Herzen
thousiasme dans les salons aristocratiques que telle grande dame avait dénoncé son fils ou son mari à la troisième section pour un fait politique, et que telle autre avait supplié le czar de jeter en prison Tun des siens pour changer le cours de ses idées libérales.
C'était encore la haute noblesse qui encourageait le gouvernement à suivre une politique de répression sanglante à Tégard de la Pologne en 1831. La jeunesse russe, la presse libérale, des écrivains de talent comme Belinsky, des savants comme Thistorien Granowsky, des poètes comme Venevitinoff, de même que les boudeurs slavophiles formaient ensemble un groupe d'opposants qui se tenait à l'écart de toutes les infamies du gouvernement, et qui protestait par son attitude indignée contre les bandits qui entouraient le trône. Certes, la fraction libérale de la société russe n'osait ni critiquer les actes du gouvernement, ni protester ouvertement contre le despotisme qui supprimait toutes les libertés publiques, mais il lui restait la ressource de Vopposition passive^ et les moyens de témoigner ses sympathies à tous ceux qui étaient persécutés par le gouvernement.
L'abîme qui séparait les hommes qui touchaient de près ou de loin au pouvoir, et la fraction libérale de la société russe, devenait de plus en plus profond. L'oukaze impérial de l'année 1846, qui limitait, en quelque sorte, les droits des seigneurs sur leurs serfs, a créé, pour ainsi dire, deux sociétés ennemies en Russie : l'une, qui possédait la propriété baptisée, s'était émue de l'amélioration bénigne qu'apportait le décret impérial à la situation des paysans ; l'autre,
moins riche, qui formait l'aristocratie de Tintelligence, née du mouvement révolutionnaire du 14 décembre, ne considérait Toukaze impérial que comme le premier pas vers Taffranchissement des paysans avec la terre. Dès lors, tous les hommes de talent du parti avancé, les publicistes, les p(»ètes, les romanciers, les savants et les journalistes n'eurent plus d'autre but que de développer cette idée sous toutes les formes et sur tous les tons.
Le côté moral des graves questions sociales que soulevait le courant généreux en faveur de l'émancipation, a été savamment développé par l'historien Granowsky etpar d'autres professeurs de l'université de Moscou. Les idées généreuses qui inspiraient les belles études critiques de Belinsky ennoblissaient les esprits et les maintenaient à la hauteur de la grande question sociale qui devait être résolue dans un avenir prochain. Les plus belles œuvres de Ivan TourguéneiF, comme les Mémoires d'un Chasseur , par exemple, de même que les poésies de Nékrassoff ont été également inspirées par le graftd courant en foveur de l'abolition du servage, qui agitait la société russe pendant les dernières années du règne de l'empereur Nicolas.
Le côté social de la question a été traité d'une façon magistrale par le célèbre publiciste Alexandre Herzen, que l'Europe a vu, debout sur la brèche, partout où la lutte se passait entre le prolétariat et la bourgeoisie dirigeante. Cet homme a combattu avec l'arme la plus terrible et la plus inofFensive en apparence, — avec la plume ! Et il est sorti victorieux de la lutte qu'il a soutenue contre l'empire des czars.
Gomme VictorHugo, il a combattu tous les despotismes et toutes les tyrannies avec sa plume acérée et vengeresse ; c'est lui qui a arraché le voile qui masquait si longtemps, aux regards de l'Europe, le colosse aux pieds d'argile. Il attaquait pendant trois ans sans répit ni relâche, avec une énergie incroyable les actes arbitraires du gouvernement russe, les vices de la bureaucratie, la vénalité des tribunaux, les abus du pouvoir seigneurial et la corruption effroyable qui régnait dans les hautes sphères de la société russe. Ses amis politiques, comme Bakouniue, Ogareff et tant d'autres émigrés, l'aidaient avec ardeur dans la tâche patriotique de la régénération nationale. Ces hommes généreux et honnêtes ont bien mérité de la Russie !
Jamais aucun journal ne fut plus répandu que la Cloche (kolokol), dans laquelle il a publié ses plus remarquables écrits. Socialiste convaincu, ne voyant de salut pour l'humanité en dehors de la révolution économique et les libertés communales, Herzen fut pris d'un grand découragement après avoir vu l'échec de la révolution de 1848. Il a fini même par désespérer complètement de l'avenir de l'Europe occidentale, mais, en revanche, il augurait un brillant avenir aux races slaves pour avoir su conserver intact l'esprit communal. Aussi est-il arrivé, logiquement, à repousser pour la Russie les formes politiques intermédiaires pour arriver à la République communale , parce que selon lui , « les révolutions politiques faites par la bourgeoisie se sont affaissées sous le poids de leur impuissance, » n'ayant pas pu améliorer la situation économique . du plus grand nombre des citoyens. De là, à la con-
clusion que la Russie ne devait pas s'inspirer des principes créés par la vie sociale et politique des sociétés occidentales, il n'y avait qu'un pas, d'autant plus que ces principes ne sauraient jamais devenir les siens, ni s'acclimater sur le sol russe, ni même se développer. C'est ainsi qu'il a abouti insensiblement à la négation absolue du statu quo politique et social de l'Europe :
Le Russe émancipé, dit- il dans sa lettre à Michelet, est l'homme le plus indépendant de la terre. Qui est-ce qui pourrait l'arrêter? Serait-ce le respect de sou passé... Mais l'histoire de la Russie nouvelle ne commence-t-elle pas par la négation absolue de la nationalité et de la tradition? Serait-ce un autre passé indéfini^ la période de Pétersbourg, peut-être?
Ah ! celle-là ne nous oblige à rien ; ce cinquième acte d'une tragédie sanguinaire, jouée dans un lupanar, nous émancipe, mais il ne nous impose aucune croyance.
D'autre part, votre passé, à vous Occidentaux, nous sert d^instructiony et voilà tout. Nous ne pouvons nous consi' dérer nullement comme exécuteurs testamentaires de votre histoire. Vos doutes, nous les acceptons. Votre foi ne nous émeut pas. Vous êtes trop religieux pour nous. Vos haines^ nous les partageons ; votre attachement pour Vhèritage de vos ancêtres, nous ne le comprenons pas. Nous sommes trop malheureux, trop opprimés pour nous contenter d'une demiliberté.
Vous avez des ménagements à garder envers votre passé, des scrupules vous retienneat; nous autres nous n'avons ni ménagements ni scrupules, mats la force d*agir nous manque pour le moment,
L'éminent publiciste pousse encore plus loin sa négation en s'écriant :
INTRODUCTION HISTORIQUE. i07
Qu'avons-nous à démêler avec vos devoirs traditionnels, nous, les mineurs, les déshérités? Et puis comment pourrions-nous accepter franchement une morale fanée, une morale ni chrétienne ni humaine, existant seulement dans les exercices de rhétorique et dans les réquisitoires des procureurs. Quelle vénération voudrait-on nous inspirer pour ce prétoire de votre justice barbaro-romaine, pour ces voûtes lourdes, écrasantes, sans air, sans lumière, rebâties au moyen âge et replâtrées par les affranchis du tiers état? Ce n'est peut-être pas le guet-apens brutal des tribunaux russes, mais qui pourrait nous prouver que c'est la justice!
Nous avons cru devoir faire cette longue citation parce qu'elle résume complètement révolution qui s'est opérée dans les idées pendant la fermentation révolutionnaire qui existait dans la société russe, à rétat latent, sous le long règne de l'empereur Nicolas. D'autre part, les idées émises dans la lettre à Michelet ont une importance capitale pour le sujet que nous traitons, parce qu'elles ont servi de base au développement ultérieur des théories nihilistes. Cette lettre les résume toutes, en effet, seulement les nihilistes les ont modifiées selon les circonstances et le milieu où elles devaient être propagées ou appliquées. Et ils ont réussi, en grande partie, dans cette tâche, par la simple raison que la vie historique du peuple russe présente elle-même la négation absolue de tout ordre social qui ne répond pas à l'esprit communal.
La réforme de l'affranchissement des serfs accomplie sous le règne actuel, a offert un terrain favorable au développement pratique AQ^iAéQ^vévoXwiiQin'' naires-socialistes, grâce à la manière dont elle a ét^
introduite. En effet, le gouvernement russe se montra si maladroit qu'il lésa les intérêts économiques des deux partis, de la noblesse et des paysans. La noblesse se plaignait hautement de ce que le gouvernement Ta ruinée par l'opération du rachat des terres seigneuriales; et en effet, au point de vue de l'équité bourgeoise, le czar a procédé à cette opération avec une insigne mauvaise foi, dans le désir de s'illustrer par un acte libéral aux yeux de l'Europe. Les bons de rachat délivrés aux propriétaires fonciers se sont vendus à la Bourse le lendemain même de leur émission avec 35 pour 100 de perte, et le gouvernement ne les acceptait luimême, en payement de loutes sortes, qu'au cours du jour. Nous le répétons, au point de vue de la légalité bourgeoise, c'était un méfait et un vol.
La situation économique des paysans est devenue également beaucoup plus précaire qu'avant l'émancipation, car ils subissent aujourd'hui une double servitude : étant accablés par des impôts écrasants pour les terres rachetées, ils se trouvent par cela même à la merci des propriétaires, qui les exploitent en les faisant travailler pour un salaire dérisoire. Néanmoins ils se soumettent aux plus dures conditions, parce que les lots de terre qui leur ont été concédés, ne garantissent ni l'existence de leurs familles, ni le payement des impôts de l'État.
Or, l'opération du rachat a paru odieuse au paysan russe, parce qu'il n'a jamais pu comprendre pourquoi il payerait pour la terre que lui et ses ancêtres ont cultivée de tout temps k la sueur de leur front. Bref, l'esprit municipal du peuple russe n'a ainais pu s'élever à la hauteur des finasseries juri-
diquesqui découlent du principe de la propriété individuelle. Les fonctionnaires qui procédaient au partage des terres et à l'opération compliquée du rachat, appartenaient presque tous à la noblesse. Zes médiateurs de paix, qui connaissaient des différends qui s'élevaient entre les seigneurs et les anciens serfs, adjugeaient ordinairement les plus mauvaises terres aux paysans. Et pourtant ce rôle de médiateur, dans une question aussi grave, offrait une belle occasion à la noblesse de s'entendre avec le peuple et de s'emparer du pouvoir. Mais, avilie par une longue servitude, la noblesse russe n'a pas compris qu'elle pouvait forcer l'autocrate à partager son pouvoir avec elle. La dernière chance que le hasard lui offrait d'arriver au pouvoir, a disparu à jamais. D'autre part, depuis la révolution polonaise de 1863, elle a perdu toute considération aux yeux de l'Europe et du parti libéral en Russie pour avoir approuvé, sans réserve, la politique odieuse des Mouravieff et des Lûders.
Tandis que le parti révolutionnaire, conduit à l'assaut du despotisme par de grands citoyens comme Tchernischewski, Mikhaïlotf, Ogrizka et tant d'autres, tendait fraternellement la main aux insurgés polonais, la noblesse russe applaudissait aux massacres de Varsovie et de Vilna, en engageant le gouvernement à persister dans la politique de la répression à outrance.
Grâce à l'énergie indomptable de ces hommes, qui ont su réveiller le peuple de sa torpeur séculaire, le mouvement nihiliste dure déjà vingt ans sans interruption, depuis l'attentat de Karakozoff jusqu'à nos jours. La révolution nihiliste, ainsi que
les hommes qui sont à sa tête se feront connaître dans ce livre; aussi nous n'en parlerons pas dans cette étude historique.
Constatons seulement, pour conclure, ce fait indéniable que le rôle historique de la noblesse est désormais fini, et que la bourgeoisie est si peu nombreuse que la révolution russe n'aura pas à compter avec elle. Bref, les classes dirigeantes, y compris le clergé, et Tarmée, ne représentent que 21 pour 100 à peine de la population totale de l'empire. Certes, ce n'est pas à cette infime minorité qu'appartiendra jamais le droit d'édicter des lois d'édification ou de conservation sociales. Ce droit appartient au peuple russe, sans partage.
Pendant la tourmente révolutionnaire, il sera proclamé et exercé par ses mandataires légaux, par les hommes courageux qui seront à la tête du mouvement.
La noblesse ayant manqué à ses devoirs, la bourgeoisie ne comptant plus dans la balance populaire, c'est donc le parti révolutionnaire-socialiste seul, qui aura le droit légitime de régler définitivement les comptes du peuple avec l'ancienne société russe. C'est ce que nous avons dit au commencement de cette étude ; c'est aussi ce que nous avons essayé de prouver par des faits historiques.
Le mouvement nihiliste, comme une évolution historique éminemment nationale, signifie négation absolue de F État, qui n'est « qu'un leurre immense^ une tromperie universelle, adroitement organisés par la majorité possédante, au profit d'un petit groupe de bandits privilégiés et de quelques despotes plus ou moins couronnés. »
Le nihilisme, c'est aussi la négation implacable de la science hypocrite, attitrée, qui donne des privilèges et des droits exorbitants, et qui crée un corps de fonctionnaires savants capables de toutes les bassesses pour plaire au pouvoir.
En revanche, tout en repoussant rorganisation politique de la science par l'État^ le programme des nihilistes réclame l'instruction gratuite et obligatoire, à tous les degrés, moins les privilèges. Il réclame également la création des cours libres dans le but de la plus large diffusion des connaissances utiles, ainsi que des lois positives découvertes dans le domaine des sciences naturelles et expérimentales.
En supprimant le pouvoir central, le programme nihiliste s'arrête à l'idée d'un gouvernement économique^ ou plutôt d'un simple bureau municipal formé de délégués élus par le mir, et en tout temps révocables par les électeurs.
Pas de tribunaux permanents : les juges seront élus par la commune pour chaque affaire cinminelle ou délit» Les communes rurales et urbaines devront former une fédération de pays libres, autonomes et indépendants les uns des autres. Les besoins économiques détermineront^ plus tardf des relations extérieures qui devront s'établir entre elles.
Voilà un aperçu sommaire du programme social des révolutionnaires russes, autant que Ton peut en juger, d'après les théories exposées dans les livres, les brochures et les proclamations du parti. Hâtonsnous d'ajouter que les nihilistes n'entendent nullement l'imposer aux futures communes; non, ils se proposent de le faire adopter au moyen du suffrage universel. Et ce programme sera adopté, car il ré-
pond à toutes les aspirations séculaires de Fesprit communal russe.
Le gouvernement impérial sera impuissant à en empêcher Texécution, car, au moment du danger, il sera abandonné de tous ses fidèles serviteurs, il se verra seul, et sans appui. Déjà les classes dirigeantes se rendent parfaitement compte de leur infériorité numérique, de leur extrême impopularité, pour oser tendre la main à l'autocratie en détresse. Au moment du jugement suprême, dont l'heure ne peut manquer de sonner, le peuple russe les repoussera également non par vengeance, car ce grand justicier ne se venge pas des faibles, mais il les repoussera comme un lest inutile, dont il devra se débarrasser pour déblayer le terrain social.
Un Russes
i. Nous n'avons pas à réfuter ou à commenter ce curieux travail ; quoiqu'on en pense, on ne lui refusera pas une qualité : il bst singulièrement Instructif. (Ë. L.)