‹ Introduction à l'histoire du nihilisme russeChapitre 7 sur 30 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

ÉTUDE SUB LES lÉTUDIANTS RUSSES

Comme complément à l'introduction, et pour montrer avec quelle conscience nous avons étudié, il y a déjà longtemps, les origines du nihilisme, nous donnons place ici à une étude sur les Étudiants russes qui a paru, en 1877, dans le Moniteur universel. Les conclusions, comme on le verra, sont identiques à celles de l'introduction, quoique présentées avec plus de mesure, comme il convient à un Français qui s'occupe des choses de Russie.

« Il n'y a pas longtemps, disions-nous, on a pu lire dans les journaux le compte rendu d'un procès jugé à Saint-Pétersbourg, et qui avait pour objet la poursuite de délits et de crimes commis par des étudiants. Il s'agit, bien entendu, de délits et de crimes politiques. Il parait qu'à propos de la question serbe, à laquelle se mariait la question slave, les tètes s'étaient échauffées; on avait manifesté. Pétersbourg, là encore, imitait les modes de Paris.

(( Les fidèles, qui sortaient de la vieille basilique où

ils avaient prié et chanté, se disposaient à regagner pieusement leurs pénates, lorsqu'un spectacle absolument inouï les frappa. Un groupe compact de jeunes gens était rangé derrière la statue de Koutousoff. Parmi eux, des orateurs montés sur des tertres de neige haranguaient la foule avec des gestes frénétiques; Tun, plus hardi que tous, brandissait un drapeau sur lequel on pouvait lire : « Terre et Liberté I » Ce drapeau était rouge. En vain la force publique essaya de dissiper les rassemblements : les trois gardavoî ou sergents de ville qui s'était donné cette mission, furent rossés d'importance. Des bourgeois notables allèrentquérirle commissaire. Quand celui-ci arriva, la fête était à son plus haut période. On se battait. Bref, après des horions sans nombre, tout le monde s'enfuit, et une vingtaine de prisonniers restèrent aux mains du commissaire. Ces captifs, hommes, femmes, enfants, comparurent sous inculpation d'attroupement, de discours séditieux, d'injures et de coups aux agents de l'autorité. De fait, il avaient crié : « A bas le czar I à bas les Allemands ! Aide à nos frères slaves ! » et quantité d'autres choses, impolitiques sur une terre émancipée d'hier. Le procès fut court; les juges se montrèrent indulgents; de ces coupables de tout sexe et de tout âge, quelques-uns allèrent en prison, les autres retournèrent chez eux.

« Mais une telle aventure n'est-elle pas curieuse en Russie, à Saint-Pétersbourg, sur la place de Kazan, à cinq minutes du palais impérial? Cette manifestation, dans un pays où, comme dit Rabelais, les paroles elles-mêmes gèlent dans l'air, ne paraît-elle pas prodigieuse ? Et ce drapeau rouge, que vient-il

faire ici? Si on ajoute que les inculpés appartenaient tous à la catégorie des étudiants et des marchands, ne trouvera-t-on pas le fait très frappant ? Qui ne voit du germe le plus humble jaillir toute une création? Ne négligeons pas ces petits côtés de l'histoire. Plus tard, on dira peut-être que c'est sur la place de Kazan, avec ce groupe quasi-ridicule, qu'a débuté la vraie révolution sociale russe. C'est ce fait, impossible sous Nicolas, devenu réel sous Alexandre II, qui nous a inspiré les quelques lignes qui suivent sur les étudiants russes. Le nombre de ces étudiants est restreint : ils forment néanmoins la réserve secrète des véritables énergies nationales. Ces forces obscures fermentent; il se fait, à Saint-Pétersbourg, de sourdes concentrations, de silencieux amalgames d'électricité intellectuelle. Ce qui fut pour nous sera pour d'autres. Un jour, sur le sol russe, un amas de débris attestera le passage d'une tempête révolutionnaire.

« J'ai dirigé, à Saint-Pétersbourg, un journal français, et les exigences d'une telle situation m'obligeaient à étudier le monde russe sous toutes ses faces. Eh bien! c'est à peine si, après dix-huit mois d'application et d'étude, j'ai pu saisir la vie russe sur le fait. La vie des classes moyennes, nouvellement advenues, est composite ; rien ne la distingue, que sa timidité et sa méfiance : elle se voile soigneusement aux yeux. Cette petite bourgeoisie, obséquieuse, indécise, semble douter de son droit à l'égalité. Quant à la vie du bas peuple, elle tient trop au terroir, elle est trop autochtone, et par bien des côtés trop primitive, répugnante même, pour que l'étranger la pénètre entièrement.

il6 ETUDE SUR LES ETUDIANTS RUSSES.

Je ne dis rien des classes supérieures. L'aristocratie porte ici le même masque et les mêmes oripeaux qu'ailleurs : la dissimulation, l'hypocrisie et l'intrigue forment son type moral ; extérieurement, elle affiche le luxe^ le goût des plaisirs, la connaissance de tous les genres de sport; elle fait des dettes, se bat; elle voyage aussi. Mais si ces trois catégories sont si difficiles à étudier et à peindre, comment décrire avec certitude la vie, les mœurs, les aspirations des étudiants russes? Sont-ils donc une classe à part? Leur caractère est-il plus définissable? Je le crois.

« Dans un pays d'ignorance absolue, où soixantequinze millions d'habitants occupent une surface terrestre qui est la huitième partie du monde habité, où les communications sont difficiles une partie de l'année, impossibles l'autre, où les préjugés du passé, les superstitions et les erreurs des aïeux ont force de loi, où le despotisme asiatique subsiste sans modérateur et s'appuie au contraire sur le formidable système de l'administration moderne ; dans un pays où l'on compte plus de quinze cent mille nobles qui se croient des droits supérieurs à ceux du reste de la nation, où le sacerdoce est héréditaire, où plus d'un million de moines des deux sexes vivent dans la fainéantise et le parasitisme, où enfin les idées européennes pénètrent d'hier et toujours péniblement, parce que ce qui nous parait si simple parait là-bas monstrueux, et que ces aveugles, rendus à la lumière après des siècles, sont comme hébétés d'un jour inconnu ; oui, dans un tel pays, les étudiants de tout ordre doivent former une classe à part, avoir leurs moeurs singulières et, quoique l'on

fasse, former un État dans TÉtat : c'est ce que nous allons démontrer.

€ Il y a en Russie un parti patriote extrêmement puissant, qui s'est donné la mission de favoriser les études et les étudiants. De même qu'il s'exerce à faire disparaître de l'armée nationale cette cohue de bas officiers allemands^ dont l'instruction, nécessaire pour former de bons cadres, pourrait à un moment devenir fatale, il se propose aussi d'éliminer des chaires de droit et de médecine l'élément tudesque pour le remplacer par la science russe. Mais ce noble but, on ne peut l'atteindre qu'en développant l'instruction publique, en stimulant les jeunes gens, en créant des bourses, en obtenant pour les étudiants des immunités, en attachant aux fonctions libérales une importance et un éclat dont on les a jusqu'à présent dépouillées. Aussi est-ce d'un bout à l'autre de l'empire, d'Arkangel à Odessa, une généreuse et ardente émulation. C'est à qui créera un établissement d'éducation, c'est à qui dotera un institut ou un gymnase. L'honneur de ces rivalités patriotiques revient tout entier à la classe marchande, que j'appellerais la classe bourgeoise, si je ne craignais de faire un solécisme politique. Peu de marchands millionnaires qui ne distraient un nombre considérable de roubles à l'intention d'un lycée ou d'une chaire.

« On se rappelle que les riches citoyens de Rome léguaient en mourant une somme considérable à César très bon et très grand; en Russie, un marchand retiré des affaires avec une fortune, ne se retire pas de la vie sans léguer à sa ville de quoi fonder ou alimenter une école. Dès lors on comprendra

pourquoi les étudiants se sentent nécessaires, pourquoi ils prennent en eux confiance, et on se rendra compte de leur audace à certains jours, de leur orgueil aussi. Dans la nation naissante et numériquement formidable, ils forment une minorité infime. Ils le savent et se considèrent un peu comme les dépositaires de l'avenir. Ces précieuses semences, plus nécessaires que le blé à la vie des nations, ces graines de sciences et de liberté qu'a apportées le vent d'Europe, c'est à eux qu'il appartient de les entretenir et de les féconder !

« Comme en France après les études du lycée, en Russie le jeune homme, après les études du gymnase, s'interroge sur sa vocation. S'il est noble , la question est vite tranchée; l'armée le réclame, ou la diplomatie, ou la grande culture. S'il appartient à la classe moyenne, composée en général de tchinovnicks ou de fonctionnaires, il aspire à l'uniforme de bureaucrate : il grattera, lui aussi, d'interminables monceaux de papiers ; lui aussi sera souple, timide, inquiet; lui aussi courbera l'échiné pour garder le droit de mourir de faim. Si, au contraire, un heureux sort l'a fait naître dans une arrière-boutique, il se sentira plus fort du lucre accumulé par son père et voudra s'élever. Il étudiera pour être avocat, médecin ou professeur. C'est un fait de statistique : la classe marchande fournit le plus grand nombre d'étudiants. Mais pourquoi? C'est que làbas, comme partout, le stage d'un étudiant est toujours long; pour le droit, pour le professorat, c'est trois ans au moins ; pour la médecine, au moins cinq ans.

« Il faut, pendant cet intervalle , pourvoir à mille

frais renaissants. Un étudiant en droit, un aspirant professeur, coûtent chacun de neuf à dix mille francs; un médecin, seize mille francs ! Qui ne voit d'ici la brèche qu'une telle somme ferait au budget d'un fonctionnaire qui gagnerait cent roubles par mois, c'est-à-dire trois cent cinquante francs, et qui, après le prélèvement naturel des besoins urgents, voudrait donner à son fils de quoi se suffire pendant la poursuite d'un profession libérale ! Seuls donc les commerçants peuvent suffire à ces éventualités. Ils n'ont garde de négliger cette ouverture sur les hautes fonctions ou les hautes positions sociales. Un avocat, un juriste peut justement aspirer à tout en ces époques de bouleversement (je parle ici comme un Russe), et un médecin peut approcher du czar, tenir dans sa main le pouls tremblant du maître du monde, ramener l'espérance dans le cœur du patricien malade ou terrifier son âme.

« Ce sont là de belles promesses; les marchands le savent, et c'est pourquoi Ivan Ivanovich fera son droit ; on le consultera à la ronde ; il plaidera devant le Sénat; il deviendra peut-être sénateur lui-même; c'est pourquoi Nicolas Nicolaïevich fera sa médecine ; les nobles dames et les superbes seigneurs dépendront de son sourcil froncé ou serein ; quant à Basile Basilevski, il est tellement réfléchi, tellement acoquiné à de gros livres où personne n'entend goutte, qu'il fera son stage pour être professeur. Il aura l*habit bleu à boutons d'or, sera salué du titre de M. le docteur et recevra à cinquante ans la croix de Sainte-Anne avec le titre, flatteur et dérisoire, de conseiller intime de Sa Majesté. Après les marchands russes^ les marchands juifs ou simplement les juifs»

ont l'honneur de pourvoir d'adeptes et de néophytes les universités; mais il faut qu'ils se convertissent à l'orthodoxie.

« Les juifs sont puissants I Ils détiennent, comme au moyen âge, l'argent et l'or I Pendant que le noble cadet, le noble hussard, le noble chevalier garde, le noble oisif, le noble prodigue, le noble débauché jette à tous les vents la fortune paternelle, le juif est là qui, avec la patience juive, l'indifférence sémitique, le fatalisme oriental, attend, suppute, entasse. Le jour est enfin venu : dans le coin enfumé d'un infâme taudis, le brillant gentilhomme signe des lettres de change... Car ces mœurs, surannées pour nous, sont encore vraies en Russie. Et le juif, le marchand, s'élève sur les catastrophes et les ruines de la noblesse. En ce moment, comme pour les formations océaniques, comme pour ces continents nouveaux qui un jour vont surgir par l'accumulation lente et le dépôt successif des madrépores, les classes moyennes s'accroissent en Russie, grossissent de la maigreur où elles ont réduit les classes nobles, et dans un demi-siècle se constitueront en une bourgeoisie très dense, très puissante, très fière, et peut-être se décerneront-elles le nom de classes dirigeantes. C'est qu'entre leurs mains l'argent, instrument matériel sans lequel rien ne vaut, sait se transformer, dans la personne des étudiants, en agent intellectuel, sans lequel rien désormais ne vaudra.

« Ce recrutement des universités par les classes marchandes a un caractère assurément exclusif; mais d'autres éléments non moins curieux le composent et y apportent leur contingent. Ne disons rien des classes nobles, qui croiraient déroger, quoiqu'elles

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n'en témoignent rien, en recherchant les professions susdites. Si quelques-uns parmi les gentilshommes, et nous en connaissons, savent s'astreindre à des études longues et difficiles , leur nombre est trop restreint. Ce n'est pas sur eux que compte la nation ; ce n'est pas eux que nous nous proposons de peindre. Tournons-nous de préférence vers ces Polonais, ces Petits-Russiens, ces Allemands et ces Serbes russifiés, et aussi vers ces enfants trouvés , fils de l'aventure et du hasard , qui apportent leur contingent à la liste des étudiants pétersbourgeois.

« C'est le gouvernement lui-même qui, avec une sollicitude intéressée, une sympathie qui ressemble assez à celle du loup pour l'agneau, a poussé vers les universités russes les jeunes Polonais chez lesquels on a pu croire éteindre le patriotisme. Mais quoi qu'on puisse penser et dire du caractère polonais, ce vif et indestructible sentiment qui nous attache au sol natal, à nos droits naturels, à la patrie en un mot, subsiste chez lui avec une ardeur que rien n'éteint. L'empire s'est assimilé la Pologne ; rien ne changera plus le destin de cette belle et intelligente nation ; la langue russe s'est substituée presque partout officiellement à la langue nationale. Mais le Polonais, qui se tait, qui paraît enchaîné, qui accepte même des fonctions, reste au fond du cœur le fils sincère de la Pologne. Un mot, un souvenir évoqué, une ombre, un rien, et sur ces mâles figures, empreintes d'énergie militaire, passe comme un reflet de la passion intérieure , l'amour de la patrie violée et vaincue, l'espoir d'une résurrection.

« Les Polonais s'adonnent volontiers, dans les universités, à l'étude de la médecine et au professorat

Un bien petit nombre étudie le droit. J'ignore la cause d'une telle abstention. Peut-être se sentent-ils sous le coup d'une méfiance universelle; peut-être la main cachée qui les éloigne des fonctions ou les y maintient à un rang subalterne, leur fait-elle peur au barreau. Peut-être aussi a-t-on soin, par politique, d'écarter d'une haute et noble étude les enfants d'une nation dont on a étouffé le droit par la force. Il n'est guère d'exemple qu'après avoir spolié, le spoliateur ait donné à sa victime des leçons de droit. L'ironie serait trop amère. Quoi qu'il en soit, les Polonais se distinguent par une vive et claire intelligence de leur science ou de leur art; ils sont plus sociables, plus aimables, plus gais que leurs camarades de nationalité différente, ils ont plus d'initiative et d'entrain. Plus d'un a porté la peine de ces hérédités ineffaçables de l'indépendante et volontaire Pologne.

« Les étudiants Petits-Russiens sont ceux qu'attire à Pétersbourg le mirage de la capitale, bref, les étudiants provinciaux. Entre Pétersbourg et Moscou, le choix est bientôt fait. Sans doute, pour le marchand petit-russien, la vraie capitale c'est la ville sainte, la ville aux trois cents églises, aux mille minarets, la ville assise sur la belle Moscova; mais enfin, là-bas, là-bas, vers le nord européen, est le czar avec sa cour; tous les nobles aussi sont groupés dans le palais d'Hiver autour du batouchka, du Petit père, nom familier que les Russes donnent à l'em^ pereur. Plus le jeune fils sera près du czar paternel, plus le père sera tranquille. Et qui sait? Sémène Séménovich n'est pas mal bâti ; il a de bonnes grosses joues qui font la joie de sa mère; il a eu des prix au

gymnase ; il chante à peu près comme un Allemand ; il joue très gentiment Tair national sur Taccordéon, instrument essentiellement russe; il a des roubles, beaucoup de roubles. Il peut donc plaire et, avec un peu d'entregent, aller aux assemblées de la noblesse. Là, un protecteur, une protectrice peut le distinguer^ lui ouvrir des horizons inespérés... Illusions touchantes, peu raisonnables sans doute, mais qu'on retrouve chez tous les Petits-Russiens. Ruse et candeur, astuce et naïveté, économie sordide et fougue dépensière, voilà le fond du caractère de ce Petit-Russien, qui veut que son fils lui fasse honneur. Touchant est le départ du garçon quand il va quitter sa province pour l'inconnu.

«En Russie, les mœurs ont gardé une trace de simplicité antique; par ce côté, le Russe est tout Oriental ; il y a du patriarche en lui. Aussi ne pouvons-nous guère nous figurer les recommandations, émouvantes et saugrenues à la fois, dont l'étudiant est l'objet, avant de monter dans le traîneau du voyage. Tant d'histoires imaginées à plaisir et défigurées circulent dans les campagnes et dans les chefs-lieux provinciaux sur la grandeur de Saint- Pétersbourg, sur le palais du czar, sur la cathédrale d'isaac, sur les drapeaux du Kazan, sur les canaux de Catherine , sur les boulevards de Nevski , sur le quai des Anglais. Vus à distance par des yeux prévenus et émerveillés , par des yeux qui n'ont jamais contemplé que le steppe neigeux d'une contrée perdue, tous les objets prennent les proportions d'une fantasmagorie étrange. Le jeune homme est félicité, envié, un peu admiré même pour son courage à aller étudier si loin. On va même — mais j'ai

peur que le mot ne soit trop fort — jusqu'à Texorciser.

« Après les prières devant la Sainte Image, le pope, généreusement abreuvé, lui donne des amulettes infaillibles et de pieuses commissions pour la Panagia; car si Moscou a des saints renommés, Pétersbourg a une vierge, celle de Kazan, qu'il ne donnerait pas pour bien cher; en effet, grâce à la piété des fidèles, elle encaisse , bon an mal an, un million de roubles, dont les prêtres vivent saintement. Je ma figure le nouveau débarqué trois ans après son arrivée... Quel entassement de désillusions et de déboires ! Il a perdu la foi religieuse ; il oscille çntre tous les systèmes philosophico- politiques; sans doute, il a parfois au cœur une vague nostalgie de la petite ville où il est né , de l'humble et crédule famille qui l'a accompagné de tant de vœux. Mais qu'irait-il faire désormais chez ces bonnes gens? Il parle une langue inconnue : on ne le comprendrait pas; et lui-même, rude enfant dégrossi, barbare frotté de civilisation, moitié Mongol, moitié Tartare, moitié Anglais, moitié Français, aux trois quarts Allemand, la tête farcie d'utopies, comprendrait-il la routine et la bonhomie de ses proches? Ne serait-il pas froissé à chaque moment en ses délicatesses nouvelles? Il reste donc, fait sa trouée, s'il le peut et comme il peut. Sur cette mer orageuse où vous êtes deux mille jetés, puisses-tu surnager, Sémène Séménovich I

« De Finlande et de Courlande arrivent aussi chaque année, à flots pressés, comme ces bancs de harengs qu'amènent des marées périodiques, les enfants épais d'une race septentrionale fraîchement

incorporée à la Russie et greffée à la diable sur le gigantesque tronc moscovite. Mêmes espoirs les conduisent, mêmes désillusions les attendent. Mais ils ont pour eux cette lourdeur du bœuf, qui trace obstinément un sillon et poursuit sa tâche sur une bande étroite de terrain, sans voir que le soleil, qui le réchauffait tout à Theure, se couche à Thorizon assombri ; ils ont pour eux cette bonne et vieille solidité du cœur de chêne : rien ne les entame. Mais j'ai hâte d'arriver aux Allemands.

« Tous ceux qui ont habité la Russie connaissent les taracanes, insectes assez semblables aux grenadiers de nos caves. Ils ont mille pattes, sont vêtus de couleur brune, et paraissent inoffensifs. Mais leur nombre effrayant les rend redoutables et importuns. On les trouve partout, à la cave, au grenier, au salon, à la cuisine, dans tous les angles, sous tous les lits, dans le pain qu'on mange, dans la soupière fumante où mijote le cach^ ce mets russe par excellence. Ces taracanes sont haïs, mais supportés. Ils ont vaincu tous les efforts, découragé toutes les colères, désarmé tous les soufflets insecticides : les Russes appellent les Allemands des taracanes.

« Les relations de parenté et d'amitié qui unissent Alexandre II à la famille des Hohenzollern, ont stimulé un grand nombre de jeunes gens allemands. Sûrs d'une protection efficace, encouragés par l'exemple de leurs aînés, qui ont tous trouvé en Russie le vivre et le couvert, ils abandonnent les sablonnières du Brandebourg et, dégoûtés de la pomme de terre, viennent à Pétersbourg chercher des mets plus succulents. Les étudiants allemands émigrent sans pensée de retour. Us prennent faci-

lement les mœurs russes, la langue russe, le vêtement russe. Ils obtiennent leurs lettres de naturalisation; et comme, en réalité, ils ont des qualités viriles, la suite dans les idées, la ténacité, Tamour du travail, l'exactitude, comme ils ont aussi des défauts malheureusement nécessaires en Russie, comme ils sont flagorneurs, complaisants, peu scrupuleux, hommes à tout faire, ils trouvent vite emploi, clientèle, richesses, honneurs.

« Les étudiants russo-teutons se'mêlent au flot des autres étudiants comme, à Tembouchure de certains fleuves , Teau douce se mêle à Teau salée sans s'y confondre, sans contracter une véritable union. Disons tout : quoique absolus dans leurs idées, étroits dans leur science , confiants uniquement dans Tintelligence allemande , les meilleurs médecins, les meilleurs juristes sont, en Russie, d'origine germanique. Seuls les professeurs aborigènes les valent et les dépassent, et c'est justice. L'Allenland expose mal et lourdement; au contraire le Slave a une élocution facile, légère, et l'exposition translucide.

« Deux classes d'étudiants nous restent à passer en revue : il s'agit de ces braves Serbes , qui sont un peu les enfants perdus du slavisme ; et des bâtards ou enfants assistés, qui sont les enfants trouvés de la commune pitié et de la charité publique. On verra plus loin pourquoi j'ai voulu parler d'eux en cette étude. L'idée qui préside à leur destinée et les conduit parfois à de hautes fortunes est essentiellement russe et orientale.

« En 1872, je fis, à Saint-Pétersbourg, la connaissance d'un étudiant serbe, et quoique je n'aie point le don de divination historique, quoiqu'il fût peu

aisé de prévoir alors le rôle que cette poignée de montagnards et de bergers jouerait dans la vieille Europe, je m'intéressai vivement à tout ce que cet étudiant à moitié sauvage me raconta de son pays et de la protection dont la Russie le couvrait. Pour lui, c'était un grand et solide pasteur, de famille paysanne, aux muscles bien nourris, de taille ramassée et trapue, une sorte d'Hercule adolescent, au teint olivâtre, au visage mâle encadré dans une barbe couleur d'ébène. L'expression de l'œil était étrange, la physionomie était sournoise; à sa démarche balancée et semblable à celle de l'ours, à sa lourde patte hésitante à l'étreinte, je concevais le paysan du Danube si bien peint, d'un pinceau intuitif, par le peintre des animaux, par La Fontaine. Pourquoi il était étudiant à Saint-Pétersbourg , c'est ce qu'il me conta; mais de me dire quelle science il étudiait, c'est ce qu'il ne put faire. De fait, il me rendait visite tous les jours, restait d'interminables heures sans mot dire, fumait les papyrosi du Levant, restait ferme au poste comme un roc, ne se déracinant que pour les heures des repas. Il revenait le soir ; et quoique irrité au début de cette persistance dans l'intrusion , j'avais fini par prendre cet homme en habitude. Je disais : « Mon Serbe. »

« Fatigué de la vie rude et pauvre qu'on trouve à Belgrade, il avait erré, ses minces études finies, sur tout le continent, comme précepteur d'une famille anglaise. Congédié pour la choquante sauvagerie de ses manières, il s'était trouvé à Genève, seul, sans argent, sans amis; alors, de désespoir, il s'était adressé à un comité panslaviste. Sa requête fut accueillie mieux qu'il n'eût cru. Au lieu de le râpa-

trier, on lui offrit d'aller à Pétersbourg pour se perfectionner dans ses études. C'est ici que perce véritablement l'arrière -pensée russe. « A Pétersbourg, disait mon Serbe, nous sommes trois cents venus de tous les coins de la Serbie. Sans faire partie d'un établissement créé hautement pour nous , on nous entoure de soins silencieux. Le ministère de l'instruction publique nous distribue dans différents gymnases, et à condition que nous suivrons des cours de langue russe, nous assure le logement, la nourriture et un bon appointement mensuel. Plus tard, nous retournerons en Serbie, et toujours poursuivis d'une main bienfaisante et invisible, grâce à nos certificats de séjour et à nos attestations d'études, nous trouvons ouverte la carrière de tous les emplois. Qui me dit qu'un jour vous ne viendrez pas voir à Belgrade votre ami Ghristidès, ministre de Son Altesse? Vive la Russie, qui me promet un portefeuille et me fait ces loisirs ! »

« Ghristidès était le type de l'étudiant serbe : paresseux avec délices , ignorant comme un pâtre de Béotie, bon et hargneux comme un chien de berger, réfractaire à nos sciences, à nos lettres, à nos arts, mais polyglotte et parlant à miracle les langues de toute l'Europe. Je l'employai comme traducteur ; et sa besogne était rapide et irréprochable. S'il lit ces lignes, je souhaite qu'il ne s'en fâche pas : elles ne peuvent Tempêcher de devenir ministre, s'il doit l'être. Car, ajoutons ce trait, en vrai Serbe, Ghristidès était fataliste.

(( La destinée des étudiants serbes est un peu aventureuse. Gelle d'un grand nombre d'enfants trouvés ne l'est pas. Ges pauvres nourrissons aban-

donnés donnent au corps des étudiants un contin-, gent annuel des plus respectables. La nation, avec une pensée généreuse, d'ailleurs renouvelée du moyen âge, ne veut pas que ces rejetons de hasard souffrent du caprice dont ils sont nés. Qui sait s'ils n'ont pas dans les veines un sang très noble ? Qui dit qu'ils ne sont pas de haute race? On se raconte à Pétersbourg bon nombre d'anecdotes dont ce sujet est la base. Ainsi il est de notoriété que l'un des plus hauts fonctionnaires, le préfet de police même, est un enfant trouvée Un jour, une famille des plus anciennes et des plus riches de la ville trouva à sa porte, sur le palier du premier étage, un enfant dans les langes. Il était là comme une offrande directe à la charité de la maison. On n'eut pas même l'idée de s'en défaire. Adopté, choyé, élevé avec les autres enfants, il s'est élevé, après de très bonnes études, jusqu'aux fonctions les plus difficiles. Son nom porte la trace et comme le souvenir de son origine : il s'appelle Trépoff, mot qui signifie « escalier : » Au reste, c'est là un fait journalier. Il n'est pas d'exemple d'enfant ainsi exposé ou abandonné qui se soit vu repoussé. Plus d'une famille, privée d'enfants après de longues années de vœux et d'attente, s'empare de ces tristes occasions comme d'une bonne fortune. On va même jusqu'à aller chercher à l'hospice des Enfants-Trouvés un fils ou une fille de rencontre. Ces adoptions conduisent toujours l'heureux élu à des destins plus prospères que ceux qu'il pourrait attendre, et c'est ainsi que

1. n ne faut pas oublier que l'auteur écrivait ceci en 1877, avant l'attentat dont le général Trépoff faillit être la victime.

plus d'un étudie pour le droit , ou la médecine , ou le professorat, qui n'eût fait toute sa vie qu'un grossier soldat ou un laboureur paresseux.

« Je me souviens que durant le rude hiver de 1873, à Saint-Pétersbourg, un jour, à midi, je revenais rapidement chez moi, lorsque je dus m'arrêter devant une scène extraordinaire et bien faite pour exciter la pitié. Devant un établissement assez semblable à une caserne par ses grands murs et ses corps de bâtiments, une jeune femme, au teint rose et blanc, aux traits un peu gros mais agréables, se roulait dans la neige en poussant des cris aigus, tandis qu'une femme plus âgée, qui paraissait au fait d'événements semblables (car elle riait), pénétrait dans la maison avec un enfant nouveau-né sur les bras. Les passants ne s'arrêtaient pas, et cette indifférence augmentait ma curiosité. Un vieux Russe, que j'interrogeai, m'apprit alors que cette jeune femme, au lieu d'exposer son enfant, avait préféré le déposer à l'hospice. Cette maison est ouverte jour et nuit aux déclarations de ce genre. Aucun enfant n'est repoussé.

« Ainsi cette mère, au moment de quitter volontairement le petit être qu'elle avait porté dans son sein, gémissait et poussait d'horribles cris. Mais la misère, cette fois encore, triomphait de la maternité. Au moins, à Saint-Pétersbourg et dans tout l'empire, grâce à d'universelles fondations de ce genre, n'y a-t-il point d'infanticides. Les enfants ainsi confiés aux soins de l'État sont menés jusqu'à vingt et un ans; ils gardent leur nom, les signes qui peuvent les faire reconnaître, apprennent un métier, deviennent soldats, laboureurs, artisans, à moins qu'un con-

cours ne mette en lumière une intelligence supérieure, ou qu'une de ces adoptions dont je parlais tantôt ne les tire de cette humble et servile position pour leur donner accès sur un avenir plus brillant, sur les carrières libérales, en leur facilitant le moyen d'étudier.

« Telles sont les principales sources auxquelles les Universités puisent leurs éléments de force et de renouvellement. Si nous avons insisté sur ces diversités de provenance, c'était pour justifier les diversités de types, de mœurs, d'idées que nous allons rencontrer dans l'intéressante tribu des étudiants.

«Notre quartier Latin a disparu : de vastes trouées, des boulevards splendides ont succédé aux ruelles étroites et aux carrefours tortueux où la bohème était si bien à l'aise. Aux mœurs pittoresques, un peu débraillées, mais spéciales et originales, se sont substitués des caractères nouveaux, gourmés, froids, obéissant à un même mot d'ordre, au même alignement. La vie s*est éteinte : un mécanisme est resté. Mais à Saint-Pétersbourg le quartier Latin existe dans toute sa floraison. Il n'a pas de nom particulier, sans doute, et ne ressemble en rien, même de loin, au vieux quartier savant que nous regrettons. Il n'y a point de rue qui ait une relation même indirecte avec la docte rue Saint-Jacques^ fameuse dès le neuvième siècle.

« Les étudiants habitent la plupart sur la rive gauche de la Neva, derrière la forteresse et l'Académie, dans les hautes maisons de pierres ou de bois du Vassîly-Ostrov. Ce quartier est bien le plus étrange, le plus bizarre d'aspect qu'on puisse voir

dans une grande capitale. Des maisons en chêne, peintes de toutes les couleurs, vertes ou bleues, rouges ou jaunes, forment de longues avenues régulières, et sur les derrières laissent apercevoir les arbres poudrés à frimas des jardins dont elles sont toutes ornées et embellies. Des spéculateurs, plus hardis qu'heureux, ont fait construire des maisons immenses, d'une capacité de douze cents habitants. Mais désertes et dédaignées, semblables à des nécropoles, ces tristes conceptions architecturales sont livrées à vil prix, pour un loyer insignifiant. Ainsi se dressent, à Marseille, les boulevards nouveaux, solitaires eux aussi, ouvrant leurs superbes portes cochères et leurs appartements aux plafonds dorés à des blanchisseuses qui font sécher aux fenêtres des guenilles inattendues.

« Dans ces abris des maisons neuves, vite salies par leurs hôtes et noircies par le séjour des neiges, habitent les étudiants pauvres, on pourrait dire tous les étudiants. Rarement l'étudiant a cette chambre particulière, dont nos jeunes gens sont ici avides et jaloux. Les Russes vivent volontiers en communauté, en ménage. Quatre ou cinq étudiants se réunissent, se cotisent pour la location d'une grande salle et le payement des besoins journaliers. Le mobilier le plus primitif garnit ces vastes halles des maisons neuves. Des chaises de paille, comme celles de nos églises ou du jardin du Palais-Royal, des tables de cuisine en bois blanc, un poêle en fonte, des marmites en terre; des lits composés d'un carré long en fer ou en bois sur lequel est jeté un matelas, sans draps, sans couvertures, voilà le mobilier. Le vrai Russe dort, mais ne se couche pas : tout habillé

il s'étend sur ces divans problématiques. Qui ne se souvient du petit lit de camp sur lequel Nicolas I" a couché toute sa vie, sur lequel il est mort? C'était un goût, une habitude nationale, et non, comme nous l'avons cru, une affectation de dureté militaire.

<( Peu confortable est donc l'installation de ces associés. Mais le petit phalanstère ne se soucie guère de ce qu'il ignore. Chez les riches marchands dont ils sont fils, dans la province d'où ils viennent, les étudiants n'ont jamais joui d'un luxe plus complet. Leur jeunesse d'ailleurs et l'insouciance des vingt ans ne voient pas ce qui frappe nos yeux. On cause, on étudie, on travaille dans ces chambrées malpropres et malsaines, à la chaleur torride du poêle dont la fonte est rougie... Plus d'une thèse hardie s'élabore, plus d'une idée importée de Londres ou de Paris se développe entre ces murailles dégarnies, et la science trouve son compte à cette pauvreté : car plus d'un, conduit par une espérance d'avenir meilleur, n'en travaille que plus, et forge âprement son fer, ce fer dont il fera sa trouée.

« Involontairement, quand je visitais mes amis les étudiants, si paresseux d'apparence, mais si actifs en réalité, si hospitaliers, si bons enfants, si originaux, mais si peu dotés par la fortune, ou du moins sachant si peu se servir de la dotation mensuelle, je songeais à nos étudiants du moyen âge, et à la peinture que nous en fait Jean d'Autville, un contemporain, dans son poème intitulé la Grande Lamentation, Un de mes maîtres, M. J. Demogeot, nous en avait traduit des fragments qui me revenaient à la mémoire. Devant l'étudiant russe du dix-neuvième

i34 ÉTUDE SUR LES ÉTUDIANTS RUSSES.

siècle, je pensais à Tétudiant français du treizième siècle :

Sur son front se hérisse une ample chevelure Dont le peigne a longtemps négligé la culture ; Jamais un doigt coquet, une attentive main Aux cheveux égarés ne montrent leur chemin.

Un soin plus important aiguillonne leur maître : Il faut chasser la faim, toujours prompte à renaître. Le Temps, à son manteau, suspend d'un doigt railleur La frange qu'oublia Taiguille du tailleur.

« Comme pour les Russes, au moyen âge, la cuisine des étudiants ne valait pas grand'chose ; elle ne valait pas mieux que leur toilette.

Près du tison murmure un petit pot de terre

Où nagent des pois secs, un oignon solitaire,

Des fèves, un poireau, maigre espoir du dîner :

Ici, cuire les mets, c'est les assaisonner;

Et quand l'esprit s'enivre aux sources d'Hippocrène,

La bouche ne connaît que les eaux de la Seine.

« Après que l'écolier a diminué sa faim, il va maigrir sur un lit des plus durs, qui n'est guère plus haut que le sol ; c'est là que gît, souvent sans sommeil, l'infatigable athlète de la logique, l'héritier d'Aristote. La lueur avare d'une lampe lui dessèche les yeuX) tandis que

L*oreille sur sa main, le coude sur son livre,

A ces morts immortels tout entier il se livre.

Si quelque nœud tenace arrête son esprit.

Il lutte avec effort, penché sur cet écrit.

D'un feu sombre et brûlant son œil creux s'illuminej

Son menton incliné pèse sur sa poitrine.

« On retrouve dans les vers originaux de Jean

d'Autville, quelque chose de cet enthousiasme fiévreux, de tette patiente fureur dont il avait sans doute sous les yeux plus d'un exemple. Maint écolier vieillissait, non pas sur les bancs, mais sur la paille de Técole. Jean de Salisbury nous parle de quelques-uns de ses condisciples, qu'après douze ans d'absence il retrouvait à son retour où il -les avait laissés à son départ, toujours élèves de la dialectique, toujours poussant contre leurs adversaires l'arme bien connue du syllogisme, et combattant contre tout venant pour l'honneur de la logique. (Demogeot.)

« Cette comparaison de nos étudiants du moyen âge avec les étudiants russes au dix-neuvième siècle est, toutes proportions gardées, rigoureusement exacte. Qui n'a vu, dans ce quartier lointain de Vasili-Ostrov, dans une de ces chambres que j'ai décrites ou dans une taverne fumeuse, ces étudiants de vingtième année, obstinément enfoncés dans leurs idées soi-disant nouvelles, oubliant d'ailleurs de passer des examens qu'ils méprisent et pour cause, vivant au jour le jour, et attendant l'heure de se produire qui ne vient jamais ? Qui n'a évoqué, devant cette jeunesse pauvre, turbulente et discutante, ces dix mille étudiants qui, soustraits par Philippe-Auguste à la juridiction civile, s'en allaient la nuit parcourant les carrefours de Paris, battant les bourgeois, enlevant leurs femmes, et narguant la police intérieure? Assurément cette dernière partie du tableau laisse à désirer pour la ressemblance exacte. L'étudiant russe est infiniment moins conquérant et d'allures plus pacifiques. Mais néanmoins, sans que la loi le protège davantage, on tolère

beaucoup de lui ; on ferme les yeux sur ses fautes vénielles ; on le laisse, à ses moments joyeux, tapager comme il Tentend.

« L'étudiant russe, sauf celui qui fait partie de la secte nihiliste, n'a pas de costume particulier; il porte un bonnet rond, garni sur les bords de fourrures empruntées à des pelages quelquefois extraordinaires. Il s'emmitoufle soigneusement dans un long manteau de drap noir, en forme de sac, et aussi fourré du haut en bas de poils de mouton teints en noir, ou de poils de chien teints en jaune pâle, imitant le renard ou telle autre fourrure de haut prix. Il marche dans des galoches, assurément fort chaudes, mais qui ôtent au pied sa forme humaine. £n général, l'étudiant n'est pas élégant; il est même un peu négligé, et, tranchons le mot, un peu sale.

« Les mœurs de ces jeunes hommes agglomérés sont pures, à un point que nous ignorons en France. 11 est rare que les conversations de ces demi-barbares prennent une tournure embarrassante pour l'auditeur étranger, comme il n'arrive que trop souvent chez nous. En un mot, les sujets de causerie sont gais d'une gaieté douce et sans gravelure. Quant à ces étudiantes, compagnes de l'étudiant parisien, Pétërsbourg les ignore et ne s'en porte pas plus mal. Il a d'autres étudiantes, plus sérieuses celles-là, plus honorables mille fois, soit dit sans ombre de pruderie, mais avec justice : car le sexe faible se montre ici parfois supérieur au sexe fort dans la poursuite et la conquête des diplômes de tout genre. Le' nombre des femmes étudiantes à Saint-Pétersbourg, juristes, médecins, professeurs, est d'environ six cents. Nous en parlerons tout à

l'heure. On comprend que cette pureté relative des mœurs, cette abstention des plaisirs, laisse la place à d'autres préoccupations plus graves ; ce qui est dérobé ainsi à Foisivelé et; à la débauche, est donné au travail et à la santé.

« D'ailleurs, d'une telle froideur, qui chez nous amène à sourire, je ne veux point faire un mérite pour l'étudiant russe : c'est une affaire de tempérament, sans doute, une influence du climat, une habitude septentrionale. Mais les résultats sont bons : constatons-le.

« Les plaisirs n'abondent pas aux bords de la Neva comme aux bords de la Seine. Les réunions des étudiants se font plutôt dans les chambrées que dans les brasseries. A la vérité, elles ont le même objet : on fume, on boit, on chante, on discute. Le ^hant surtout, sans être un objet d'étude ou de culture, défraye ces heures de récréation. Ce sont des mélopées traînantes, des chansons d'une extrême tristesse, apportées du steppe, venues du village, et auquel tout Russe prend un plaisir infini. Ils se bercent ainsi, à la fumée des papyrosi, s'enfonçant en des rêves orientaux, dans une paix semblable h celle du kief constantinopolitain. Les courses en troïka sont dispendieuses, mais d'un attrait si vif, si piquant, si national, que grâce à la cotisation personnelle une chambrée peut se passer la fantaisie d'une volupté si haute, d'un ragoût si profondément russe. Emportés sous le vent, avec la neige au visage, par une de ces nuits transparentes comme il en brille au pôle, ils jouissent de se sentir éperdument entraînés, comme nos jeunes gens jouissent du galop du cheval.

La danse et rescrime sont négligées : Tépée n'est pas en honneur; c'est plutôt le brutal et inélégant revolver qu'on manie dans une intention de défense personnelle. Quant aux bals publics, ils n'existent pas. Du moins, s'ils existent, c'est sous une forme à nous inconnue ou à peu prè3, sous la forme du bal par souscription. Mais c'est la classe moyenne qui s'y rend avec ses femmes et ses enfants ; n'oublions pas que nous parlons ici des étudiants, peuple à part qui vit de sa vie propre et fuit les mélanges avec les autres classes. Un seul établissement correspond à ces jardins d'hiver ou d'été fréquentés par nos étudiants : c'est un vaste alhambra, qui occupe une surface énorme et où tous les plaisirs sont entassés, la danse, le chant, le théâtre, la pantomime; c'est là qu'on entend ces bohémiennes aux chants d'une puissance étrange, aux danses sauvages, rythmées sur des cadences barbares. « Allons aux bohémiennes, » est une locution. Mais c'est une phrase que les étudiants ne peuvent répéter souvent : tant le moindre plaisir est cher en Russie! A Paris, pauvres et riches, vivent d'une vie commune; les plaisirs coûtent peu, nos arts, nos théâtres, nos lieux publics ont une émulation de bon marché, un laisser aller libéral ; une promenade sur nos boulevards est déjàun régal pour les yeux, unesourcede réflexions. Mais àPétersbourg, l'étudiant n'a pas ces ressources. Privé ainsi de ces choses sur lesquelles nous sommes pour ainsi dire blasés, l'étudiant conserve une sorte de fraîcheur d'impressions et de simplicité, de bonhomie exaltée qui est amusante et intéressante.

« Quand mademoiselle Nillson vint à Saint-Pétersbourg, les journaux français ont raconté les ovations

dont elle a été l'objet ; mais ils sont restés bien en deçà de la vérité. L'arrivée de la cantatrice avait été pour les étudiants une cause d'émotion extraordinaire. Pas un de ces jeunes enthousiastes qui n'ait acheté au jour mémorable de la première représentation une fleur vivante, et une fleur en Russie, en décembre, coûte au moins quatre francs; la scène en fut jonchée, et l'escalier d'honneur, et la salle. Mais ce n'est pas tout : à la sortie de la diva, ils se précipitèrent avec une faria amoureuse jusqu'à la voiture qui devait reconduire Ophélia à l'hôtel ; ils dételèrent les chevaux, et transportèrent ainsi, sur un traînage affreux, celle dont le jeu dramatique et la voix pure les avait enchantés. Ajoutons que chez nous la même ovation eut lieu en 1830 pour le vieux Lafayette ; mais on ne retrouva jamais les chevaux qu'avait dételés l'enthousiasme populaire ; à Pétersbourg, on les retrouva.

« La musique est cultivée : les étudiants allemands sont les missionnaires de Beethoven ; mais, à part ces musiciens-nés, les Russes ne cultivent guère (je parle des étudiants seulement) que la flûte ou un instrument à jamais déplorable, l'accordéon. Ils partagent cette erreur musicale avec les courtauds de boutique. En été, quand la ville est aux champs, aux heures mélancoliques du soir, quand le ciel russe se teint de nuances ici inconnues et passe par toutes les dégradations de la lumière, de l'indigo au bleu pâle, du jaune ardent à la pourpre éclatante, sortent de toutes les portes, émergent de tous les comptoirs délaissés d'innombrables mélomanes qui tirent le même air du même instrument. On ne peut décrire le sombre abattement où cette folie inoffen-

sive plonge l'étranger qu'elle poursuit et persécute sans trêve.

« En Russie, les associations sont sévèrement interdites. Mais à côté dés lois sont les coutumes. Les lois sont sévères, inflexibles ; elles ont un formidable appareil qui les protège et les rend respectables ; et pourtant les lois sont éludées. Les coutumes sont souples; elles se rompent aux circonstances; on ne sait ni leur source, ni leur cours, ni leur but; et les coutumes sont par tout l'empire obéies par un peuple fidèle. Il est impossible d'énumérer toutes les associations d'étudiants : les unes sont puissantes, nombreuses, presque riches ; les autres meurent à peine nées; mais il s'en forme à chaque instant de nouvelles; et toutes, soit en faveur du passé, soit par amour du présent, soit par avidité de l'avenir, toutes ont un caractère politique.

« Le parti vieux-russe est encore puissamment enraciné au sol. Il a pour organe la Gazette de Moscou, autrefois dirigée par M. Katkow, et maintenant par un préfet de collège, le docteur Léontieff. Les jeunes gens qui étudient à Pétersbourg, sont pleins d'un respectueux enthousiasme pour ces deux hommes, tout en ne partageant pas absolument leurs idées. Le programme des étudiants qui soutiennent le vieux parti russe, et qui probablement formeront plus tard un noyau d'opposition à toutes les réformes, repose sur une théorie, physiologique et historique à la fois. « A chaque peuple, dit-il, suffit sa race, son climat, sa croyance! Laissez la Russie se développer suivant son génie propre. L'étranger ne vient pas chercher à Moscou ou à Pétersbourg des formules de foi nouvelle, et l'étranger fait sage-

ment. » On voit quel feu de patriotisme anime ces vrais Russes. Cette thèse, habilement exploitée, ressassée dans les revues périodiques, dans les journaux quotidiens, dans les conversations, dans les chaires, et sous toutes les formes ; en articles, en romans, par la prédication, le théâtre, la science, a fanatisé toute une partie de la jeunesse. Et comme la jeunesse ne fait rien à demi, elle s'est vieillie ellemême par l'emploi affecté d'un vieux langage, de vieilles modes et de vieilles idées. Nul pour elle n'a d'esprit, s'il n'est Vieux-Russe. Puis, par un retour contradictoire bien pardonnable chez des hommes de vingt ans, qui malgré qu'ils en aient, ne sauraient être de Vieux-Russes, les voilà qui tout à coup détonnent, parlent de liberté, d'égalité, se glorifient de tutoyer le czar, et réclament à grands cris une liberté illimitée de la presse.

«M. Wyroubouff, qui dirige avec M. Littré la ^ei;we positive^ et qui, lui, est une pure incarnation de toutes les générosités slaves, m'avait donné pour les hommes qui gouvernent l'opinion en Russie des lettres de recommandation, qui m'ont été bien utiles pour ces études. Grâce à un mot d'introduction qu'il m'avait donné pour le célèbre avocat Outine, j'ai pu aller à Moscou muni de lettres pour Katkoff et Léontieff ; j'ai pu entrer dans la confiance des étudiants du pays, et grâce aussi au journal que j'avais fondé dans l'espoir d'une alliance franco-russe \ nouer des relations avec tous les jeunes gens de

1. M. Thiers ne répugnait point à cette idée, et c'est muni d une recommandation de M. Barthélémy Saint-Hilaire, en 1872, que j'avais entrepris cette campagne, devenue vite inopportune.

talent et d'avenir qui faisaient de mon temps leur médecine ou leur droit à Saint-Pétersbourg.

« Ce vieux parti russe dont je parle a fréquemment maille à partir avec la jeune Russie. Partout où une révolution est proche, on voit se dessiner les mêmes embryons de partis ; le duel du passé et du présent, avec l'avenir pour enjeu, est de toutes les époques et de tous les pays. Mais sous ce climat du Nord, il revêt un caractère d'animosité particulière. Il crée des haines, des antagonismes farouches. C'est qu'en effet il s'agit là, en quelque sorte, d'une lutte d'extermination ; il faut que l'un mange l'autre; on ne se fera pas quartier. Dès maintenant on peut dire que la victoire oscille en faveur de la jeune Russie. Celle-ci est amie de la France, à qui elle sait bien que son pays doit tout; pendant la guerre de 1870-1871, c'est la jeune Russie, ce sont les étudiants gallophiles de Saint-Pétersbourg qui organisaient les comités de secours pour nos blessés et nos prisonniers. Il y a encore toute une génération fidèle à la France dans ce quartier du Vassili-Ostrov où couvent tant de choses futures. On y aime notre langue, notre esprit, nos mœurs, on y lit nos auteurs; on y commente Voltaire, on y célèbre Victor Hugo plus que Pouschkine ou que Jokowsky. Assurément il se mêle à tout cet entraînement sentimental bien des inexpériences et des puérilités; mais je ne suis pas d'avis que rien d'utile ou de bon ne puisse en sortir. Au contraire, ces jeunes étudiants, bientôt hommes faits, n'oublieront jamais la foi de leurs années d'études. Ils répandront l'amour et l'admiration de notre pays, si profondément humain, et qui aux jours du malheur s'est heurté à

toutes les indifférences et à toutes les ingratitudes. « Dans le mouvement panslaviste actuel, qui a failli embraser l'Europe et qui, du reste, ne s'arrête que pour justifier ce mot : « la Russie se recueille, » les étudiants russes de tout parti, de toute doctrine, se sont mis dans un harmonieux et patriotique concert. Ils ont été pour beaucoup, qu'on ne s'y trompe pas, dans tout ce qui s'est fait. Sans eux, sans leurs suggestions, sans leur intempérance d'idée ou de langage, sans leurs convictions robustes, croyons bien que la classe marchande, si méfiante, ne se serait pas laissé entraîner. Dans toutes les familles qui ont des fils étudiants à Saint-Pétersbourg ou à Moscou la même idée met un lien commun : la glorification et l'extension par tous les moyens de la Sainte-Russie.

« A Paris, nous n'avons pas un juste point de vue pour juger la question d'Orient ; nous parlons toujours de la grosse envie que les czars ont de s'emparer de l'antique Byzance. Qu'ils aient ou non cette envie, pour le moment faisons semblant de n'en rien croire. Mais ce qui est réel, ce qui est profond, ce qui est le nœud de la question même, c'est la haine du Russe pour le Turc et du Turc pour le Russe. Historiquement, géographiquement, ethnographiquement. Russes et Turcs ont passé leur vie à se heurter. Au Caucase, en Arménie, Turcs et Russes se montrent les dents; au bas de la mer Caspienne, Turcs, Russes et Persans, se gourment sans repos ; au delà de la chaîne des monts Durais, ce ne sont plus les Turcs, si l'on veut, mais les Turcomans.

« La Russie a servi de bouclier contre la Barbarie :

c'est un rôle dont elle est flère ; à des époques déjà lointaines, elle a sauvé la civilisation rien que par ses luttes avec les Tartares mongols. Comment oublierait-elle ce beau passé ! Ses continuels démêlés avec les Turcs et les Turcomans l'en feraient souvenir. Et c'est ainsi qu'elle voudrait rejeter les Turcs en Asie, leur vraie patrie; qu'elle voudrait débarrasser l'Europe d'une race foncièrement rebelle à toutes nos idées. Ajoutez à ces griefs un chef d'accusation bien autrement grave aux yeux des Russes. Les Turcs sont musulmans; autre langue, autres mœurs, autre religion, autres intérêts! Et ces gens sont voisins! Et on voudrait les voir vivre en paix! Non, il suffit d'avoir habité six mois en Russie ou d'avoir conversé quelquefois avec les étudiants et leurs maîtres, pour comprendre comment la guerre est possible et pourquoi elJe est inévitable. Mais que ce soit demain le jour de la déclaration, ou après, c'est ce qu'il n'appartient à personne de dire, pas même aux ministres du czar, pas même au czar; telle est la pensée russe, au cœur des étudiants et au cœur des familles. La jeune Russie est là tout entière, libérale «t mystique.

« Hostiles aux Turcs par droit de naissance, les étudiants russes professent pour les Allemands un sentiment pareil, mêlé de mépris. Il semble que ce soit un don de la race teutonne de se faire haïr d'une haine où se mêle et à forte dose la mésestime et le décri. Chez les Russes des classes moyennes, un tel antagonisme pourrait s'expliquer; car les banquiers sont presque tous Allemands, et les changeurs et tous les manieurs d'argent auxquels le négoce russe a affaire. Mais c'est que le peuple aussi,

îes couches les plus abstruses, au plus bas de halle, déteste Tenvahissement tudesque. Avant lancipation, l'intendant du grand seigneur russe t Allemand, Nul ne s'entendait comme lui à faire rer les fermages, à maintenir une exacte discie, à administrer le knout ; plus d'un de ces fis ministres était trouvé le matin pendu aux •es du domaine.

Se figure-t-on l'exécration dont le paysan devait rsuivre cet étranger qui venait exercer sur lui sévices par délégation? De quelles malédictions, juels blasphèmes il devait entourer son nom?

ositaires des antipathies et des sympathies popuîs, les étudiants ont le culte de cette vieille averi; et parmi eux les naturalisés ne font pas heu- \e figure : ils ne sont ni recherchés ni aimés. Ce t pas Gœthe qu'on commente le soir, à la lueur jes lampes à pétrole dont on fait ici un universel je, ce n'est pas Schiller, ce n'est pas Kant qu'on lique autour du samovar où l'eau bout pour le ; ce n'est pas non plus Hegel, autrefois à la le. Mais plus d'une fois j'ai entendu, dans les lions de cette jeunesse enflammée, lire à haute :, d'un clair accent français, des pages emntées au Contrat social ou au Dictionnaire philolique.

Il faut être à mille lieues de son pays pour savoir harme d'une pareille émotion. Sans doute, loin siens, loin de sa ville natale, tout Français ouve la nostalgie de madame de Staël pour le iseau de la rue du Bac ; un rien suffit alors pour is provO(iuer à un attendrissement naturel. Mais j au nord de la Finlande et entendre une voix

la

étrangère déclamer Rousseau et, au fond d'un quartier perdu parmi les neiges, sous ce ciel inclément, par un triste soir, sentir tout à coup la chaleur des rayons voltairiens, c'est une impression unique et qu'il m'a été donné d'éprouver.

« Je ne dirai pas que les étudiants russes comprennent ces écrivains philosophes exactement comme nous. Il m'a paru qu'interprétés par une intelligence moscovite, ils prenaient un aspect nouveau, qui n'est pas le vrai : leurs traits grossissaient. N'est-il pas juste d'ailleurs de nous adresser aussi ce reproche, que l'éloignement des temps donne chez nous un prestige à nos ancêtres révolutionnaires et que, grâce à un mirage, nous ne pouvons les juger avec une impartiale exactitude? Si cela est pour nous, à plus forte raison pour des étudiants russes, que la liberté, une prudente liberté, éclaire d'hier, et qui voient nos écrivains, nos philosophes, nos contemporains, non pas seulement dans le lointain de la durée, mais aussi dans le lointain de l'espace. Du moins il m'a paru qu'ils étaient tentés d'appliquer radicalement le Contrat social. Quand nos pères, dans la nuit du 4 août, ont abdiqué leurs privilèges, les paysans qui fouillaient le sol gaulois avec leurs ongles depuis dix-sept siècles, mais non pour eux-mêmes, ne se doutaient guère que, quelques années plus tard, ils détiendraient la terre à leur tour. Mais en Russie, un bouleversement de la propriété foncière ne surprendra personne ; le paysan est prêt; les étudiants de toute catégorie sont unanimes dans le vœu d'une telle révolution.

« Quel singulier mélange d'idées disparates, mal digérées ou savamment déduites, dans ces cervelles

d'étudiants! J'ai déjà fixé quelques-uns des traits qui distinguent ces jeunes gens entre eux, je m'occuperai maintenant des étudiants nihilistes. Mais il me faut auparavant esquisser cet incompréhensible caractère russe, si versatile, si capricieux, si nerveux, si féminin, si près de Thystérie. Et d'abord de quelle hérédité procèdent les cerveaux des Russes contemporains? Leurs ancêtres intellectuels remontent-ils bien haut? La pensée russe actuelle, dans tous ses phénomènes, trahit-elle une sélection lointaine? •

« Eh ! qui ne sait qu'il y a un siècle et demi à peine que la Russie est advenue à la vie politique? Qui ne se rappelle que ce vaste empire n'était encore qu'un ramassis de camps barbares ou de républiques indépendantes, quand Louis XIV était au faite de l'unité française? Qui ne se souvient qu'en plein règne de l'Encyclopédie, en ce grand siècle des Diderot et des d'Alembert, Moscou et Pétersbourg étaient le théâtre des scènes les plus sauvages? Jusqu'à Catherine la Grande, les fonctionnaires et les boyards, dont Lubomirski a tracé naguère une saisissante peinture, vivaient dans une incurie des choses de l'esprit voisine de l'hébétement. En ce siècle de voyages à la vapeur, il était impossible que les idées restassent stationnaires; les nôtres sont allées partout, et notamment en Russie. Mais qu'on juge de la surprise qu'y a causée leur passage ! Les esprits ne sont point encore remis du coup qu'ils ont reçu.

« Les Russes ont tout appris à la fois, les lettres, les arts, les sciences, les métiers ; car les Russes n'ont rien inventé. Mais ils ne mettent point d'amour-

propre à nier cette infériorité ; ils l'avouent au contraire de bonne grâce, et, après l'aveu, entassent les faits dans leur mémoire, accumulent les systèmes, mélangent les substances hétérogènes, au risque de produire des explosions et de tout briser, cornues, alambics, éprouvettes, avec les membres épars de l'alchimiste. Les Russes ont encore besoin d'une vigilante et discrète tutelle. Laissés à eux-mêmes, comme des enfants, ils se feraient mal. Qu'on ajoute à cet état toutes les fatalités caractéristiques du génie barbare, fantasque, inquiet,' enfantin et sénile, grave et bouffon, capable de rire, de pleurer, de s'attendrir et de commettre un crime dans le même quart d'heure ; qu'on se représente le Russe en habit noir avec un irréprochable plastron sous lequel bat un cœur à la fois impétueux et froid, une âme généreuse et cruelle, simple et astucieuse, on comprendra mieux comment tant de types divers composent cependant un type unique, celui de l'étudiant russe; on ne s'étonnera plus de rencontrer, à côté des patriotes, et des humanitaires, et des réactionnaires, et des progressistes, ces bizarres sectaires qu'on appelle les nihilistes.

« De même que certaines intelligences se convertissent au mysticisme de la foi par lassitude terrestre, et se confinent dans les élans d'une prière extatique qui les ravit au ciel, les nihilistes sont des intelligences qui se sont vouées fanatiquement au mysticisme de la négation, par haine de tout ce qui existe et par avidité d'une subversion totale de l'ordre actuel. L'idée de la destruction les réjouit dans leurs moelles ; ils rêvent un amoncellement de ruines; leur devise est « Nihil, » rien, plus rien. Ils

ÉTUDE SUR LfeS ÉTUDIANTS RUSSES. 149

ont pour toutes les religions une haine égale; ils les regardent comme des vêtements différents dont s'habille Terreur, de pures formes extérieures destinées à masquer des projets liberticides. Pour les naturalistes les plus sceptiques, Thomme est un animal moral et religieux ; pour les nihilistes, cette prétendue moralité, cette religiosité fictive sont de vains mots pompeux, qui n'ont aucun sens, et attestent seulement une série de dépravations par lesquelles a passé la nature primitive. Ils ne comprennent pas le mot Dieu; ils lui substituent le mot Néant. Avec ces données il ne saurait être question de rame et de la vie future; aucun système politique ou social ne peut s'échafauder. Aussi tous les gouvernements ont droit à leurs mépris : une anarchie absolue, un déchaînement illimité des appétits et des intérêts, voilà leur idéal en face des tribus humaines agglomérées. La propriété, même en son sens le plus restreint, même subordonnée à Futilité publique, leur apparaît, non comme une injustice (rien n'est injuste), mais comme une monstrueuse sottise, une de ces aberrations dont nous sommes victimes. La famille, source de mille sentiments délicieux et sans laquelle l'individu est misérablement incomplet, ils la jugent avec plus de sévérité encore. Ils pratiquent le mariage libre, l'union libre, l'amour libre! Je dis amour et c'est profaner ce mot; ils disent « besoin naturel, d'une périodicité inconstante. »

« On conçoit les mœurs des étudiants nihilistes : ils sont très nombreux à Pétersbourg et d'un contagieux exemple sur une terre quasi américaine, où la folie et le bons sens se donnent la main. Les femmes

loO ÉTUDE SUR LES ÉTUDIANTS RUSSES.

surtout se distinguent par l'élan vers le nihilisme; les femelles nihilistes sont presque aussi nombreuses' que les mâles; et il le faut bien, pour que l'amour libre, aux heures de sa périodicité inconstante, ne périsse pas d'inanition. A ce tableau, qui n'est pas chargé, on pourrait croire que tous les nihilistes sont méchants; il n'en est rien. Gomme ils suivent la loi naturelle, ils restent bons quand ils sont nés bons; ils ne se croient pas obligés à une métamorphose assurément désagréable pour autrui.

« Au fond, les nihilistes sont heureux d'effrayer les philistins : ils jouent à l'ogre, aucroquemitaine. Nos étudiants, après 1815 et vingt années durant, n'ont-ils pas, eux aussi, formé des ligues contre la bourgeoisie et créé des associations politiques sous des noms terribles? « Les Voraces, les Dévorants, » sataniques épithètes, inoffensives comme un feu de Bengale, titres de féerie, qui ont causé une certaine peur en leur temps. Les nihilistes, il est vrai, se prennent parfois au sérieux : ils deviennent alors moins redoutables qu'odieux. On se rappelle qu'il y a quatre ans, un étudiant nihiliste ayant cru qu'un de ses camarades, âgé de dix-neuf ans, avait trahi la bonne cause et révélé au bureau de police le plus voisin les secrets de la secte, avait tout simplement égorgé le pauvre garçon. Le procès qui suivit présenta un aspect des plus curieux. L'assassin soutint hautement son innocence ; il n'avait pas engagé sa responsabilité, disait-il ; il avait obéi aux règlements de sa secte ; on lui avait dit : « Tu frapperas, » et il avait frappée Ce système étrange fut sur le point de

1. Le nihilisme a fait depuis d'incontestables progrès : ces lignes ne seraient plus de mise aujourd'hui.

réussir sur le jury russe, lequel, comme on sait, a aboli la peine de mort.

« Les camarades du coupable, ses amis ordinaires, ses complices peut-être, furent interrogés et se renfermèrent les uns dans un mutisme complet, ne reconnaissant pas le fonctionnement de la justice actuelle, les autres dans des divagations politiques et philosophiques dont Taudace cynique effraya le bonhomme Jury. Des femmes nihilistes comparurent également. Elles se montrèrent à la hauteur des principes négatifs dont elles se font gloire d'être les coryphées. Toute cette écume sociale , subitement remuée, laissait entrevoir la lie des plus affreux basfonds. Le gouvernement, avec les habitudes de nonintervention apportées par Alexandre II, ne crut pas devoir s'épouvanter outre mesure : il ne se mêla en rien du jugement, n'exerça aucune pression. L'assassin nihiliste fut condamné à vingt ans de mines; un peu plus, et sans l'exhibition de ses proches, sans le scandale des déclarations de ses amis et compères, il était acquitté comme ayant agi sans discernement, sans responsabilité et sous le coup d'hallucination politique.

« Les étudiantes nihilistes sont .laides. Je ne veux pas dire que leurs physionomies soient le miroir de leurs intimes convictions et de leurs abominables principes. Je ne les trouve pas laides exprès : je les aimerais mieux jolies. Mais je dis la vérité sans fard, sûr que je ne serai contredit par personne. Les étudiantes nihilistes n'ont ni beauté, ni fraîcheur, ni élégance, ni propreté. A quoi tiennent ces défauts, sinon à la libre pratique de la vie anarchiqueet bohémienne? Où peuvent se recruter les étudiantes de

cet acabit, sinon dans les sphères les plus basses, où de tristes habitudes de misère et de sordidité souillent le corps, jettent Tâme dans un perpétuel malaise? Des fleurs peuvent éclore du fumier, mais malsaines, parées d'un feu sombre, vénéneuses comme des cryptogames. Les femmes de la secte antisociale portent les cheveux courts, coupés en rond au ras du cou ; les inévitables lunettes bleues, ornement détestable, mais précaution utile contre la réverbération de la neige, couvrent leurs yeux froids et indifférents. Elles vont ainsi sur la neige des trottoirs d'un pas tranquille , dans leurs manteaux effrangés, avec des jupons boueux; elles tiennent des livres sous le bras; et d'une allure masculine vont au cours de l'école de médecine ou de droit.

« La plupart, en effet, de ces créatures qui ont renoncé à tous les charmes de la vie féminine, à toutes les grâces, à toutes les délicatesses de leur sexe, étudient pour être médecins. Déjà fortifiées contre toutes les illusions, elles achèvent la transformation qui les rendra hommes tout à fait. Penchées sur des cadavres, armées du scalpel, elles fouillent intrépidement les fibres les plus secrètes du cœur de ce primate mammifère à station verticale, dont elles sont les sœurs, dont elles ne seront les mères que par accident et non par goût de maternité. Leur diplôme obtenu, elles courent le monde, franchissent l'Océan et s'en vont dans ces contrées nouvelles où les villes éclosent comme des champignons et où toutes les opinions, toutes les originalités, tous les paroxysmes ont droit de cité.

« Les étudiants nihilistes vivent entre eux, mais avec plus d'indépendance et d'individualisme que les

autres, dont ils n'ont pu obtenir d'ailleurs estime ou affection ^ J'ai eu affaire à quelques-uns de ces fanatiques glacés, qui vivent d'une vie automatique et végétative, pire que le sommeil de la mort. Leurs ressources sont restreintes, plus peyt-être que celles des autres étudiants, car ou les nihilistes sont fils des fonctionnaires les plus chétifs de l'administration, ou, si leurs parents sont à l'aise, marchands ou banquiers, ils n'en peuvent tirer que des subventions alimentaires presque insuffisantes. J'ai donc causé avec quelques-uns d'entre eux dans un de ces restaurants grecs placés dans les caves des rues et dont le bon marché fabuleux attire tout un peuple famélique et des conditions les plus diverses. Ils avaient un ton froid , sûr de lui , et s'exprimaient avec une abondance de paroles coupantes. 11 faut savoir d'ailleurs, pour l'avoir vu de près, tout ce que souffrent ces hommes jeunes et relativement bien doués, dont la société russe actuelle contrecarre toutes les idées; il faut les avoir vus aux prises avec toutes les difficultés de l'existence la plus précaire, pour se figurer l'accumulation de griefs et de ressentiments dont leur âme est le théâtre, en face du luxe des classes aristocratiques, des inégalités de caste, des hauteurs de la noblesse, des accaparements du clergé. Attablés devant un verre de vodki, ou devant un pot de bière pâle et peu nourrissante, ils réforment le monde, non pas la Russie seulement, mais la terre entière : car il ne leur en coûte pas plus.

« Ainsi nous trouvons chez les étudiants russes

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