ grisonnants, séparés sur le milieu de la tête; voyez comme il est typique avec ses petits yeux éteints et ses larges mains posées sur son gros ventre ; on dirait que sa figure impassible est faite de bois; il reste immobile, même sans tourner les regards de côté ; dans quelle direction regardet-il? On ne sait. L'an passé, il faisait aussi partie du jury, dans un procès politique jugé à Moscou, où il se fit remarquer par une réponse pyramidale à la question que lui avait adressée le chef des jurés :

— Quelle peine leur faut-il appliquer? lui demanda-t-on.

— Tous aux travaux forcés, à perpétuité, répondit-il.

— Pourquoi cela ?

Nous en avons prêté serment, fit-il sérieusement.

354 PROCÈS DBS 193.

Les condamnés ne prêtaient aucune attention au tribunal; les juges faisaient leur affaire; bous autres, nous causions. Le. président faisait chut à tout moment, sans parvenir à rétablir le calme. Il dit enfin : « Quelque opinion que vous ayez de la justice, vous devez pourtant permettre à ceux que l'on appelle d'entendre prononcer leurs noms. »

A l'ouverture de l'audience nous nous sommes ralliés à la déclaration de Michhin, qui protestait contre les procédés inquisitoriaux et l'absence de toute publicité; mais le tribunal ne l'a pas prise en considération. Lorsque l'un des condamnés prit la parole pour s'en expliquer avec le président, ce dernier la lui ôta et fit évacuer la salle. A cette même audience on nous partagea en dix-sept groupes, ce qui prouvait évidemment les divers degrés d'accusation, et néanmoins, au commencement du procès, on nous accusait tous de la formation d'une société secrète. Or, les juges n'ont pas même demandé l'avis de la défense sur ce point, comme la loi l'exige.

Parfois on accusait sans le moindre fondement : ainsi l'un des défenseurs s'écria, en s'adressant au procureur : « Le réquisitoire n'a pas prouvé que mon client distribuait des livres défendus, et cependant on l'accuse. » A cela le procureur répondit : « Alors, qu'il prouve qu'il ne les avait pas colportés, » et ainsi de suite. Mais , ce qui était vraiment inouï, ce sont les procédés employés pour faire parler les témoins ; il y en a beaucoup qui ne sont âgés que de douze ans. Donc , au moment de l'arrestation des accusés, ils n'en avaient que huit. Enfin, ce qui s'est passé pendant ce procès est inénarrable.

COMPTE BENDir DU PROCÈS

Interrogatoire.

Le président, s'adressant à Michkine : « Accusé, vos nom, prénoms et profession ? »

— Condamné à la perte des droits civiques.

— Ce n*est pas une profession.

— C'est ainsi qu'il est écrit dans mes papiers.

— Qui est votre père ?

— Un soldat.

• — De quoi vous étes-vous occupé?

— De l'impression des livres défendus.

— Votre religion?

— J'ai été baptisé , à mon insu , d'après les rites de l'Église orthodoxe, dans laquelle je suis resté pour éviter les peines édictées par la loi pour l'apostasie.

— Où était votre dernier domicile ?

— J'ai été arrêté dans les steppes de la Sibérie. L'accusé Astatkine répondit à la question concernant sa

profession, qu'il se préparait à aller dans le peuple pour le soulever contre ses vampires.

L'accusé Nikiforoff répondit : « J'étais maître d'école et i« m'occupais de la propagande révolutionnaire. »

L'accusé Tchernavski proteste contre l'exclusion d'un témoin ; il demande pourquoi ce tribunal n'admet aucune publicité; aussi les accusés n'ont aucune confiance dans les jugçs. Le président interrompit l'accusé, mais on entendit la voix d'un des accusés, qui s'écria: « Écoutez quand on vous parle I » Le président eut évidemment peur, et écouta jusqu'au bout la protestation de Tchernavsky ; mais quand il eut fini, le président donna l'ordre de l'emmener. Alors tous les accusés se levèrent en s'écriant : « Emmenez-nous tous I nous ne reconnaissons pas le tribunal 1 » D'autres crièrent : « Au diable le tribunal I » Les accusés se dirigèrent vers la sortie qui fut barrée par les gendarmes. Un tumulte s'ensuivit. Alors le président cria: « L'audience est levée ! Gendarmes, évacuez la salle! » En un clin d'œil le tribunal disparut.

Audience du 20 octobre.

L'accusé Michkine, s'adressant au président : « Je fais

partie des accusés qui ont fait du bruit à la fin de l'audience passée. Bien que notre protestation tumultueuse ait éclaté d'une manière inattendue pour moi, j'ai cru devoir y prendre part, parce que l'acte d'accusation est plein d'infamies.»

Le président l'interrompt en disant que l'acte d'accu» sation n'a pas été fait par le tribunal et que les documents qui lui sont présentés ont été écrits par des personnes compétentes.

Michkine, — Nous demandons avant tout la publicité des débats; nous ne voulons pas être jugés à huk clos; il est vrais que vous avez dit que le public sera admis à l'audience, qu'il y aura du monde par-ci et par-là (en faisant un geste ironique avec la main droite), et pourtant nous ne voyons personne, excepté quelques rares privilégiés qui se trouvent derrière les fauteuils des juges. Est-ce là la publicité prescrite par la loi de 1864?

Le président, — La publicité des débats ne consiste pas dans la présence du public; elle est suffisamment garantie par la présence du sténographe du Messager officiel , qui rend compte de tout ce qui se passe.

Michkine, — Nous voyons, d'après les exemples du passé, que les comptes rendus du Messager officiel ne sont qu'une édition revue et corrigée de l'acte d'accusation , et nous, accusés, nous voulons sa reproduction exacte avec toutes les réponses que nous donnons à l'audience, pour éclairer le public sur les procédés employés contre nous.

Le président, — Accusé, je vous défends de continuer.

Michkine, — Nous persistons à réclamer la publicité légale des débats sans restrictions arbitraires de la part des juges.

Le président, — Assez, vous dis-je I

L'accusé Mouravsky se lève en s'écriant : « Je partage absolument l'opinion de mon collègue. » Les 191 accusés leur font chorus.

Pendant l'interrogatoire des témoins, l'accusé Michkine a fait la protestation suivante. Dans les procès politiques.

• la pression exercée par le gouvernement est telle qu'il est impossible, pour la plupart, d'ajouter foi à leurs dépositions. En effet, les témoins à décharge ne risquent-ils pas de s'attirer la foudre du gouvernement et de passer plusieurs années sous la surveillance secrète de la haute police 1

Le président. — Le motif que vous alléguez ne peut pas infirmer les dépositions, et vous ne pouvez pas protester légalement contre la prestation du serment par les témoins.

L'accusé, — Je proteste légalement contre le serment des témoins, car ils se trouvent sous la tutelle de la personnalité qui a souffert, c'est-à-dire du gouvernement.

Les protestations identiques de Jelechowsky et de Tchaudnovsky n'ont pas été prises non plus en considération. Après l'interrogatoire des témoins, l'audience a été levée à 5 heures.

Séance du 24.

Séajices du 25-29.

Séances du 3-iO novembre.

Lecture de l'acte d'accusation de 300 pages in-folio; interrogatoire des accusés ; dépositions des témoins, — bref, compte rendu du procès publié par tous les journaux russes, moins quelques protestations de peu d'intérêt de la part des accusés sur la procédure, comme celles que nous avons citée plus haut.

DISCOURS DE MICHKINE.

Le président, — Accusé Michkine , vous êtes accusé d'avoir fait partie d'une société secrète ayant eu pour but de renverser l'ordre social établi, ainsi que le gouvernement.

Michkine, — Je n'ai jamais fait partie d'une société secrète, mais je suis membre du parti révolutionnaire-

socialiste, et je demaude qu'on me permette d'expliquer en quoi consiste le crime que je reconnais avoir commis contre la loi russe. Ni moi ni mes camarades nous ne pouvons reconnaître que nous appartenions à une société secrète, ce qui supposerait une coterie organisée; d'abord, parce qu'elle n'existe pas; ensuite, parce que nos idées ne nous permettent pas de faire corps à part et de nous séparer de la masse. Nous ne représentons qu'une parcelle infime de l'immense parti des révolutionnaires-socialistes, si nous comptons tous ceux qui pensent comme nous et auxquels nous sommes liés par des liens intimes, parce que nous avons le même but et voulons employer à peu près les mêmes moyens pour y arriver.

Nous voulons aboutir à un ordre social nouveau, à la fédération des communes économiques autonomes. La kase de cette révolution sociale,'— c'est la terre, qui doit être cultivée en commun. Cet ordre social ne peut être réalisé qu'au moyen de la révolution , puisque l'État n'a jamais voulu et ne voudra jamais se dépouiller de ses droits et de ses prérogatives. L'histoire est là pour le prouver. Les gouvernements s'opposant à la marche du progrès, entravant les voies qui pourraient conduire à la réalisation pacifique des revendications populaires, provoquent le mouvement qu'ils répriment. Peut-on espérer, en efiTet , d'aboutir à quelque chose par des moyens pacifiques, lorsque le gouvernement ne veut pas non seulement se soumettre à la volonté populaire, mais ne veut même pas prêter l'oreille aux justes protestations qui ne concordent pas avec ses vues, et envoie les opposants aux travaux forcés en Sibérie. La solution pacifique de n'importe quelle que^ion sociale est-elle possible dans un pays où le peuple n'a pas d'autres moyens de manifester sa volonté que la révolte 1 Je crois même qu'il serait inutile de parler plus longtemps là-dessus.

Le 'président. — Vous venez d'avouer que vous appartenez à un parti politique ; vous nous avez dit quel était votre but; il est donc inutile que vous entriez dans quel-

ques détails concerQant le statu quo établi ; voilà pourquoi je vous engage à rentrer dans la question,

Michkine. — Les intérêts de la défense exigent que j'explique pourquoi nous considérons la révolution comme Tunique issue à la situation actuelle. Je crois que notre but principal ne consiste pas à provoquer de force le mouvement révolutionnaire, mais à garantir le résultat final de la révolution, car il ne faut pas être prophète pour prédire qu'un soulèvement populaire est inévitable, vu la situation désastreuse où se trouve le peuple. Comme cette révolution terriblfe est imminente, il ne reste pas autre chose à faire que de faciliter son accomplissement et rendre ses résultats productifs ; il faut tâcher surtout de mettre le peuple en garde contre les escamotages, plus ou moins habiles, dans lesquels la bourgeoisie européenne a atteint un si haut degré de perfection, en bénéficiant du sang versé sur les barricades. Voilà pourquoi il faut que le courant révolutionnaire qui s'est emparé des classes intelligentes, corresponde aux éléments révolutionnaires du peuple

Je veux prouver maintenant que ce mouvement révolutionnaire n'est pas artificiel. En l'étudiant sérieusement, .^ on voit qu'à chacune de ses manifestations correspond une manifestation parallèle dans le peuple. Il y a plus, le mouvement révolutionnaire qui se manifeste dans les classes intelligentes n'est, pour ainsi dire, qu'un écho de ce qui se passe dans le peuple. Le premier mouvement s'est manifesté parmi la jeunesse au commencement de l'année 1862; c'était un écho des justes aspirations du peuple mécontent de la soi-disant réforme de l'émancipation des serfs. Ce mouvement créa le parti révolutionnaire-socialiste. Dix ans après, les bruits commencèrent à circuler, avec beaucoup de persistance, que le payement par les paysans de la somme de rachat des terres serait aboli. La manifestation politique qui a dçnné lieu au procès Netchaïef a servi d'écho à ce mouvement populaire. Enfin, dans notre temps, la misère du peuple, ruiné»

par toutes sortes d'impôts, est arrivée à un tel degré qu'il faut être vraiment sourd pour ne pas entendre ses plaintes. Cet état de choses provoqua le mouvement révolutionnaire des années 1873-75, qui peut être considéré comme la dernière phase du mouvement révolutionnaire socialiste

Je n'ai cru devoir parler ainsi que pour prouver que le mouvement révolutionnaire n'est pas artificiel, mais qu'il est le résultat de la situation économique du peuple.

Ensuite, l'accusé s'attache à prouver que le public ne sait rien de précis sur le mouvement révolutionnaire, croyant que les agitateurs ne représentent pas les aspirations du peuple, et il cite des exemples des révoltes successives, des paysans, qui ont toujours servi de point de départ aux manifestations politiques des révolutionnaires. Il est interrompu maintes fois par le président.

L'accusé continue :

Le parti révolutionnaire-socialiste se forma sous la double influence des idées socialistes de l'Occident et de la société internationale; le parti des révolutionnaires russes se i^enforça de nombreux adhérents, à la suite de l'émancipation. Cette fraction démocratique fut le noyau du parti révolutionnaire-socialiste. L'émancipation des serfs a rendu des services au parti révolutionnaire, car c'est de cette époque que date la véritable lutte entre le capital et le travail. De plus, cette réforme démontra aux plus ignorants cette grande vérité, à peine connue des lettrés, que les réformes purement politiques n'améliorent nullement la situation du peuple. Avec quelle admiration la société russe saluait les soi-disant grandes réformes du règne actuel ! — Et que voyons-nous? Le peuple se trouve plongé dans la plus affreuse misère, et il no faut pas être bien radical pour douter des résultats bienfaisants de ces réformes. Le paysan émancipé se retrouva, face à face, avec les représentants de l'autorité, et n'eut pas beaucoup de peine à s'assurer qu'il n'a rien

PROCES DES i93. 361

i attendre du pouvoir; il a compris qu'il s'était trompé en croyant à la justice du czar, et en clîerchant auprès de lui appui contre ses ennemis.

Le président, — Vous avez suffisamment expliqué votre pensée.

Michkine, — Je veux dire seulement que les paysans ont parfaitement compris que, s'ils ont cessé d'être serfs des seigneurs, ils sont devenus les esclaves des fonctionnaires. Avant l'émancipation, le produit de leur travail appartenait au seigneur ; maintenant, il enrichit le Trésor; avant, il était la chose du seigneur; maintenant, il est celle des fonctionnaires.

Le président l'interrompant vivement : Je ne puis vous permettre d'accuser le gouvernement et de vous constituer avocat des paysans.

L'accusé entre dans les détails de l'opération du rachat, en disant que c'était un leurre infâme, parce" que les agents du gouvernement et les médiateurs de paix, élus parties propriétaires, avaient donné, d'accord avec ces derniers, les plus mauvaises terres aux paysans.

Le président l'interrompit de nouveau en disant ; Je ne puis vous permettre de blâmer le gouvernement.

Michkine, — L'homme qui commet un délit politique, en se rendant parfaitement compte de ses actes, blâme par cela même le gouvernement. Si mon opinion est fausse, elle n'exercera aucune influence et ne nuira qu'à moi ; si elle est vraje, il n'y a pas de raison pour me fermer la bouche.

Le président, — Aussi je ne le fais pas, mais je m'oppose à ce que vous attaquiez le gouvernement.

Michkine. — J'ai cru devoir indiquer les éléments d'où le parti révolutionnaire-socialiste tire sa force. Après les paysans et les ouvriers des fabriques, les prolétaires des classes intelligentes sont venus grossir les rangs de l'opposition. A ces derniers sont' venus se joindre quelques natures honnêtes et énergiques appartenant à toutes les classes de la société. Voilà les éléments d'où le parti révo-

ai

lutionnaire-socialiste tirera indéfiniment ses forces. La situation économique désastreuse où se trouve le peuple et Tabsence de tous les droits politiques, serviront de ciment pour resserrer à jamais ces cléments révolutionnaires. Le peuple se trouve dans la plus affreuse misère* Le président, — Vous en avez déjà parlé ; il est inutile de revenir là-dessus.

Michkine, — Je ne saurais trop insister sur ce point, monsieur le président, car le mécontentement du peuple est la principale source du mouvement révolutionnaire. De plus, M. le juge d'instruction, dans son acte d'accusation, insiste sur chaque page que les propagandistes ont parlé contre les impôts et l'injuste partage des terres qui sont la principale cause de la misère des paysans. Je répète que je crois nécessaire de développer encore ma pensée pour qu'on ne nous accuse pas d'avoir cherché à démontrer aux paysans des choses qu'ils savent encore mieux que nous.

Le président. — Veuillez passer à la réponse, si vous vous reconnaissez coupable ou non?

Michkine. — J'ai dit que je reconnais appartenir au parti révolutionnaire-socialiste, et j'ai voulu démontrer que la formation de ce parti était forcée.

Le président: — Nous n'avons pas besoin d'en savoir plus long.

Michkine, — Dans ce cas, je passerai aux questions de détail. Il suit de l'acte d'accusation que la société secrète à laquelle j'appartiens, avait pour but d'abolir la religion, la propriété, la famille, la science; qu'elle recommandait la paresse et l'ignorance en disant que c'était l'idéal social, et qu'il fallait vivre aux dépens des autres. C'est absolument faux, et je ne me serais jamais permis d'être solidaire avec des gens qui eussent prôné de semblables idées. C'est pourquoi je désire vous exposer les idées de mon [parti sur ces différentes questions.

Commençons par la religion. Dans l'idéal social, dont nous poursuivons la réalisatioiT^ il n'y a même pas de

"vestige de pénalités pour la propagation de quelques idées nuisibles que ce soit. Entre autres, pas de défense pour Texercice de tous les cultes; pas de pénalité pour les infractions aux rites de quelque Église que ce soit; bref, absence de toute sanction pénale, tolérance absolue, liberté pleine et entière. Chaque commune autonome aurait le droit de faire bâtir autant d'églises qu'elle le voudrait, et entretenir des légions de prêtres, si elle le croit utile ; la commune doit être maîtresse dans ses affaires, puisqu'elle est autonome. Nous n'admettons aucun pouvoir qui puisse forcer les citoyens à mentir, à devenir hypocrites.

Le président. — Personne ne vous force de mentir et je vous prie de ne pas faire ces insinuations.

Michhine. — - D'après nos lois, je ne puis changer de religion, par exemple, sans encourir les pénalités édictées par les lois. Donc, je suis forcé de mentir et d'être hypocrite. Je veux constater seulement qu'il ne doit pas exister un pouvoir qui puisse forcer les hommes d'aller dans un paradis chrétien ou autre avec une escorte de gendarmes.

Le président, — Je ne puis tolérer de pareilles expressions.

Michkine, — Bref, en religion, nous voulons la plus complète tolérance, et la liberté de parole sans la moindre restriction, car cette liberté, jointe à une éducation sérieuse, aboutira infailliblement au triomphe définitif de la science sur les idées théologiques et réactionnaires ; alors...

Le président, — Nous n'avons pas besoin de connaître • vos opinions...

Michhine. — Mais alors, pourquoi ai-je passé tant de mois sous les verroux ?

Le président. — Pas pour vos opinions, mais pour vos actes.

Michkine. — Je passe maintenant à l'accusation absurde, grâce à laquelle on veut faire croire que nous

préconisons l'ignorance et la paresse. Sur ce point, ma réponse sera courte, car je me bornerai à poser cette question : qui sont les. zélateurs de l'ignorance, est-ce ceux qui distribuent les livres de Lassalle et d'autres socialistes, ou bien ceux qui les détruisent ?

Le président, — Vous ne pouvez entrer dans ces considérations, car elles sont intempestives.

Ensuite le président demande à Michkine s'il se recoûnaît coupable d'avoir imprimé et distribué des livres invitant le peuple à se révolter contre le gouvernemeût établi.

Michkine. — Je reconnais, en effet, que, comme imprimeur, j'ai fait tous mes efforts pour distribuer les livres défendus, et je demande la permission d'expliquer pourquoi. Je l'ai fait à la suite du désir irrésistible de dévoiler la vérité sur les souffrances du peuple, alors que je me suis persuadé que pas un livre, pas une brochure honilôte, traitant de cette matière avec franchise et sympathie, ne pouvait paraître en Russie.

L% président, — ^ N'oubliez pas que vous prononcez une plaidoirie.

Michkine. — Je demande alors : puis-je parler des motifs du crime dont on m'accuse.

Le président. — Vous pourrez en parler après...

Ensuite (en regardant l'acte d'accusation), on vous accuse de...

Michkine, — Je ne répondrai pas à vos questions avant que je n'aie présenté ma défense sur le premier chef d'accusation.

Le président, — Alors, asseyez-vous.

Michkine s'assied.

Ensuite, il proteste que le tribunal n'a pas voulu lui communiquer quelques chefs d'accusation concernant les autres groupes. A cela, le président répond que cela ne le regarde pas, puisque son nom n'a même pas été prononcé pendant l'interrogatoire des autres groupes. Par exemple: on accusait notre parti d'être capable de commettre tous

les crimes pour de l'argent, et on disait même que quelques accusés conseillaient à Idalie Polheini de devenir maîtresse d'un vieux propriétaire de Koursk pour Tempoisonner et hériter de ses richesses. Or, le réquisitoire accuse le parti tout entier; par conséquent, il m'accuse aussi, parce que je suis solidaire avec tous mes camarades. Il est donc nécessaire que je sache les questions qui leur ont été posées à ce sujet, bien que mon nom n'ait pas été prononcé pendant Tinterrogatoire. Du reste, le Code me donne le droit de le demander. J'ajouterai, de plus, que mon accusation d'avoir fait partie d'une société secrète n'est pas basée sur des preuves sérieuses, ou sur les dépositions des témoins, mais justement sur cette hypothèse que je suis en tous points absolument solidaire avec les autres accusés; de là, certaines conclusions infâmes et mensongères du procureur à mon égard et à l'égard de tous les accusés.

Le 'président, — Je vous répète encore une fois que'f epquête sur les onze groupes ne vous regarde en rien.

Michkine. — Maintenant, je vais répondre à quelques autres accusations du procureur impérial. Ainsi, il a dit,' entre autres choses, que nous prêchons l'ignorance en disant que la science ne sert qu'à exploiter le peuple. J'avoue franchement que, pour ma part, je ne vois aucune nécessité à ce qu'un révolutionnaire finisse ses études, et je dirai pourquoi, afin de faire cesser tout malentendu sur ce point, Supposons que la Russie se trouve encore sous le joug des Tartares, et que dans toutes les grandes villes il y ait des écoles fondées avec l'argent extorqué au peuple par le vainqueur, et que daas ces écoles on enseigne les hauts faits des khans, que l'on parle aux élèves des vertus des gouvernants et de leur droit de prélever à volonté toute sorte d'impôts...

Le président. — Cela ne se rapporte pas à la question.

Michkine, — Mais si, cela se rapporte, puisque je voulais demander si, dans les conditions d'une éducation semblable, on peut raisonnablement conseiller aux jeunes

gens de fréquenter les écoles. Assurément non. Ensuite, le réquisitoire affirme que nous voulons abolir la propriété, avec cette insinuation que nous le voulons dans un but égoïste. Je ne connais personne parmi nous qui eût jamais professé une pareille doctrine. La nôtre dit, au contraire, qu*il faut garantir aux classes laborieuses la pleine jouissance des produits de leur travail. Et vice versa, peut-on dire que l'État soit l'unique soutien de la propriété, lorsqu'il s'arroge le droit excessif de ruiner cette même propriété, en prélevant de force toute sorte de contributions qui privent le paysan du dernier morceau de pain et le laissent dans la plus affreuse misère?

Le président dit en haussant la voix : Je vous défends, je vous défends de parler sur ce ton l ^

Après une longue altercation avec le président, Micbkine s'assoit en disant : Désormais, il est évident que le procureur a le droit de dire et d'écrire tout ce qu'il veut, et que les accusés n'ont pas le droit de parler pour se défendre. Il continue en se levant : Je prie d'inscrire au procès-verbal que je proteste contre les violences inouïes dont j'étais victime pendant la détention préalable. Après le premier interrogatoire, on me mit les fers aux pieds et aux mains ; on m'a refusé non seulement le thé auquel j'avais droit suivant le règlement pour les prisons préventives, mais on me refusa même de l'eau chaude.

Le président, — C'est une accusation absolument gratuite.

Michhine. — Le procès-verbal de l'arrestation mentionne qu'il fut ordonné de me mettre des fers; jusqu'à quel point la fureur des autorités peut aller contre nous, on peut le voir par le fait suivant. Lorsque je me suis adressé au directeur pour le prier de me donner la permission de porter des chaussettes, parce que les fers me meurtrissaient les pieds, le directeur me la refusa. On n'a pas permis non plu» à ma mère do venir me

Le préside7it. — Le tribunal ne peut contrôler ces assertions, car elles sont gratuites.

Michkine continue à protester contre les abus et les mauvais traitements dont il était victime, et il conclut en disant : Serait-il possible que nous, n'ayons pas mérité lo droit de parler, même au prix de toutes les violences et de toutes les tortures que nous avons subies. Il faudrait pourtant que Ton devînt un peu juste à notre égard et que Ton ne nous fermât pas la bouche.

Le président, — Néanmoins, vous avez dit tout ce que vous vouliez.

Michkine, — Non, pas tout encore, et si vous le permettez, je finirai.

Le président, — Je ne vous le permettrai pas.

Michkine. — Dans ce cas, après les nombreuses interruptions dont vous m'avez honoré, je n'ai plus qu'à faire une dernière déclaration : maintenant, je comprends pourquoi mes camarades ont refusé de parler à l'audience. Ils avaient raison d'affirmer que, malgré l'absence de publicité, on ne leur permettrait pas de parler ; que dans cette enceinte un discours franc et honnête ne peut pas être prononcé, et que ce qui se passera à l'audience ne sera qu'une vilaine comédie, quelque chose de dégoûtant, d'ignoble et de honteux...

Aux mots « vilaine comédie », le président sénateur Peters s'écria : « Emmenez-le, emmenez-le ! » Trois gendarmes armés se ruèrent sur Michkine, mais l'accusé Kabinowitch leur barra le chemin en se mettant contre la petite porte de la grille. L'officier de gendarmerie parvint à repousser Kabinowitch, ainsi que son camarade Stopané, et, en empoignant Michkine par une main au cojlet, il s'efTorçait de lui fermer la bouche avec l'autre; mais il ne réussit pas. Michkine, profitant de l'occasion, cria de toute la force de ses poumons la phrase commencée : « Il se passera des choses plus honteuses que dans une maison publique; là, la feipme se vend par nécea-

à68 PROCES DES 193.

site; ici, — des juges, des sénateurs, des gens soi-disant honnêtes et sérieux se vendent par lâcheté, par luxure, par avidité, pour avoir de gros appointements, pour être décorés; ils se vendent comme des misérables en sacrifiant aux potentats, l'honneur, la justice; en un mot, tout ce qu'il y a de plus sacré pour l'humanité ». — A peine Michkine eut-il fini que trois gendarmes se ruèrent sur lui; alors, une lutte acharnée commença entre les accusés Michkine, Stopané et Kabinowitch et l'escouade de gendarmes commandée par l'officier. Terrassé par les gendarmes, Stopané s'écria : « Ce n'est pas un tribunal, cela! c'est un ramassis de bandits et de coquins! je vous méprise, lâches, plats valets que vous êtes ! » Les gendarmes les entraînèrent tous les trois. Le public fut très ému, beaucoup de dames s'étaient trouvées mal. Le tumulte était indescriptible ; on entendait des imprécations, des injures; un rire hystérique, des sanglots. Le public affolé se rua vers la porte de sortie; une presse affreuse s'ensuivit, et tous les efforts des huissiers et des gendarmes pour rétablir l'ordre sont re^és inutiles. Le tribunal prit la fuite au commencement du tumulte. Un officier de gendarmes traversa la foule et demanda à un avocat si les membres du barreau n'avaient pas besoin de sa protection ; mais l'avocat lui répondit : « Vous voyez, monsieur, que votre présence suffit pour troubler l'ordre et pour rendre fous ces malheureux, » et il montra du geste les accusés. L'huissier, voyant que le tribunal s'était enfui, a mis fin à cette scène, en déclarant que l'audience était levée. Mais les défenseurs ont déclaré qu'ils voudraient que le président levât lui-même la séance, à la suite de quoi ils ont été invités à passer dans la chambre du conseil, oîi le président-sénateur Peters leur répéta la déclaration faite par l'huissier. Les défenseurs ont exigé qu'un procès-verbal spécial fût dressé au sujet des violences et des coups de sabre distribués par les gendarmes aux accusés ; mais le président refusa en. reprochant aux défenseurs de faire cause commune avec les perturba-

leurs politiques. Le procureur Jeliéchovsky s'écria môme : « Mais c'est une révolution I »

Il est évident qu'après le scandale auquel Je discours de Michkine a donné lieu le tribunal s'est tenu sur ses gardes et qu'aucune publicité n'a été donnée aux débats. Du reste les accusés se sont renfermés d'eux-mêmes dans un mutisme complet. Pendant les cinq dernières audiences, il n'y avait que quinze ou vingt sièges réservés au public et encore étaient-ils occupés par les parents ou les amis des juges. Le verdict fut prononcé le 23 janvier. D'après ce verdict Michkine a été condamné à la perte des droits civiques et aux travaux forcés pour dix ans. Concernant les autres accusés , le tribunal résolut d'adresser un recours à Sa Majesté pour la diminution suivante de leurs peines : les ac^cusés Larionoff et Volchovskoï, prévenus de propagande révolutionnaire, ont été condamnés à la perte de quelques droits et privilèges civiques et à la déportation dans le gouvernement de Tobolsk. Stopané et Kabinowitch ont été condamnés à la môme peine avec la déportation dans les gouvernements d'Irkoutsk et de Tobolsk pour huit ans. D'autres furent condamnés à des peines plus légères, et quatre-vingt-dix ont été acquittés. Le 25 février, la troisième section a placé sous la surveillance de la haute police, pour une durée illimitée, vingt-huit personnes acquittées dans le procès des 193.

LETTRE ADRESSÉE A LA RÉDACTION DE La Commune PAR QUELQUES CONDAMNÉS DANS LE PROCÈS DES 193.

La déclaration ci-jointe doit être absolument publiée : l'organe du parti auquel nous appartenons ne peut pas nous refuser son insertion. La rédaction est libre de la publier quand elle le voudra , mais elle ne doit avoir en vue en la publiant que l'iulérêt général du parti et non des considérations concernant le sort de l'un de nous.

{Suivent 19 signatures,)

Confrères d'opinion !

Le procès du parti révolutionnaire-national vient d'être officiellement terminé ; le soi-disant verdict signé , de sorte qu'il ne leur reste plus que de nous envoyer aux travaux forcés ou en exil. En nous retirant vaincus du champ de bataille , mais avec la conviction d'avoir honnêtement rempli notre devoir, en nous en allant peut-être pour toujours comme Kouprianoff,!nous voulons vous adresser quelques paroles d'adieu, camarades! Sans nous donner plus d'importance que nous n'en avons eu, nous ne parlerons que dans les limites du rôle qui nous était imposé du dehors. Le pouvoir officiel a trouvé qu'il serait utile que notre condamnation servît d'exemple à tous nos coreligionnaires politiques , et que la distinction hypocrite de la culpabilité de chacun de nous contribuât à dépraver les faibles qui n'ont pas jusqu'au bout le courage de leur opinion. En vue de ce rôle involontaire nous nous voyons obligés de déclarer que, ni les peines les plus sévères, ni la générosité ne pourraient ébranler d'un cheveu notre dévouement au parti révolutionnaire - socialiste. Nous restons comme avant des ennemis déclarés du système existant en Russie , qui fait le malheur et la honte de notre patrie, car il ne sert qu'à exploiter les travailleurs au profit des parasites , des voleurs et des dévergondés ; ce système politique livre le travail , le bien , la vie , la liberté et l'honneur des citoyens aux caprices d'un pouvoir arbitraire. Nous recommandons à nos camarades et nos coreligionnaires politiques de persister avec un redoublement d'énergie dans la voie tracée pour atteindre notre but , pour lequel nous avons été persécutés et pour lequel nous sommes prêts à lutter jusqu'à notre dernier soupir l

N. B. — Nous envoyons cette déclaration avec nos signatures autographes à la rédaction de La Commune en la

PROCES DES 193. ^1l

priant de la publier ; Toriginal doit être conservé comme preuve de l'authenticité du document.

Forteresse de Pierre-et-Paul, 25 mai 1878.

VOÏNAUALSKY, VOLCHOVSKY, JeBOUNEFF,

Zarôubaïeff, Kriatkovsky, Kovalik,

KOSTURINE, LiVANOFF, LeKMONTOFF, LOUKACHEVITCH, MaKAREVITCH, MoU- RAVSKY, OsTOCHKINE, RoGATCHEFF, Sa- JIGB, SiNÉCOUB, SOÏOUZOFP , StACHOVS-

KY, Stopané, Tghorouchine, Tchoud- NOVSKY, Chichko, E. Breskovska.

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