‹ Introduction à l'histoire du XIXe siècleChapitre 3 sur 10 · GERVINUS · texte numérisé non relu

GERVINUS

Heidelberf, 1S81

CONTENU ET BUT DE CET OUVflAGE

Le présent ouvrage forme Tintroduction d'un récit historique étendu , qui embrassera toute la période depuis la chute de l'Empire français et' depuis la fondation d'un nouvel état de choses en Europe sur la base des traités de Vienne jusqu'au milieu de notre sièclq. Le but de cet exposé historique est de fournir le moyen de trouver la signification et le sens caché et intime des événements qui se sont accomplis pendant cette période.

Cette courte période, qui n'embrasse que l'histoire d'une seule génération, se rattache partout dans ses débuts au passé, et jusqu'à présent elle n'est nulle part arrivée à un but ni h un point de repos. Dans la grande marche du développement des affaires en Europe, le

contenu de cette période ne paraît que comme un petit fragment dont l'importance pour l'ensemble de l'histoire ne saurait être reconnue que quand on examine les rapports qui l'unissent aux événements quf le précèdent.

Donc, pour donner avec certitude à cet épiçode historique du présent sa véritable place dans l'ensemble de l'histoire moderne, il a été nécessaire d'écrire cette Introduction pour y jeter un coup d'œil rétrospectif sur les derniers siècles de l'histoire européenne. 11 a fallu reconnaître dans ces derniers siècles, et même dans leurs rapports avec des temps plus reculés encore, le degré et le point historique du développement politique auxquels est arrivée l'histoire moderne et avec elle la courte pér iriode qui va former le sujet de notre exposé détaillé.

Les réflexions préliminaires suivantes doivent nous convaincre que, pendant trois ou quatre siècles étroitement unis et malgré tous les obstacles et toutes les déviations, Thistûire a suivi une marche constante dans une direction invariable et d'après un même esprit et une même loi qui lui sont inhérents. Nous n'aurons donc aucune difficulté à supposer que les quelques dizaines d'années que nous venons de traverser auront suivi, la même marche. Partant, il ne paraîtra pas téméraire de vouloir reconnaître le but vers lequel nous conduit cette direction constante et d'essayer de trouver dans l'examen simultané du temps présent et du passé l'importance de l'époque actuelle ainsi quç l'esprit de son histoire, tâche qui, comme nous venon» de la dire, sera le but de notre ouvrage.

Toute histoire, considérée dans des périodes de courte durée, montre dans sa marche un caractère homogène

que lui donnent des influences déterminées et prédoroi* nantess. Au contraire, résunnées en périodes plus longues, elle offre l'image d'oscillations continuelles qui font d'elle le jouet d'ia)pulsions complètement opposées et qui réagissept contre tout ascendant que voudrait prendre soit une idée individuelle, soit une force prédominante ou un mouvement important. Cependant, quand ensuite on lembrasse dans une étude d'ensemble toute la grande marche des siècles, on ne peut méconnaître, au milieu même de ce fliyc et de ce reflux continuels, un courant constant qui suit une direction invariable, c'est-à-dire les progrès d'une idée prédominante.

Or, en racontant en détail l'histoire de l'époque la plufi récente, nous aurons, comme c'est le devoir de tout bis^ torien, à fixer les yeux à la fois sur ces trois mouvements ; mais dans notre Introduction , qai donnera un résumé de l'histoire des derniers siècles, nous nous occuperons plus exclusivement de ce grand courant des idées qui dominent dans chaque période.

Loi qui préside à tout développement historique .

L'histoire des États européens depuis l'ère chrétienne forme un ensemble général, tel que nous le présente, dans l'antiquité, l'histoire du groupe d'États situés dans la péninsule grecque jointe à celle de leurs colonies.

Pendant ces deux périodes, un ordre uniforme et une loi identique se manifestent dans la marche du déve-

loppement intérieur de ces Étals. Or, c'est celte même loi qu'on peut observer dans l'histoire de l'humanité ellemême, considérée dans tout son ensemble. En passant du régime despotique des pays de l'Orient aux États aristocratiques de l'antiquité et du moyen âge qui sont fondés sur Tesclavage et sur le servage , et de là aux Etats modernes en voie de se faire leur régime politique, on apercevra un progrès régulier qui conduit de la liberté morale et civile de l'individu vers celle de la pluralité et enfin vers celle des grande^inasses. Mais là où les États ont entièrement accompli l'évolution de leur vie politique, on observe, en revanche, un mouvement en sens inverse : depuis l'apogée de cette ligne ascendante du développement, la culture intellectuelle, la liberté et là puissance reculent et redescendent des grandes masses vers un certain nombre d'hommes supérieurs et enfin vers les individus.

C'est cette loi qui se retrouve dans chaque partid de l'hisloire, dans chaque État isolé arrivé à une certaine perfection, et par conséquent aussi dans les groupes d'États composés que nous venons de désigner.

Marche du développement politique des Etats

en Grèce.

Cette même loi, Aristote l'a déjà développée avec une précision frappante, en la déduisant de l'histoire politique des États grecs.

INTHODUGTION 9

Dans les temps les plus reculés, tels qu'Homère nous les dépeint, lorsque la population était encore clairsemée et qu'on ne trouvait que chez un petit nombre d'habitants la culture intellectuelle et la richesse, des armes et l'art de s'en servir, on voyait régner en Grèce des rois patriarches, seuls possesseurs d'un attelage, chefs de l'armée, présidant aux sacrifices et administrant la justice.

Lorsque, dans le cours des temps, il se trouvait un plus grand nombre de gens instruits, riches et habiles à manier les armes, et que dans la guerre la cavalerie donnait la supériorité , la chevalerie, l'aristocratie, le

parti dominant dans les Etats et le pouvoir royal furent restreints, comme à Sparte, et même écartés partout ailleurs.

Pendant que plus tard la prospérité se répandait de plus en plus au sein des couches moyennes du peuple, l'aristocratie dégénéra en ne servant que ses propres intérêts et ses desseins égoïstes ; grâce au perfectionnement de l'art militaire, l'infanterie acquit une plus grande iirportance et, dans les guerres maritimes, le concours des classes les plus basses devint un besoin impérieux. Par conséquent , le gouvernement du peuple , la forme démocratique du pou^^oir, succéda au règne de l'aristocralie. Ou fcien, là où les États devenaient plus puissants et plus étendus, où l'organisation politique et les institutions militaires se trouvaient plus compliquées et plus artificielles, il se forma des Constitutions mixtes dans lesquelles la noblesse, la classe moyenne et le bfis peuple possédaient des droits déterminés et étaient placés sur la même ligne.

Marche, identique suivie dans le développement politique des États modernes.

Le développement politique des États dans l'Europe moderne a suivi absolument la naême marche, bien que les masses, les espaces et les temps y prennent des pro* portions beaucoup plus considérables.

Lorsque les tribus germaniques commencèrent d'abord % se répandre et à s'établir en Europe , il y eut chez elles, comme en Grèce, des rois patriarches qui commandaient les armées et qui administraient la justice. Dans les temps païens, ils fondaient, comme chez les Grecs, leur supériorité sur leur origine divine. Mais même depuis l'époque chrétienne, chez ces princes (concis muns à toutes les tribus germaniques) qui portent le nom de Grand, on reconnaît, pour ainsi dire, le moment précis, où la culture et la puissance supérieures se trouvent .encore réunies chez un seul homme placé à la tête de la nation, et où elles sont reconnues par tout le monde sans exciter la jalousie.

Dès que la culture se répandit davantage, que ]es propriétés s'agrandirent et que le cheval eut une plus grande importance pour l'art militaire, la chevalerie et la noblesse féodales parvinrent en Allemagne, comme en Grèce, au pouvoir universel. La puissance royale fut restreinte , mais on ne l'écarta qu'exceptionnellement ; en effet, l'étendue des Etats modernes rendait plus néces-

gfiire un point central et monarchique; en outre, les notions tirées de TAncien Testament et les souvenirs de l'empire romain donnaient à la dignité royale un caractère sacré et stable.

Puis, depuis l'époque où la puissance de la propriété mobile se fit valoir, où les villes s'enrichirent par le commerce et l'industrie et où l'infanterie suisse l'emporta dans les guerres, le pouvoir de la noblesse féodale fut ébranlé à partir du xv® siècle. Durant cette immense lutte, qui même de nos jours n'est pas encore entièrement terminéôç la bourgeoisie s'efforce de réunir dans son soin la culture intellectuelle ,* la propriété et l'influence, et les basses classes la suivent de bieft près en poursuivant le même but.

Là où cette lutte est déjà, terminée, il s'est formé, bien que ce soit encore un fait rare, des Constitutions purement démocratiques, telles qu'elles étaient naturelles aux*communes urbaines de l'antiquité; au contraire, les Constitutions mixtes qu'Aristote désignait déjà par ce nom, sont devenues beaucoup plus fréquentes , ce qui résulte naturellement de l'étendue plus grande des États modernes.

La tyrannis chez les Grecs,

Par suite de ces transformations intérieures au sein des États, la transition, par laquelle on passait de la monarchie d'un roi à l'oligarchie des aristocrates, était

12 HISTOIRE DU DIX-NEyVIÉME SIÉGLB

simple et aisée ; mais le passage de ce point au règne du peuple était compliqué et difficile.

Dans le premier cas, les oligarques n'avaient qu'à tomber d'accord pour que le seul roi fût impuissant à leur résister. Mais l'union du peuple était en soi beaucoup plus difficile à obtenir, parce que, dans la grande masse, la culture intellectuelle et les intérêts ne sont pas aussi homogènes que dans les rangs de l'aristocratie; puis, la propriété fort divisée des classes populaires n'est pas aussi puissante que le sont les richesses concentrées au sein d'un petit nombre de familles. Une faut pas oublier non plus que, cfans le camp opposé, la résistance était beaucoup plus grande : en effet, l'aristocratie possédait les armes, les châteaux forts et les grandes propriétés; elle était apte aux fonctions politiques et elle connaissait le droit; grâce aux clients qui dépendaient d'elle i elle avait des attaches au sein mêraejdu peuple, et, enfin, la communauté d'intérêts formait un lien solide entre tous ses membres et ceux de la noblesse étrangère.

C'est pourquoi, dans tous les États grecs, il fallait que l'aristocratie dégénérât intérieurement, avant que le pouvoir pût passer entre les mains du peuple; il fallait que la classe dominante exploitât la société d'une manière funeste pour le pays, qu'elle mît au second rang et mêixïe qu'elle détruisît la prospérité publique au profita de ses propres intérêts.

Cependant, même malgré cette décadence intérieure de r aristocratie, le peuple divisé avait encore besoin d'un chef puissant et habile, observation qui a été déjà faite piir Aristote; ce chef aidait, il est vrai, à renverser

Taristocratie, mais uniquement afin d'usurper, à son tour, le pouvoir pour lui-même et pour sa famille. C'est pourquoi, pendant presque deux siècles (vir et yuf siècles avant J^-C), le règne des tyrans s'est étendu sur tous^ les États grecs, règne qui a dû préparer les voies à la démocratie.

En effet, bien que la tyrannis en Grèce arrêtât pendant quelque temps l'avènement du règne du peuple, elle l'a cependant effectivement préparé et fondé puisqu'elle en a vaincu l'ennemi le plus dangereux.

Absolutisme des temps modernes.

Toute cette marche suivie par les événements qui amenèrent la transformation de l'ordre aristocratique en régime démocratique, trouve un parallèle exact dans l'histoire des États modernes en Europe; seulement, même à cet éjgard, tout y prend des proportions grandioses qui augmentent et agrandissent d'une manière extraordinaîre les difficultés et les obstacles par lesquels tout développement dans les É.ats modernes se trouve entravé.

Dans tous les différents pays , la noblesse féodale a dû faire le premier pas pour amener sa propre décadence : c'est ce qui arriva, en Espagne, avant et pendant le règne de la maison de Trastamara; en Allemague , depuis les temps où régnait le droit du plus fort et où tout y était confusion et anarchie ; en Angleterre, pendant les guerres des deux roses et, en France, à

partir des funestes guerres et des troubles que faisaient naître lés menées des partis sous Charles VL

Si paf suite de l'anarchie qui régnait dans dès temps pareils, la noblesse brisait-elle-même sa puissance poli- • tique, ce fait fortifia cependant, en premier lieu, bien plus le pouvoir de la royauté qui continuait à se mainte-nir, qu'il ne favorisa l'avènement des basses classes.

Êncoi*e d'autres circonstances, particulières aux temps modernes, retardèrent le règne du peuple bien plus à cette époque que dans l'antiquité. L'aristocratie du monde chrétien était divisée en deux camps différents ; par suite des modifications introduites dans le monde religieux, la culture intellectuelle et l'éducation militaire suivirent des voies séparées; enfin, les aspirations du peuple se trouvèrent arrêtées par de redoutables obstacles. En, effet, le peuple avaft à faire valoir, non -seulement sa puissance, qui lui venait de la propriété, en face du même pouvoir que les deux branches de l'aristocratie trouvaient • dans leurs possessions ; il avait à Opposer non-seulement sa force militaire à celle de la noblesse séculière, lîials encore il lui fallait combattre, par sa propre cultt^re intellectuelle, celle de la noblesse ecclésiastique, de telle sorte qu'il devait .faire triompher des révolutions de deux espèces différentes dans la sphère cléricale et dans le domaine profane.

A ces obstacles, il vint s* en ajouter encore un autre : L*^ p :)pulalion des divers pays était répandue aii moyen âge sur de vastes étendues de terrain où elle se trouvait fort clair-sémée, de sorte que le véritable peuple s'unissait et consolidait sa puissance beaucoup plus lentement que dans l'antiquité. Avant que les basses classes, sous

\% protection de la royauté, engageassent la lutte contre Taristocratie , on rencontre, depuis le xiu® jusqu'au XYI^ siècle, de nombreux soulèvements isolés, fomentés par la classe des bourgeois et des paysans, soulèvements qui presque partout devinrent funestes à Tune et à Tautre de ces deux classes.

Mafs vers la fin du xv® siècle, on voit également, dans l'Europe actuelle, le peuple unir ses efforts à ceux du pouvoir absolu des princes et coopérer avec cette tyran-^ nis de nos temps. En effet, Tabsolutisme moderne et la tyrannis de T^ntiquité sont des phénomènes identique» qui se ressemblent dans tous leurs divers traits.

Absolument comme dans l'antiquité, ce sont pour la plupart des dynasties nouvellement parvenues au trôné ou. devenues puissantes par des héritages, soit par des alliances de famille (comme celles de Henri VII, de Ferdinand-le^Catholique, dé Maximilien d'Autriche et autres), qui ont fondé celte royauté, devenue funeste à la noblesse. Les armées permanentes, dont ces monarques s'entourent, répondent aux gardes-du-corps des petits rois qui régnaient dans les villes grecques; la communauté de leurs principes politiques correspond non-seulement aux liens de parenté qui unissaient les anciens tyrans entre eux, mais encore à leurs relations avec les despotes étrangers. L*amour du faste, la Culture de Tarteldë la science et, enfin, le soin que les princes prenaient à occuper le peuple par des entreprises grandioses et à l'éblouir ainsi : tout cela devenait, au moyen âge comme dans l'antiquité, un moyen politique dont les monarques se servaient pour conserver leur pouvoir usurpé, mais qui, plus tard, concourait à miner ce même pouvoir.

HISTOIRE DU DIX-NEUVIÈMB SifcCLB

D'ailleurs, ce qui seul prouve l'identité de ces^eux phénomènes, c'est que l'absolutisme moderne, comme la tyrannis dans l'antiquité, ne forme que le point de transition dans cette transformation où les États passent des institutions aristocratiques au régime démocratique. L'absolutisme a rempli sa mission : Partout, il a brisé la puissance de la noblesse, devenue funeste au bien public ; par la direction nationale, imprimée à sa politique, il a réveillé chez les peuples le sentiment de leur unité ; il a rendu la culture intellectuelle plus uniformément accessible à toutes les conditions ; il a ouvert un champ plus vaste à l'industrie et au travail rémunérateur chez les basses classes, en les protégeant contre le préjudice que leur portaient les violences et les privilèges de l'aristocratie ; il a frayé le chemin à la pensée d'un droit de cité

universel, c'est-à-dire à la liberté et à l'égalité des droits pour tous les membres d'un État; enfin, il a fondé la démocratie, sinon dans tous les détails des formes, du moins dans tous les points essentiels.

Telle est la mission que l'absolutisme a remplie; nonseulement il s'en est acquitté partout où le peuple ou les États lui ont fait perdre le monopole du pouvoir ; mais il continue à la remplir partout où, possédant .encore son pouvoir, il croit devoir agir contre cette destination et même où il croit réussir dans ce travail de réaction.

lNTRODi;CTION 17

Point auquel est arrivé le développement politique dans l'histoire des temps modernes.

Le degré de développement politique auquel est parvenue toute l'époque moderne, appelée ainsi dans un sens restreint (depuis la chute de l'empire byzantin jusqu'à nos jours), est donc le point où le pouvoir passe des mains d'un petit nombre entre celles du grand nombre, transition qui tantôt a été favorisée et tantôt entravée par l'absolutisme/

Ce seul phénomène, occupe complètement ce vaste champ et cette immense période. Même dans la petite Grèce, des transformations semblables se prolongent pendant deux siècles; au sein de l'Europe moderne, dans des espaces et des conditions infiniment plus grandioses, elles durent encore de nos jours après avoir commencé il y a environ quatre siècles. Toute la période, depuis la fin du moyen âge jusqu'à l'époque actuelle , est remplie par l'unique lutte des idées démocratiques que la Réformation a jetées dans l'âme de toutes les générations. Ces idées luttent contre les institutions aristocratiques du moyen âge et contre l'absolutisme placé entre ces deux éléments. Le pouvoir absolu se montre favorable tour à tour à ces anciennes institutions féodales et au nouveau régfme civil ; tantôt il s'appuie sur la bourgeoisie et, s'inquiélant de ses besoins, il aide à humilier l'aristocratie; tantôt, se réfugiant sous la pro-

18 HISTOiniS DU piX-NEDVIÈMK SIÈCLE

tection de raristocratîe , il combat la puissance croissante des basses classes.

A l'époque même de la Révolution française, immédiatement avant la période qqi va former le sujet de notre exposé historique, toutes ces forces hostiles se combattaient dans une lutte qui semblait définitive, mais avec une violence comme on n'en trouve guère qu'aux premiers pnoinents de la batailfe. Cependant, toute l'jiistoire de la génération actuelle elle-niêpe n'est autre chose q^'^ne reprise de la même lutte restée toujours sans résultent définitif, mais portée sur un terrain de plus en plus étendu ; la même lutte sera transmise à la génération suivante pour qu'elle la termine ultérieurement.

Un coup d'œil rétrospectif un peu. détaillé, que nous jetterons sur les pri^icipaux des grands événements, accomplis pendant les derniers siècles, nous ramènera dans toutes les directions vers ce point de vue soqs lequel se présente le rapport qui existe entre le passé et notre époque actuelle.

■(Tï-

Opposition entre les principes latin et germanique

au moyen âge.

Pendant le moyen âge, le monde des États de l'Europe balançait entre deux principes opposés, qui rendaient difficile et même impossible non-seulement l'organisation d'une vie politique bien» ordonnée, mais encorei la séparation naturelle des États, suivant qu'ils apparlenaiept à de? Rationalités différentes et, enfin, leur çlireption et leur développement réguliers.

Dans plusieurs pays, on voyait prévaloir d'en haut des aspirations à \xx\ pouvoir universel et le désir d'établir de grandes dominations, s'étendant au-delà des limites indiquées par' les nationalités et réunissant plusieurs pays sous un sceptre commun. D'en bas, on opposait à ces. velléités la tendance pqrticularisie h découper les divers États et à former dans leurs limites de petits territqires féodaux et municipaux. C'étaient les -races germapiques qui avaient répandu dans toute l'Europe cçtt egprit de séparation et cette aversion pour toute centriilisatifin» tm^is qu^ le penchant pour un pouvoir uni-

20 HISTOIUB DU DJX-NE'JVIÈME SIÈGLÏ2

versel remonte à un état de choses tel que noue le trouvons chez les anciens Romains et chez les peuples néo-laSjins,

Tendances à établir un pouvoir universel.

Dans les premiers temps du moyen âgei l'empire du monde, tel que le possédaient les Romains, se présentait aux générations modernes comme un exemple éclatant et comme le seul exemple possible de la formation politique d'un État. La pensée de le rétablir fut le rêve ambitieux des premiers conquérants de l'Italie. Charlemagne le réalisa dans son vaste empira, qui* s'étendait presque sur tous les pays où régnait le christianisme.

Depuis ces temps, cette pensée se transmit, pendant des siècles, de prince en prince comme une mission politique à remplir; elle s'est conservée jusqu'à nos jours comme une fiction politique.

A cette idée de l'empire romain et d'un État séculier universel, la Rome chrétienne ajouta celle d'un pouvoir clérical universel, lorsque, depuis l'extension de l'islamisme, le besoin d'une unité chrétienne fit de Rome le centre spirituel de la chrétienté. S'il eût été possible que l'empire et la papauté se fussent unis dans un esprit de /paix'; surtout, si dans l'empire de l'Occident germanoromain, il eût pu arriver ce qui s'était fait dans l'empire de l'Orient byzantin, c'est-à-dire, si le pouvoir spirituel et le pouvoir séculier eussent été réunis sur une seule et

même tête : les souverains ainsi dotés et devenus double-

ment forts auraient pu se réunir pour la lutte grandiose des croisades avec une puissance plus concentrée et dans une union beaucoup plus redoutable qu'ils ne le firent en réalité. Ils auraient facilement donné à Tidée de la communauté chrétienne une grande prépondérance sur le développement du principe des nationalités dans les divers pays ; au centre même de notre partie du monde, en Allemagne et en Italie, il se serait formé un pouvoir monarchique et une unité politique uniforme, qui auraient opposé les plus grands obstacles au libre dévAoppement du principe national et des sentiments humains dans toute T Europe.

tendances contraires du particularisme.

Le régime féodal.

Une organisation de cette nature fut déjouée rien que par la jalousie de ces deux pouvoirs, qui rivalisaient de zèle en essayant de soumeltfe à leur suzeraineté toutes les couronnes et tous les États chrétiens ; en outre, elle trouva un puissant obstacle dans les haines nationales quiséparaient les Allemands des Italiens. D'ailleurs, elle avait été dès le principe rendue impossible par le caractère particulier des races germaniques dont nous ven«ns de parler et qui, formant un contraste singulier avec les projets de fusion entre les divers États, s'efforçait même de morceler les différents pays en les émiettant en lout petits territoires.

22 HISTOIRE DU DtX-Nl£UVlftME SIÈCLB

 une époque i'eculée, comme dans les teihps plus récents, les races germaniques opposèrent dès Obstacles insurmontables aux idées romaines telativemeiit à l'unité politique juridique et religieuse ; ces ôbslaclefe fUfent lèi division des biens par Théritage, le droit élect01*al, le régilnc féodal et le vasselage, la tdiidance des Geftiiàîns à fdndër la liberté sur des associations et des torporationsi et, enfin, les divisions que produisît le protestantisme.

Gëtte dernière lutte religieuse appartient à l'histoire moderne, tandis que la lutte séculière est l'âme de l'histoire des derniers siècles qui font partie du moyeii âge.

A là fih des croisades, les grandes associations chrétiennes des peuples d'Europe cessent d'exister; l'histoiire perd son caractère universel ; la langue romaine, devenue la langue du monde, doit céder la place aux idiomes populaires; enfin, les divers États commencent à se développer dans un sens individuel et national : à partir de ces temps-là, la position de Taristocratie cléricale et séculière fournit à l'historien le fil qui le guide à travers le labyrinthe des événements compliqués du moyeii âgé.

Au quatorzième siècle, les souverains réagissent contre Tempereur et les conciles' contre le pape, et ces deux pouvoirs se trouvent déjà sérieusement menacés par leiir aristocratie qui les attaque ; aussi, dans tous les Ëtats unitaires, raristocralie arrive-t-elle alors à son apogée. Mais la noblesse fut loin de profiter de sa puissance : au liiîu de s'unir en corps et de lutter pour obtenir une influence politique durable ; au lieu de s'efforcer de fonder un ordre politique dans les limites de la nationalité, ce que les conjonctures avaient jusqu'alors rendu si difficile, la noblesse abusa, au contraire, de sa puissann^e et ne

INtilODUCtîON 83

rtîculèi pas devant dés acteà extrêmes cjui devaient iiéceôî^airemëlit délrùire n'importe quel régime politique.

Cet abtis et ses conséquences avaiettt pour cause la division du corps de rarislocratie^ partagé en une partie cléricale et Une partie séculière, dont Tune avait toute la grossièreté brutale des guerriers, tandis que toutes les deux manquaient de toute maturilé politique. L'aristocratie cléricale dépendait d'un chef étranger et empê- ( ait l'État de devenir un ensemble homogène et indépendant, tandis que l'aristocratie séculière gardait autant que possible son indépendance vis-à-vis de son chef national et empêchait l'État d'arriver à Tunité.

Tous les petits et les grands vassaux, de même que tous ceux qui étaient ati pouvoir, ne s'occupaient que de leurs propres intérêts et à peine de ceux du territoire sur lequel ils régnaient. A force d'avoir des maîtres, les pays étaienT; sans gouvernement ; à force d'être divisés en petites parcelles, ils ne formaient plus un ensemble .homogène; à force d'avoir des Étals dans l'État, ce dernier ne pouvait plus exister : les excroissances et les ramifications parasites au sein du peuple enlevaient toute sa force vitale au tronc priilcipal.

La noblesse napolitaine, telle que Machiavel la connaissait, s'éparpillait dans ses terres exemptes d'impôts, où, inaccessible à toute idée d'unité politique, elle s'abandonnait h l'oisiveté, en montrant de la répugnance pour toute sorte d'activité, même pour ses occupations militaires (raditioiuielles.

Les petits châtelains allemands, tels que Hutten les voyait user de leur pouvoir et qui n'étaient habitués qu'à la chasse, au brigandage et à des cjuerelles brutales.

troublaient l'exercice de tous les métiers bourgeois et rendaient impossible toute condition de sécurité, tout ocdre dans l'Etat et tout développement des ressources du pays.

Les grands d'Espagne, tels qu'IsabeHe apprit à les connaître, possédaient des biens et des revenus immenises; ils occupaient toutes les grandes dignités et tous les postes élevée; ils pouvaient lever des armées nombreuses, ils employaient dans leurs lettres un style qui ne convenait qu'à la majesté royale, et neutralisaient tout exercice du pouvoir suprême, ainsi que toute direction centrale tendant à produire l'unité dans l'État

Dans tous les pays, la noblesse féodale rendit également impossible la concentration politique et natioiiule des forces de tout un peuple et leur développement dans le sens patriotique ; partout, elle déchira les États, pendant le XIV® et le xv® siècle, en y fomentant de terribles guerres civiles : elle finit par se détruire ainsi elle-même et toute sa puissance.

Prise de Byzance. — Commencement de l'ère moderne. — Absolutisme des souverains.

L'époque moderne commence avec ces premières secousses qui ébranlèrent le régime féodal du moyen âge. 11 fut miné déjà pendant le cours du xv® siècle par quelques-unes des inventions les plus riches en conséquences et qui, par une disposition providentielle, coïncidaient extérieurement avec la décadence intérieure de

la féodalité. Mais le coup décisif, qui en produisît la dissolution complète, lui fut .porté par un événement unique, qu'il faut considérer comme le point de séparation entre le moyen âge et Tépoque moderne.

L^invention des armes à feu et les ch an gementf introduits dans la tactique militaire enlevèrent toute sa valeur au service féodal des chevaliers ; l'imprimerie et la propagation des connaissances privèrent la noblesse et le clergé des privilèges de la culture intellectuelle. La boussole et les améliorations introduites dans la navigation devinrent, entre les mains de la bourgeoisie, un moyen d'acquérir des richesses et de l'influence et d'égaler ainsi la noblesse en importance politique. Les effets que ces changements dans l'état de la société produisirent en hâtant la décadence du pouvoir des nobles furent très -puissants, mais fort lents; ils se fuent sentir partout, mais peu. à peu seulement.

Au contraire, le premier coup soudain qui fut porté à la puissance de la noblesse, fut le résultat d'un événement unique, comme nous venons de le dire : nous voulons parler de la prise de Constantinople (1453), de la destruction de l'empire byzantin.

Cet événement, qui consterna le monde, parut apprendre tout à coup à la communauté des États européens la faiblesse de leurs liens politiques et même

l'absence de toute organisation politique proprement dite. Au moment de sa chute, l'empire grec se trouvait dans un état de vétusté complète : au dehors, le seul fait de la séparation de l'Église l'avait laissé sans alliances et sans secours politiques ; à l'intérieur, il se trouvait divisé en une foule de petites seigneuries, ce qui

26 HISTOIRQ DD CIX-NBUVIÉME SIÈCLE

seul peut-être rendit possible la conquête des Turcs. Les conquérants, fornîant le contraste le plus saillant avec les organisations politiques et nationales de l'Europe, composaient un seul et même peuple, mis en rnouvement par une volonté unique ; ils possédaient une infanterie et Une organisation militaire auxquelles rien ne pouvait se comparer dans aucun des États de l'Occident.

Les désavantages de la division intérieure, qui étaient communs à tous les Etats chrétiens, vinrent se joindre à, ces avantages dont jouissaient les ennemis héréditaires de la chrétienté, pcrur produire leur puissance et. leur splendeur : celte expérience provoqua^ comme par \iû coup de baguette magique, un changement brusque et radical dans tous les grands États de l'Europe.

Les divers souverains et les différents États nouèrent des alliances entre eux, et il commença à se former un art politique qui avait conscience de. ses vues. A l'intérieur des États, la ruse et. la force mirent un terme à la division et à l'action arbitraire des seigneurs féodaux. L'absolutisme des souverains, qui triomphait si aisément de la puissance des nobles, sortit partout et au même instant .pour ainsi dire du néant. Il donna un centre plus solide à l'unité des Étals : en créant une nouvelle organisation militaire et en reformant les arniées, il chercha à consolider son autorité à l'intérieur et à étendre à l'extérieur la* puissance de chaque État. Absolument à la même époque, on vit surgir en Angleterre^ en France, en Portugal, dans là Castille et dansl'Aragon, ces souverains qui, avec une intelligence et une énergie tout à fait nouvelles, saisirent le moment favorable que leur offraient les conjonctures, pour relever le pouvoir royal

àe TasiserVisseitient où les nobles Tavaient tenu et pour préserver Tunité politique de leur État de tout fractionnement violent.

Aveé ilhë intention bien arrêtée et comme s'ils agissaient de concert pour arriver* à ce but, les princes eurent fedoiirs à un iîioyen général que leur avait suggéré Tabsolutismé tel qu'il régnait dans l'Église. Ils se firent gloire de préféreMe mérite aii rang et ^ la naissance; ils favorisèrent la culture intellectuelle; ils firent entrer dans leur entourage des hommes capables sans avoir égard à la classe dans laquelle, ils les avaient trouvés ; ils relevèrent la justice et les tribunaux et ils confièrent à des jurisconsultes et à des ecclésiastiques les charges les plus hautes qui jusque-là avaient été l'apanage exclusif de la noblesse militaire. Los princes qui s'acquittèrent le plus habilement de ce rôle , furent Henri VII d'Angleterre, Louis XI de France et Fcrdittand-le-Catholique.

Effets produits par V absolutisme princier lors de ta fondation de la monarchie espagnole.

Parmi ces trois Mages^ comme les appelle Bacon, Ferdinand était le maître, lui qui aux yeux de Machiavel était le modèle vivant du « prince moderne » , tel qu'il en fallait i d'après son jugement sévère, aux temps d'alors pour assurer la guérison de toutes leurs plaies.

Nulle part ailleurs^ la puissance de la noblesse n'était

28 HISTOIRE DU DIX-NEUVIÂMB SIÊGLK

arrivée au même point culminant qu'elle avait atteint, dans r Aragon , par des voies légales et , dans la Castille, par le favoritisme, par des abus et par la violence. Nulle part, elle ne tomba aussi rapidement que dans ces mêmes pays, sous les- coups habiles de Ferdinand et d'Isabelle, ces deux souverains qui montraient la même intelligence et qui se complétaient Tun l'autre par leurs grandes qualités ; Isabelle fut même assez sincère pour déclarer ouvertement qu'elle ne voulait plus être- le jouet de ses nobles.

Par les mesures qu'ils prirent pour organiser la police et le pouvoir judiciaire dans tout le pays, ces deux souverains rétablirent de vive force la paix et la sécurité du royaume et firent cesser les violences de la noblesse. Ils consacrèrent tous leurs soins aux droits et 5. la prospérité des communes. Ils convoquèrent plus rarement qu'auparavant les nobles pour l'assemblée des Certes; par ce moyen et en l'habituant peu à peu à obéir aux ordonnances royales, ils lui firent perdre insensiblement son influence politique.

S'appuyant sur leur catholicité incontestable, ils purent se permettre de s'opposer avec une grande autorité aux empiétements du clergé et même du pape sur le domaine des affaires séculières. Ils purent séquestrer pour la couronne les grandes maîtrises de trois puissants ordres de chevalerie qui possédaient un pouvoir presque royal. A cause des guerres saintes, ils purent organiser un service militaire qui, sans exiger une armée permanente, mettait, en cas de besoin , à leur disposition toute la population mâle de leur pays.

Cette population ils relevèrent pour le service mili-

INTRODUCTION 2d

laîre dans deux écoles excellentes. Dans la longue guerre contre le royaume de Grenade, on développa jusqu'aux dernières limites l'antique tactique des espagnols et, en même temps, en se servant des lansquenets allemands et suisses comme de troupes auxiliaires*, on vit à l'épreuve ce que valait la grosse infanterie de ces mercenaires. Ces deux systèmes, le « grand capitaine • (Gonzalo de Cordo va) les fondit en un seul, pendant la guerre napolitaine contre les Français, en y joignant tous les progrès que venait de faire l'art de construire les armes et les ouvrages militaires : ce fut ainsi qu'il prépara cette armée à l'aide de laquelle Charles -Quint songea plus tard à dominer le monde.

Grâce à l'excellent usage que déjà les rois catholiques firent, à l'extérieur, de ces forces militaires et, h l'intérieur, de leur autorité nouvellement fondée, Isabelle put pendant son règne augmenter les revenus de la Castille, de manière à* leur faire rendre trente fois plus qu'auparavant, sans cependant surcharger le pays, et Ferdinand, pour nous servir des paroles de Machiavel, de faible prince qu'il avait été, put devenir un des monarques leè plus glorieux et les plus distingués de l'Europe.

Malgré le penchant particulier au peuple espagnol pour l'isolement et pour la séparation, ces rois réussirent donc à unir un pays profondément divisé, et à transformer, dans le court espace d'un seul règne, quatre royaumes {sans compter Naples), en un État unique. En voyant des succès pareils, même un homme d'État républicain, tel que Machiavel, ne put s'aveugler et dut reconnaître les avantages extraordinaires qui découlent du pouvoir absolu d'un souverain pour la nation et pour •

rÉtat. Le but à atteindre U» fit oublier les moyens dont on s'était servi et la prospérité générale le fit passer sur quelques inconvénients particuliers. Il pressentit Tesprit de rhistoire nouvelle, lorsque, prophétisant au berceau des temps modernes, il donna à Texpérience historique faite dans Tantiquité la forme d'une affirmation théorique et tranphante ^: pour fonder, dit-il, un nouvel état de choses sur les ruines des formes décrépites dans les États du moyen âge, le pouvoir absolu et unitaire était une nécessité ^t nniême un bienfait, en supposant toutefois qiie la durée en serait passagère : il y reconnut une préparation au règne db la loi et une école de liberté. En célé- 'brant en particulier le nouveau règne de Ferdinand, Msi.chiavel ne pouvait pas savoir, à la vérité, que d'abord en Espagne, comme bientôt partout, Tabsolutisme royal en durant et en s'exagérant allait devenir une plaie pli|s grande que ne l'avait été la domination de la noblesse.

États de V Église; la tyrannîs papale.

Dans la périe des États, qui se consolidèrent et se tre^nsformèrent soudain par suite de l'impulsion que rOrient venait de donner à l'Europe entière, se Irotivaiont aussi les États de l'Église. Depuis Nicolas V, ?*est-àdire précisément à partir de la chute de Byzance, la papauté se releva prompteuîent de la profonde décadence dans laquelle elle était tombée pendant le séjour des papes à Avignqn et durant le grand schisme de

INTRODUCTIOÎl 81

rÉgUse : dès lors, elle acquit rapidement une nouvelle autorité.

Dès cette époque, Ronie considéra comme une niaxime confirmée par l'expérience la nécessité d'appuyer sur le ppuvoîrséculier Tautorité spirituelle des papes qui, depuis le xîv^ siècle, avait été en butte à. .tant d'attaques. C'est poqrqqQÎ Alexandre YI et Jules II s'abandonnèrent, en Italie, à leur désir de faire de nouvelles acquisitions territoriales, absolmnent comme le roi d'Aragon l'avait fait dans la Péninsule ibérique. Ils soumirent au pouvoir de Rome les petites seigneuries, les villes qui étaient à leur convenance et les Etats voisins dont la possession souriait à leur convoitise ; Jules II donna aux États de l'Église presque les mêmes limites qu'ils eurent plus tard, comme Ferdinand le fit à cette époque pour l'Espagne, En fondant leur pouvoir politique, les papes donnèrent un caractère p^Jus tranché à leur 'puissance de souverains, ils supprimèrent les libertés des villes et réprimèrent le pouvoir arbitraire des grandes familles pobles : politique qui fut également adoptée par les rois d'Espagne.

Nulle part la ressemblance de cet absolutisme moderne avec la tyrannis de l'antiquité n'est aussi frappante que sur l'antique sol de Ronde et pendant ces temps étranges. En effet, lés papes et leurs parents rivalisèrent avec les tyrans les moins scrupuleux de l'antiquité par leur cruauté, par leur esprit de domination et par leur vie éhontée et effrénée; ils s'entourèrent de tout l'éclat de la littérature et de l'art des anciens; le scepticisnie païen pénétra jusque dans les rangs du clergé; par suite de la facilité avec laquelle toutes les hautes fonc-

•32 HISTOIRE DU DIK-NEUVIÉMB SIÈCLE

lions s'achetaient au prix de l'argent, la curie et TÉglise prirent un caractère tout mondain; toute la chrétienté fut imposée pour contribuer à la construction des monuments somptueux de Rome. Aussi, par une conséquence naturelle, cet abâtardissement de rEgliseet Toppressiort qu'elle exerçait furent suivis d'une réaction : la réforme de l'Église jeta la semence de toutes les libertés modernes des peuples au milieu même des excroissances que la tyrannis romaine avait engendrées.

La papauté : V empire universel de V Église.

Cette réaction ne se produisit pas d'une manière locale et dans un sens politique à. l'intérieur des États de l'Église, mais d'une façon tout à fait générale, dans un sens religieux et en venant du dehors. En effet , les changements qui , depuis la prise de Constantinople , s'étaient effectués à Ilome avaient , en même temps , agi d'une façon tout à fait universelle sur la chrétienté tout entière. Si la chute de Byzance avait eu pour effet immédiat la consolidation des grands États de l'Europe, elle exerça cependant d'autre part une action opposée, en réveillant les anciens projets romains du moyen âge qui avaient eu pour but l'établissement d'un empire universel, et en premier lieu d'un empire chrétien et romain.

• Ainsi, jusqu'à ce moment, tout danger qui avait menacé la chrétienté en général, avait toujours favorisé la cause de la théocratie romaine. De même que du .temps

de la première propagation de l'islamisme, la papauté avait jeté ses premiers fondements et que, pendant les croisades, son pouvoir clérical et séculier était arrivé à son apogée, de même , après les succès remportés par les Turcs en Europe, elle vit s'accroître encore une fois, en même temps que ses acquisitions territoriales, aussi son autorité générale au dehors.

Dans le cours des temps, Rome avait dû, à la vérité, faire beaucoup de concessions à divers États qui s'étaient opposés à ses premiers empiétements; mais, en revanche, elle avait gagné un nouveau terrain dans d'autres pays. En Allemagne, la paix se trouvait rétablie avec le pouvoir impérial, et la papauté en avait dicté les conditions. Pie II avait su faire croire à l'empereur, qu'il y avait pour Tempire et pour la papauté un intérêt commun à

s'opposer, de concert avec le pape, aux souverains allemands et à leurs demandes au sujet de réformes religieuses et politiques ; il avait réussi à faire de l'alliance entre l'empire et la papauté l'idée motrice de la politique impériale : dès cette époque, l'influence, exercée par le pape dans l'empire, augmenta jusqu'à devenir intolérable.

Pendant les sessions de la Diète; l'empereur partageait s,on autorité avec les légats de la cour romaine; Maximilien lui-même estimait que les sommes recueillies régulièrement par le pape en Allemagne, dépassaient au centuple ses propres revenus ; aucune branche de l'administration impériale n'était à l'abri des empiétemenis de l'Église ; le poids que les tribunaux et les impôts du pape faisaient peser sur les Allemands était devenu tel qu'on ne pouvait plus le supporter ; l'extension des biens

ecclésiastiques, c'est-à-dire de ceux qui étaient inaliénables, avait atteint des proportions monstrueuses.

Si ces relations avec l'empire d'Allemagne donnaient à la papauté une nouvelle puissance, cette dernière s'accrut encore davantage par suite des rapports qui s'établirent entre Rome et le royaume d'Espagne, dont la grandeur se développa avec une rapidité très- grande.

Dans ce pays, on vit reparaître l'esprit des croisades pendant la guerre de Grenade ; à la chute de Byzance répondit la destruction d'un royaiiine musulman; dans l'esprit du peuple espagnol, la croisade contre les Maures exalta jusqu'aux dernières limites le goût des aventurea, •le zèle pour la foi catholique et l'orgueil religieux de la noblesse qui se piquait d^avoir dans ses veines un sang chrétien pur. Obéissant au même esprit, les rois catholiques étaient aveuglément dévoués à l'Église; et ils ae montraient tantôt l'es serviteurs, tantôt les maîtres du fanatisme religieux le plus redoutable.

Ce nouvel esprit, la théocratie romaine Pefttretint par tous les moyens possibles; il se forma entre Rome et l'Espagne *un lien qui semblait aussi solide que les anciennes relations entre la curie romaine et TAllemagne étaient dès lors affaiblies par des discordes et des rivalités. En face de princes aussi dévoués que les souverains d'Espagne, Rome paraissait imposer ui> silence absolfl à ses jalousies. Ces rois avaient laissp faire les pap^s, lorsque ceux-ci formèrent les États de l'Église ; en revanche, les papes, ne dirent yien, lorsque la Castill^ s'empara, les armes k Ift wain, du yoyaume de Grenade ai^si que des côtes'nord do l'Afrique, et que, par une fourberie ébonté^, elle prit pasgessioq de la Navarre béré*

• ÏKTROD CTfOîf VA

(ique; ils ne firent rien, lorsque,^ de concert avco la France, T Aragon (avec la Sicile) partagea d'abord Nopbs, ce fief papal, comme on le fit plus tard pour la Pologne, et frustra ensujte la France de la part qui devait lui échoir dans ce partage.

Dès celte époque, l'Espagne était le plus puissant parmi tous les États centralisés de TEurope. Déjà elle formait, en face de la grande puissance musulmane, un contrepoids considérable dans la mer Méditerranée. L'Italie, senta.nt qu'elle avait besoin d'une protection vigoureuse contre les Turcs, regardait le pouvoir étranger , que les Espagnols catholiques exerçaient dans quelques-uns de ses pays, d'un œil bien plus favorable qu'elle ne l'avait ja^Tiais fait ppur la domination des Allemands ou des Français. La puissance de l'Espagne et le maintien durable de son pouvoir avaient, pour la protection de la abrélienté, ainsi que pour la sécurité de l'Italie et des États de l'Église, une importance infiniment plus grande, que si h cette époque les papes avaient encore une fois réussi à. réunir les peuples de l'Europe d'une manière passagère pour une croisade contre les Turcs, comme ils l'avaient fait au xi® siècle.

Lorsque Colomb fit ensuite ses grandes découvertes, u» horizon immense s'ouvrit pour Tambition de I^ome et de l'Espagne : aussi, les liens qui unissaient les deux cours se fortifièrent-ils considérablemeiît. Ces découvertes formèrent une compensation merveilleuse de la perte de l'Orient ; elles ofl'rirent un terrain nouveau pour l'extension du pouvoir théocratique de Rome et pour celle de la puissance territoriale des souverains espagnols. « De la plénitude de son pouvoir apostolique, »

le pape donna à ces derniers les nouveaux territoires de rOuest et, avec une précipitation dont il se repentit plus tard, il leur permit d'y percevoir la dîme et d'y conféjer les charges ecclésiastiques.

Les voyages de Colomb avaient été entrepris immédiatement après la guerre de Grenade, avec le même esprit d'aventure et avec le même zèle furieux et fanatique qui avait poussé les Espagnols à convertir les Maures au christianisme. Ces voyages de découvertes finirent par pousser aux dernières limites tout ce qu'il y avait de cupidité, de fanatisme et d'exaltation dans le caractère espagnol, devenu ainsi capable de poursuivre aveuglément les fantasmagories de l'ambition la plus effrénée et de la crédulité la plus bizarre, et de se soumettre humblement et en dépit de ses antiques libertés aux institutions les plus barbares du fanatisme clérical.

La résurrection de ce sombre esprit des Yisigoths dans le plus puissant de tous les États, dans cette maison présomptueuse qui bientôt allait régner à la fois sur l'Autriche, la Bourgogne et l'Espagne, donna une importance nouvelle à l'antique pouvoir spirituel tel qu'il avait été traditionnel au sein de la théocratie. Ce pouvoir spirituel formait la base du pouvoir temporel des papes, base qui seule rendait ce dernier véritablement fort. Il fonda le plus terrible de tous les despotismes et la plus redoutable de toutes les monarchies universelles que le monde ait jamais vus ; en effet, il domina d'une jmanière uniforme les trois grandes institutions de la société humaine : la famille, l'Église et l'État.

Dans la famille, le pouvoir spirituel enchaînait par ■son action arbitraire la conscience et la culture intellec-

tuelle de Thomme ; il s'emparait de luî dès qu'il arrivait au monde, il le façonnait h l'école suivant ses besoins et ne l'abandonnait solennellement, lors de son entrée dans la vie activa, que pour le surveiller de nouveau au moment du mariage, au confessionnal et à l'heure de la mort. Dans l'Église, on lui demandait de renoncer à penser et à se livrer aux moindres recherches, pour que Tunîté de la foi régnât dans l'humanité tout eotière. Quant à l'État , il le rabaissait dans l'opinion des hommes , en étouffant l'idée de la patrie par celle de l'unité chrétienne, en refusant à l'autorité séculière le droit de faire des investitures ecclésiastiques, en s' arrogeant le pouvoir suprême sur les souverains temporelf,en refusant au pouvoir civil toute mission élevée et en revendiquant pour l'Église seule tous les honneurs et toutes les dignités.

Ce pouvoir immense était exercé par un corps de prêtres, isolé au dehors et séparé de toutes les autres classes par l'ordination, cette institution aristocratique qui lui permettait de se compléter dans ses propres rangs, et qui, en même temps, le défendait k l'intérieur de tout danger de changement, de progrès et de transformation. Un droit et une langue officielle qui lui étaient propres, sa culturdutellectuelle , le célibat , la communauté et la nature particulière de ses intérêts : tout cela mettait le clergé au-dessus de tous les liens de la famille, de la commune, de l'État et de la patrie.

En opposition avec l'Etat et au milieu de l'inégalité universelle qui, pendant plus de'mille ans, avait régné entre les différentes classes de la société, ce même clergé avait maintenu l'idée de l'égalité de tous les hommes en

38 HISTOIRE nv DIX-NEUVlÊMÊ SJÉCLB

conférant les honneurs au mérite et non à la naissatice, et en ouvrant .Faccès des plus hautes fonctions aussi bien au paysan qu'à celui qui était lié sur les marches du trône. Si l'on se rappelle ensuite que cq clergé catholique tout entier se trouvait dans une dépendance absolue vis-à-vis du vicaire du Christ, qui possédait le même libre arbitre et la même infaillibilité que Dieu, on compr.end bien qu'à une époque aussi reculée ce pou-» voir se trouvât encore tout près du but qu'il poursuivait en voulant diriger, dans une seule et même voie et d'après des vues théocraliques fort étroites, toute la vie politique et tout le mouvement intellectuel du monde. Quand on •vpit ce pouvoir ecclésiastique renouvelé s'associer en même temps à l'absolutisme princier, quand on le voit s'entendre de la manière la plus intime avec la plus puissante des dynasties modernes, de manière à pouvoir s'avancer de plus en plus en seigneur et maître au sein de l'empire romain tel que le formait la nation allemande^ on conçoit qu'à aucune époque les destinées du monde n'aient été dans une position aussi critique qu'au corn* mencemeirt du xvi® siècle. En effet, il s'agissait de décider du sort de l'Europe et de voir si elle allait être courbée sous le niveau et sous le joug de la théocratie ou de l'àb* Bolutisme royal, et même sous le poids de leurs poiivoirs réunis et concentrés, ou bien si elle allait se préparer lentement à son développement libre et démocrôtique.

INTKODUGTION 89

V empire universel de Charles ^Quint,

Or^ ce danger, dont Ronw menaçait l'Europe et qui étfeife extrêmement sérieux, allait être dépassé par un autre péril bien plus grave encore. Les mêmes événements en Orient, qui avaient de nouveau consolidé Tautorité de la papauté et poussé l'Espagne dans le ctemin de sa récente grandeur, devaient nécessairement produire aussi une consolidation plus grande du pouvoir à roxtérieur et à l'intérieur en Allemagne et dans les pays de l'Europe continentale qui en formaient la frontière du côté de la Turquie.

Tandis que les souverains espagnols établissaient, à l'ouest de l'Europe, un puissant État sur des éléments solides et parfaitement homogènes d'une même nationa.lité, la maison d'Autriche, qui par ie fait était pour ainsi dire en possession de l'empire héréditaire, jeta par des alliances de famille les fondements d'une union des plus vastes agglomérations de pays. A l'est de l'Europe, où cette politique était un besoin urgent , la dynastie de Habsbourg prépara l'union future de la Bohême et de la Hongrie avec l'Autriche ; à l'ouest, Maximilien avait acquis lès Pays-Bas par un mariage, et son fils, à son tour, avait épousé l'héritière à^ grand j'oyaume d'Espagne.

Il était naturel qu'entre les mains de l'Autriche, avec de pareils accroissements et avec une telle perspective

d*agrandissements pour la puissance dynastique des Habsbourg, Tempira allemand reprît à son tour ses anciens projets d'une domination universelle. En effet, actuellement il pouvait les fonder sur des possessions territoriales bien plus grandes qu'au moyen âge, et sur le nouveau pouvoir souverain , tel que , pendant les derniers temps, il s'était partout développé à l'intérieur des États.

Par suite du pouvoir prépondérant de Taristocratie , l'empire était devenu impuissant au moyen âge; mais, au moment actuel, cette aristocratie semblait être frappée partout de la même décadence : la notion romaine du pouvoir souverain, telle qu'elle était proclamée par le droit romain, se fit valoir sur tous les trôner; et en A]lemagne aussi.

Sous Maximilien, les États allemands entendirent pour la première fois un langage tout nouveau dans la bouche de leur souverain, lorsque l'empereur invoqua incidemment ses obligations envers l'Autriche, pour éluder les serments qu'il avait prêtés à l'empire. Leur attention étant réveillée, ils durent comprendre ce que signifiait l'accroissement de cette Autriche, ce que c'était que cette superfétation qui se formait dans l'État, et quelle était l'importance de cet État unitaire qu'on adjoignait à l'union politique si lâche de l'empire germanique et qu'on y introduisait peu à peu.

A la vérité, Maximilien ne pouvait pas devenir réellement dangereux, parce qu'il ne faisait qu'entrevoir dans un avenir plus ou moins prochain l'union avec la Bohême et la Hongrie , ainsi que l'héritage espagnol, et parce qu'il était continuellement gêné par ses guerres et par le manque d'argent dans ses caisses.

Tout autre devînt Télat de choses, lorsque le pouvoir impérial fut placé en 1 519 entre les mains de ce Charles- Quint , qui peu de temps auparavant avait recueilli l'héritage de TEspagne et de la Bourgogne. Jamais le monde n'avait vu un pouvoir aussi redoutable entre les mains d'un seul prince, ni entre les mains d'un souverain aussi avide de puissaiTce. Avec la même indulgence qu'elle avait montrée à l'Espagne, la cour de Rome, sans protester, laissa passer également la couronne impériale à Charles, Dien que, d'après les anciens statuts , la possession de Naples ne dût jamais y être jointe.

Maître du pouvoir réuni de l'Espagne, de la Bourgogne et de Naples, Charles-Quint poursuivit la politique bourguignonne de Charles le Téméraire, qui consistait à affaiblir méthodiquement la France. Il la fit sortir tout doucement de l'Italie et joignit dans ce pays le Milanais à ses possessions napolitaines; là encore, il était l'allié du pape qui avait besoin du bon vouloir de l'empereur pour combattre le mouvement luthérien qui prenait un grand essor.

La jalousie naturelle que le pouvoir impérial inspirait à la cour de Rome ne commença à renaître que lorsque Charles fit de l'Italie, pour ainsi dire, une province espagnole; ce fut au moment où il détacha le Milanais do son unicTn avec l'Allemagne, où il incorpora la ville d'Utrecht à ses possessions héréditaires et où il enleva les Pays-Bas à la juridiction de l'empire germanique. Or, à cette époque il était déjà trop tard pour que Rome pût arrêter la domination et la puissance de ce souverain, qui était soutenu par la faveur des conjonctures et

par les ressources les plus durables. Charles-Quint se trouvait h la têle de la meilleure des armées et s'appuyait sur leâ forôfes d'Une nation belliqueuse et fière qui, presque au même degré que les Ottomans, se montrait dispo.^ée à soutenir n'importe quelle entreprise; en effets elle avait d'une part le sentiment de sa valeur et de sa gloire, et d'autre part elle oBéissait aveuglément ï son iftaître. En outre, bien qu'il eût pris une attitude dangereuse pour la liberté , oii plutôt à cause de cette attitude, ce souverain disposait des trésors aficiens et nouveaux dé l'Espagne, de même que des capacités et des richesses des Hollandais qui étaient flattés de voir que lè centre du gouvernement du monde était en Brabant.

En effet, on pouvait dire avec vérité que Charles-Quint était le chef d'un empire universel : à l'exception de id France, il régnait sur presque tout l'ouest de l'Europe occidentale ; à l'est, il diHgeait k sa guise la politique et les forces de son frère qui, dèâ lôrs, réunissait soùs son sceptre les vastes complexes de terres qui forment la Bohême, la Hongrie et l'Autriche; dans les parties occidentales du globe, il venait de subjuguer par ses capitaines des continents immenses ; enfin, en face de l'islamisme, il semblait vouloir renouveler les croisades et prendre au sérieux son rôle de chef de la chrétienté , dignité qu'on venait de lui conférer et qui lui donnait, au centre de l'Europe, la position qu'il lui fallait pour fonder de la manière la plus solide une monarchie universelle.

Seule la puissance des grands États allemAndd^ i^^ formant contrasté avec la décadedtsè Universelle de ta nobteèsé féodale aspiraient à l' indépendance sdâveraind,

S* opposait à Charles- Quint au sein de T empire romain. Cependant, elle aussi semblait brisée, dès que Temps*reur avait vaincu les princes protestants, qui étaient trop divisés entre eux et trop honnêtes pour résister à Tart consommé avec lequel ce prince espagnol se servait des ♦ inimitiés qui divisaient ses ennemis pour les ruiner complètement. De même que l'empereur entretenait, à par- . tir de cette époque, ses troupes espagnoles dans l'empire germanique avec l'argent fourni par ce dernier, qu'il confiait les sceaux de l'empire aux mains d'étrangers, qu'il faisait taire toute contradiction au sein de la diète et qu'il empiétait sur les franchises des villes impériales en Allemagne, de même ses courtisans se faisaient fort, du temps de Tintérim, de courber sous le joug espagnol co pays où ils croyaient pouvoir faire tout ce qu'ils voulaient .

Ceci n'était pas encore le comble des dangers que ce souverain semblait devoir faire courir au développement de l'esprit de liberté dans le monde entier. Aussitôt qu'il finit par trouver dans la personne de Jules 111 une créature complaisante pour faire régner son influence 'du haut du saint-siége, et qu'il put diriger le concile de Trente conformément à ses vues et à ses volontés, il conçut un projet hardi. En elTet, il songea à accomphr par un acte de' son autorité la réforme de l'Église que, pendant deux siècles, on s'était en vain eflbrcé de réali- • ser; il voulut subordonner la théocratie à. ses desseins séculiers et mettre à son service les forces morales du clergé qui, de concours avec l'armée dévouée de ses fonctionnaires et de ses soldats, devaient accomplir* ses , projets.

A ce moment, où l'empire était nouvellement j fondé

44 HI8T0IRR DU DIZ-NEUVIÊME SIÉGLB

,sur les anciennes idées romaines dès lors combinées, c'est-à-dire sur les solides assises de la suprématie dans la chrétienté et sur le pouvoir absolu des césars, rien ne semblait impossible à ce souverain. L'Europe auraitété exposée aux plus grands périls, si Charles-Quint eût pu conserver cette puissance jusqu'à sa mort et s'il avait pu introduire en Allemagne l'ordre de succession au trône tel qu'il régnait en Espagne, ou s'il avait réussi à accomplir un autre de ses desseins qu'il avait mûri après avoir effectué le mariage de son fils Philippe avec Marie d'Angleterre : U voulait, en effet, que les maisons réunies d'Espagne, d'Autriche et de Bourgogne, divisées en trois lignes, se partageassent la possession du monde. Alors on aurait dû craindre que la bigoterie romaine et ia domination espagnole n'opprimassent l'Europe tout entière et qu'on ne vît régner partout le même état de choses qui rejeta l'Espagne et l'Italie en plein moyen âge et qui, malgré toutes les secousses, s'est perpétué dans ces pays jusqu'à nos jours.

Réaction de la Réformation contre la Papauté

et contre V Empire,

Mais, avant que ces derniers projets destinés à consolider l'empire de Charles-Quint, fussent exécutés, et même avant qu'ils fussent en partie bien . arrêtés nonseulement son œuvre à lui, mais encore le superbe édi-

fjce de la domination romaine en Allemagne, se trouva détruit d'un seul coup.

La jalousie avec laquelle ces deux pouvoirs se regardaient, contribua, à celle époque comme au moyen âge, considérablement à briser leur prépondérance ; mais ce qui, à ce moment, comme auparavant, amena surtout ce résultat, ce fut l'incompatibilité entre les caractères allemand et romain. La science et les habitudes de la vie; la culture intellectuelle et la grossièreté ; les mœuts et les passions; la liberté de penser et le fanatisme; le sentiment national et l'anarchie ; toutes les qualités les plus diverses des hommes ; les intérêts de toutes les conditions, dans les hautes aussi* bien que dans les basses classes; les intérêts cléricaux et politiques; ceux du roi comme ceux du paysan : en un mot, tout le génie du peuple en AUernagne se souleva contre cette double oppression que le midi de l'Europe voulait faire peser sur lui.

Sous des formes modestes, c'est un des sujets les plus superbes que nous retrace Thisioire de celte époque. En eifet, elle commence avec les jours où, par sa hardiesse et par sa profondeur, Luther réveilla l'esprit de TAIlemagnedans le domaine de la religion, où il attaqua nonseulement la vie extérieure du 4)ape mais encore son autorité et, ce qui était un sujet d'orgueil pour le réformateur, où il renversa la doctrine du pape et avec elle la-plus forte colonne du pouvoir papal, c'est-à-dire les fausses croyances et la superstition ; puis, elle va jusqu'à Tépoque où Maurice de Saxe battit l'empereur avec ses propres armes sur le terrain des intérêts séculiers et où, en quelques jours, il anéantit les projets et les pénibles travaux de plusieurs dizaines d'années.

40 mSTOIRR DU DÏ3J-NI50VIÊME RIÈGL»

Par ces mouvements, Thistolpe fit un pas en avant comme elle n'en avait pas fait depuis plus de mille ans; elle s'engagea dans une route dont la perspective était tellement vaste, qu'il a fallu plusieurs siècles à Thuma-? nité pour s'y reconnaître complètement et pour commen^p cer à goûter avec bonheur et en connaissance de cause les conquêtes qu'elle avait faites à cette époque.

Opposition nouvelle entre le principe rçmain et le principe germanique*

La Réformation allemande était fondée sur une basp large et solide, et elle possédait une force expansive qui allait se faire sentir pendant longtemps encore. Elle donna à toute l'histoire des temps suivants sa forme particulière ; elle fut la cause principale de toute cette série d'événements , qui non-seulement devaient de plus en plus délivrer le monde des anciennes entraves morales et civiles du moyen âge, mais aussi briser de nouveau le pouvoir arbitraire sous lequel les princes comptaient encore une fois courber les peuples. Or, si la réformation a pu produire de tels résultats, elle le doit surtout à l'opposition entre le caractère national des peuples latins et celui des peuples germaniques. Pendant tout le moyen âge, depuis les premiers temps où ces deux races avaient commencé à se mélanger, cette opposition s*était manifestée par les phénomènes historiques les plus

iiT^portfints; mftil eH^ n'uHait se moiUrer d^^ps toute sa profondeur et éclater s^veç toute sa force que par suite du schisrae religieux et avec le comqiewçernent d'une nouvelle ère.

Découverte de V Amérique, -^-r La Ré formation.

Si la chute de By2ance marque le comnoencenient de l'époque moderne, ce grand événement a préparé et a eu pour conséquence immédiate les deux faits plus considérables encore , qui ont donné sou véritable caractère h celte nouvelle période historique.

La fermeture dos ports de l'Orient rendit néces^s^ire la recherche de nouvelles voies pour le coipmerce, et amena ainsi la découverte du Nouveçiu^MQnde* Lp. ruine de la Grèce obligea les savants byzantins à, fuir daius rOccident; elle occasionna par \k le réveil do l'étucje des humanités et la réforme des écoles; elle donnai, un essor tout nouveau à la vie iptellectuellei et aplanit <}e cette façon le chemin qui conduisait vers la Reformations

Ces deux grands faits et leurs conséquences ren^phV sent essentiellement Thistoire extérieure des sièoleig suivants et sont la cause première des résultats obtenus par la culture intellectuelle dès lors entièrement modidée, hes peuples latins et germaniques semblaient vouloir se partager tout simplement les conséquences de ces deux f^îts. En effety dans le principe; on coa^dépsât la aoloiiiiiatlQn

48 HisrroinE du dix-neuvième siècle

du Nouveau-Monde comme le droit exclusif de l'Espagne et du Portugal , et ces deux pays s'en occupaient seuls pendant au moins un siècle sur une grande échelle. Mais, quant à la Réformation, elle est restée jusqu'à nos jours la propriété presque exclusive des peuples germaniques qui se sont conservés purs de tout mélange.

Cette division fatale, par laquelle les deux races dominantes de l'Europe se partagèrent les deux événements historiques de l'époque, suCTit à elle seule pour produire un désaccord qui fit ressortir les différences les plus intimes et qui mûrit l'opposition la plus hostile entre elles.

Les avantages que les rois <î' Espagne retiraient de leurs victoires dans la guerre contre les Maures et de la découverte de l'Amérique produisirent un double résultat : ils donnèrent à leur politique extérieure un caractère plus. marqué en la dirigeant dans le sens de l'agrandissement de leur territoire : en même temps, ils les attachèrent de la manière la plus étroite à l'Église romaine. Depuis les guerres contre les Maures , le fanatisme religieux avait de nouveau consolidé l'influence et l'autorité de la théocratie romaine au sein du peuple espagnol; parmi les Italiens, elles se fortifièrent par suite du nouvel éclat qdi entourait la papauté, par la destruction des républiques italiennes et enfin par la domination espagnole. Cette circonstance obligea nécessairenient tous les souverains latins, qui travaillaient à l'établissement d'un empire universel , à observer une attitude rigoureusement catholique. Frère. Thomas Campanella disait déjà au xyu*" siècle, que leurs intérêts aussi bien que leurs convictions maintenaient ces princes dans

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leur attachement à l'égard du saint-siége ; en effet, celui qui, en Espagne, en Italie ou en France, aurait voulu comme protestant poursuivre des projets politiques aussi hardis que les leurs, eût toujours eu pour ennemis invincibles les chefs de deux de ces pays et les peuples de tous les trois.

Leur politique intérieure conduisit les princes espagnols par les mêmes routes. Le soulèvement de TAllemagne protestante aurait bien vite enseigné à leur despotisme la nécessité de maintenir fermement l'unito avec le catholicisme, quand bien même des liens intérieurs n'auraient pas établi une solidarité naturelle entre l'autocratie séculière et celle de l'Eglise, entre l'empire universel, tel que l'établissaient la politique et la domination universelle dans le domaine religieux. Les liens unissant Rome et l'Espagne, qui, sous Charles-Quint et ^même peu de temps après lui, s'étaient relâchés et avaient été presque brisés, se resserrèrent donc, pendant le long règne' de Philippe II, de la manière la plus intime et la plus* menaçante pour le monde entier.

En suivant cette double direction qui les conduisait vers l'agrandissement territorial et vers leur union dans la foi catholique, les races latines et leurs chefs se rencontrèrent avec les peuples germains et protestants, et il se produisit un choc des plus violents entre ces éléments hostiles. Sans parler des luttes de la papauté contre la Béformatioh , l'Espagne combattit , pendant tout le XVI* siècle, successivement l'Allemagne, les Pays-Bas et l'Angleterre, et, pendant le xvii® siècle, la France prit la place de cette puissance dans la lutte que celle-ci avait soutenue jusqu'alors.

Cette opposition hostile entre les deux races dura avec toute sa violence juste tout le temps que les points de controverse religieuse formaient l'intérêt prédominant dans la société européenne. Elle diminua et s'effaçtl de plus en pliis depuis le moment où les peuples latins et germaniques cessèrent de s'approprier exclusivement leur part dans les deux grands événements qui dominaient le monde; elle disparut surtout depuis que de nouveaux intérêts moraux et politiques se répandirent dans le monde par suite de l'établissement des colonies germaniques et protestantes en Amérique et par suite de l'influence exercée plus tard par la littérature française qui offrait à l'Europe une espèce de compensation pour la liberté religieuse dont on était frustré.

Dès cette époque, les peuples latins recommencèrent à disputer aux nations germaniques la possession exclusive de la liberté intellectuelle et politique. Mais avant, que ce fait se produisît et jusqu'au moment où commença cette contestation, les peuples germaniques avaient eu la grande mission de fonder les premières institutions libérales dans l'Église et dans l'État, après qu'ils eurent préparé les esprits et les sentiments dans le domaine religieux.

En effet, l'état de choses observé pendant les origines de la Réformation et dans ses causes premières, de même que dans la position prise par Luther à l'égard du pape et par les princes allemands vis-à-vis de Charles- Quint, cet état de choses resta le même pendant les premiers temps qui suivirent, la Réformation : ce sont particulièrement les nations latines qui soutiennent tous les efforts tentés pour fonder de grandes agglomérations

politiques, pour établir une domination commune nivelant toute chose , pour provoquer l'asservissement intellectuel et uniforme de tous, pour créer Vuniversalisme et le despotisme dans l'État et dans l'Église et pour conserver l'état de choses tel que le moyen âge l'avait fondé. Les peuples germaniques, au contraire, maiptiennent les principes de l'indépendance nationale et de la liberté religieuse et politique : ils avancent et essayent d'atteindre 1^ cultura intellectuelle et l'activité industrielle qui ont donné à Tépoque moderne son caractère particulier et sa grandeur»

Individualisme des peuples germaniques

et protestants.

Il saute aux yeux que, dans cette opposition, il y avait la même différence intérieure entre les deux caractères nationaux qui s'était produite déjà au moyen âge : à cette époque, ellQ avait opposé aux tendances qui poussaient Rome vers la domination universelle ce contre-poids de l'élément gernqanique qui trouvait son expression dans la division de la société en corporations et dans les séparations telles que les produisait la féodalité. Si, au moyen âge, c'est l'esprit de l'association qui a maintenu le principe d'une liberté aristocratique, il s'est transformé, pendant, l'époque moderne, en un esprit d'individualisme qui a déposé au sein des peuples de l'Europe le germe de l^ hj^fii démocratique.

52 HISTOIRE DO DïX-NËUViÊME SIECLE

Ce trait de caractère, qui fait naître chez chaque individu le sentiment de sa valeur personnelle, a donné à la nationalité allemande le besoin instinctif de produire unie grande culture intellectuelle chez le plus grand nombre possible, d'arriver à l'indépendance qui en est la conséquence naturelle et de donner à chacun la faculté de se. mouvoir avec le plus de liberté possible dans le domaine de la foi et du savoir, dans celui des droits politiques, de la propriété, des affaires et de l'industrie. Or, c'est de cette culture, de ce Hbro mouvement et de cette activité spontanée que dépend tout régime démocratique de même que toute possibilité de sa stabilité : telle est la grande leçon que les races germaniques ont donnée au monde latin pendant le moyen âge, aussi bien qu'au monde slave des temps modernes.

Cet individualisme a opposé à l'uniformité de Tuniversa]isme religieux la réaction que produisit la Réformation, tandis que cette dernière, à son tour, lui a donné de nouveaux aliments. En effet, outre les choses matérielles, les convictions religieuses forment le seul intérêt qui touche le cœur de chaque individu, intérêt qui force chaque homme à déployer une activité individuelle et qui' donne au plus humble comme au plus puissant les mêmes droits et la même liberté d'agir comme ils l'entendent.

Si la base de la liberté était jetée dans ce terrain, on n'avait rien à craindre pour son développement. C'est ce que Machiavel avait fort bien compris, puisqu'il n'attendait la renaissance radicale du temps et des États qu'à la suite d'une réforme dans l'Église. Pour parv.enir à ce but, il avait recommandé la iyrannis des princes, mais seulement comme un instrument pour un pis-aller. Eh

INTRODUCTION bô

effet, bien que, vers 1513, ce grand devin annonçât une réformatîon coname imminente et très-prochaine, il comprenait cependant qu'à cause du voisinage de la papauté elle n'était pas posisible dans les pays habités par ses congénères, les peuples latins ; avec une satisfaction mêlée d'envie il fixait les yeux sur les races germaniques, à la valeur morale, guerrière et industrielle desquelles il promettait l'empire futur du monde.

Cette prédiction s'est confirmée. Ces races, qui à elles seules et réduites à leurs propres forces ont fait triompher la Réformation, se sont seules complètement débarrassées des restes du moyen âge en rejetant l'ancienne religion théocratique. La liberté n'a pu triompher que dans les pays où l'influence du pape a dû céder devant la liberté des croyances et des recherches de la science ; où la domination exercée par l'Église sur la famille a dû s'effacer devant la liberté de l'esprit et de Tinstruction ; où l'Église a été incorporée à l'État et où ce dernier a été affranchi des liens de l'Église ; où l'État a été réintégré dans les droits anciens et où on lui a rendu l'importance et la dignité morales ainsi que l'influence protectrice et moralisatrice qu'il avait possédées dans l'antiquité. Dans ces pays «seuls, on a pu faire cesser le mauvais usage que, pendant le moyen âge, la noblesse et le clergé avaient fait de la culture intellectuelle et de la propriété; peu à peu, on y a fait pénétrer l'instruction et l'esprit d'indépendance dans les basses classes qui jusque là en avaient été dépourvues ; on a appelé le peuple à participer à tout ce qui fait l'objet de l'ambition humaine, c'est-à-dire à l'inflncnco politique, à la culture intellectuelle et à la propriclc ; enfin, dans ces pays seuls, on a pu ouvrir au

développement de l'individu un cercle plus l&rge qui ne renfermait plus uniquement les classes privilégiées.

C'est pourquoi, malgré les nombreux éléments aristocratiques qui avaient survécu à ce changement, la société prit aussitôt, dans tous les pays protestants, un cachet tout à fait bourgeois. Le souverain lui-même se dépouilla du caractère militaire et aristocratique d'un chef de tribu du moyen âge ; le clergé, qui n'était pluâ séparé de la population par les lois théocratiques, pénétra peu à peu dans les cercles de la bourgeoisie.

Au contraire , les pays habités par la race latine con-* servaient-plus ou moins les restes du moyen âge. Parmi les peuples germaniques, il se développa une vie intellectuelle qui était indépendante des faveurs du clergé, de la cour et du gouvernement, tandis que, chez les nations latines, cette vie de l'intelligence était étouffée par une religion dépourvue de tout caractère spirituel et par une constitution privée de toute liberté.

Par suite de l'avance que lui avaient donnée ses colonies, l'Espagne aurait dû dépasser toutes les nations par lé développement de son industrie et de son commerce ; mais, l'ignorance de son gouvernement arbitraire et du clergé lui devint funeste. En imposant au pays àes lois insensées sur le luxe, la production et l'exportation, on entrava encore davantage, dans les classes bourgeoises, l'activité qui se trouvait déjà paralysée par la bigoterie et la paresse du peuple. Les manufactures tombèrent en décadence ; les mines furent comblées; l'agriculture suc^ comba sous des impôts dignes du moyen âge ; la nation s'appauvrit malgré tout l'éclat de sa puissance extérieure ; la population mangea sur des plats d'or de mai-

IKTRODUCTION 55

gres aliments et la fable du roi Midas put être appliquée à un État tout eotier.

Pendant ce temps, des négociants hollandais et anglais formèrent, grâce à leur activité intelligente, des puissances et des États nouveaux avec des ressources jusqu'à-* lors inconnues que leur fournissait l'industrie des classes bourgeoises. Celte indépendance et cette activité libre du peuple restreignaient la souveraineté des princes et lui servaient de contrepoids salutaire, sans prendre même, dans certains pays, une forme politique, tandis que, dans les pays latins, l'absolutisme princier conserva bien plus longtemps une beaucoup plus grande liberté dans ses allures. Pendant que les Espagnols et les Français prodiguaient inutilement leurs forces pour arriver à former de grands complexes d'État avec un gouvernement ceiîtralisé, le penchant des peuples germaniques pour l'individualisme se montra continuellement même dans la manière dont ils formaient leurs États : partout, on y voyait l'effort de parvenir à l'indépendance et à l'autonomie des parties naturelles de l'État; partout, on voulait la séparation en provinces et en petits territoires politiques, ou tout au plus, quand des nationalités relativement grandes se réunissaient en un seul État, on en demandait leur union fédérative.

Cette constitution pour ainsi dire provinciale donnait partout à la vie des nations germaniques un caractère particulier, c'est-à-dire le besoin de la vie intérieure et le penchant pour les occupations pacifiques, tandis que les peuples latins éprouvaient le besoin de sortir de leur pays et de diriger leurs efforts au-delà de leurs frontières» Même la Hollande et l'Angleterre ne furent forcées

56 HISTOIRE DU t>IX-NEUVIÈMB SIÈCLE

à entreprendre les grandes guerres avec la France et l'Espagne que par la nécessité d'une légitime défense, et n'ont fait de conquêtes que pour défendre leur puissance.

Les conséquences démocratiques dm développement politique et ecclésiastique dans les Etats germaniques et protestants sont anticipées par qtielques projets isolés conçus à V époque de Luther.

Les nouvelles créations de l'élément germanique et protestant dans l'État et dans l'Église demandaient un certain temps pour arriver à maturité ; surtout le développement de la démocratie, dont les germes se trouvaient renfermés dans l'essence même du protestantisme, ne put se produire, dans les États d'une certaine étendue, que d'une manière graduelle et lente. *

Cependant, aussitôt que les premières assises de la nouvelle liberté furent posées du temps de Luther, quelques hommes isolés tracèrent le plan de tout l'édifice politique et ecclésiastique de l'avenir, et même, on mit déjà la main à l'œuvre pour en commencer immédiatement l'érection. Dès les premiers temps delà Réformation quelques sectes et quelques esprits avancés et hardis se hâtèrent di tirer les conséquences qui ne devaient être que le but |{3 plus éloigné et le dernier terme de cette nouvelle dirjction donnée aux esprits. On traça, dès cette époque, tout le cercle des demandes ecclésiastiques et politiques

INTKODUCTION 57

(Juî, m partie, ne furent renwvelées que lors des grandes révolutioijs en Amérique H en France et qui, jusqu'à ce jour, n'ont ni partout, ni toutes, trouvé une solution satisfaisante. ^

Dans le domaine religieux, quelques individus inspirés <4^des anabaptii^es conçurent, dès cette époque, Tidée d'une épuration rationnelle du christianisme et de ses formes, idée qui ne trouva un lieu de refuge en Amérique que grâce aux efforts que firent les arrière-neveux de "ces apôtres qui avaient émigré dans ce pays. Ils suivirent laf doctrine enseignée par Luther au sujet du sacerdoce universel de tous les chrétiens, et la développèrent avec une telle conséquence logique qu'ils voulaient que toutes les quistions ecclésiastiques fussent résolues par des assemblées laïques et que les prêtres fussent élus par les paroissiens. Dès cette époque, ils formulèrent des thèses telles que les enseigne le rationalisée le plus moderne : ils demandaient a être affranchis de la lettre ; ils mettaient au-dessus de l'Écriture le Saint-Esprit qui, à leurs yeux, n'était que la force, intellectuelle et la raison de l'homme; ils ne voyaient dans la foi que la charité manifestée par des actes, dans le Christ qu'un modèle divin proposé à l'imitation des hom mes et, enfin, dans la Saintes- Cène, que la célébration de sa mémoire.

A côté de ces demandes religieuses, les exigences dans le domaine politique furent poussées jusqu'aux conséquences démocratiques qui ne devaient être satisfaites qu'à une époque beaucoup plus récente. On demanda l'abolition du servage, des corvées, de la main-morte, de toutes les taxes et de tous les impôts iniques, de toute inégalité qui aurait rappelé des castes ; on réclama la

restitution de tous les biens oûmmunaux injustement séquestrés; les mesures nécessaires pour empêcher les dégâts que pouvait causer le gibier ou une conîf>ensation pour les dommages ainsi soufferts ; l'iatToduclion de l'uniformité des mesures, des poids et des monnaies ; Tinstitution de tribunaux populaires ; la restriction des comg de justice ecclésiastiques; l'abolition de la détention personnelle quand on offrait caution ; le droit pour le peuple de consentir lui-même les impôts ; l'abulition de toute autofité princière ou du moins qui n'était pas celle de l'empereur, ce qui signifiait qu'on réclamait la république ou l'unité de l'État en Allemagne. Ces demandes et d'iUtres pareilles surgirent au milieu des mouvements produits par la Jacquerie allemande (Bundschuh) et se lisaiçnt non-seulement dans les Articles proclamés par les paysans en révolte, mais encore dans les écrits des anabaptistes ; la question de la séquestration des biens ecclésiastiques se fit jour même au sein des diètes.

Toutes ces réclamations restèrent dans les limites du possible et môme, dans telle ou telle autre grande sphère populaire, on y a fait droit. Dans d'autres questions, comme par exemple au sujet de la répugnance qu'inspiraient la prestation du serment, le service militaire, la célébration du diman he et le baptême des enfants, on s'aventura jusqu'à faire des règlements qui n'ont eu force de loi qu'au sein de quelques rares sectes et dans des cercles peu étendus. Par quelques autres vœux, tels que la demande d'une communauté des biens, on anticipa les projets d'écoles bien plus récentes, projets qui ne peuvent être réalisés pas même dans les cercles les plus restreints, du moins rien n'est jusque maintenant venu le prouver.

IXautréâ esprits rêveurs et exaltés, dont la race ne s'est pas éteinte même de nos jours, regardaient en arrière vers des temps depuis longtemps passés et devenus impossibles; ils rêvaient le retour du don prophétique et du christianisme primitif, ainsi que Tavénement du règne millénaire! 11 y a un fait qui donne un caractère bien plus remarquable encore aux demandes par lesquelles ces sectaires anticipaient sur des principes qui ne devaient être réalisés que bien plus tard. Ces hommes ramenaient par principe leurs réclamations à la liberté et à l'égalité à laquelle, disaient-ils, l'humanité était parvenue grâce à la rédemption du Christ. Ils invoquaient un droit divin (les droits innés de l'homme, comme on disait plus tard) ; ils fondaient la liberté dans l'État et dans l'Église sur une idée, sur un droit universel et naturel qui se mettait en opposition ave celui des individus 6t des castes, devenu un fléau pour tous ceux qui n'en jouissaient pas.

Système conservateur de Luther*

Cependant, des changements aussi importants ne purent être effectués ainsi, par un premier élan, dans des territoires aussi étendus, ni au sein de masses populaires aussi considérables. L'histoire des temps modernes s'avance lentement sur une vaste scène ; l'attente de per. sonne n'est aussi facilement trompée à ce sujet que celle des esprits ardents qui ne savent calculer le temps qu'il

faut pour achever une réforme commencée. Cette illusion se produisit, à cette époque et plus tard, non-seulement chez les rêveurs exaltés qui voulaient d'un seul bond parvenir au but extrême, mais encore chez un homme aussi spirituel que Hutten ; on la trouve chez Milton, caractère pourtant bien réfléchi, et même chez Machiavel, le plus froid de tous les penseurs. Aucun de ces hommes n'aurait cru possible, qu'il fallût plusieurs siècles pour liquider complètement, même dans la sphère restreinte des races germaniques, toute la somme du legs que la Réformation attribuait à l'humanité.

Luther seul, en véritable prophète dans le domaine de l'histoire , apprécia avec plus de justesse la mesure des forces que son époque pouvait consacrer à la^ grande œuvre, et celle des efforts que des temps futurs auraient e::core à faire pour la mener à bonne fin. Il attaqua la mission apostolique de l'Église catholique, renversant par cela même l'infaillibité du pape et le mur qui séparait les laïques de la caste sacerdotale; il épura la doctrine de la Sainte-Cèn^ et purgea ainsi le culte divin ; il combattit les faux semblants de vertu qu'.on prétendait obtenir par les œuvres et leur opposa sa doctrine de la justification par la foi; il insista sur la sanctification des sentiments et détruisit les sombres terreurs que faisaient tiaître le purgatoire et les jeûnes, la confession et les pratiques de la pénitence, terreurs par lesquelles l'Église catholique nous faisait « de nouveau trembler. » Effectivement, cette œuvre de Luther conti^nait déjà en germe toutes les conséquences que lo.^ calvinistes et les puritains, dans le cours des tep.ur. o:it fait sortir de la doc- Irine de l'évangile.

mTRODUGTI(rt( . 61

Mais, ce développement qui devait être le produit du temps, Luther ne voulait pas le compromettre par une culture superficielle et hftve qui n' aurait donné de fruits que pour un court espace de temps. Il ne s'agissait pa? pour lui d'obtenir des résultats rapides; il les lui fallait, au contraire, sûrs et durables. Il ne voulait pas faire violence aux choses : par de nombreux exemples, que fournit son attitude en face des Inspirés de Zwickau aussi bien que des Karistadt et des Zwingle, il a souvent montré, qu'il n'était pas indifférent à tout ce qu'il y avait de rationnel dans leurs innovations, mais qu'il était inexorable pour les « excès tumultueux des enthousiastes » (le perrumjûamits de Zwingle). Il voyait qu'il y avait bien des choses pour lesquelles son grossier entourage n'était ni mûr, ni même préparé; pour d'autres questions, il voulait que l'opinion publique se formât leotement et d'elle-même : c'était à Dieu et à l'action du temps qu'il comptait abandonner l'œuvre commencée par lui.

Développement historique des modifications dans VEglise et dans VEtat au sein des nations j protestantes.

Le temps n'a en aucune façon précipité le développement des modifications dans l'Église et dans l'État auxquelles la doctrine de Luther avait donné le branle, ^u contraire, le temps a donné à ce développement un mou-

02* HISTOIRE DU DIX*NEm^IÉME SIÈCLE

vement non- seulement profond et radical, mais encore constant et régulier, ^i bien qu'on y reconnaît facilement la loi dont ious avons [A*lé plus haut et qui règle ^tout développement parfait et historique, loi quV)n peut dès lors, sans rien forcer, appliquer quand il s'agit de dominer et de coordonner les faits que nous présente l'histoire.

Les idées, mises en mouvement par la Réformation , prirent un corps monarchique^ d'abord en Allemagne et en Angleterre, dans les formes que l'influence de Luther et de Granmer donna à TÉtat et à TÉglise. Puis, à l'ouest de l'Europe, elles passèrent par une phase arts-tocratique, au sein de l'Église calviniste, et trouvèrent ensuite, dans les développements puritains de cette dernière, leur épanouissement démocratique, d'une manière passagère en Angleterre et d'une façon durable en Amérique.

Caractère monarchique des réformes dans V Église y opérées par Luther et par Cranm^r en Allemagne et en Angleterre.

La réformation luthérienne avait un caractère essentiellement monarchique, ne serait-^ce que pour avoir résisté aux principes démocratiques professés par les éfeprits forts de ces temps , qui voulaient ramener à un droit naturel les institutions politiques et religieuses , et

en attribuer la direction suprême à la majorité du peuple souverain.

Luther opposa la lettre positive des Saintes-Écritures à ceux qui voulaient faire de la raison seule le principe législatif en matière de religion; il fit des Livres symbo* liques un rempart destiné à protéger la foi contre les anabaptistes, en face desquels Zwingle et Calvin euxmêmes durent prendre une attiti^de défensive. C'est ce que les réformés appelaient faire un nouveau pape en papier; mais l'Église réformée elle-même n'échappa nullement à la nécessité de donner un point d'appui de cette nature au mouvement des esprits, comme elle le fit en Suisse aussi bien que dans les Pays-Bas.

L'autonomie du peuple dans les choses de la foi ne devint possible que lorsque la tolérance était générale^ ment répandue. Mais à l'époque dont nous parlons, l'humanité n'était pas encore mûre pour cette tolérance. Effectivement, un siècle plus tard, au moment même où l'on célébrait le premier anniversaire se culaire de la Réformation, le monde vit éclater, dans toute l'Europe, les excès d'une haine intolérante qui s'abandonnait aux bacchanales les plus sauvages; ce fut là le commencement d'une guerre de religion qui allait durer trente ans. •

Luther s*arrêta donc plein d'appréhensions, et recula même devant la pensée d'introduire une constitution presbytérale, pour laquelle on avait rédigé et discuté plusieurs projets libéraux en Hesse (1526). Il se borna à mettre à la tête des affaires ecclé:^iastiques les hommes seuls qui représentaient l'instruction , c'est --^ à -dire le clergé, par l'intermédiaire duquel le peuple devait rece-

64 HISTOIRE DIT DHC-KBUVXàMB SIÈGLff

voir son, instruction. Quant à la protection et aux moyens de subsistance à accorder à cette classe, le soin en devait incomber à l'État. Il est vrai que le clergé se trouvait par cela même placé sous la dépendance du pouvoir temporel ; mais, en revanche, il était d'autant plus sûrement mis à l'abri de toute dépendance d'un pouvoir spirituel. Enfin, puisque la « mission » divine du prêtre catholique devenait pour le protestant une • fonction • temporelle , une nouvelle papauté , qu'on aimait tant à reprocher à Luther, n'était guère possible à réaliser.

Par suite de cette disposition, Luther avait, il est vrai, consolidé le caractère monarchique de la Réformation ; mais on ne pouvait pas songer à mettre cette dernière à l'abri des premiers dangers, sans avoir recours à l'appui des monarchies. On pouvait prévoir que cet arrangement provoquerait quelques rares empiétements de TÉtat et 4ii pouvoir des princes sur les droits de la nouvelle Église; mais ils semblaient inévitables, si l'on voulait écarter les empiétements continuels de l'ancienne Église sur tes droits de l'État. L'institution divine que Luther donna à l'autorité temporelle, après l'avoir enlevée à la papauté qui jusqu'alors se l'était arrogée comme son privilège exclusif, contribua considérablement à rehausser le*pouvoir princier et à lui donner un caractère sacré même malgré sa présomption orgueilleuse; mais, c'était le moyen le plus efficace pour effacer l'auréole dont l'autorité papale s'était entourée.

Luther se servit de tous les moyens pour consolider le pouvoir temporel ; mais aussi était-il obligé de s'appuyer sur lui. En effet, dans un pays déchiré de mille manières, comment aurait-il pu se passer du secours du bras sécu-

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