I. Karamzine, Lettre à Tempereur Alexandre l
tocratie Moscovite. Vivant « dans le peuple » ces jeunes apôtres des anciennes franchises nationales ont fini par épouser sa haine contre les oppresseurs, ils se sont élevés à la hauteur de ses négations séculaires, en couvrant du même anathème et l'apostasie ridicule des classes dirigeantes, et leur ci* vilisation superficielle et factice, grâce à laquelle les plus grandes vérités morales, comme les plus grandes découvertes dans Tordre physique, deviennent des moyens perfectionnés d'oppression dans las mains des puissants et des riches.
La jeunesse russe a logiquement abouti, comme le peuple, à la négation absolue de l'ordre social exisianty bien que le point de départ n'eût pas été le même. Le Nihilisme n'est pas autre chose qu'une évolution historique profondément nationale, parce qu'ellereprésentelesjustesrevendicationsdupeuple, et sert de formule pratique à sa haine contre les oppresseurs.
C'est, de plus, un mouvement foncièrement légitime, comme nous essayerons de le démontrer dans le courant de cette étude.
Les anciens Slaves des bords du Borysthènes (Dnieper) et du Valktov adoraient la nature et ses phénomènes. C'était au fond un véritable polythéisme sans Théodicée et sans Genèse, car le culte consistait dans l'adoration matérielle des divers dieux, sans renfort d'aucune théorie mystique. Les plus anciens dieux mentionnés par Nestor ont été Svarog, le Ciel, et « notre petite mère humide, » la Terre. Dans la période historique le culte des Russes change de caractère : de nouvelles conceptions apparaissent, en
vertu desquelles le peuple commence à glorifier la force physique et la bravoure. Ce sont de véritables demi-dieux de la Grèce, que ces géants comme Sviatagor, le héros populaire, dont la terre porte à peine le poids, et dont les chansons épiques célèbrent la bravoure et la force physique.
Elie de Mourom, le héros épique, le géant qui buvait d'un tirait deux vedros d'eau-de-vie verte sans sourciller^ dont les prodiges de courage sont restés célèbres, représentait Tidéal de l'homme slave, dans l'imagination populaire, comme le protecteur des faibles et le vengeur des opprimés.
La religion des Slaves, dénuée de mysticisme, sans attributs abstraits, sans caractère obligatoire ou coercitif, et leur poésie épique qui célébrait les vertus civiques, étaient favorables au développement de la libre pensée philosophique, et s'accordaient parfaitement avec leur état social basé sur la liberté absolue des citoyens, et l'autonomie communale. Mais les destinées historiques ont décidé autrement; les franchises municipales ont été supprimées, la commune seule a résisté à l'outrage des temps.
L'ancienne commune russe était, pour ainsi dire, une famille agrandie, qui possédait ses biens en commun, sans partage individuel parmi ses membres placés sous l'autorité patriarcale d'un chef reconnu pour r ancien. La dominica potestas de l'ancien, quoique illimitée de jure, ne s'exerçait pas, cependant, d'une manière absolue, parce qu'elle était adoucie par l'autorité du mir, de l'assemblée populaire composée de tous lès habitants de la commune. Le partage périodique des terres se faisait par le mir, qui
34 nCTRODUCTIOX HISTORIQUE.
était en même temps le tribunal suprême devant lequel se jugeaient toutes sortes d'affaires. L'organisation des villes était la même que celle des communes rurales, et elles ne se distinguaient des \illages que par leur plus grande étendue et par une enceinte de bois garnie de tourelles.
L'assemblée populaire des villes s'appelait vetcké; c'était à la fois un conseil municipal, une haute cour de justice et un parlement, où les habitants se réunissaient pour discuter toutes les affaires publiques. Les traités de commerce avec les hôtes (gosti) ou les marchands des \illes hanséatiques, n'étaient valables que s*ils étaient adoptés par le vetché. Les anciens États slaves, comme Pskow et Novgorod la Grande, dont le territoire s'étendait jusqu'aux monts Ourals, présentaient donc une fédération de communes rurales et urbaines libres, autonomes et indépendantes. Pas d'ombre de pouvoir central, pas d'administration irresponsable devant le peuple, pas même de mandataires : c'était, en un mot, ia démocratie pure^ se gouvernant elle-même, et maîtresse absolue de ses destinées.
L'arrivée des princes Varègues appelés par les Novgorodîens, fut la première atteinte faite aux franchises communales. Quoique les Slaves en appelant les Varègues, eussent abdiqué le gouvernement démocratique, dit l'historien Karamzine, ils continuèrent cependant à maintenir plusieurs institutions communales. « En effet, dans les anciennes villes il il avait encore un vetché, ou assemblée populaire qui se réunissait dans les circonstances graves, et partout les chefs civils et militaires étaient élus, non par le prince, mais par le peuple, â la majorité des
suffrages. Quelquefois même le vetché populaire se réunissait, comme cela a eu lieu à Novgorod la Grande et à Pskow, pour juger solennellement les princes, et les condamnait au bannissement. »
Cette humble attitude des princes Varègues s'explique par ce fait qu'ils n'étaient pas des conquérants. Ils sont venus, appelés par les Novgorodiens, non pour édicter des lois et se faire obéir, mais pour mettre un peu d'ordre dans les affaires publiques, La formule d'invitation prouve, en effet, quel rôle on leur destinait. « Venez, princes, chez nous, dirent les ambassadeurs novgorodiens aux chefs Varègues, Rurik, Sinéous et Trouvor, venez, notre patrie est grande, le sol y est fécond, mais il ny a point d'ordre, » A la suite de cette invitation les princes se rendirent à Novgorod accompagnés d'une bande de Varègues très aguerrie, mais peu nombreuse. Cette bande était composée d'aventuriers Scandinaves et slaves, mais les chefs étaient toujours d'origine Scandinave. Elle était dévouée au prince, contribuait au maintien de Tordre, et apportait dans la vie communale et fédérative des Slaves l'esprit de discipline militaire, un élément de force au service du pouvoir princier, sans laquelle il n'y a pas d'État ^ Cette escorte militaire ou la Droujinatut le premier noyau, l'embryon pour ainsi dire, de cette plaie sociale qui s'appelle armée permanente; elle formait en même temps la cour du prince et fournissait des administrateurs et des pasradniks^ ou gouverneurs des provinces, qu'il choisissait dans son sein, sans consulter personne,
La race princière des Normands dont les Novgo-