‹ Introduction à l'histoire du nihilisme russeChapitre 5 sur 30 · I. Karamzine · texte numérisé non relu

I. Karamzine

rodiens dotèrent la Russie, régna sans interruption jusqu'à la fin du dix-septième siècle. Les descendants de Rurik étaient plus organisateurs que conquérants, bien qu'ils soient parvenus dans la période moscovite à supprimer quelques franchises communales ^ Peu après leur arrivée ils étendirent leurs domaines jusqu'à Kiew, et à la fin de quelques générations, eux et leurs compagnons d'armes perdirent complètement le caractère de leur nationalité. Ils devinrent Russes. Mais leur présence à la tête du pouvoir amena bien des changements dans l'état social des Slaves. Les masses rurales sentirent les premières le poids de l'état naissant, car elles payaient des impôts ou redevances fixes au Trésor du prince et étaient, en général, beaucoup moins libres qu'avant Tappel des Varègues. Sauf cela il n'y a pas eu de changements bien apparents. Pas de distinction entre les droits des citadins et des paysans, pas d'aristocratie ou de classes privilégiées ; il n'y avait en Russie à cette époque que le peuple, absolument libre dans la commune, et une dynastie étrangère investie du pouvoir suprême. L'autorité du prince manquait donc de sanction; il n'était aux yeux du peuple qu'un simple gérant, étranger d'origine, et appelé uniquement pour maintenir l'ordre. Les vetchés des grandes villes n'entendaient nullement lui céder leurs prérogatives législatives, et la population n'obéissait pas toujours aux pasradniks qui étaient, en même temps, des receveurs généraux. Le pouvoir central manquait absolument de prestige, car il ne se rattachait à aucune fiction d'omnipotence, que

l. Ilerzen.

Tesprit communal des Slaves ne pouvait créer. Il a donc fallu qu'une fiction de ce genre fût importée du dehors pour doter le prince d'un pouvoir illimité, pour que le peuple se prosternât devant lui et le crût infaillible. Les communes slaves obéissant aux lois édictées par le mir^ ouleve^eAe, se sont montrées incapables, pendant deux cents ans environ, d'arriver à une fiction légale qui eût pour efl^et de supprimer les libertés publiques au profit d'un seul homme. Ce fut Byzance qui se chargea d'importer en Russie l'idée du pouvoir absolu et autocratique sous l'égide du christianisme.

• Le monothéisme chrétien exigeant l'obéissance absolue à un Dieu unique omnipotent et infaillible, est la source suprême de l'autocratie terrestre, qui a, par conséquent, un caractère beaucoup plus despotique, étant d'essence immuable, que le pouvoir des césars païens. Devant un césar chrétien, créé par l'imagination désordonnée et caduque des Grecs de Byzance, tous les hommes étaient esclaves, comme les fidèles devant le Dieu chrétien, l'unique dispensateur de tous les biens , l'unique source de vérité et de vie. Devant cette divinité terrestre il n'y avait et il ne pouvait y avoir, ni institutions indépendantes, ni mérites personnels, ni talents, ni génie, ni droits d'aucune sorte, pas même des hommes : il n'y avait que des sujets, de fervents adorateurs d'un autocrate qui était censé l'oint de Dieu. Les prêtres chrétiens « amenés captifs » de Constantinople, comme s'exprime Nestor, exercèrent une puissante influence sur le développement de l'idée autocratique, et finirent par opérer toute une révolution en sa faveur.

En effet, Tancien prince normand apanage, ou même le grand prince de Kiew n'étaient, au fond, qu'un chef de bande, entouré de compagnons d'armes, et de gens à sa solde, qui levaient le tribut, partageaient en tout sa fortune^ mais qui craignaient de froisser le sentiment national de la population indigène. L'autocrate du type byzantin, le Czar omnipotent de Constantinople, celui qui a fait école depuis, fut, au contraire, un souverain dans la plus grande acception du mot, car la fiction légale de la Rex Regia voulait que le peuple abdiquât toute sa souveraineté au chef de l'État. Un prince chrétien, comme l'imperato?' du Bas-Empire, ne considérait plus ses États comme un patrimoine, qu'il pouvait diviser entre ses enfants, mais il les transmettait à son successeur dans leur intégrité. De là est venue l'idée de l'empire unitaire, indivisible, gouverné par un chef autocratique s'appuyant sur l'armée, l'administration, le clergé et dominant de sa volonté despotique les masses populaires opprimées. Cet idéal de théocratie équestre importé par le clergé grec-orthodoxe, fut l'origine de l'autocratie russe.

Le droit public byzantin importé par les prêtres et les savants de Byzance, opéra d'autre part une profonde révolution dans les notions juridiques, quoiqu'il fût longtemps repoussé par l'esprit communa* liste des Slaves.

Assurant au fils l'héritage du défunt, contrairement au vieux droit national des Russes, qui le donnait à l'aîné de toute la famille (à l'ancien) il devint une source perpétuelle de guerres civiles pendant la pêinode dite des apanages. Ces guerres de succession entre princes apanages et les grands princes,

qui s*appuyaient sur leurs droits d'aînés de famille, et celles qui eurent lieu entre les ascendants, les parents collatéraux et les fils du prince défunt, durèrent plusieurs siècles, jusqu'à la formation du royaume moscovite. Les princes formaient des alliances entre eux et réussissaient souvent à s'emparer des apanages convoités. Les fils du prince défunt s'alliaient à leur tour à d'autres princes apanages et déclaraient une nouvelle guerre à leurs spoliateurs; les hostilités duraient, ordinairement, jusqu'à ce que toutes les combinaisons d'alliances fussent épuiséeSy et que la trêve devint nécessaire aux vaincus.

Il est évident que cette sanglante période de guerres civiles, la plus barbare et la plus ténébreuse de l'histoire de Russie, eut une funeste influence sur le développement politique et économique du peuple russe. Il payait l'impôt du sang et ses biens étaient mis à sac par le vainqueur. Or, pendant la période de Kiew, les franchises populaires commençaient aussi à subir des atteintes de la part des princes, qui laissaient voir déjà des tendances marquées à devenir autocrates dans le sens byzantin et à former un vaste empire unitaire. Mais ce projet ambitieux ne fut réalisé que plus tard, dans la période moscovite^ par des princes obscurs et rusés qui ont su exploiter à leur profit la domination des Mongols.

Le joug des Tartares, qui dura près de deux cents ans, laissa des traces profondes dans le caractère national, et il eut une influence décisive sur le développement du régime despotique en Russie. Néanmoins la dépendance dans laquelle se trouvait le pays vis-à-vis de ces conquérants asiatiques, se bor-

nait principalement à la reconnaissance de la souveraineté du Khan de la Horde d'Or et à Tacquittement du tribut.

Les Mongols ne touchaient ni aux mœurs^ ni à la religion du pays vaincu, ils ne cherchaient pas en un mot à le tartariser, ce qui permit aux Russes de garder à travers deux siècles leur nationalité, leurs us et coutumes et leur langue. Leur domination fut désastreuse en ce sens que leurs percepteurs ou baskaks prélevaient des impôts exorbitants, et mettaient à feu et à sang des provinces entières lorsque les habitants ne pouvaient pas les payer. Accablé et ruiné par ses oppresseurs, le peuple ne songea plus qu'à sauver son bien et sa vie, en oubliant les droits civils et les anciennes franchises nationales.

Des milliers d'hommes s'en allèrent dans les forêts avec leurs femmes et leurs enfants , où ils vivaient comme des animaux ; d'autres émigrèrent vers l'extrême nord ou moururent de faim. La terreur était universelle. La calamité publique s'aggravait encore par des guerres interminables entre les princes apanages et les grands princes qui appelaient souvent les Mongols à leur secours, ou les excitaient contre un prince puissant dont ils convoitaient les apanages. Les Khans soutenaient, évidemment, ceux d'entre eux qui allaient plus souvent à la Horde d'Or et qui leur offraient de plus riches cadeaux. Aussi, les princes qui réussissaient à acheter la protection des Khans, s'en retournaient chez eux la tête haute, en commandant à leurs sujets avec plus de hardiesse qu'au temps de l'indépendance nationale. Munis de pleins pouvoirs des Khans, ils se faisaient les fermiers généraux des en-

INTRODUCTION HISTORIQUE. 4i

vahisseurs, et pressuraient le peuple plus que les baskaksy car ils touchaient la moitié du produit des impôts. Les princes moscovites profitèrent plus que les autres.de la situation précaire du peuple et de la terreur que lui inspiraient les Mongols, pour supprimer peu à peu tout ce qui a survécu de l'ancien système républicain, et ils fondèrent une véritable autocratie. L'esprit de liberté qui régnait partout en Russie avant l'invasion de Baty, et même après pendant un siècle, fut naturellement ce qu'ils persécutèrent avec le plus d'acharnement. Les franchises municipales furent supprimées; il n'a plus été question de l'élection des juges et des chefs militaires, ou de la responsabilité du prince devant le peuple. Le prince Dimitri Douskoï établit pour la première fois la peine de mort, mais cette importation asiatique n'a jamais eu beaucoup de succès en Russie. La vie nationale fut suspendue pour ainsi dire, et le peuple affolé et ruiné acquit l'astuce et la perfidie des esclaves. Malgré les efforts énergiques des princes moscovites, intéressés au maintien de l'unité de l'État, des tendances séparatistes commençaient à se produire de toutes parts. Ainsi, les provinces (anciens apanages) du sud voulaient se détacher du centre et penchaient vers la Pologne, grâce aux intrigues du clergé catholique-romain; d'autres provinces se trouvaient déjà* sous la domination des Lithuaniens ; laMoscovie elle-même commençait à se dépeupler, parce que ses habitants ne pouvaient plus supporter le double joug du despotisme byzantin des princes, et la férocité des conquérants asiatiques. Les mécontents et les opprimés affluaient en masse dans les steppes de l'Ukraine,

OÙ ils formèrent bientôt des comn)unes militaires, qui ne reconnaissaient aucune souveraineté. Telle fut l'origine des Cosaques du Don.

La situation menaçait de devenir désespérée, mais les princes moscovites ne perdirent pas courage. L'idée de former un puissant empire unitaire, au prix de n'importe quels sacrifices, dominait toute leur politique intérieure et extérieure. Ils commencèrent tout d'abord par changer l'ordre de succession, conformément au droit byzantin, et ce ne fut plus le frère aîné, mais le fils qui succédait au prince défunt. Humbles et soumis devant les Khans de la Horde d'Or, ils leur envoyaient de riches cadeaux, et profitaient dé leurs bonnes grâces pour diminuer les apanages des autres princes de la famille.

Le pritice Ivan Kalisa est bien le type d'un souverain moscovite de la phalange des « rassembleurs de Russie, » car c'était un homme astucieux et fér roce, habile et lâche, un courtisan des Khans, intrigant dénué de scrupules, et l'implacable ennemi des franchises publiques. Aussi, laMoscovie de cette époque devint-elle puissante, malgré le désarroi social qui régnait à l'intérieur, et redoutable à tous ceux qui essayaient de lutter contre elle.

La situation géographique de Moscou justifiait assez, aux yeux de l'entourage des princes moscovites, l'idée qu'ils avaient d'en faire le centre d'un vaste empire, car en effet, elle était entourée d'autres villes très importantes à une distance variant entre 150 et 250 kilomètres. Quant au peuple moscovite qui n'a jamais connu les franchises municipales, dont jouissait encore Novgorod, il lais-

sait faire ses princes, sans s'insurger contre leur volonté souveraine. Aussi les princes moscovites avaient bien compris qu'ils étaient appelés à agir sur un terrain des plus favorables pour leurs visées dynastiques et unitaires.

Devenus puissants ils échangèrent leur modeste titre de prince contre celui de Czar de toutes les Russies, emprunté à l'antiquité biblique. Le drapeau national s'embellit d'un aigle à deux têtes, après le mariage d'Ivan III avec la princesse Sophie Paléologue. Déjà à cette époque ils étaient plus puissants que tous les autres princes réunis. Mais ce n'était pas assez pour consolider le jeune empire, car il fallait se défaire de deux ennemis redoutables : des républiques du nord, et des envahisseurs Mongols. Novgorod surtout froissait l'orgueil des grands parvenus moscovites, de plus son attachement à la forme républicaine était d'un mauvais exemple à leurs fidèles sujets; d'autre part ils avaient bien compris que l'annexion de cette opulente métropole, qui avait de vastes ramifications commerciales en Russie et à l'étranger, ajouterait un grand prestige à leur fief obscur. Avant de s'attaquer aux Tartares, le czar Ivan III le Grand fit le premier effort contre la Grande République. La lutte était longue et terrible, les Novgorodiens, inspirés par le patriotisme de la célèbre citoyenne Marfa Boretski, se défendirent comme des lions; une grave question se décidait en eifet; il s'agissait de savoir lequel des deux principes de la vie nationale aurait le dessus : le despotisme moscovite ou la Commune, le régime du knout ou le vetché, le bon plaisir d'un autocrate forcené ou la volonté

du mir. Les sympathies populaires étaient du côté de la République, mais c'est l'empire Russo-Tartare qui gagna la partie ; Moscou reçut la mission de conduire les Russes à l'empire de Pétersbourg. Mais la victoire a coûté cher et Ivan III s'en vengea par des actes d'une cruauté inouïe. Les troupes moscovites renforcées parles Tartares, ont mis à feu et à sang la vaillante cité républicaine; la cloche du vetché cessa de retentir, le foyer lumineux des libertés nationales s'éteignit, et le peuple russe rentra dans la nuit morne et épaisse qui dure depuis tant de siècles. Les czars moscovites sont devenus tout-puissants vers la fin du seizième siècle; les princes indépendants recherchaient leur protection, pour garder un simulacre de pouvoir; ceux qui s'insurgeaient contre leur autorité étaient châtiés avec une férocité sauvage.

Le clergé de la « période moscovite » n'apporta au peuple ni consolation ni lumières; au contraire, étant opprimé à Gonstantinople, il s'efforçait à organiser la Russie sur le type de l'empire des Comnène et des Paléologue, d'en faire un pays fermé à toute influence étrangère, surtout à celle du elet^gé latihy son plus grand ennemi, dont il redoutait la concurrence. En divinisant le Gzar, en prêchant une obéissance absolue à sa volonté, il recherchait, cependant, les moyens de brider son pouvoir vis-à-vis de l'Église. Les patriarches de Moscou revendiquaient même leur part de souveraineté, mais Pierre le Grand s'y opposa et abolit cette dignité. Quant au czar Ivan IV, il ne se gêna pas beaucoup avec les métropolitains et le clergé, car il n'avait nullement besoin de leur appui; après avoir conquis les

royaumes de Kazan et d'Astrakan, il était solidement assis sur son trône, malgré les incessants complots des boyards, dont il exagérait la portée pour justifier ses atrocités. Ce barbare sanguinaire, lubrique et dévot, était pourtant un réformateur énergique et un sincère démocrate ; il osa môme appeler à son aide les institutions communales et rédigea son « soudebrik » (code) dans le sens des anciennes franchises municipales; la perception des impôts et l'administration des provinces furent laissées aux fonctionnaires électifs, il voulut même abolir la charge des intendants de provinces, et donner aux municipalités une autonomie complète ; mais tous ces projets ont été contrecarrés par l'opposition systématique des boyards, de sorte que les réformes introduites sont demeurées stériles. D'autre part, le peuple fatigué du joug des Tartares et abruti par la misère, ne s'inquiéta plus de ses droits, et n'eut pas la force de lutter avec les boyards. Il n'aspirait qu'au repos, à la paix à tout prix. La vie nationale a fui des cités, jadis libres et autonomes, et s'était réfugiée pour des siècles dans la commune rurale, où nous la voyons encore intacte aujourd'hui. Le peuple russe est devenu un corps inerte, sans initiative ni aspirations, il ne vivait que pour se méfier et maudire ses oppresseurs.

Depuis Ivan le Terrible, tous les réformateurs russes ont compris ce que cette situation avait d'anormal, et combien le rôle d'un czar révolutionnaire était ardu et précaire.

Ainsi, Boris Godounoff fit de sérieuses tentatives pour rapprocher la Russie de l'Europe occidentale, mais ses efforts parurent suspects aux boyards et au

clergé, qui voyaient partout les intrigues des latins et des jésuites.

Néanmoins il parvint à secouer un peu la couche lourde et épaisse de la civilisation byzantine ; mais malheureusement il commença, pour ainsi dire, par la fin, puisque les innovations introduites pendant son règne ne pouvaient profiter qu'aux classes riches ou aisées. Des jeunes gens russes furent envoyés à rétranger pour s'instruire; à la suite de ces voyages, on fit connaissance avec l'art italien , qui fut déjà très en honneur du temps d'Ivan 111, on s'occupa de l'organisation de l'armée , on éleva d«s forteresses, entre autres celle de Smolensk, et on bâtit des palais et des cathédrales, mais on ne pensa guère à restaurer les anciennes libertés publiques de la période de Novgorod la Grande et de Pskow. — C'est le contraire qui eut lieu, puisque sous le règne de Boris Godounoff" les paysans furent asservis aux terres qu'ils habitaient. De libres qu'ils étaient, il sont devenus des colons, des hommes attachés à la glèbe {glebœ adscripti des Romains). Toutefois cette grave mesure n'eut pas, dans les premiers temps, la portée qu'elle avait acquise depuis. C'est du reste un point des plus contestés de l'histoire russe que d'expliquer les véritables motifs qui ont déterminé le czar libéral à l'édicter. D'une part, il est admissible qu'il l'eût édictée, comme disent les uns, pour amadouer les boyards et les disposer en faveur des réformes conçues dans un esprit diamétralement opposé aux idées byzantines et orthodoxes, mais il nous paraît plus probable que cette mesure n'a été prise que dans un but purement fiscal pour arrêter les migrations des paysans sur les terres fertiles, et avoir la

facilité de prélever les impôts. Quoi qu'il en soit, ce fut encore une grave atteinte aux anciennes franchises, parce que les paysans perdaient le droit de passer librement d'un seigneur à un autre , comme ils avaient Thabitude de le faire tous les ans, le jour de la Saint- Youri. — Mais, nous le répétons, cette mesure n'établissait pas encore le servage, et personne, à cette époque, ne l'avait interprétée ainsi, pas même les boyards, qui n'étaient nullement fâchés d'avoir désormais sous la main des ouvriers disponibles.

A partir de la promulgation de cette loi exécrable, une agitation sourde, mais latente, ne cessa de régner parmi les paysans jusqu'à leur émancipation, en 1861. La situation des réformateurs russes, aussi énergiques qu'ils fussent, devint encore plus précaire ; car, entre eux et le peuple, il existait une classe puissante de boyards et de nobles, qui pouvaient empêcher toute entente, puisqu'ils étaient, de par la loi, les tuteurs du peuple. — Aussi tous les czars réformateurs s'en ressentirent, surtout le hardi novateur Démétrius, l'imposteur, que les puissants boyards et le clergé accusèrent de vouloir livrer la Russie aux Polonais et aux Jésuites. Plus audacieux que Boris, se voyant soutenu par le roi de Pologne, le faux Démétrius procéda sans ménagements, sans cacher son dégoût pour le byzantinisme et ses préférences pour la science occidentale; le rôle inactif d'un empereur chinois, muré dans son palais, ne lui allait guère ; comme Chouisky, il aimait à se montrer en public, pour pouvoir exercer, une influence personnelle sur le peuple. Il discutait avec les vieux boyards ses hardis projets de réformes qui les scan-

dalisaient, et se montrait très sympathique envers les Polonais, qu'il protégeait ouvertement. Certes, il n'en fallait pas davantage pour provoquer une révolte , et c'est ce qui arriva : le peuple, soulevé par les boyards rebelles et le haut clergé au nom de l'orthodoxie et de la nationalité en danger, envahit le palais, tua le jeune souverain, puis bourra le canon avec son corps mutilé , le brûla et dispersa ses cendres au vent. Le meurtre de Démétrius ouvrit une nouvelle période sanglante d'agitation et de troubles. Des ferments de discorde , envenimés par l'appui que prêtait l'étranger à tel ou tel autre parti politique, régnaient dans cette société divisée, irritée, remuée de fond en comble depuis Kazan jusqu'aux bords de la Neva, qui combattait tantôt pour les prétendants, tantôt pour sauver la patrie des envahisseurs polonais.

L'anarchie, l'interrègne fut cependant pour le peuple un retour aux anciennes franchises nationales, car il n'y avait plus ni gouvernement régulier, ni administration, et de plus ses tuteurs avaient besoin de lui, et réclamaient son appui.

Après le meurtre du premier Démétrius, ou Dimitri « Samozvanetz » (imposteur), on produisit un second, puis un troisième sans pouvoir s'accorder sur le choix ; le second imposteur établit un camp fortifié à quelques dizaines de verstes de Moscou, d'où il attaqua la capitale avec une armée nombreuse, composée de corps francs russes, de troupes polonaises et de colonnes de cavalerie cosaque. — Le désarroi était arrivé à son comble; l'empire dés czars de Moscou se désagrégeait rapidement, des fractures sinistres dans toutes les parties présa-

geaient une chute imminente; telles provinces s'ar-. maient pour aller au secours de Moscou, d'autres iour renforcer les troupes des prétendants. L'intervention active de l'étranger enleva-toute dignité à la utte, et il fut même un moment solennel, inouï dans es annales du monde, comme dit Hertzen, oh il n^y watt pas de nation, mais des peuplades barbares que les aventuriers de toute origine enrôlaient pour combattre.

Ainsi, le roi Sigismond de Pologne intriguait pour mposer à la Russie son fils Wladislas, et ce candidat îut des chances réelles de succès, car les boyards de Moscou consentaient à Télire, mais sans vouloir reconnaître la suprématie de la Pologne: les Suéiois, cantonnés au Nord de la Russie, proposaient m de leurs princes ; un parti assez puissant à Moscou >e prononça en faveur de Schouisky, qui ne jouissait i'aucune popularité dans les provinces.

Les guerres civiles avec les prétendants et les imposteurs se compliquèrent de luttes acharnées avec les Cosaques et les Suédois, et se terminèrent par une lutte suprême, éclatante et profondément nationale avec les Polonais.

Ce fut encore le patriotisme du peuple qui sauva cette fois la Russie. Il ne s'agissait plus que d'élire un souverain. Bien que la race de Rurik ne fût pas éteinte, on lui en préféra une autre beaucoup moins illustre, mais qui avait l'avantage de n'être soutenue par aucun parti politique, et d'être représentée par un jeune homme de seize ans. Au bout de trois jours et trois nuits de délibération, la Douma des boyards et celle des communes le proclamèrent czar de toutes les Russies. — Les historiens ne sont pas d'accord

entre eux sur les motifs qui avaient déterminé cette élection; en effet, on préféra ce jjeune homme inconnu à un prince russe d'une illustre origine, comme le héros Pojarsky, qui venait de sauver la patrie ; quels étaient les véritables motifs de ce choix? Les uns disent que les deux Chambres avaient élu Romanoff, pour écarter une fois pour toutes les intrigues des prétendants, mais je crois plutôt, avec M. Hertzen, que Télection du prince Michel était hâtive, nullement réfléchie, parce que le peuple et la noblesse voulaient en finir au plus vite avec les . troubles et les agitations de la période de Tinterrègne. Et ce qui sert à prouver la vérité de cette assertion, c'est que les deux Chambres imposèrent au premier Romanoff une Constitution qu'il jura d'exécuter, ainsi que le fit son successeur Alexis, sans que pourtant ces deux monarques se fussent jamais gênés d'agir en autocrates. Certes, Michel Romanoff n'aurait eu ni assez d'habileté, ni assez d'astuce pour dépouiller la Douma de ses prérogatives indiscutables, s'il n'eiitétéadmirablementsecondéparson père, ^a^ chevêque Philarète qui, plus tard, fut élu patriarche. Ce moine, rusé, fourbe, haineux, sinistre, atroce, fut le véritable souverain, car c'est lui qui présidait les séances de la Douma et dirigeait les affaires de l'État. Son fils, pieux et bigot, quoique passablement dévergondé , jouissait d'une véritable sinécure, car il ne s'occupait de rien ; c'était un Bogdi-Khan chinois, n'apparaissant au peuple qu'à de rares intervalles, et passant son existence entre l'église et le terem (appartement de la czarine), ou à présider aux diverses cérémonies.

La noblesse moscovite restait fidèle à ses tradi-

ions servîles de la période mongole ; elle courbait iileneieusement Téchine sous la crosse épiscopale de Philarète, tout en se donnant le plaisir de conspirer lerrière les murs du Kremlin. Les fins boyards qui intriguaient jadis pour le trône et qui élirent la nouvelle dynastie, tolérèrent sans protester qu'on les fustigeât dans les écuries du palais. Le gouvernement des premiers Romanoff offrait de plus ce phénomène curieux, presque inexplicable, que, d'une part, ces monarques tâchaient d'imiter l'Europe et faisaient venir des étrangers pour civiliser le pays, et que, d'autre part, ils se renfermaient obstinément dans une nationalité exclusive, et reculaient devant des réformes sérieuses. Sous ce rapport, ils étaient parfaitement d'accord avec la noblesse et le clergé, qui croyaient voir dans ces innovations étrangères les intrigues des Polonais et des Jésuites.

La civilisation délétère des Grecs de Byzance, un peu oubliée pendant les troubles de l'interrègne, eut un regain de vigueur sous la protection tutélaire du patriarche Philarète. Cette espèce de gouvernement de deux Mikado japonais, dont un, le civil ne comptait presque pas , fut ignoré par le peuple qui ne l'avait ni institué ni élu. La population des campagnes ne donnait pas signe de vie, pour ainsi dire; elle subissait en silence le joug de ses oppresseurs, surveillait de loin l'orgie gouvernementale , payait les impôts qui s'accrurent après les guerres, mais elle se tenait à l'écart du mouvement général et se renfermait de plus en plus dans sa négation absolue du servage et du nouveau pouvoir souverain. Les paysans ne se méfiaient pas moins des organes du gouvernement, et opposaient une résistance passive à la

civilisation officielle. Le czar Michel, et surtout le patriarche, son père, étaient loin de repousser les innovations qui leur permettaient d'exploiter le peuple , mais ils s'opposaient résolument à tout ce qui pouvait secouer sa torpeur, lui donner de l'énergie et de l'initiative. Ils ne furent point émancipateurs , mais simplement dynastes. Malgré les efforts du gouvernement à réparer le mal causé par les guerres civiles et étrangères, la prospérité^ ne renaissait pas; la misère augmentait dahs lès* provinces dans une proportion effrayante , le pays se dépeuplait, des milliers d'hommes fuyaient cbez< les Cosaques dans les steppes, en abandonnant leurs familles; un silence sinistre, comme l'accalmie précédant l'orage, régnait dans tout le pays : une catastrophe devenait imminente...

Une révolution pacifique, qui s'est opérée dans le système de l'État et dans les mœurs, donna bientôt une nouvelle impulsion de vie à la Russie; elle ftit accomplie par un Romanoff, l'unique exception heureuse de toute la dynastie régnante.

La période de Saint-Pétersbourg qui s'ouvrit par les réformes de Pierre le Grand ne fut pas la continuation de l'ancienne civilisation slave-byzantine; le royaume moscovite cessa d'exister, pour donner place à un despotisme jeune, révolutionnaire, même jacobin , ne voyant de salut pour le pays que dans la réalisation des volontés du monarque. Le despo- I tisme de l'empire pétersbourgeois fut absolument laïque, parce que Pierre I" n'a jamais demandé l'appui de l'Église, même dans les circonstances les plus difficiles de sa vie. Ce révolutionnaire couronné professait en outre un profond dégoût pour les

superstitions religieuses, car il osa même interdire les miracles, défendit d'adorer les reliques et termina sa campagne contre les droits du clergé en décrétant la création du saint Synode, qui devait remplacer le pouvoir du patriarche.

Le genre de vie que menait le czar scandalisait les moscovites de l'ancien régime, mais leur mécontentement se changea en fureur secrète, lorsqu'il or-

. donna, par un décfet, à tous les boyards, de s'habiller à l'allemande et à se présenter aux bals de la Cour avec leurs femmes et leurs filles. Néanmoins, les boyards

-ne se sont point insurgés contre le czar, comme contre l'imposteur, car il a suffi, au fond, de quelques dizaines d'années pour former parmi eux des partisans déclarés dé la civilisation européenne. L'éminent historien KaramzineTeproche cependant à Pierre le Grand la manière violente avec laquelle il procédait dans la voie des réformes, et son reproche frappe juste , jusqu'à un certain point. Il commence par se plaindre de l'erreur dans laquelle sont tombés quelques historiens étrangers, qui considéraient Pierre 1" comme le fondateur de la grandeur de la Russie.

« Devons-nous oublier, s'écrie-t-il, les princes Ivan I©', Ivan III et Ivan le Terrible, qui avaient fait, pour ainsi dire, de rien une puissance forte et qui ont établi l'unité du pouvoir? Pierre fit de grandes choses, sans doute, mais les grands princes de Moscou lui avaient préparé Jes moyens et simplifié la tâche. Nous n'insisterons pas sur les vices de Pierre I*', mais nous avons le droit de dire que sa passion pour les usages étrangers, pour toute chose, en un mot, venant du dehors, dépassa bien souvent Jes bormîs de la sagesse. »

En effet, ce hardi réformateur n'a pas voulu comprendre que Tesprit public, l'esprit national constitue dans les États une force morale tout aussi utHe et nécessaire que la force matérielle, et que, par conséquent, il en faut tenir compte. Il est vrai, d'autre part, que l'opposition des boyards et du clergé aux réformes compliquées de la révolte des Strelitz sont des circonstances atténuantes plaidant en faveur des moyens violents 'qu'il avait employés pour civiliser les Russes. Mais ce qui l'absout complètement, selon nous, aux yeux de la postérité, c'est que ses violences n'ont guère tué l'esprit national, parce que les réformes qu'il avait introduites n'effleurèrent même pas les masses populaires. L'esprit national est resté tel qu'il était à l'époque des franchises communales. Les réformes violentes, hâtives et sans esprit de suite ont creusé, dès le début, un profond abîme entre l'infime minorité dirigeante et le peuple, et cet abîme devenait de plus en plus profond avec le temps, de sorte que la minorité dirigeante fut constamment privée des moyens de se retremper dans la vie nationale et d'y recruter de nouveaux adeptes. Voilà pourquoi les classes dites civilisées ne sont devenues ni plus fortes ni plus nombreuses, et voilà pourquoi les amis du peuple ont le droit d'affirmer hautement qu'il n'a pas d'ennemis sérieux et redoutables. Les réformes de Pierre I" ont divisé la Russie en deux partis, disons plutôt en deux nations, qui avaient des mœurs et des coutumes différentes, qui ne parlaient pas la même langue, et qui étaient animées d'aspirations diamétralement opposées; d'un côté, il y avait une noblesse avilie et asservie par le despotisme du czar ; d'autre part, il y avait les paysans

des communes libres et seigneuriales, les ouvriers des villes tout aussi paysans que ceux des campagnes, des petits bourgeois, et plus tard les dissidents religieux OU raskolnïkîs , qui ont su joindre à l'idéal du communisme chrétien le côté pratique de la commune rurale slave. Toutes ces classes formaient l'ancienne, la véritable Russie d'avant les réformes, celle qui s'est renfermée pour des siècles dans la négation passive de la civilisation officielle.

Avait-elle tort, avait-elle raison? Je crois que les instincts nationaux ne trompent jamais les masses. Une erreur ne peut durer deux siècles, et pourtant celle du peuple russe dure autant, et durera encore deux cents ans, et plus, jusqu'à ce qu'il puisse rentrer dans l'ornière nationale, d'où il a été violemment projeté par le novateur moscovite.

Nous croyons qu'il serait oiseux de discuter la question de savoir si la Russie pouvait devenir un pays civilisé sans l'introduction violente des réformes, sans s'être affublé à l'allemande, et sans avoir rasé la barbe, parce que nous devons reconnaître, sans vouloir nous payer de mots, que le communisme rural, en se développant, aurait déjà résolu jusqu'à présent les plus grands problèmes de la vie politique et sociale, parce qu'il garantissait avant tout r égalité économique, ou le bien-être de tout le monde. Sans les réformes de Pierre I", le peuple russe, laissé à luimême, aurait donc commencé par le commencement, c'est-à-dire par développer les institutions communales, conformément au prog^'ès de la civilisation objective. Grâce à ces réformes, c'est le contraire qui a eu lieu ; puisque , réduit à la dernière misère, le peuple russe a dû abjurer ses traditions historiques

pour adopter une civilisation étrangère, qui, en somme, n'avait pas, et n'a pas d'autre but que de résoudre la question de l'égalité économique, résumant toutes les autres, à savoir : celle de l'égalité politique et des libertés publiques. En effet, toutes les branches des connaissances humaines, de même que les révolutions politiques, n'avaieni-elles pas pour but unique de résoudre la question de la « meilleure organisation sociale », et n'ont-elles pas abouti à ce seul résultat, que cette organisation devait avoir pour base Végalité économique et Vautonomie communale.

Les formes fiscales du nouvel empire civilisé paraissaient également une atteinte aux libertés publiques, car le peuple ne se rendait pas compte de la nécessité d'un rouage administratif aussi compliqué. Mais le gouvernement sentait le besoin de multiplier ses organes dans les provinces pour centraliser le pouvoir dans ses mains. Or, la création d'une administration nombreuse et d'un gouvernement européen avait le tort de coûter trop cher ; les frais d'entretien ne correspondaient ni à la fortune publique, ou aux richesses accumulées, ni au développement comipercial du pays. D'une part les réformes politiques étaient inutiles, car elles reflétaient une civilisation lointaine absolument étrangère à l'esprit communal des Russes ; d'autre part elles paraissaient vexatoires, car elles étaient onéreuses. Mais le despote général se paya ce luxe pour avoir sa place dans les conseils des monarques de l'Europe. La noblesse conservatrice et orthodoxe n'a pas boudé longtemps le czar réformateur, elle fit ce que l'on exigeait d'elle, mais les paysans sont restés purs de toute par-

ticipation à la civilisation officielle, car ils n'avaient rien sanctionné par leur adhésion. Le reproche de réminent historien Karamzine n'est donc juste qu'en ce sens, que la passion de Pierre pour la civilisation étrangère a eu pour effet de suspendre le progrès des masses populaires pendant plus de deux siècles.

Fidèle à ses instincts démocratiques, Pierre!" a organisé la noblesse de manière à ce qu'elle fût une classe ouverte pouvant absorber tout ce qui sortait du peuple pour renouveler ses forces. Mais l'autocratie impériale fut cause que cette idée ne se réalisa que très imparfaitement, malgré tous les efforts à créer une classe privilégiée nombreuse. En effet, depuis Pierre I""*, chacun pouvait devenir noble en Russie ; le fils d'un paysan promu au grade d'officier devenait noble rfejwre, unjeune serf ayant eu la chance d'obtenir un diplôme universitaire, recevait par ce fait même les titres de noblesse; tel grade dans le tchi'ne (hiérarchie civile), conférait la noblesse personnelle^ tel autre la noblesse héréditaire; enfin, n'importe quel roturier pouvait devenir noble par le caprice du czar. Légalement il n'y avait pas d'obstacles à arriver à la noblesse, mais il existait des difficultés pratiques qui étaient souvent insurmontables, d'abord, parce que les serfs n'obtenaient pas facilement leur émancipation, et puis parce que les paysans libres professaient une haine profonde contre les nobles, ces anti-chrétiens, comme ils disent, dont les rangs ne s'ouvraient pour Thomme du peuple qu'au prix d'une complète apostasie des siens. Tout en voulant jouer le rôle des césars populaires, Pierre le Grand et ses successeurs avaient

maintenu la tradition historique d'après laquelle on ne pouvait appartenir à d'autres classes sans avoir quitté la commune, dont les membres formaient, par conséquent, un monde à part, même aux yeux de l'autocratie. Cette contradiction apparente à la théorie du nivellement césarien, provenait de ce que les czars de Russie voulaient maintenir la division entre le peuple et les classes privilégiées, pour régner en sécurité, mais en même temps ils tenaient à mélanger la noblesse avec la roture, pour qu'elle ne devînt pas une aristocratie véritable, ayant des traditions et des revendications historiques. Et ce jeu de bascule leur a parfaitement réussi jusqu'à présent. Les idées démocratiques de Pierre le Grand n'allaient pas jusqu'à l'abolition des privilèges et le fusionnement des classes en un seul peuple, quoique l'histoire des anciennes républiques russes pût le guider dans la voie des réformes que la nation eût, certes, adoptées sans opposition. Mais pour le premier autocrate, comme pour ses successeurs, il s'agissait seulement de pouvoir régner, en s'appuyant sur une multitude ignorante, non organisée pour la lutte^ et de l'exploiter par tous les moyens avec l'aide d'une noblesse servile et sans traditions. Au commencement de son règne, Pierre I" avait les mêmes motifs de craindre les boyards que son prédécesseur Ivan IV, et la révolte des Strelitz soulevés par eux a prouvé, en effet, ce dont ils étaient capables pour maintenir leurs anciens droits politiques reconnus par Michel Romanoff. C'était peut-être la véritable cause de ce fait étrange que le révolutionnaire couronné n'ait pas aboli le servage. Or, cette institution funeste envenimait la haine du peuple

contre les boyards et rendait impossible toute entente entre eux. Séparé de la noblesse par une civilisation qui lui paraissait odieuse et vexatoire, le peuple russe n'a jamais eu pour elle ni confiance ni estime, ce qu'il a suffisamment prouvé, du reste, dans le courant des deux derniers siècles. L'idée du czar , au contraire , exerçait un certain prestige sur le peuple, quoiqu'elle fût contraire au fond à l'esprit national. Après avoir subi le joug des Mongols et après avoir traversé une longue période de troubles et de guerres civiles, le peuple russe trouvait une sorte de repos moral dans l'idée vague et abstraite d'un czar tout-puissant, car dans son imagination c'était un héros épique comme Sviatagor ou Elie de Mourom, un protecteur des faibles et un vengeur des opprimés. Et il faut reconnaître que les czars de Russie avaient su entretenir si habilement la haine réciproque entre la noblesse et le peuple, que ce dernier n'a jamais accusé personne de ses malheurs excepté les seigneurs, quoiqu'ils ne fussent pas toujours les principaux coupables. N'ayant point de racine dans le pays, dénationalisée par son éducation étrangère, ignorante au fond, faible et sans appui, la noblesse ne s'est plus relevée depuis Pierre le Grand ; elle est devenue un instru- ' nient aveugle dans les mains des czars; ils s'en servaient pour les plus grandes choses, comme pour les plus grands crimes. Fallait-il organiser une défense nationale, ils conlmençaientà la flatter, comme Alexandre I" en 1812, et puisaient dans sa bourse, sans paraître se douter qu'ils extorquaient les deniers du peuple; fallait-il réprimer un mouvement national comnae celui de Pougatcheff, ils lui ordon-

naient de massacrer les rebelles ; fallait-il consommer le partage d'une nation, ils s'adressaient encore aux tuteurs légaux du peuple, qui trempait inconsciemment dans le crime des czars, en assumant pour sa part tout le déshonneur qui ne lui revenait pas.

Au milieu de l'anarchie gouvernementale qui éclata après la mort de Pierre I" , lorsque ses successeurs glissaient avec la rapidité des ombres sur les marches du trône, au milieu des attentats et des coups d'État dirigés par des Allemandes et des Allemands d'une origine crapuleuse, il y eut une faible lueur politique, qui donna l'espoir que la noblesse russe se relèverait enfin de la poussière. En effet, en appelant au trône l'impératrice Anne, elle osa lui dicter des conditions qui limitaient son pouvoir souverain. Cette femme prêta serment de fidélité à la Constitution pour avoir l'occasion d'être parjure et de livrer la Russie à son amant Biren, qui vengea le déshonneur de sa maîtresse en faisant périr les auteurs de la Charte et tous ceux qui s'y étaient ralliés.

La puissance des Allemands était fondée en Russie. Ils devinrent à la mode. La noblesse se soumit aux favoris pour plaire aux czars et surtout aux czarines, qui, elles, les préféraient aux Russes. Les mercenaires allemands devinrent dès lors les plus fermes soutiens du trône, ce qui n'a rien d'étonnant, car' ils n'avaient point d'attaches avec le peuple et n'arrivaient dans le pays que pour faire fortune. Ils étaient infiniment plus odieux que les anciens brigands varègues, plus habiles que les sophistes byzantins et plus audacieux que les «^ condottieri » . , italiens qui affluèrent en France avec les princesses de la maison Médicis. Et pourtant, à part quelques

favoris, pris par le vertige de la toute-puissance, ils n'avaient pas Tair si terrible à première vue. Tout le secret de leur force politique et de leur influence consistait dans la manière de se conduire. Ils possédaient la confiance desczars parce qu'ils exécutaient scrupuleusement leurs ordres, comme des machines, sans oser répliquer et surtout sans penser aux conséquences, quelles qu'elles fussent. Cette manière automatique de remplir toutes sortes de fonctions publiques créa la bureaucratie russe, dont les traditions serviles et égoïstes se perpétuèrent jusqu'à nos jours. Au fond, ils n'étaient ni plus instruits, ni plus capables que les Russes civilisés, mais ils saluaient mieux masquer leur ignorance par une pru- Jence excessive en toutes choses, et le manque de alents parun travail opiniâtre. Ils excitèrent bientôt le violentes haines dans toutes les classes de la ociété, même parmi les paysans qui n'échapèrent pas non plus à leurs étreintes administraves et à leur esprit policier. Battant monnaie de 3ut, l'impérialisme russe tira profit de la haine es Russes contre les Allemands, car ce n'est qu'en attant les sentiments nationaux de la noblesse ne l'impératrice Elisabeth parvint à s'emparer du ône.

On était dégoûté des Allemands et on remplaça )lontiers la bière holsteinoise par le Champagne ançais, que l'impératrice n'adorait pas moins que s beaux et robustes officiers de la garde.

Elle abusa du Champagne; c'était sa manière être patriote. Ayant aboli la peine de mort pour s crimes de droit commun, elle conserva la ponce pour les attentats et les crimes commis contre

la personne du souverain, ou les membres de I famille impériale.

La rentrée en faveur de raristocratie russe, apri trente ans de disgrâce qui la poursuivait depuis 1 mort de Pierre I®', semblait présager un aven meilleur au développement politique de Tempir d'autant plus que la littérature nationale à peii éclose, commençait à s'inspirer de nobles idée mais le règne de Catherine II a prouvé, qu'elle étî trop avilie pour suffire à cette tâche.

La princesse d'Anhalt-Zerbst s'empara du trô de Russie à la suite d'une révolution de palais co: pliquée du meurtre de son mari, dont elle fut absoi par Voltaire, a Je sais bien, disait le philosophe Ferney, qu'on lui reproche quelques* bagatelles sujet de son mari, mais ce sont des affaires de mille dont je ne me mêle pas, et d'ailleurs, il n'pas mal qu'on ait une faute à réparer aux yeux public pour le forcer plus tard à l'estime et à Vi miration. »

Du reste, personne ne songea, à cette époque accuser l'impératrice sans admission de circc stances atténuantes, sauf le parti du malheure prétendant Ivan Fedorowitch qui ne jouissait d'; cune popularité et qui était peu nombreux. Or, t( le monde savait à Pétersbourg que le Holstein idiot, étranglé par Grégoire Orloff, l'amant de l'i pératrice, haïssait les Russes et s'amusait par u espièglerie stupide à livrer les secrets d'État au de Prusse, qu'il appelait son général et son maît Mais, Catherine II sentait cependant le besoin faire oublier à ses sujets les origines de sonpouvc en tâchant de flatter la noblesse sur laquelle elle

rait compter qu'à ce prix. Le peuple a dû être ornent oublié par elle au milieu des préoccupa- ; de contenter les classes dirigeantes et soie. La convocation des États généraux, dont les împorains ont tant parlé, se réduisit à peu de e, car ce n'était en somme qu'une comédie létive qui a misérablement échoué. Malgré les ies et nobles idées inspirées par les œuvres de esquieu et de Beccaria qui s'étalaient dans la z, ou instruction adressée par l'impératrice aux généraux, les événements ont prouvé qu'elle ne irait convoqués que dans uii but purement po- '. Aussi, lorsque le grand mot de la situation ché, et que les délégués prenant leur rôle au sés'avisèrent de parler de l'émancipation, le ernement trouva tout à coup que l'Assemblée trop nombreuse et composée d'éléments trop •ogènes pour qu'il fût utile de prolonger l'ex- Hce. Les délégués furent poliment congédiés, l'impératrice sut dès lors à quoi s'en tenir sur , des esprits en Russie et sur les aspirations nales des divers peuples de son empire. Après lueur passagère, tout rentra dans l'ombre ; le le asservi succombait sous le poids des impôts, isëre était universelle. En grande partie les ca- :és publiques devaient être attribuées au gou- 3ment qui multipliait les cabarets, pour pouvoir *e à ses dépenses et qui forçait ainsi le peuple vrognerie. Or, une agitation révolutionnaire lanente n'a pas cessé de régner parmi les paysans is l'odieuse loi de Boris Godounoff, qui établise servage en Russie ; les exploits des brigands jvés quelque temps après, par le Cosaque

Stenka Razine, étaient encore vivaces, et ils prenaient, grâce au mécontentement du peuple, des proportions épiques qui enflammaient les esprits. Aux yeux des masses populaires, les brigands de Razine étaient des défenseurs des libertés communales. Ce sont les seigneurs qui les ont châtiés, parce qu'ils voulaient émanciper les paysans et leur donner des terres. Cet état des esprits explique parfaitement Textrême popularité de Pougatcheff et la bravoure de son armée, qui tint longtemps en échec les « aigles de Catherine et qui fit trembler la souveraine et ses ministres. »

Le 18 septembre (le 30, nouveau style) de Tannée 1773, par une belle matinée d'automne, on vit flotter le drapeau blanc de la révolte au-dessus d'un camp établi sur la plaine devant la petite ville de Jaïk. La hampe du drapeau était surmontée d'une croix octogone, qui semblait défier avec arrogance les croix byzantines, qui brillaient sur les clochers des églises orthodoxes.

L'homme inconnu, qui avait hissé ce drapeau et qui sortait à peine des bois, faisait paraître le même jour un manifeste dans lequel il déclarait qu'il était l'empereur de Russie Pierre III, miraculeusement échappé des mains de l'amant de sa femme, Catherine II, à laquelle ce dernier n'avait pas osé avouer la vérité de peur d'encourir sa disgrâce. Ensuite il promettait à ses fidèles Cosaques et à tous les paysans russes « de leur donner les terres, les mers, les « fleuves, les lacs et les forêts ; toutes les aises de la « vie, en un mot, ainsi que les franchises absolues « et éternelles. » Il ne leur demandait que de le

suivre dans son entreprise et de former des armées pour reconquérir le trône de ses ancêtres, que lui avait ravi sa femme. Tout d'abord, son armée se composait de 140 hommes, deux jours après elle était d'environ 2,000 hommes, quinze jours plus tard tous les hommes valides des quatre provinces de l'Est accouraient à son appel.

Dès lors, il commandait à tout un peuple qui ne demandait qu'à obéir.

Lui et ses conseillers, n'ignoraient pas cependant qu'ils entreprenaient une lutte inégale, mais ils avaient foi dans le courage du peuple, et ils le savaient trop malheureux pour ne pas croire au. succès.

Le Cosaque Pougatcheff, le terrible inconnu dont je parle, s'avisait, donc, de déclarer la guerre à un immense empire civilisé^ gouverné par une femme supérieure, amie de Voltaire et des encyclopédistes, qui disposait d'une formidable armée, qui rêvait la conquête de Constantinoplé, et dont les fidèles serviteurs formaient une classe puissante et civilisée, tout aussi raffinée que l'aristocratie française, puisqu'elle dépensait des sommes folles pour les plaisirs, et qui discutait avec l'aSsance de madame Geoffrin les théories politiques de Montesquieu et de Rousseau.

L'aimable société à laquelle les Cosaques voulaient faire rendre gorge ne fit pas attention, dès le début, à la révolte de quelques évadés de prison, tant elle était occupé des idées, pédagogiques de Rousseau, dans VÉmïle, qu'elle trouvait même un peu réactionnaires. Évidemment los Cosaques barbares ne pouvaient pas se rendre compte des res-

sources morales que Taristocratie et la cour pouvaient mettre en jeu pour aboutir au succès, mais ils comprenaient parfaitement qu'on lancerait contre eux une armée d'au moins cent mille hommes. Et c'est ce qui arriva...

Au nom de quelles croyances le CosaquePougatcheff a-t-il levé l'étendard de la révolte ?

Il l'a levé au nom des vieux croyants, par conséquent au nom des croyances les plus absurdes que l'on puisse s'imaginer. Lui, le brigand illettré, il s'insurgeait, en mettant le feu aux quatre coins de l'empire, au nom de l'ancienne religion faussée par l'hérésie de Nicon, il voulait que la Russie chrétienne se signât de deux doigts^ et que l'on prononçât dans les prières le double alléluia I..,

Devant la puissante souveraine le terrible bandit se dressait comme un fantôme de Pierre III qui criait vengeance au nom des droits du peuple, qu'il avait méconnus lui-même de son vivant.

Ainsi, le hardi imposteur réclamait l'appui du peuple au nom de l'empereur Holsteinois, qui, de son vivant, voulait l'asservir aux Allemands. — Étranges contradictions historiques, qui n'empêchèrent nullement sa personnalité de s'accroître.

Personnellement il fut aimé de ses compagnons, car il était foncièrement bon et charitable. On ne saurait l'accuser des crimes nombreux qui ont été commis pendant l'insurrection, car ce n'était pas lui qui ordonnait les massacres des seigneurs, mais les chefs militaires de son armée. « Laissez-nous agir, lui disaient-ils, lorsqu'il s'agissait de brûler l'habitation d'un seigneur et de le massacrer avec toute sa famille, laissez-nous agir, Votre Majesté, car nous

savons mieux que vous qui mérite d'être châtié; nous ne punirons pas l'innocent, mais les traîtres subiront leur peine. » Sauf le courage personnel, toutes les qualités nécessaires à un chef national manquaient complètement à Pougatcheff, de sorte qu'au début de l'insurrection le gouvernement espérait que ses bandes se disperseraient d'elles-mêmes au premier coup de canon. Il n'en fut rien cependant. Le Cosaque illettré ébranla l'empire jusque dans ses bases, et le nom de Pierre III qu'il portait paralysait les troupes impériales qui marchaient sans élan contre les insurgés. De plus, le .nom du Holsteinois couronné lui ouvrait les portes des villes de l'Est, et il remportait partout d'éclatants succès, de sorte qu'au printemps de l'année 1774 son empire comptait plus de mille lieues carrées.

Les manifestes de Pougatcheff inspiraient au peuple plus de confiance que les compilations prétentieuses des décrets de la czarine, qui avait la manie de fourrer partout des principes philosophiques « à renverser les murailles, » comme le disait spirituellement le comte Panine.

Le peuple de Moscou attendait l'imposteur avec impatience, en espérant qu'il chasserait les Allemands et les « tchinovnicks » de la couronne.

On tremblait de terreur à Pétersbourg. La noblesse et la bourgeoisie des deux capitales fuyaient dans les provinces du centre ou à l'étranger; l'impératrice allemande cherchait en vain des inspirations heureuses dans les écrits de Voltaire, des compromis sociaux dans Rousseau, des notions économiques dans Mercier de la Rivière, la popularité dans les tête-à-tête avec Diderot, mais elle préféra, après

tout, s'en tenir aux théories sociales de Louis XIV et de Louis XV, car elle n'avait pas encore devant elle le noble exemple de Marie-Antoinette, appelant l'étranger au secours de son trône. Il est vrai que Moscou n'était pas encore sérieusement menacé par les bandes de l'ennemi ; donc, on pouvait attendre.

L'imposteur devenait cependant de jour en jour plus puissant ; le général Bébikoff, qui combattit ses armées avec succès, mourut à Kazan, et l'allemand Michelson avançait lentement avec ses troupes vers le foyer de l'insurrection par des routes inconnues et impraticables.

L'agitation révolutionnaire communaliste commençait à gagner les provinces du sud-est et du centre ; le nom de Pierre III ameutait des districts entiers contre les autorités locales. Le torrent populaire menaçait d'emporter dans son courant impétueux « les bases et les piliers » de l'édifice social si péniblement élevé avec l'aide du knout par les czars moscovites et les impératrices allemandes. Le général Bébikoff était peut-être le seul homme d'État qui comprit la véritable signification de la lutte qui s'ouvrait entre l'empire « civilisé » et le peuple, lorsqu'il écrivait à sa femme « que les bandes de Pougatcheff ne seraient nullement dangereuses si elles n'étaient soutenues par les sympathies des classes rurales^ » et, en effet, l'imposteur ne puisait pas sa force dans le nom qu'il portait, mais dans les revendications sociales qui tendaient à l'affranchissement du peuple et à la souveraineté de la commune. Il y eut Ij4. moment pendant la lutte où les généraux russes eux-mêmes hésitaient à prendre une résolution énergique, ne sachant pas au juste s'il fallait atta-

quer rennemi ou bien attendre les événements sans risquer leur popularité dans Tavenir. A ce moment critique de la lutte tout s'est effacé, et l'impératrice avec son gouvernement et Timposteur avec ses bandes; une guerre acharnée commençait entre r autocratie moscovite et la commune souveraine.

Le peuple croyait-il vraiment que Pougatcheflf était Pierre III? Or, la majorité des paysans des provinces révoltées savait-elle seulement qui était Pierre III? Il est certain que non. D'autre part, ceux qui connaissaient la triste fin du malheureux Holsteinois, pouvaient-ils s'enrôler sous le drapeau d'un monarque qui haïssait et méprisait les Russes? Évidemment non. Donc le nom du czar importait peu au peuple, et ce ne fut guère à sa personne qu'il se ralliait, ni aux principes qu'il représentait, mais à l'esprit de ses manifestes qui lui promettaient la terre et les franchises éternelles. Et ces grandes paroles se trouvaient dans tous les manifestes de Pougatcheflf. Elles renfermaient des données positives d'un avenir de prospérité et de bonheur sans soulever des questions de droits politiques abstraits, qui ne sont que de vaines illusions, une tromperie universelle, sans l'égalité économique.

Ces paroles renfermaient en même temps une prophétie des évolutions sociales dans l'avenir, lorsque l'humanité aura reconnu que les révolutions purement politiques et religieuses ne conduisent à rien, car elles s'affaissent fatalement sous le poids de leur impuissance. Ces paroles attaquaient les iniquités sociales, non en vertu des théories abstraites, mais au nom de l'égalité pratique, réelle, en stimulant le peuple à extirper le mal dans sa

racine. Les manifestes de Pougatcheif renfermaient, au fond, des principes beaucoup plus humanitaires que ceux qui s'étalaient dans le fameux Nakaz de rimpératrice, ou que Ton trouvait dans les discours des orateurs éloquents dont la voix retentissait sur les bords de la Seine et de la Tamise. Leurs « sermons politiques » étaient pénétrés d'un criticisme vigoureux qui témoignait une force de la pensée, aussi ont-ils accompli des réformes très grandes, en luttant courageusement pour le triomphe de la vérité et de la justice contre la puissante hiérarchie féodale et le despotisme du pouvoir royal. Les éloquents orateurs et les philosophes du dix-huitième siècle et du commencement du dix-neuvième ont, en effet, dépouillé le trône et Tautel de leur prestige, mais ils n'ont guère réalisé la liberté et Tégalité. Les idées de justice et de morale qu'ils cherchaient à faire triompher et à répandre à la place des iniquités de l'ancien régime ne pouvaient profiter, en somme, qu'à une infime minorité de la société, aux personnes instruites et aisées, au nom desquelles ils combattaient. Mais qu'était elle-même cette minorité intelligente ? C'était la bourgeoisie qui a conquis sa place au soleil en exploitant le travail et la misère du peuple. Ces titres au pouvoir étaient d'une origine encore plus douteuse que ceux de la véritable, de l'ancienne noblesse féodale. On ne pouvait accuser trop sincèrement la noblesse, parce qu'elle descendait des vainqueurs, dont elle avait hérité les droits et les prérogatives. A un certain point de vue elle avait même le droit de ne pas vouloir les céder de plein gré au peuple, car elle n'était que le dépositaire des privilèges dont elle jouissait ; la bourgeoi-

sie, au contraire, n*est parvenue au pouvoir que par l'exploitation du peuple, doublée d'apostasie. Or, les philosophes et les publicistes de rOccident, sauf les grands hommes de la Convention, ne s'attaquaient, pour la plupart, qu'aux prérogatives exorbitantes du pouvoir royal, et cela au nom de la bourgeoisie libérale ou du tiers état.

A l'Occident, toute la lutte se passait entre deux groupes ou plutôt entre deux cercles, relativement restreints, qui vivaient, prospéraient et progressaient aux dépens de la majorité asservie. De làlejaco-* binisme de la fraction intelligente, élevée .dans les idées des encyclopédistes, qui voulaient, eux aussi/ appeler le peuple à la vie sociale , voyant qu'il ne revendiquait rien en somme, puisqu'il n'a jamais soulevé la question agraire. Les quelques châteaux brûlés avant la révolution ne témoignaient nullement que le peuple se disposât à revendiquer l'égalité économique et à opérer une profonde évolution sociale dans le sens de l'autonomie communale.

D'une part, on voyait donc l'aristocratie féodale, jalouse de ses privilèges, et l'Église militante, quoique toujours gallicane, avec ses prétentions au pouvoir, avec ses bûchers allumés ad majorera Dei gloriam; d'autre part, se trouvaient les représentants de la science et de la pensée philosophique, qui luttaient pour le triomphe de la justice et des droits politiques des classes civilisées. L'école économique qui a succédé aux physiocrates prêchait, à cette époque une nouvelle science , Y Economie politique^ qui avait pour but de prouver que le capital procure tous les droits et toutes les jouissances à celui qui mit l'acquérir ; mais cette science a oublié de recom-

mander les moyens pour arriver à ce but, sauf deux pourtant : la patience et l'épargne, en laissant entehdre qu'il ne s'agissait plus que de vouloir économiser pour devenir riche. D'après ces économistes, la liberté de la concurrence, jointe à l'abolition des privilèges commerciaux, pouvait remplacer, avec avantage, l'égalité économique , réputée illusoire. Ils recommandaient surtout la patience sous toutes ses formes, car ils avaient compris que, grâce à l'influence de la civilisation féodale, il se passerait bien des années avant que le peuple n'aboutit à une révolution économique et sociale. Les soixante-dix-huit ' ans écoulés depuis 1793 leur ont donné raison, en effet.

Certes, la victoire remportée sur l'ancien régime par la bourgeoisie libérale du dix-huitième siècle, a exercé une grande influence sur la marche du progrès en Europe ; mais les réformes qui l'ont suivie étaient conçues dans un esprit de mysticisme politique, et ne sont jamais allées au fond des questions sociales; voilà pourquoi la longue période des révolutions purement politiques n'a guère profité au peuple, et la victoire de la bourgeoisie n'a été, au fond, qu'un succès temporaire, qui ne survivra probablement pas à un nouveau conflit avec les revendications sociales des masses populaires.

En Russie, l'émancipation sociale a suivi une tout autre voie.

Les révolutions politiques n'y ont jamais été possibles, et ne le sont pas plus maintenant. — Pourquoi? Parce qu'il n'y a jamais eu ni véritable aristocratie, forte par ses droits historiques, ni bourgeoisie puissante , sortie du peuple , qui pût compter sur son

appui pour arriver à ses fins. L'abîme qui s'est creusé entre le peuple de la commune et les classes privilégiées , après les réformes de Pierre P', était trop profond pour que ces deux parties de la nation pussent jamais s'entendre. Or, les révolutions politiques ont toujours été faites par des classes privilégiées (plus ou moins renforcées par le peuple), lorsqu'elles ne voulaient plus obéir aveuglément à un despote quelconque. D'autre part, une bourgeoisie riche et nombreuse, comme celle de l'Occident, n'avait plus qu'à penser aux droits abstraits, qui ne pouvaient être profitables qu'à elle seule ou à ceux qui vivaient du travail des autres. La recherche des droits abstraits pour les déshérités, de même que les théories des métaphysiciens politiques, ont été la principale cause que la grande devise républicaine Liberté^ Égalité , Fraternité n'a été qu'une vaine illusion, qui a allumé dans le cœur des désirs, sans pouvoir les satisfaire. Sous le règne de l'impératrice Catherine , comme sous ses successeurs, les revendications strictement politiques des classes privilégiées n'ont jamais eu d'écho dans le peuple : les paysans, les ouvriers et la petite bourgeoisie ont témoigné, de tout temps, une profonde aversion pour tous les droits qui ne pouvaient avoir une application pratique immédiate. Tout en sMnsurgeant, de temps en temps, contre le pouvoir seigneurial, les paysans toléraient en quelque sorte le servage, parce qu'il laissait intact l'organisation de la commune, et ne touchait pas aux droits réeh dont jouissaient ses membres. Grâce à ce développement historique du peuple russe, on peut affirmer sans la moindre exagération qu'aucun mouvement révolutionnaire ne

saurait être populaire en Russie, s'il ne tend à soulever la question du partage des terres et à rétablissement des communes souveraines.

C'est aussi ce qui explique l'enthousiasme avec lequel les populations rurales de l'Est accueillirent les manifestes de Pougatcheff, et la confiance qu'elles avaient dans ses ministres et ses généraux. Et le hardi imposteur aurait pu vaincre le gouvernement civilisé de la brillante amie de Voltaire, s'il se fût entouré d'hommes capables d'organiser une défense nationale sérieuse, contre les troupes peu disciplinées et peu nombreuses de l'ennemi.

En effet , si les généraux de Pougatcheff avaient su organiser les bandes des paysans, qui massacraient les seigneurs par centaines et qui brûlaient leurs châteaux , ils auraient pu dévaster les provinces à travers lesquelles s'avançaient les troupes impériales, les priver ainsi des moyens de se ravitailler, et diriger toutes les forces dont ils disposaient contre les généraux Michelson et Zypleteff, qui seuls ont su profiter des fautes de l'ennemi. Et si l'insurrection eût triomphé, que serait-il advenu de l'empire de Catherine II?

Et bien ! cet empire de la schlague et du knout, repoussé avec effroi par le peuple entier , aurait été remplacé par la commune souveraine à laquelle tout le monde se serait rallié. La noblesse aurait dû suivre l'impératrice en exil , car elle n'aurait pas su redevenir russe, et renouer la chaîne des traditions nationales, rompues par les réformes de Pierre I". Dans l'hypothèse du triomphe de l'insurrection, la civilisation en Russie aurait suivi un cours normal, comme chez tous les peuples de l'Europe, et la

marche du progrès ne se serait certes ralentie à aucune époque, grâce à l'esprit d'assimilation et à l'acceptivité du peuple.

En tout cas, la chute de l'empire de Pétersbourg n'aurait produit aucune secousse, pas le moindre désarroi dans l'ordre social, parce que cet empire était pourri jusqu'à la moelle des os sous les habits dorés des courtisans, et sous les trophées sanglants du partage de la Pologne.

Mais le sort a décidé autrement; l'empire monstrueux et grotesque resta debout et ne se montra pas généreux envers le peuple vaincu. L'amie de Voltaire et des encyclopédistes s'en vengea par une répression sanglante, qui laissa loin derrière elle toutes les atrocités commises par les bandes du brigand illettré. — L'Imposteur, après avoir rempli le monde de son nom, expia son incapacité sur la roue, son corps fut brûlé , ses cendres dispersées au vent. Ses compagnons d'armes furent soumis aux plus affreuses tortures avant d'être pendus; d'autres, au nombre de plusieurs milliers, furent envoyés en exil. L'orage a passé et à la répression sanglante a succédé la terreur blanche. Ce n'étaient que les premiers débuts de l'empire de Pétersbourg.

' L'impératrice devint ombrageuse, elle commença à haïr le peuple, tout en se gardant bien de le laisser voir. Mais elle continua à s'occuper de philosophie et à écrire à Voltaire jusqu'à la mort de ce grand homme.

Après la répression de la révolte de Pougatcheflf, Catherine II inaugura l'ère d'une réaction furieuse, mais elle resta tout aussi libérale dans ses écrits et

dans ses paroles qu'auparavant, car elle était trop sagace pour ne pas comprendre que les théories politiques abstraites, les plus libérales en apparence, apportent un précieux concours au despotisme des souverains et à la prépondérance des classes dirigeantes. Mais les lois qu'elle édicta furent réactionnaires. Elle débuta par un coup de maître en donnant à ses favoris des milliers de paysans en propriété dans la petite Russie, où ils étaient libres jusque-là. De plus elle reconnut, par des actes légaux, le servage des paysans de la grande Russie, en prétextant que « c'était la raison d'État » (?) qui exigeait ces mesures réactionnaires.

Plus que qui que ce soit au monde, et à coup sûr plus que le malheureux Louis XVÏ, limpératrice Catherine avait compris qu'aucune mesure réactionnaire ne pouvait être réfutée par les théories politiques libérales des grands hommes du dix-huitième siècle, car elle aurait pu répondre à ses détracteurs, avec les œuvres de Voltaire et des encyclopédistes en main : « Voyez leurs écrits, étudiez-les, et vous trouverez qu'ils n'indiquent pas les moyens d'arriver à la prospérité sociale ; leurs théories libérales se résument, en effet, à cette sublime devise : « Liberté, Égalité, Fraternité, » mais ce n'est qu'une conception abstraite, un idéal moral, vers lequel le chemin reste inconnu. Tous les hommes doivent être libres, c'est vrai, mais il ne faut pas que ceux qui n'ont pas su acquérir gênent ceux qui possèdent. Qu'ils travaillent : la liberté du commerce et la libre concurrence leur faciliteront les moyens de s'enrichir.* Est-ce que les philosophes prêchent de piller les seigneurs au profit des manants et de partager leurs

terres? Est-ce qu'ils font moins de cas des richesses acquises par la minorité que par les partisans de Tancien régime? Est-ce qu'ils prêchent la collectivité et le partage des biens, pour que la formule « Liberté, Égalité, Fraternité » ne soit pas une devise mensongère? Ils ne la croient possible que dans sa conception abstraite,- qui est la seule vraie, puisqu'elle crée un idéal moral vers lequel devra marcher l'humanité, en se perfectionnant. — Et l'impératrice aurait eu raison de tenir ce langage ; car, à cette époque, la démocratie ouvrière n'a pas encore élevé sa voix, son avènement a eu lieu plus tard, en 1848, lorsque le principe de Y égalité économique a été jeté comme un défi à la philosophie bourgeoise par le prolétariat européen. — 11 serait oiseux de dire que le communisme agraire et le principe de la collectivité sociale ont été connus de tous les peuples et à toutes les époques de l'histoire; qu'ils étaient pratiqués aux Indes et chez les Slaves, en Grèce et à Rome. Le répéter serait faire l'étalage inutile d'une érudition enfantine, que doit posséder un collégien de quinze ans.

A l'époque où nous vivons, personne ne doit ignorer que, dans le courant de l'histoire de l'humanité, on peut rencontrer ou retrouver tous les principes sociaux qui nous passionnent aujourd'hui. Aussi, pour les penseurs sérieux la question ne consiste pas à démontrer que rien n'est nouveau sous le soleil, mais à observer judicieusement dans quelles circonstances et dans quelles formes les grands problèmes sociaux se sont développés dans les sociétés humaines. Ainsi le communisme des Grecs ne peut pas être comparé à celui de nos jours.

L'antique commune grecque n'était qu'une caserne, où les citoyens libres subissaient une discipline tyrannique poiu* éviter une guerre perpétuelle \ cette commune n'était qu'un pis aller d'une société de beaux parleurs admettant, malgré leur libéralisme, l'esclavage du peuple comme une loi naturelle. Or, en Grèce et plus tard à Rome, le communisme agraire et le principe de la collectivité ne pouvaient se développer non plus à cause de l'esclavage, qui menaçait la société libre comme une marée montante, et qui finit par l'engloutir. — Le communisme actuel en Russie a un tout autre caractère, ce n'est pas une association limitée de citoyens s'appuyant sur l'esclavage, c'est le peuple tout entier repous- . sant certains principes sociaux contraires à l'égalité économique. La commune de nos jours, chez le peuple russe, n'est qu'une association ouvrière^ ouverte à tout le monde, créée pour travailler sur un fond commun, ayant pour but unique de produire le plus de richesses possibles et de partager les produits et les bénéfices entre tous ses membres. Évidemment la formation de grands capitaux dans les mains de quelques privilégiés deviendrait impossible, mais qu'est-ce que la société perdrait à cela? Assurément rien, d'autant plus que les communes rurales et les associations ouvrières (artels) peuvent s'enrichir et prospérer tout aussi bien que les particuliers, surtout après avoir secoué le double joug de l'État et du capital.

C'est précisément ce que le peuple russe avait instinctivement compris à toutes les époques de l'histoire, principalement après les réformes de Pierre le Grand, qui ont eu pour résultat de creuser

un abîme profond entre les aspirations communales de la nation et le nouvel État bourgeois. Pendant la période moscovite l'entente entre les boyards et le peuple était encore possible, mais après les réformes de Pierre le Grand elle ne pouvait plus avoir lieu, parce que les principes fondamentaux des deux fractions de la société russe étaient diamétralement opposés. La civilisation, moitié féodale, moitié bourgeoise, importée de l'étranger, était basée sur la propriété individuelle, dont le paysan russe a horreur, et sur le principe du pouvoir central qui est contraire à son esprit municipal.

Il est évident que la noblesse russe avait tout intérêt à créer une monarchie forte et puissante, pour pouvoir gouverner et exploiter un immense pays comme la Russie, mais elle s'est aperçue vers la fin du dix-huitième siècle qu'elle est allée un peu loin dans la voie du dévouement à la dynastie régnante, et qu'elle s'est aliéné complètement les sympathies du peuple. Sous le règne de l'impératrice Catherine II, la noblesse russe était à la merci des favoris de cette souveraine, qui ne se gênaient nullement d'envoyer les plus illustres gentilshommes en Sibérie, ou à faire rosser les grandes dames dans la chancellerie secrète. La noblesse se dédommageait de son impuissance par l'exploitation de sa propriété baptisée, qui travaillait pour rien. C'est de l'époque de Catherine que date le souvenir de ces richissimes boyards, hélas ! plus ridicules que coupables, qui dépensaient des sommes colossales dans toutes les capitales de l'Europe. Les czars, à leur tour, se soM montrés toujours empressés à sanctionner tous les abus du pouvoir seigneurial et la vénalité de la haute admi-

nistration qui se recrutait dans les classes dirigeantes.

A défaut d'existence politique, la noblesse russe se lança dans les intrigues de cour ; toutes les révolutions de palais ont été faites par des nobles portant des noms plus ou moins historiques. Les révolutions de palais se préparaient toujours dans la coulisse, en petit comité, de sorte que Topinion publique n'était que vaguement renseignée sur les infamies qui se commettaient à l'ombre du trône. Ainsi fut assassiné l'empereur Paul, par quelques courtisans payés, dit-on, par les Anglais, ce qui est très probable, puisque les pourparlers diplomatiques avec la France au sujet de la conquête des Indes anglaises, étaient presque terminés à l'époque de sa mort.

Les révolutions de palais, ainsi que toutes les infamies et les turpitudes de la Russie officielle, se sont accomplies en dehors du peuple, qui n'a jamais prêté son appui aux classes dirigeantes. Il a toujours ignoré ce monde et ne voulait qu'une chose : c'est d'être gouverné le moins possible. Indifférent atout ce qui se passait en dehors de la vie communale, le paysan russe continuait à remplir son rôle : il payait l'impôt de sang et les contributions de l'État, qui s'accroissaient à chaque règne dans une proportion effrayante et le ruinaient complètement.

L'empereur Alexandre crut devoir racheter son consentement tacite au meurtre de son père par un règne libéral. Avant tout, il pensa au peuple, son libéralisme souffrait de ce qu'il régnait sur des serfs. En effet, n'était-il pas l'élève de La Harpe, l'élève d'un jacobin convaincu? Et puis, ne pouvait-on pas,

après tout, tenter dans un pays comme la Russie toutes sortes d'expériences, quitte à revenir sur ses pas, dans le cas d'ailleurs peu probable où le libéralisme du gouvernement serait pris au sérieux par les fidèles sujets.

Aussi, le czar tenta l'expérience. Tout d'abord il prêcha d'exemple, car il se fit accepter dans la loge maçonnique russe, et donna l'ordre de ne plus poursuivre les nombreux disciples de l'éminent écrivain Novikoff, qui réussit à former sous le règne de Catherine toute une phalange de philosophes et de libres penseurs. L'empereur ne s'arrêta pas à ces mesures d'apaisement et accorda une certaine liberté à la presse des deux capitales. Il permit aux écrivains et aux journaux de critiquer les actes du gouvernement... de son illustre aïeule et de son père, mais de ne pas s'attaquer à ceux de son règne.

Il protégea les sciences et les arts. L'éminent historien Karamzine a eu la chance d'être admis dans son intimité et de jouir de sa haute protection. Cette circonstance lui a permis de faire des recherches historiques dans toutes les archives de l'État, lorsqu'il a conçu l'idée d'écrire l'histoire de Russie. Le czar s'intéressa vivement à ce premier essai d'histoire de Russie et invita Karamzine à venir lui lire les extraits en manuscrit. Pendant les longues soirées qu'il passait au palais d'Hiver, Karamzine ne se gênait pas pour blâmer hautement le despotisme des czars moscovites, ainsi que les réformes hâtives de Pierre le Grand et de Catherine II. L'empereur l'écoutait en silence avec un sourire approbatif sur les lèvres. 11 était trop sagace et rusé, en effet, pour ne pas

comprendre que le libéralisme naïf de cet homme de talent aboutirait infailliblement plus tard, à la justification des colonies militawes^ et d'autres actes odieux de son règne, grâce au milieu délétère où un Russe civilisé était destiné à vivre.

La conduite libérale du czar fit une inipression favorable sur la jeunesse russe. Les libéraux du règne de Catherine, tombés en disgrâce sous Paul 1", accoururent à la cour. Tout le monde se crut à la veille des plus grandes réformes.

L'attitude libérale du gouvernement semblait confirmer ces espérances. Pour ne pas laisser de doutes sur ses intentions libérales, le czar expriina un jour à son entourage le désir qu'il avait d'octroyer à la Russie une constitution politique. Peu de temps après, le czar nomma une commission législative dans laquelle sont entrés les hommes les plus éminents de son règne : l'amiral MordvinofF et Spéransky.

Ces deux hommes d'État étaient des libéraux dans le sens des encyclopédistes, ils étaient athées et politiciens, doués d'une ambition insatiable que l'on ne rencontre que chez les affranchis du tiers état. Mais , quoique sortis du peuple, ils n'étaient nullement pénétrés de ses aspirations nationales. Au fond, ils ne poursuivaient qu'un but, qui consistait à fonder en Russie un gouvernement oligarchique, semblable à celui de l'Angleterre. En somme, c'étaient des disciples timides de Montesquieu, puisque la théorie inoffensive de la division des pouvoirs, les faisait trembler pour le prestige de l'autocratie russe. Leurs travaux législatifs (qui sont restés du reste à l'état de projets) n'ont été que de simples compilations des théories constitutionnelles écloses

dans le cerveau bourgeois de Siéyès et de Napoléon I®"". Leur idéal politique était la fameuse Constitution de Tan VIII, et encore la trouvaient-ils trop libérale et cherchaient à la modifier dans le sens de l'autocratie moscovite.

Spéransky poussait la naïveté jusqu'à vouloir introduire le Code Napoléon en Russie, Mais la tentative d'assimiler la femme slave libre, qui a même le droit de vote, aux enfants mineurs et aux fous furieux, n'a pas réussi. Il est donc probable que le paysan russe et la femme slave, en général, ne connaîtront jamais les sages dispositions du Code Napoléon. J'ignore si Spéransky admirait la peine de mort en matière criminelle et s'il protestait contre le divorce admis par l'église russe, je sais seulement qu'aucun gouvernement russe n'a osé toucher à ces questions depuis le règne de l'impératrice Elisabeth. L'amiral MordvinofF représentait l'élément aristocratique au sein de la fameuse commission. Il voulait limiter le pouvoir du czar au profit de l'aristocratie et de la haute noblesse. Spéransky, au contraire, représentait la bourgeoisie, avec l'appui de laquelle il voulait gouverner*

Ces fantaisies constitutionnelles du czar faisaient l'affaire de quelques hommes d'État de son entourage, notamment du prince Czartorysky qui cherchait à entretenir le plus longtemps possible ces dispositions libérales dans l'esprit du czar, pour lui démontrer la nécessité de rétablir la Pologne.

En dehors de cette commission législative, l'autocrate de toutes les Russies a fondé un petit comité d'intimes, connu sous le nom de Comité de salut public. Cette réunion révolutionnaire, composée de

82 INTRODDCTIOH HISTO"'

comprendre que le liW-"" ^^^-'^n mono-

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>.ji^Jli*^ ^.Jtail, le Comité était trop voitai-

■'jj^^'^sgr aux serfs la liberté politique. Le

^ ^''"' .■^,na"cipation des paysans était égale-

at^l^yLati P^"" '^ commission législative, qui,

iff^" .yiait arrêtée à un compromis, en proposant

■itf"*'"^njement de régler par une loi les relations

'"Ç^ues entre les seigneurs et les paysans.

£^ travaux constitutionnels de Spéransky et de

ifordvinoff n'ont pas eu plus de succès ; car ils n'ont

aboutii en somme, qu'à une réforme purement

Èureaacratique.

S'inspirant des principes de la théorie de la division des pouvoirs, Spéransky a introduit, en elîet, un peu plus d'ordre dans les attributions des trois pouvoirs publics ; mais cette division est restée purement nominale, car sans la représentation nationale, et sans ministère responsable, elle ne limitait en rien le pouvoir autocratique du czar.

La politique réformatrice du gouvernement russe, aussi équivoque qu'elle fût, indiquait cependant qu'il se rendait parfaitement compte de ce fait que les idées libérales ont pénétré dans les classes privilégiées, et qu'il voulait aller au-devant du dan-

[erpour en connaître l'étendue, et le conjurer à

împs. Il est certain que le libéralisme d'Alexandre 1"

'avait pas d'autre but.

Le langage de la presse tendant à s'affranchir des rigueurs de la loi, l'influence toujours croissante des francs-maçons et l'esprit libéral qui régnait dans les écoles, étaient autant de preuves qui indiquaient clairement que les principes de 1789 ont accompli leur œuvre au sein des classes privilégiées, et que le gouvernement devait entrer résolument dans la voie des réformes, ou appeler à son aide les hommes de la réaction.

Pendant que l'aristocratie et la haute noblesse étudiaient le mécanisme constitutionnel de l'Angleterre, qui accorde une si large part aux droits féodaux et au capital, la fraction intelligente de la petite noblesse des provinces et les hommes éclairés sortis du peuple, inclinaient ostensiblement vers les théories sociales et démocratiques. Au sommet de la société russe on admirait Montesquieu et les encyclopédistes, en cherchant à concilier les théories libérales avec les intérêts de caste ; en bas on admirait Rousseau et les grands hommes de la Convention.

Les guerres de 1812-1814 ont donné une impulsion puissante au développement pratique des idées révolutionnaires. Les jeunes nobles de la garde impériale, les hauts fonctionnaires civils et militaires, et toute une armée de jeunes employés des diverses administrations qui accompagnaient le czar ou l'armée à travers l'Europe jusqu'à Paris, ont pu se convaincre de visu que les théories libérales des grands hommes du dix-huitième siècle

s'étaient réalisées en grande partie dans la vie pratique.

Le gouvernement russe comprenait lui-même qu'il était difficile de passer sans transition du rôle de sauveur de l'Europe à l'autocratie byzantinetartare des anciens czars moscovites, et néanmoins il craignait de se voir un jour dans la nécessité de capituler devant la révolution populaire. Car c'est le peuple révolté qui lui faisait peur et non les revendications possibles de la noblesse. Le gouvernement comprenait bien qu'il se trouvait en face d'une société rajeunie par les événements, et en face d'un peuple surexcité par une guerre patriotique.

N'ayant jamais eu l'intention d'octroyer une constitution, le gouvernement russe avisa aux moyens de sortir de l'impasse où l'avaient placé les brillantes victoires de la campagne de 1813-1814. En 1816, Alexandre P"" appela à son aide les réactionnaires, qui attendaient patiemment dans la coulisse le moment d'entrer sur la scène politique. Une réaction furieuse, imbécile, se déchaîna sur la Russie.

Du reste, le parti libéral n'a jamais été dupe des promesses du gouvernement. Quant à la jeune génération, élevée dans les idées libérales de l'époque, elle avait bien raison de désespérer de l'avenir lorsqu'elle a vu que le principal promoteur des réformes, Spéransky^ est tombé en disgrâce pour avoir pris au sérieux les intentions libérales du czar. La désillusion des libéraux a été complète lorsqu'ils ont appris que le prétendu sauveur de l'Europe, l'élève du jacobin La Harpe se ralliait, sans restriction, à la réaction européenne, par crainte de révolution.

Les diplomates aussi fins et astucieux, comme Metternich et Stein, n'ont pas eu grand'peine à effrayer le pauvre maniaque, car, à cette époque, il se trouvait déjà sous l'influence de la mystique madame de Krudner.

Cet acte diplomatique donnait la juste mesure de ce que Ton pouvait attendre du gouvernement russe. Dès lors, le parti révolulionnaire a compris que le gouvernement entrait de plain-pied dans la réaction furieuse et désordonnée.

Trois ans après la guerre nationale, le czar se sépara de ses anciens amis jacobins et s'entoura d'une soldatesque brutale et ignorante. Néanmoins il ne cessait de dire à son entourage qu'il est resté républicain au fond de l'âme.

L'influence du protestantisme, qui devint à la mode à cette époque, se faisait sentir de plus en plus sur l'esprit malade de l'autocrate ; il devint bigot, protégea lès sectes religieuses, non par esprit de tolérance, mais par caprice de potentat qui s'amuse des protestations inoff'ensives. L'Église orthodoxe fut en quelque sorte délaissée ; la cour et la haute société passaient des journées entières à chercher la grâce divine^ sous la pieuse surveillance des pasteurs protestants. On lisait la Bible et l'Évangile le jour, et on faisait des parties fines pendant la nuit. Le palais d'Hiver, comme la scène d'un théâtre, se transformait, en un clin-d'œil, tantôt en lupanar, tantôt en église. Mais le règne des protestants, des dissidents et des quakers n'a pas été de longue durée ; le monomane couronné a fini par avoir peur de son peuple, il eut des terreurs nocturnes, llairant partout des complots, et, ne sachant

plus OÙ donner de la tête, il appela à son secours un soldat féroce, brutal et rusé. Ce soldat s'appelait Aroktcheieff, le fameux favori, de sinistre mémoire, qui a voulu militariser la Russie,

Muni des pleins pouvoirs du czar, il a organisé des colonies militaires à Novgorod-Karkoff, Kherson et dans d'autres villes moins importantes. Ces colonies étaient soumises à la juridiction militaire et administrées par des officiers. Elles ne différaient des autres villages que par leur population composée moitié de soldats célibataires, veufs ou mariés. Cette innovation insensée, inouïe dans les annales de l'Europe, a cependant été approuvée par Spéransky lui-même, qui a cru, en sa qualité de disciple d'Adam Smith, que cette réforme offrait le précieux avantage de donner à la patrie un défenseur à bon marché, en le conservant au sol comme ouvrier. Mais le peuple russe n'a pas été de cet avis. Se voyant assujetti à une double servitude, il s'est opposé énergiquement à l'introduction de cette odieuse réforme, qui l'atteignait jusque dans sa commune.

La répression des révoltes des paysans a été sanglante ; le gouvernement persistait à maintenir les colonies pour pouvoir terroriser la province en cas d'un soulèvement général des serfs.

Le parti libéral qui se composait, k cette époque, d'officiers de la garde, de littérateurs, de savants et de quelques publicistes de talent, assistait le cœur serré au spectacle de cette orgie réactionnaire et cherchait les moyens de sauver le pays. Tout le monde était d'accord que le principe de l'autocratie est contraire à la civilisation et au progrès, mais on différait sur le choix des moyens pour modifier

l'ordre de choses existant. La fraction radicale, qui recommandait le mouvement révolutionnaire, l'emporta sur les hésitants.

Mais, avant de parler de la révolution du 14 décembre 1825, qui a clos le règne d'Alexandre, nous croyons utile de jeter un coup d'œil rapide sur le développement de la littérature russe, pour nous rendre compte de son influence sur la société russe de cette époque.

La littérature russe ne date que du milieu du dixhuitième siècle. Les débuts ont été des plus modestes, puisque les écrivains d'Elisabeth et même ceux de Catherine II n'avaient rien créé d'original et d'indépendant dans leurs œuvres ; ils se bornaient pour la plupart à traduire les auteurs classiques de l'Occident, ou tout au plus à les imiter avec plus ou moins de talent. SomonossofF, seul, fit exception parmi ses contemporains, mais son principal mérite aux yeux de la postérité consiste à avoir créé la langue littéraire. — Le travail de l'élaboration de la langue a été long et difficile ; il fallait l'enrichir par des néologismes, assouplir les formes grammaticales corrompues par le jargon de l'Église et des livres saints, créer une construction moins embrouillée et plus logique de la phrase, et supprimer, enfin, une masse de mots allemands, hollandais et français, introduits dans la langue depuis Pierre le Grand. L'éminent historien Karamzine a continué l'œuvre de Somonossoff avec succès, et le célèbre poète Pouschkine l'a terminée plus tard en créant une langue poétique, riche et sonore.

A la fin du dix-huitième siècle la littérature russe, et même le journalisme, avaient pris un caractère

plus sérieux et en même temps plus pratique, grâce à rinfluence de Téminent publiciste NovikoflP, exilé par ordre de Timpératrice Catherine. Il était un propagateur infatigable des principes de 1789 ; et c'est lui qui a traduit en russe les principaux ouvrages des encyclopédistes, ainsi que les œuvres de Rousseau qu'il a même publiées à ses frais.

Pendant que Novikoff et ses disciples rivalisaient d'ardeur pour répandre dans la masse du public les idées libérales, pendant que Karamzine ébauchait les grandes lignes de son histoire de Russie, un écrivain de talent, Van-Viezin, attaquait dans ses satires mordantes les vices et les ridicules de la noblesse et de la bureaucratie. Ses comédies ont joui d'une très grande vogue, et le « Dadais » est même resté au répertoire jusqu'à nos jours. Van- Viezin a fait vibrer le premier la note satirique qui était, au fond, une accusation implacable des vices de la société russe du règne de Catherine. Depuis cette époque, elle est restée la note dominante dans la littérature nationale, quoique l'esprit de critique et de négation eût revêtu les formes les plus variées dans le courant de notre siècle.

En puisant ses sujets et ses inspirations dans la vie russe, la satire, comme plus tard la critique réaliste, ont puissamment contribué à l'affranchissement de la littérature russe de l'influence étrangère.

Les travaux historiques de Karamzine, qui ont paru sous le règne d'Alexandre, ont, pour ainsi dire, créé un terrain national solide pour le développement politique et intellectuel de la jeunesse russe. Certes, son œuvre n'est pas l'histoire du peuple, car le peuple russe n'a pas vécu jusqu'à présent, mais en

publiant l'histoire des czars moscovites et de la dynastie des Romanofl*, il n'a pas moins écrit, sans le vouloir à coup sûr, le martyrologe du peuple. Son histoire a produit une profonde impression sur la jeunesse russe et lui a donné le goût des études historiques.

Ainsi, dès les premières années de notre siècle, la Russie possédait déjà la littérature et l'histoire nationales, autrement dit, elle avait deux conditions essentielles pour le développement des idées libérales au sein des classes civilisées.

Sous le règne d'Alexandre, le mouvement littéraire ne s'est pas ralenti, même pendant la longue période de la réaction dont nous parlions tout à l'heure. Au contraire, ce mouvement se développait à mesure que la réaction devenait plus redoutable. L'esprit de critique s'aiguisait dans la lutte inégale avec l'autocratie, malgré les rigueurs de la censure qui ne laissait presque aucune liberté à l'écrivain. Les publicistes de ce temps subissaient encore l'impulsion libérale que leur avait communiquée le vaillant Novikoff; d'autre part, la poésie large et sonore de Pouschkine redressait les consciences, en élevant le niveau moral de la société, en lui soufflant l'espoir dans un avenir meilleur. Le grand poète a compris, par intuition, ce qu'un homme intelligent, instruit et honnête-, devrait soufl*rir en Russie, lorsqu'il a créé Onéguine, le type d'homme inutile malgré lui, malgré ses talents, son cœur généreux et son intelligence ! Son vaste génie a reflété dans ce type d'homme intelligent de l'époque, les souffrances séculaires du peuple, lequel, après mille ans d'existence historique, reconnaissait par la

bouche de ses meilleurs enfants qu'il était encore impuissant à secouer le joug de ses oppresseurs.

Les poésies défendues de Pouschkine et de Ryléeff, ainsi que les écrits révolutionnaires, qui formaient toute une littérature manuscrite, ont achevé de populariser, dans la masse des lecteurs, les idées politiques de 1789. Mais le peuple et la bourgeoisie restaient en dehors du mouvement révolutionnaire. Pendant qu'un morne silence régnait dans les masses populaires, dominées par la terreur, au point qu'elles accueillaient avec méfiance les bruits que les révolutionnaires colportaient dans les campagnes au sujet de l'émancipation prochaine, le parti libéral, composé de la jeunesse des deux capitales, s'agitait de plus en plus dans les comités secrets. Elle subissait l'influence d'un petit groupe d'hommes intelligents et honnêtes, mais qui ne levaient pas l'étendard de la révolte au nom des revendications nationales...

En 1818, une société révolutionnaire, qui s'appelait t Alliance de la Ve?'tu, s'était formée à Moscou, mais elle s'est dissoute en 1822, en se fractionnant en trois groupes : La Société du Nord,]sL Société du Midi et V Union Slave, la moins importante des trois, dont l'existence même était assez problématique.

Cette division du grand parti révolutionnaire a accentué les difl'érentes nuances politiques qui existaient dans son sein. Mais l'accord entre ces trois sociétés ne s'est pas moins maintenu jusqu'au bout. Les deux premiers groupes se sont entendus, dès le début, pour agir d'après un plan arrêté en commun, quoique les chefs du Sud eussent déclaré qu'il fallait

proclamer \2i République fédérale, après avoir renversé la monarchie. La société du Nord, qui préférait la monarchie constitutionnelle, ne défendait que mollement ses principes; les membres de la haute noblesse, qui en faisaient partie, étaient indifférents, au fond, à la forme du gouvernement, et ne cherchaient qu'à se maintenir au niveau du mouvement révolutionnaire , pour ne pas perdre leur place au soleil. Les oppo?*tum'stes ont toujours et partout été les mêmes. Aussi leur politique habile a été couronnée de succès, puisque un des leurs, le prince Troubetzkoï, homme ambitieux et sans valeur personnelle , avait réussi à se faire nommer dictateur, la veille de la révolution.

Néanmoins, dans son ensemble, la société duNord témoignait beaucoup de bonne volonté à aider les républicains dans Taccomplissement de leurs projets, et entretenait même des relations suivies avec quelques gentilshommes polonais et tchèques, qui faisaient partie de V Union slave. Des seigneurs riches et puissants de la « société du Nord » se sont ralliés — nous devons Tavouer — avec un louable empressement à la proposition de Pestel, tendant à Témancipation des serfs avec la moitié des terres seigneuriales qu'on devait leur donner à titre gratuit,

« La société du Sud », qui siégeait à Kiew, était composée de républicains convaincus , et de socialistes par anticipation; elle comptait dans son sein des hommes d'une grande valeur, comme le colonel Pestel, l'héroïque défenseur de la liberté, le vaillant Mouravieff, et tant d'autres qui n'ont pas reculé au moment décisif, devant les cohortes avinées du czar. Subissant l'influence des hommes énergiques et d'un

94 INTRODUCTION HiaTORIQUE.

esprit élevé, comme Ryléeff etKakhowsky, la société du Nord a marché, jusqu'au bout , dans la voie que lui avait tracée les chefs du parti républicain.

Les deux groupes étant d'accord sur les principaux points du programme , il ne s'agissait plus que de trouver une occasion favorable pour renverser le gouvernement du czar. Les radicaux proposaient d'exterminer la famille impériale, pour se débarrasser des prétendants, et de procéder avant tout au partage des terres seigneuriales pour entraîner le peuple dans le mouvement révolutionnaire.

Sur le premier point, l'accord n'a pas tardé à se faire, mais il n'en fut pas de même du second, parce que les constitutionnels alléguaient ne pas vouloir provoquer une interminable guerre civile entre les classes dirigeantes et le peuple. Ce qui ressort de cette objection, c'est que la noblesse russe , même révolutionnaire, avait peur du peuple.

Certes, des hommes comme Pestel , Ryléeff, Kakhowsky et leurs amis ne partageaient nullement ces terreurs; mais, pour eux, ne pas soulever la question agraire dans la forme qu'ils désiraient eux-mêmes, était une aiFaire de principes; car, au fond, ils n'entendaient se servir du peuple que comme d'une force brutale pour réaliser leurs projets. Faute de mieux, ils étaient jacobins, car ils voulaient doter le peuple des institutions qu'ils croyaient nécessaires à sa prospérité. Il est vrai de dire que les théories sociales de Babeuf et de Saint-Simon avaient quelque chose de vague dans les principes, et n'offraient pas de moyens pratiques pour les réaliser. Or, sans soulever la question de leur valeur philosophique et sociale, les décembristes n'ignoraient pas

que ces théories ont eu si peu de succès et d'adeptes, qu'elles n'ont pas pu lutter longtemps contre le libéralisme bourgeois. Le socialisme ouvrier n'&Jii^i^M pas encore dans la forme pj^atique de notre époque ; Tannée 1848 était encore loin, et puis, les hommes du 14 décembre se trouvaient trop peut-être sous rinfluence du clinquant des coups d'État, pour vouloir poser la question sociale dans la simple formule de Pougatcheff I Si généreux qu'ils fussent, cette formule a dû leur paraître barbare...

L'occasion favorable que l'on cherchait à Pétersbourg pour renverser la monarchie se présenta d'elle-même, sans qu'on eût besoin d'avoir recours au régicide pour arriver au but. Les révolutionnaires ont résolu de profiter du désarroi de l'interrègne provoqué par la courtoisie ridicule de deux frères, qui s'offraient généreusement laRussie pendant quelques jours. Alors ils descendirent sur la place du Sénat, et luttèrent avec le courage du désespoir, pendant quelques heures, contre les troupes du czar.

La révolution du 14 décembre a échoué pour les deux raisons suivantes : d'abord, parce que le mouvement révolutionnaire n'existait que dans les classes privilégiées; ensuite, parce que les idées au nom desquelles, les révolutionnaires ont combattu, ne répondaient ni au génie historique du peuple, ni à ses revendications communales. En somme, la journée du 14 décembre n'a été qu'une protestation courageuse contre le despotisme, d'une poignée d'hommes d'élite, qui ont bien voulu la faire à leurs risques et périls. Ce mouvement étant purement politique (c'est-à-dire bourgeois) portait l'estampille étrangère et était, pour ainsi dire, antinational.

Ce qui intéresse le peuple russe, c'est la solution^ conforme à ses désirs^ de la question agraire^ et le développement des franchises communales^ par le mir.

Que le peuple russe ait conservé la commune jusqu'à nos jours, parce que la situation économique de la Russie a été inférieure à celle des peuples de l'Occident, comme Taffirment quelques savants; ou bien que la commune ait survécu à toutes les vicissitudes de rhistoire, chez un des plus grands peuples de l'Europe, parce qu'elle doit devenir la pierre angulaire des sociétés futures , en portant en soi le germe du progrès social — c'est là une question que nous laisserons ouverte, en nous bornant seulement à remarquer que les finasseries politiques des Siéyès, dqs Benjamin Constant et des Guizot ne pouvaient pas être plus goûtées par le peuple russe, en 1825 , qu'elles n'avaient été goûtées par le peuple français en 1848, et à une époque encore plus récente. En 1825, comme il y a quatre siècles, comme aujourd'hui, comme dans cent ans, le peuple russe a voulu, et voudra toujours la liberté avec toute la terre qu'il cultive; il a voulu, et il voudra toujours, garder la commune pour pouvoir jouir de toutes les franchises municipales qui découlent de cette institution sociale^ Jamais il ne sanctionnera d'autre pouvoir que celui du mir [le tout le monde), parce qu'il n'a jamais voulu obéir à d'autres autorités qu'à celles qu'il avait librement élues.

La commune russe, avec son nur qui règne et qui gouverne, ne peut être comparée à la township américaine, qui a conservé le caractère d'une unité administrative, d'un État centralisé, malgré la décentralisation apparente et l'autonomie locale légale-

ment accordée; d'autant moins peut-on la comparer à la chétive commune anglaise qui plie sous l'autorité de l'État et de la grande propriété.

La commune russe est en dehors de toute notion d'État^ centralisée ou non; elle présente un État social^ un modus Vivendi, où il n'y a d'autres lois que celles qui sont dictées par tout le monde,

La révolution du 14 décembre a donc été conçue dans un esprit absolument contraire aux revendications historiques du peuple ; c'est pourquoi elle a échoué. D'autre part, les chefs du parti ont mal calculé les forces matérielles dont ils pouvaient disposer au moment de la lutte. En fait, ils n'avaient pas plus de 3,000 combattants, tandis que le czar apu réunir 30,000 hommes en quelques heures.

Il est vrai de dire, qu'il n'était pas moins dangereux de s'occuper de propagande révolutionnaire dans les casernes, que parmi les paysans et les ouvriers. Fils de paysans, paysans eux-mêmes, les soldats russes ne se méfiaient pas moins des nobles que les classes rurales. Disons, enfin, pour conclure, que les chefs révolutionnaires avaient également trop compté sur l'agitation qui régnait à cette époque, dans les provinces où étaient établies les colonies militaires. Habitué à souffrir, le peuple russe ne songeait pas encore à se lever en masse, son heure n'avait pas encore sonné...

Le despote qui succéda à Alexandre I" le comprit si bien, qu'il crut devoir abuser de son pouvoir pendant vingt-cinq ans. Après avoir réprimé le mouvement révolutionnaire du 14 décembre, il traita la Russie en pays vaincu. Le czar Nicolas voulut que la Russie se tùt et que ses nombreux sujets n'eussent

d'autre loi que celle de lui obéir. Et la Russie lui obéit jusqu'au dernier jour de son règne, grâce à la terreur que lui inspirait ce tyran. Or, ne s'appuyait-il pas sur 500,000 soldats et 80,000 prêtres I

Au milieu de la société désolée, Pouschkine seul soufflait l'espoir dans un avenir meilleur. Son vers avait encore l'assurance d'un vainqueur et le courage du blâme d'un citoyen libre, comme dit Hertzen. Mais il fut vaincu , lui-même , par la clémence du czar et par le dégoût profond qu'il avait pour la société qui l'entourait. Après sa mort, la Russie eut un autre grand poète, celui qui a chanté ses souffrances, en reflétant dans sa douce poésie l'unique sentiment qui opprimait tout le monde, le désespoir!

Ce poète fut Lermontoff", dont la poésie touchante était pénétrée de l'idée que les efforts les plus généreux et les plus héroïques du génie russe se briseront fatalement contre l'autocratie du czar, et que ses efl'orts resteront peut-être ignorés ou incompris par la postérité.

Néanmoins le calme profond qui régnait dans le pays n'était qu'apparent; le feu couvait sous les cendres. Les idées proclamées sur la place du Sénat se transformaient, peu à peu, dans le sens des théories socialistes, et devenaient, par conséquent, plus conformes au génie national. On cessa d'admirer la Constitution de l'an VIII et le régime politique de l'Angleterre", et l'on s'aperçut, un peu plus tard, avec étonnement que les aspirations séculaires du peuple russe correspondaient à l'idée révolutionnaire de l'Europe. Les hommes d'opinions avancées constatèrent également que les associations ouvrières, avec partage égal des bénéfices, rêvées par

Saint-Simon, et plus tard par Louis Blanc, dont on a tant parlé en 1848, étaient connues en Russie, depuis huit cents ans, sous le nom i'artel.

Le développement des idées socialistes et communistes en Europe démontrait aux révolutionnaires russes la nécessité d'étudier le peuple, et de repousser avec plus d'énergie qu'auparavant les bienfaits de la civilisation officielle et bourgeoise. Mais pour propager les idées défendues, il fallait évidemment prendre un chemin détourné. C'est ce que firent les libéraux et les révolutionnaires russes. La presse libérale de cette époque a trouvé le moyen de se soustraire aux rigueurs de la censure, en créant une littérature de tours de force de style, qu'il fallait savoir lire entre les Kgnes pour deviner ce qui ne s'y trouvait pas. L'éminent publiciste Polévoï était passé maître dans cet art difficile. Doué d'un vigoureux talent de critique, il contribua beaucoup au développement de l'esprit de négation, en s'attaquant à toutes sortes d'autorités, scientifiques ou littéraires, dont il n'a jamais voulu adopter les idées et les doctrines sans les avoir passées au creuset du bon sens. Parmi les démolisseurs des autorités, qui ont tant contribué à l'émancipation de l'esprit russe, Polévoï a été l'un des plus influents. Néanmoins, il faut avouer, que la critique de Polévoï était moins judicieuse et profonde que brillante et spirituelle ; ses boutades, contre ses adversaires littéraires, rappelaient souvent par leur esprit caustique celles de Voltaire ; il lui arrivait parfois de se débarrasser de ses contradicteurs en les couvrant de ridicule, mais il lui arrivait rarement de les vaincre par la force de ses arguments.

Les questions sérieuses de la vie sociale et intellectuelle furent traitées, un peu plus tard, d'une façon magistrale par Téminent publiciste Belinsky, le prince de la critique russe. Les nombreux articles qu'il a publiés dans les revues et les journaux, ont fondé la critique réaliste en Russie. Dialecticien habile, il employait tout son talent à démasquer les fausses gloires et à lutter contre l'ignorance et la routine dans toutes les sphères de la vie sociale. Ses critiques littéraires ont puissamment contribué à développer le niveau intellectuel de la jeunesse russe. Profondément patriote et nullement chauvin, esprit libre, sans préjugés d'aucune sorte, Belinsky adorait la Russie, mais ne s'abusait guère sur la grandeur du mal qui la minait; ne désespérant pas de l'avenir, il ne s'est pas trop ému de l'éloquente lettre de son ami Tchaadaïeff qui, dans un moment de désespoir, a maudit la Russie, en lui présageant la ruine. Il ne s'est pas rallié, non plus, aux slavophiles, qui voulaient que la Russie revint aux traditions de l'ancienne Moscovie et à la civilisation byzantine. Il a formé une école à lui, qui avait pour principe fondamental le libre développement du génie russe dans toutes les sphères de la vie sociale, sous l'égide de la science et de l'art. Il ne rougissait pas d'avouer « qu'il se prosternait devant les merveilles de l'Occident, » parce qu'il croyait fermement au développement d'une civilisation nationale et indépendante. 11 blâmait ceux qui copiaient servilement l'étranger, mais il n'admettait pas en même temps l'opinion des slavophiles, qui disaient qu'il fallait repousser tous les dons de la civilisation européenne, sans exception.

L*esprit de sérieuse critique ne se développait pas avec moins de vigueur, sous le règne de Nicolas, dans la forme plus abordable du roman satirique et delà comédie de mœurs. Ici, comme dans la critique et dans la poésie, on sapait tous les éléments constitutifs de la civilisation officielle. On se moquait de tout, on ridiculisait la bureaucratie paperassière, on flagellait les administrateurs malhonnêtes et la justice vénale. En effet, dans les œuvres de Gogol, par exemple, toute la société russe d'alors se reflétait comme dans une glace, et le romancier a eu vraiment raison de choisir comme épigraphe de ses Ames Mortes, le proverbe petit-russien qui dit quil est inutile d'en vouloir à un miroir, lorsque la figure est laide,

Le§ œuvres de Gogol comme celles de Balzac forment une Comédie humaine ; c'est une série de types variés et vivants qu'il fait défiler devant les yeux du lecteur; tous ses types sont éminemment russes, pris sur le vif dans toutes les classes de la société civilisée, excepté la haute noblesse pourtant. En résumé, le célèbre romancier a fait œuvre de pathologie sociale, car il a démontré, tantôt dans une forme sérieuse, tantôt dans une forme plaisante et caustique, que la société russe de cette période lugubre ne poursuivait aucun but sérieux dans la vie, aucun idéal social, et qu'elle semblait n'exister que pour satisfaire à ses appétits brutaux, sans s'inquiéter de l'abaissement de son niveau moral.

L'arrêt était sévère, mais juste.

En effet, on était à cette époque en pleine floraison du servage, et cependant pas une seule voix ne s'élevait dans les classes dirigeantes en faveur de

Témancipation. Le czar et ses ministres se vantaient même devant l'Europe de pouvoir concilier le progrès social avec cette institution barbare. Selon eux la Russie ne progressait pas moins que les autres puissances, mais elle avait cet avantage sur les autres que son gouvernement était assez fort pour opposer une digue infranchissable à la révolution, et assez sage pour ne pas faire de politique sentimentale. C'est ainsi, du moins, que le ministre de rintérieur qualifiait le projet de l'émancipation des serfs, dans sa circulaire explicative adressée aux préfets au sujet de Toukaze du mois d'août 1842, qui apportait quelques légers adoucissements au servage.

La haute noblesse applaudissait à cette politique du czar, qui livrait à sa merci toutes les forces vives du pays, et elle envoyait des « adresses de dévouement au trône et à la patrie. » Le mot patrie ne servait, évidemment, qu'à compléter la phrase. Son avilissement pendant le règne de Nicolas a dépassé tout ce que l'histoire des autres peuples pourrait nous fournir sous ce rapport d'abject et d'ignoble. Nombre de grandes familles, par exemple, avaient poussé leur servilité au point de ne pas oser porter le deuil de leurs parents exilés en Sibérie après le 14 décembre ou après le prétendu complot de Konarsky en 1849 ^

Il y avait plus : on citait comme un exemple à suivre tel père titré ou général, qui suppliait le czar de ne pas gracier son « vaurien de fils » accusé d'un délit politique quelconque ; on racontait avec en-

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