INTRODUCTION H
un tel phénomène dans son sein. Les Pays-Bas, malgré leurs guerres continuelles, ont su .toujours empêcher les princes d'Orange de se mettre au-dessus de la loi. Des États militaires, tels que l'Autriche et 'la Prusse, n'ont jamais permis qu'on exerçât sur eux une influence militaire ; l'Allemagne ne supporta pas plus un Wallènstein que l'Amérique n'aurait toléré un Washington devenu César. Cromwell aussi, auquel le grand rôle d'un César était échu dans la guerre civile, s'efforça de revenir de son. plein gré vers les institutions parlementaires; il aurait voulu rétablir la monarchie, mais il l'aurait sagement restreinte. Sa république, comme l'absolutisme militaire, était un état exceptionnel en Angleterre; lorsque la nation en sortit, elle revint, dans l'enivrement de la réactron, à la monarchie et à la haute Église et y entraîna l'Ecosse elle-même,
L'Angleterre dut boire encore une fois jusqu'à la lie la plus amère de la réaction. Jacques II, à la solde de Louis XIV, poursuivit avec la même froide impassibilité le même but que son protecteur royal en France ; il voulait arriver à l'absolutisme royal et à la restauration non- seulement de la haute Église, mais encore du cathplicisme.
En premier lieu, les non-conformistes^ en Angleterre et en Ecosse, succombèrent sous la persécution la plus terrible.' Ensuite, lorsque la révocation de l'édit de Nantes eut complètement réussi en France, on essaya de gagner à une ligue avec les catholiques et contre la haute Église ceux qu'on venait de persécuter avec tant de fureur, politique qui était bien à la hauteur de celle des Bourbons; en même temps, on fit, par la déclaration d'in*
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dulgence et par Tabolition du serment du te^t, le pas décisif vers la restauratioQ du catholicisme.
En Irlande, on abandonna les colonies protestalites aux catholiques', dans Tintention de former un pouvoir catholique, à Taide duquel on comptait renverser la constitution politique et ecclésiastique en Angleterre et dans les colonie. Avant quMl jût né un fils au roi, ce dernier nourrissait un projet qui était upe véritable trahison envers le pays et qui consistait, dans le cas d'une succession protestante, à détacher l'Irlande du royaumeuni et à la placer sous la protection de Louis XIY.
Mais la victoire resta encore une fois au bon naturel du peuple, au cœur duquel le . protestantisme et T amour de la liberté avaient jeté de tout autres racines qu'en Autriche et en France. Toutes les classear et tous les partis s'unirent contre Jacques, et Guillaume d'Orange, appelé par les premiers hommes de la nation, déposséda sans peine la dynastie nuisible.
Cependant, môme après ces expériences, pa^sonne ne s'éleva plus contre la royauté, bien que celui qui veni^it de la restaurer ne fût que le président d'une république. Personne en Angleterre ne soïTgea plus à attaquer la haute Église, bien que Guillaume III fût calviniste. Personne ne redemanda la république, bien que la liberté fût ramenée en Angleterre du seia d'une république dont la gloire faisait pâlir, à cette époque môme, la monarchie la plus brillante du monde. Au contraire, la constitution épurée, telle qu'elle fut rétablie, garda son caractère essentiellement aristocratique.
Ce fait était naturel à une époque oii^ par suite de la réaction la plus violente, dans le domaine de l'État et de
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rÉglise, la noblesse dans tous les pays, depuis l'Espagne jusqu'en Pologne et en Suède, avait reconquis une nouvelle autorité et regagné presque l'ancienne position qu'elle avait perdue. Enfin, ce fait était naturel dans un pays où la noblesse et le clergé avaient été les principaux auteurs de cette seconde révolution. Et cependant, en donnant de nouvelles assises à la constitution, les membres du clergé et de la noblesse n'abusèrent pas de leur influence pour servir leurs propres intérêts oligarchiques et exclusifs, L'État anglais donna, au contraire, à cette époque» le grand noodèle de la constitution mixte, telle qu'elle appartient aux temps modernes ; en effet, les plus grands hommes d'état d'Angleterre, tels que Pitt, ont trouvé que la qualité la plus précieuse de cette constitution était de conserver tous les avantages de la monarehie, de l'aristocratie et de la démocratie et d'en éviter tous les défauts ; d'après eux, elle donnait un démenti à l'assertion de Tacite, qui avait dit {Annales^ iv, 33) : qu'il était plus facile de vanter que de réaliser une forme d'État dirigée par le peuple, par la noblesse et par des princes, et qu'on ne saurait la maintenir d'une manière durable, quand même on réussirait à U léaliaer.
116 HISTOIRE Dt7 DIX -NEUVIÊÙIE SIÉOLB
La Constitution anglaise.
Par la Constitution annéricainet on atteignit plus tard complétemejit le but de l'organisation politique et ecclésiastique auquel avaient voulu parvenir les hommes d'un ffsprit logique en Allemagne, lorsqu'au commencement de la Réformation, ils avaient essayé de créer un régime faisant abstraction de Tétat de choses tel qu'il était établi alors. La Constitution anglaise, qui ava% précédé celle de rAmérique, conduisait vers un but semblable ; mais par une Voie toute différente qui permettait de conserver tout ce qui, dans l'état de choses établi, était bon et avait été prouvé tel par l'expérience. En Angleterre et en Amérique, les deux Constitutions produisirent d'excellents résultats : la fortune publique, la puissance et la. liberté s'y développèrent à Tenvi, et la constitution de chaque pays acquit une gloire justement méritée. Celle de l'Angleterre n'a pas été faite d'un^ manière continue et égale et d'après un plan préconçu ; mais ceux qui y ont mis la dernière main ont su en cimenter les parties existantes, de manière à produire un ensemble harmonieux et avantageux au pays. On y a travaillé pendant des siècles; mais, dans chaque période, les matériaux employés et le travail ont été excellents.
Aucun État moderne n'a suivi une marche aussi régulière que l'Angleterre ; dans aucun autre pays, les phases du développement politique ne sont aussi nettement mar-
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quées et aussi clairement indiquées qu'en Angleterre. L'antique Constitution germanique avec sa royauté patriarcale rie se montre nulle part aussi perfectionnée, dans tous ses détails que chez les Anglo-Saxons ; aucui\e race n*à légué à la postérité des codes et des trésors littéraires aussi riches provenant de cette première époque de son développement politique. Dans aucun autre État, la constitution féodale n'a été aussi achevée :,dès ses pre* miers commencements, ni aussi fortement établie et durable que celle des Normands en Angleterre; aucune autre aristocratie n'a montré autant de capacité politique que celle de l'Angleterre, Nulle part, l'absolutisme royal n'a voulu faire de son pouvoir un usage aussi bienfaisant à l'extérieur età l'intérieur que les souverains anglais ; aucun roi n'a pu aussi peu en abuser que cesderniers. Enfin, dans nul autre pays, la bourgeoisie n'a donné à l'État une aussi grande force et n'a conquis une influence politique aussi grande qu'en Angleterre, .ù-.
C'est pourquoi, lorsque, après 1688, omépura et on consolida la Constitution par de nouveaux traités, personne ne trouva plus le moindre motif pour éliminer ou pourécourter aucundeces éléments pplitiques dont l'expérience avait prouvé l'utilité. Plus on conservait dans l'état des forces effectives et éprouvées, et plus on croyait aug- ^ menter sa stabilité. La bourgeoisie voyait avec plaisir la noblesse en possession des gi^andes propriétés foncières que la république voulait partager par des lois agraires. Elle sentait que la possession de l'industrie lui était assurée p^r ce fait même que la grande propriété territoriale se trouvait exclusivement entre les mains de la noblesse; en effet, elle se voyait ainsi particulièrement
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poussée à développer Tinda^trie sur una grande échelle* En revanche, la noblesse voyait avec satisfaction que la bourgeoisie possédait de grandes richesses en bien^ ipeubles, que son industrie était protégée et f^toris^ par rÉtat et que son influence dans la Chambre im Communes allait en croissant; en eiTet. l0s nobtei sa^ valent jusqu'à quel point le crédit de la bourgeoisie et les impôts payés par elle étaient devenus indispensable» à rÉtat, tandis que leurs loisirs et leurs connaûisaneep politiques leur assuraient toujours leur propre part d*inf fluence dans la direction des affaires.
La bourgeoisie et la noblesse n'étaient pas sépat'ées par des préjugés de tiaissance, mais au contraire rapprochées et étroitement unies par des alliances et des intô* rets de famille ; elles ne se trouvaient pas en opposition politique Tune avec l'autre, mais divisées en deux parHs d'une importptnce égale que^séparaient seulement les différences très-naturelles de leurs principes politiques. Ces deux états comprenaient donc Futilité d'une autorité unique, placée à la tête des trois pays qui formaient le royaumoruni, mais qui ne possédaient pas encore une lé* gislation commune ; aussi conservèrent^ls la monarchie en se contentant seulement de restreindre un peu les prérogatives royales.
La royauté, de son côté, en acceptant le trône des mains du parlement, renonça & la fiction de son origine divine, en vertu de laquelle elle avait possédé un droit particulier et placé au-dessus des autres droits. C'est, au contraire, un seul et môme droit, acquis de \/k môme manière et confirmé par les mâmes traités, sur lequc:! repose la position occupée dans r^tàt ptr le roi» par
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I9. noblesse et par les Commune^ : en respectant Ib$ droits des autres, chacun respecte les siens propres.
A cet égard, on conserva fidèlenient le caractère des époque^ précédentes, où jusqu'alors toutes les révolutions n'avaient eu pour but que la défense de droits lésés et le rétablissement de droits anciens. C'est alors sur le même droit que repose Yinflv.ence également pondérée de ces pouvoir politiques ; sur lui repose môme le caractère humain et politique des détenteurs de ces pouvoirs, et qui chez eux est absolument semblable. La position récipro^ que occupée par ces derniers réagit contre cette dégéné^ rescence politique des pouvoirs, qu'entraîne nécessairement, s'il en faut croire les marques caractéristiques indiquées par Aristote, l'exploitation de l'état dans un but personnel ou exclusif. C'est dans cette Constitution mixte que les divers états de la nation se trouvent placés, les iina k côté des autres, avec des droits nettement déterminés, mais les différents éléments y sont si bjen mélangée que la MusQ de l'histoire aurait le droit de se lever et de si-p* gnaler cet État niodèle comme 3on chef -d'oeuvre.
En effet, on y trouve la forme d'un État constitutionnel qui ft'est développé d'une manière naturelle et qui est arrivé ^ son complet achèvement : la Constitution y a toujours subsisté; rien d'essentiel de ses matériaux historiques n'§L été perdu, et, grâce à un accommodement merveilleux, les anciens éléments ont été adaptés aux besoins d'une époque postérieure et à l'expérience d'une politique plus mûrie. C'est pourquoi les uns y trouvent l'achèvement complet de l'ancienne Constitution anglosaxonne, et les autres y voient le commencement de celle des états pr.Qvinciaui^ du moyen âge. h^ division en cor*
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porations, telle qu'elle existait au moyen âge , y a été conservée, en Angleterre, dans la vie et dans la société, comme dans la Constitution ; les états et les pouvoirs publics, avec leurs intérêts représentés par eux-mêmes, sont, pour ainsi dire, les puissantes assises et les pierres de taille qui forment l'édifice tout entier et lui donnent une solidité extfaordinaire.
On ne saurait guère dire quels sont ceux de ces éléments constitutifs qui, plus que les autres, ont donné à cet édifice politique son. caractère, sa forme et son nom.' Si l'on regarde l'unité du gouvernement, le veto royal, le pouvoir exécutif et la force- que ce dernier donne au pays dans les relations étrangères, on sent qu'on est dans un État monarchique. Si l'on considère la Haute- Église qui, avec un pape royal à sa tête, aspire à fonder dans la foi une unité nationale, comme, le catholicisme veut arriver à une -unité universelle, on croit trouver devant soi des éléments théocratiques. Si l'on envisage tout l'esprit public du pays, la fermeté et l'enchaÎDement logique de sa politique, les personnes qui la manient, le caractère'du droit, des mœurs, des habitudes dans la vie privée et de la représentation nationale, on doit dire que l'État anglais est essentiellement aristocratique. Si Ton réfléchit à ce que le droit de voter les impôts appartient uniquement à la Chambre des Communes, on comprend que rinfluence déoisive dans l'État soit entre les mains de la grande bourgeoisie. Si, enfin, on examine dans leurs détails les institutions politiques et les conditions sociales du peuple, le mouvement actif et les sentiments d'indépendance chez les particuliers, la dé :entralisation de reidministration, le gouvernement du, peuple par lui-
même, l'absence de toute bureaucratie despotique, la grande liberté dont jouissent les personnes et la propriété, le système adopté pour la défense nationale , le droit de réunion et la presse, on doit reco nnaître que tout cela porte un caractère démocratique.
Ce qui n'est pas moins démocratique , c'est que le pouvoir suprême se trouve dans la législature et que, par son parlement, le peuple fait valoir sa souveraineté en conférant la couronne au prince; mais aucune nation ne parle moins de la souveraineté du peuple et n'est plus sincèrement monarchique que la* nation anglaise. Aucun État n'est, à un aussi haut degré que l'Angleterre, fondé sur des institutions conservées depuis longtemps, et aucune nation ne repose sur des bases plus aristoc ratiques et plus conservatrices; pourtant, les Anglais peuv eritdire avec l'orgueil le plus légitime, que leur Constitution se prête à tous les progrès et se plie facilement à l'influence de toute grande idée, de toute expérience et de tout besoin.
Nul peuple ne se montre,, au tant que le peuple anglais, jaloux de la sécurité des personnes et de la propriété, quand il s'agit de les défendre contre les empiét ements de rÉtat; cependant, aucun É.at moderne n'a été construit plus en conformité avec les idées consacrées da ns l'antiquité, où Tindividu vivait pour l'État et lui sacrifiait sa volonté individuelle et ses intérêts particufiers. C'est ce qui donne à l'Etat anglais, à sa politique et à sa constitution un caractère exclusif, individuel, égoïste et rigoureusement national, et cependant, ailcun peuple ne s'est montré aussi capable de respecter et de ménager les nationalités les plus étrangères, môme quand elles avaient été assujetties par lui»
122 HISTOIRE DU PfX^NKpyiftBffB SIÈCLE
Ces contracKctions çoociliées^ cçtte unité avec ses mille faces diverses et cçtte harmonie des divers élénoents qui composent TÉtat, conséquences du mélange heureux des qualités nationales les plus intimes et des institu-^ tions politiques e^çtérieures, constituent la véritable valeur du régime politique anglais 9 la source de sa puissance et U garantie de aa liberté. Cette nature composite de se^ éléments constitutifs est la raison qui fait que cet Ëtatet ses institutions sont difficiles à comprendre et^ apprécier au point de vue théorique, et que, malgré tant d'imitations, aucun autne peuple ne les a pris, en pratique, pour modèle complet. En effet, celte constitution' n'est pas propre à servir de patron à n'importe quel autre État ; ^u contraire, elle ne pourrait servir de règlç qu'à un peuple qui, avec le même seutiment national çt en profitant de la même manière de ses instkutions an- <aiennes @t ipodernes , serait capable de ' former nm constitution correspondant au même degré à. sa nativi5 et h »on caractère particuliers, et dont 1?^ valeur répondrait peut-^e le plus h la constitution anglaise, quaud ipême, par s^ form^ç, elle lui ressemblermt le moim*
L^s colonies de V Amérique du Nord,
Depuis le règne du premier Stuart, la démocratie anglaise avait commencé à avoir recours à rénaigration pour s'établir sur le sol librci de r4n)érique , où, sans
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se laisser influencer par les droils, les niœurs et les pouvoirs iT onarchiquçs et aristocratiques, elle acheva, dan» le style le plus pur et le plus individuel, l'édifice d'un nouvel !Ét|t et d'une nouvelle Église. Peu de tenips après l'époque où l'Espagne, dans ses luttes successives contre TAllenaagne, les Pays-Bas et l'Angleterre, avait perdu sa prépondérance en Europe, il se forma aussi en oppO-^ sition avec l'Amérique espagnole une Amérique germanique dans le nord de cette partie du monde, avec l'intention nettement prononcée de ne pas permettre à l'Espagne et h l'Église catholique de végmr seules dans le Nouveau-Monde*
Nulle -pa?t, le contraste étrange entre le caractère et la cuHure întellecluelle des peuples germaniques et des; races latines ne se montra d'une manière plus nette et plus incisive que dans le spectacle de cette vie nouvelle qui 8* épanouit dèS lors dans le Nouveau-Monde. Le moyen âge, avec sa barbarie primitive et son dédain avilissant pour l'humanité, accabla de tout son pt)ids les immenses territoires qui formaient les colonies espagnoles et portugaises. te despotisme espagnol s'y transporta et y introduisit l'égoïsme borné de ses idées religieuses; la théocratie avec ses cadres hiérarchiques tout faits, avec ses pompes extérieures et sa grossièreté intérieure, «"établit en Amérique, en même temps qu'une noblesse féodale et conquérante, pleine de rapacité et d'inhumanité, s'abattit sur ce pays. On en exclut soigneusement toute industrie des classes bourgeoises , et lout mouvement intellectuel; la môme uniformité dans la vie religieuse et politique couvrit de son voile ce monde nouveau,
dane Idqutsl on lit entrw auaçi I^g Indiens et les nègre9«
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i^4 HISTOIRE DU OIX-KEOVIÉME SIÉGLB
Un mouvement absolument contraire s'opéra dans le Nord de TAmérique. C'étaient surtout des immigrants de race germanique qui s'y étaient réunis depuis le XYU"" siècle : des Allemands, des Hollandais, des Suédois, des Anglais et, parmi ces derniers, surtout des hommes de l'ancienne race, des Saxons, Les protestants y dominaient surtout , et encore c'étaient les plus ej^clusifs d'entre eux, les puritains et les quakers, qui folnnaient la grande majorité des habitapls.
Aucun vice-roi ne vint y apporter des institutions monarchiques; au contraire, l'esprit républicain remplissait tous ces planteurs, non -seulement ceux qui avaient émigré sans autorisation royale, mais encore ceux qui venaient avec des chartes et avec des gouverneurs. La théocratie ne fit sentir aucune influence dans ce pays ; la noblesse anglaise et le patriciat des Pays- Bas ne firent que de faibles tentatives de peu de durée pour transplanter leurs institutions dans ce nouveau sol ; la féodalité et la' mainmorte, le moyen âge avec ses institutions, tout cela resta en Europe, tandis que/ sur la nouvelle terre, on vit éclore l'époque moderne avec toute son activité intellectuelle, avec tout son mouvement industriel et avec la même égalité des droits pour tous les citoyens.
Les différentes conditions de la vie, qui ailleurs ne se développent chez les peuples qu'en naissant les unes dos autres et dans l'espace de plusieurs siècles, c'est-à-dire la condition de chasseur, de pasteur, d'agriculteur et d'industriel, se montraient en Amérique en même temps et les unes à côté des autres, surtout depuis l'indépendance des Etats du Nord. Les immigrants montraient ce
Caractère exclusif et puriste, particulier aux racés germaniques de confession protestante, qui ne leur permet pas de s'unir avec des Indiens, considérés par eux comme des êtres inaccessibles à la vraie humanité ; mais, en revanche, ils se montraient assez consciencieux pour acheter aux indigènes les terres qu'ils voulaient cultiver, au lieu de se faire donner par le pape, comme un cadeau, le droit de propriété pour ce même sol.
En face de l'uniformité espagnole, on vit surgir ici un monde bariolé et composé de petits États fort variés ; diversité à laquelle l'état de choses dans l'Amérique du Sud et du Nord se prêtait,' at^ani l'immigration, avec une facilité et un accord étranges. Les Espagnols, après avoir quitté leur grande monarchie européenne, trouvèrent, au Mexique et au Pérou, de grands États indiens, gouvernés par des princes puissants, et ils comprirent la nécessité de les assujettir par un immense État colonial, s'ils voulaient se maintenir. Les Anglais, arrivés au Nord en petits convois, y rencontrèrent de petites tribus d'Indiens sans cohésion, sans nombre et sans force. Ifs conservèrent donc la liberté pleine et entière de suivre leurs penchants germaniques et de s'établir séparément en petites communautés politiques dont chacune portait un caractère particulier.
Ce fut ainsi qu'il se forma, dans l'État de Massachusetts, une théocratie sur le modèle de celle de Genève ; dans celui de Maryland, une principauté féodale; dans la Caroline, un État avec huit souverains et une grande noblesse foncière; en Virginie, une province anglaise avec des institutions empruntées de la haute Église épiscopale; dana le Rhode-Istand et le Connecticut, des
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démocraties pures ; en Penj^ylvanie, une république de quakers d'un caractère cosmopolite et, dès Tabord, organisée de manière à devenir un asile pour le monde entier; enfin, le Nouvel- Amsterdam (New- York) devînt une ville néerlandaise avec une constitution municipale semblable à celles de la mère patrie.
En général, ces États suivent, dans leur marche historique, l'exemple donné par l'Angleterre, Dans les premiers temps, où personne ne faisatt attention à eux, ils développèrent leurs constitutions d*une manière absolu- ' ment libre et conforme à leurs besoins. Pendant les années que dura la république en Angleterre, l'esprit démocratique s'établit solidement dans les États de l'Amàrique; sous la Restauration, les chartes» la libei^té, l'autonomie et la propriété y furent souvent en péril et subirent plus d'un dommage; mais, après 1688, les différents Etats recouvrèrent leurs anciennes institutions*
Quand on suit ces premières vicissitudes des colonies, on voit partout, d'une manière évidente, que leur libre évolution et le développement démocratique ne réussirent que parce qu'une partie de l'ancien régime, qui arrêtait le libre essor de l'État et de T Église, c'est*ii*dire la théocratie et l'aristocratie, restait confinée à l'Europe et ne pouvait faire sentir son influence au ddà de la mer; de plus, la démocratie en Amérique ne prospéra qu'autant qu'une autre partie de cet ancien régime, le pouvoir monarchique, ne trouva pas de motif ou d'occasion de se faire valoir.
Dès le commencement du xvià® siècle, des penseurs prévoyaient que l'esprit républicain des colons ne supporterait le pouvoir monarchique que tant qu'ils n'au-
niTRODUQTXON 127
raient pas la force de conquérir leur indépendance. Â cette époque, les habitudes et les luttes avaient déjà consolidé la démocratie qui avait ses racines dans les principes des premiers immfgrants. Les puritains avaient à dessein fui la tyrannie qui, en Europe, régnait dans r Église et dans TËtat» Ils allèrent en Amérique avec Tintention de ne concéder à la métropole aucun droit de propriété sur les terres achetées par eux, droit qu'on aurait pu fonder seulement sur la Recouverte de cette partie du monde. Ils se rendirent dans leur nouvelle patrie, avec la prétention de maintenir avec la métropole seulement une union libre et générale comme l'avaient fait jadis les colonies grecques. Ils arrivèrent en Amérique pleins de répugnance pour toute immixtion dans leur gouvernement, pour toute réglementation concernant leur religion, pour toute législation exercée par un parlement siégeant dans un pays lointain et auquel ils n'envoyaient pas de députés, et, enfm, pour touto dépendance de leur juridiction à Tégard d'autorités séparées d*eux par les mers.
Dans le Massachusetts, on regardait donc, dès I6&69 les rapports entre ce^ État et l'Angleterre comme ceux qui existaient entre les villes haaséatiques et l'empire allemand; ce sentiment d'indépendance* raisonné se répandit de plus en plus , au fur et h mesure que le nombre et la puissance des colons augmentaient davaatage.
Le môme esprit démocratique, qui grandissait ainsi dans le domaine pdiitique, se fit sentir également dans les choses religieuses, bien qu'il s'y montrât d'une manière moins nette et qu'il agît plus lentement. En effet, dans les
questions politiques, le besoin seul était le suprême arbitre, tandis que, dans le domaine de. l'Église, c'était la culture intellectuelle des colons dont dépendait la sol u-. tion de tdUs les problèmes. ^
Dans certains États, comme dans la Caroline, dans le New-York et dans le Maryland sous Tadministration philanthropique de lord Baltimore, toutes les religions étaient, à la vérité, tolérées dès le principe ; mais toutes n'avaient pas les mêmes droits civils. En Virginie, on se rattachait à la conformité avec la haute Église épiscopale ; mais, même dans l'etat puritain de Massachusetts, l'intolérance calviniste excluait toutes les autres confessions et sévissait contre les anabaptistes et les quakers par le bannissement et par des exécutions capitales. C'était précisément aux pèlerins, immigrés dans cet État, que leur pasteur Robinson avait prêché les principes véritablement démocratiques du protestantisme, en les adjurant solennellement, lors de leur départ deLeyde, de rester fidèles à ces croyances. Ils ne devaient pas s'arrêter à la doctrine de Calvin et de Luther qui, tout grands qu'ils fussent, n'avaient pas pénétré tous les décrets de Dieu et seraient eux-mêmes les premiers ^à accepter maintenant toutes lumières ultérieures ; les fidèles, ajouta Robinson, devaient coTisidérer comme un article formel de leur pacte religieux, le devoir de garder leur âme ouverte à toutes les vérités.
Conformément à ces principes , Roger. Williams au Massachusetts insista pour que tous les citoyens jouissent de la liberté 'de conscience il plus complète et pour que l'Église fût mise à l'abri de toute intervention de l'État. Mais il fat forcé de prendre la fuite et fomia>
en 1636, dans le Rhode-Island, une petîte communauté nouvelle dont la base était une liberté de croyance entière et la domination complète de la majorité dans les choses civiles. La constitution de Connecticut prit la même forme.
Le principe delà Hberté la plus étendue dans l'État et dans l'Église était appliqué ici d'une manière pratique dans toutes les couches d'une petite communauté politique, avant qu'il fût même enseigné dans les écoles philosophiques en Europe. A cette époque, on ne prédisait qu'une courte durée à ces tentatives démocratiques, au suffrage universel, à l'éligibilité de tous les citoyens, au changement annuel des magistrats, à la Kberté complète dans les choses de la religion et au droit au schisme tel que Milton l'avait proclamé.
Cependant, toutes ces institutions ne se sont pas seulement conservées en Amériqu^e, mais encore elles se sont répandues de ces corps politiques extrêmement petits sur tous les États-Unis. Elles ont triomphé des premiers germes d'un régime aristocratique dans la Caroline et dans rÉtat de New -York, de la haute Église en Virginie, de la théocratie dans le Massachusetts et de lalnonarchie dans l'Amérique entière; eHes ont donné des lois à toute une partie du monde et, redoutable par leur influence morale, elles forment le fonds même de toutes les aspirations démocratiques qui agitent l'Europe.
Nous parlerons ailleurs de Thistoire de la séparation des colonies anglaises, quand il s'agira de la mettre en rapport avec une autre série d'événements ; en ce moment nous ne caractériserons qu'en quelques traits la constitution ultérieure des Étïts-Unis comparée à celle
L30 HISTOIRE DU DIX-NEaVIÉMB SIÈCLE
de l'Angleterre, afin tie pouvoir enabrasser d'un seul coup d'œil toute la marche du développement de la liberté dans les États purement gemaniques.
La Constitution américaine.
La Constitution purement saxonne et entièrement démocratique des Éftats Unis est devenue Tantitype complet de la Constitution saxo-normande de l'Angleterre. Dès leur immigration, les puritains apportèrent dans leur esprit, avec des contours plus ou moins arrêtés, le simple tracé de leur édifice constitutionnel et l'exécutèrent en réalité avec plus ou moins de fidélité ; en effet, le dernier couronnement que l'on mit après la déclaration de l'indépendance ne fut que Tachèvement de la pensée première.
Ni l'antiquité, ni la, tradition, ni l'histoire, ni l'expérience n'ifnposaient le moindre plan aux Américains, ni ne les obligeaient à ke servir de matériaux déjà existants. L'aristocratie et la théocratie avaient été laissées en Europe ; la domination royale et parlementaire de l'Angleterre fut écartée. L'instinct de la simple nature ou la raison avec sa conséquence logique la plus simple, éleva, dans cet Etat naissant, un édifice cômplJtement nouveau, en faisant entièrement abstraction de toutes les organisations poliques déjà existantes ; avec une confiance remarquable, on entreprit, dans ces vastes espaces et
avec ces matériaux immenses, la grande tentative à laquelle on ne prédisait qu'une courte durée, même dans ses premiers et faibles commencements. •
Il n'était pas question de différentes classes de la société entre lesquelles il aurait fallu établir des raj)* porls, ni de différents • droits à équilibrer entre eux par une juste compensation. Il est vrai que dans les premiers temps, lorsque la révolution éclata contre la métropole, les Âjméricains en appelaient encore à leurs chartes ou aux coutumes créées par eux-mêmes, et qu'ils essayaient de les défendre comme un droit légitimement acquis : mais en se séparant de la mère-patrie , ils abandonnèrent même ces motifs qu'ils avaient invoqués jusque-là pour justifier leur soulèvement En effet, en s'appuyant sur un état de choses établi, on supposait toujours la légitimité des rapports principaux qui attachaient les colonies à la métropole et auxquels on voulait précisément substituer l'indépendance. C'est pourquoi, on dédaigna de demander encore dès franchises et des droits spéciaux et on invoqua le droit naturel et la liberté imiverselle,
£n cela, on était d'accord autant avec les plus anciennes idées protestantes qu'avec les théories les plus modernes qui, peu de temps avant le soulèvement des colonies, s'étaient fait jour en France et s'étaient répandues dans le monde entier. A la tête de la Déclaration des Droits de l'Amérique (1776), se trouvent les droits innés de l'homme qu'aucune société politique ne peut enlever à ses membres : la même liberté et indépendance naturelle pour tous, le droit de jouir de la vie et de la liberté, et les moyens nécessaires pour acquérir des
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biens et des propriétés et pour obtenir le bonheur et la sécurité. Le peuple a le droit de modifier ou d'abolir un gouvernement qui agit en contradiction avec ses devoirs pu seulement avec les droits généraux de Thomme : ce fut ainsi qu'on justifia la séparation. Puis, en introduisant le suffrage universel pour tous les membres de rÉtat, comme ayant le même droit de participer aux affaires de l'État, on proclama le grand principe démocratique du règne dp la volonté nationale telle qu'elle s'exprime dans la loi.
Par l'adoption de ce principe, on ne créa pas, comme en Angleterre, une chose publique mélangée et composée de beaucoup d'éléments réunis, mais un seul ordre politique homogène d'une simplicité extrême. Ce qui fait la gloire de la Constitution américaine , ce n^esl pas d'avoir maîtrisé habilement des éléments hétérogènes , mais d'avoir, avec une conséquence logique consommée, mis en pratique^in principe unique, c'est-à-dire ?aKfeeW^, ou le droit de n'obéir qu'à la loi, et V égalité, ou le devoir universel d'obéir à une seule et même loi. On n'avait pas à rétablir l'équilibre entre des classes, des pouvoirs, des prétentions, des influences et des droits différents, mais il n*y avait qu'une seule société et qu'une seule classe où se trouvaient abolis tous les droits particuliers et tous les privilèges spéciau^fî-Le pouvoir, qui entre les mains d'un seul individu était souvent devenu l'arbitraire et qui dans les majorités avait toujours dégénéré en privilège, fut réparti d'une manière égale sur tous les citoyens, pour qu'il n'y eût qu'un seul et unique droit. A. ce droit unique répond une manière de vivre unique : le riche s'accommode aux habitudes des classes moyennes
et bourgeoises, auxquelles aspire à parvenir le pauvre qui est Fauteur véritable des lois. ^
En Amérique, on n'avait pas à concilier des institutions anciennes avec le régime nouveau, en s'inspirant des idées d'un esprit conservateur et mobile ; au contraire, tout est nouveau dans cet État moderne, tout est mobile et tout, dans cet État de l'avenir, est fondé sur la rénovation. Nous ne voyons pas devant nous l'image d'une association d'États comme dans l'antiquité, ni celle d'une nationalité fermée et rigoureusement exclusive; au contraire, nous trouvons une société universelle prête à accueillir tout le monde, d'une force d'assimilation extrême et d'un caractère vraiment cosmopolite. Ce n'est pas une république rigoureusement centralisée et unie, mais une confédération dont les différents États aspirent à mettre leur souveraineté au-dessus de celle de l'ensenible, de même que, dans les divers pays, l'individu réclame la plus grande indépendance possible à l'égard du pouvoir suprême.
V individualisme y cette marque caractéristique des temps modernes et de l'humanité protestante, a conquis en Amérique ses droits les plus considérables. La ciiose publique existe plutôt pour l'individu que ce dernier n'existe pour l'État: l'ordre politique est au service de la liberté personnelle ; l'absence de contrainte pour l'homme l'emporte sur ses devoirs civiques. Les domaines les plus étendus, oii les prétentions humaines ont toujours été en lutte avec les prétçntions politiques et le sont encore actuellement, comme par exemple dans le domai&e de l'Église, se trouvent complètement dérobés à l'action de l'État; il n'est resté que des principes vastes et généraux
de législation qui forment l'espace où le pouvoir suprême (te rÉtat et la volonté individuelle doivent se concilier.
Nous voyons se dérouler devant nous, depuis soixantedix ans, le tableau tout à fait nouveau d^un État tel qu'il n'en avait jamais existé. UÉtat du moyen âge, fondé sur des corporations, sur de grandes familles étroitement liées entre elles et sur des groupées d'un poids et d'une étendue considérables, a cédé la place à un autre édifice politique, bâti pour ainsi dire sur le sable mouvant, et où tous les divers groupes de l'ancien régime, tels que les jurandes et les maîtrises, l'Église, la noblesse, l'armée, etc., sont dissous ou relâchés, comme les liens de la famille mêmes. Il n'y existe que l'unique lien de l'État, en face de la multitude des individus disséminés dont chacun poursuit un but personnel, autant que possible avec ses propres forces, ou bien, s'il n'y parvient pas, dans des associations libres et indépendantes de l'État. Ce qu'il y a de plus merveilleux dans tout cela, c'est que l'expérience des architectes semble prouver que, comme toutes les autres constructions, les édifices politiques ne reposent pas moins solidement sur le sable que sur le roc, et qu'il faut traiter de superstition l'opinion contraire.
Avec ses étonnants succès de fortune et de puissance, ce nouvel État a subitement dépassé tous les autres pays; les entreprises politiques les plus hardies et les. plus hasardées lui ont réussi, à la confusion complète de ceux qui en avaient douté. Sur un teiritoire d'une étendue iram'ense, on a vu la souveraineté du peuple compatible avec l'ordre et la prospérité ; la Constitution la plus mobile avec l'attachement aux coutumes éprouvées par
l'expérience; l'exercice le plus libre de la religion avec un sentiment vraiment religieux ; l'absence d'un pouvoir militaire avec l'esprit guerrier, et, enfin, l'accroissement d'une population hétérogène et venue de tous les coins du monde avec cet amour de la patrie qui a ses racines d'ans la liberté. Et même l'administration et le gouvernement du pays par des fonctionnaires et des représentants, élus par des pauvres et Choisis dans les rangs des pauvres, ont été depuis longtemps reconnus excellents, parce que l'administration de la fortune publique se distingue par sa gestion consciencieuse, par son ordre et par son économie.
Celte prospérité, jointe à la simplicité de la Constitution comprise par l*întelligence la plus ordinaire, a fait de cet État et, de sa Constitution un modèle qu'aspirent à atteindre les hommes d'une intelligence moyenne, les mécontents et les libéraux dans toutes les nations. Ses droits, tels qu'ils sont résumés dans la déclaration de 1776, sont devenus la confession de foi politique des libéraux du monde entier.
136 HISTOIRE DU DIX-NKUV1ÉMB SIÈCLE
Réaction exercée par le mouvement libéral sur les peuples latins.
A partir du moment où se trouvaient achevées la Constitution mixte en Angleterre et, plus tard, par suite de la declaration.de l'indépendance des colonies, la Constitution purement républicaine des États-Unis* qui étaient la puissante clef de voûte et le modèle du développement politique des peuples germaniques, à partir de ce moment, les deux Constitutions commencèrent à exercer leur influence au delà des niers et à agir avec une grande force d'attraction sur les États de l'Europe continentale : les peuples^ germaniques devinrent les initiateurs d'un mouvement semblable chez les nations latines.
L'un des deux grands événements historiques, qui d'après notre exposé avaient imprimé son caractère particulier à l'époque moderne, c'est-à-dire la Réformation, avait jusque-là produit les transformations les plus importantes dans les peuples et les États; à partir de ce moment, le monde allait sentir l'influence de l'autre de ces deux grands événements, c'est-à-dire de la découverte de l'Amérique.
Pendant là même époque, où la plus terrible, mais aussi la dernière guerre de religion, déchirait l'Europe, on avait vu fonder les colonies de l'Amérique du Nord,
dont les fondateurs protestants et de race germanique déployèrent une activité d'une énergie incomparable; ils donnèrent ainsi sa véritable importance au nouveau monde,* en y développant les forces nécessaires pour réagir d'une manière remarquable sur l'ancien monde et sur toute l'histoire de l'époque moderne. En effet, aussitôt que le moment de la séparation des colonies auglaises est entièrement préparé^ on observe immédiatement dans rhistoire des phénomènes nouveaux qui interrompent , élargissent et compliquent davantage la marche jusqu'alors si simple des événements.
Jusqu'à ce moment-là, nous avons exclusivement suivi le développement du protestantisme chez les seules races germaniques dont il est resté la propriété exclusive. Dans leur histoire, il forma et développa la littérature et la politique, l'État et la vfe sociale. Les guerres qui avaient été faites jusque-là, les traités de paix qui avaient été conclus, portaient un caractère exclusivement religieux. Quand même des questions d'intérêt, d'opposition nationale et d'agrandissement extérieur des États auraient formé le véritable fond de ces luttes, la religion était pourtant toujours profondément impliquée dans ces questions et ne servait nullement de simple prétexte. Les adversaires qui se combattaient étaient les champions extrêmes des confessions hostiles.
Mais ce motif si simple de l'histoire change pendant les guerres qui préparèrent et réalisèrent Tindépendance des colonies anglaises en Amérique. L'intérêt religieux fut remplacé par les intérêts commerciaux qui, dès lors, inspirèrent la politique et transformèrent la législatioif, provoquèrent les guerres et les révolutions et fournirent
la matière nécessaire pour remplir les articles des traités et des conclusions de paix.
Puis, la base du nouvel édifice politique et des aspirations à l'indépendance en Amérique n'est plus» formée par des principes religieux, mais par des maximes politiques. Quoique ces dernières eussent leur racine dans des idées protestantes, elles étaient cependant empruntées en première ligne de théories abstraites et philosophiques, et révélaient l'action d'une influence toute nouvelle sur la politique, c'est-à-dire de l'influence exercée par la science et par la liltérature. En outre, pendant ces derniers temps du xvin® siècle, l'oppression et l'abus du pouvoir avaient été le fait de l'Angleterre, qui jusque-là avait toujours soutenu la cause de la liberté ; à côté des Américains révoltés, on voyait dès lors comb attre comme auxiliaires les puissances latines, (fui jusque-là avaient toujours travaillé à opprimer les peuples.
Ce changement dans les positions relatives des nations, ces nouvelles forces motrices dans l'histoire sont un indice montrant que l'hostilité implacable des confessions religieuses et l'ancien caractère exclusif des principes politiques avaient perdu leur plus grande force dans les deux groupes de peuples les plus importants en Europe. La conséquence immédiate fut qu'aussitôt après la fondation de l'indépendance américaine le grand mouvement libéral se fit sentir en France et arracha la plus considérable des nations latines au despotisme politique et à la bigoterie religieuse. Pour mieux comprendre l'enchaînement entre ces deux événements, il est nécessaire de reprendre l'histoire de France dont nous n'avons parlé jusqu'ici qu'incidemment.
La France. Sa position entre les nations purement latines et les peuples germaniques.
Nous avons vu qu*en France la Réformation n'avait pu prendre racine que d'une manière passagère et dans un petit nombre de localités. Dès avant la Réformation, les libertés de TÉglise gallicane y avaient opposé une digue aux empiétements de Rome et empêché les motifs les plus urgents d'un schisme de se produire comme en Allemagne. La pragmatique Sanction (1/|38) avait fait cesser les abus les plus criants du trafic des indulgences, et les appels comme d'abus avaient restreint le pouvoir arbitraire de la domination cléricale.
C'est pourquoi, par la constitution de son Église comme par la confession de la foi religieuse elle-même, la France a joué un rôle particulier à l'époque des con - . flits entre l'Espagne et les États germaniques, entre le catholicisme et le protestantisme. Pendant tout ce temps, elle s'est trouvée moins au milieu de ces éléments hostiles, que dans un état de transition entre ces deux tendances qui mettaient le nord de l'Europe aux prises avec le midi. On aurait dit que la mission de la France était de ne permettre à aucune d'elles d'acquérir une prépondérance permanente ; les éléments germaniques et gallo-^ romains, qui formaient la nation française, semblaient tour à tour se disputer la prééminence.
140 HISTOIRR^DU DIX-NBUVIÈME SIÈCLE
Placée à côté de la trop puissante Espagne, la France sentait le besoin de réagir contre cette prépondérance, fût-ce même en s' alliant avec les États protestants, besoin auquel la cour romaine elle-même ne pouvait pas se dérober. Mais lorsque, parmi les États protestants, l'Angleterre grandit jusqu'à devenir un voisin dange-^ reux, la France se trouva fort souvent amenée à rentrer dans Talliance des puissances catholiques. Lorsque Cbarles-Quint battit les Français et les força à quitter l'Italie, les Valois se liguèrent contre l'Espagne avec le landgrave Philippe et avlec Maurice ; en 1569, ils s'unirent avec l'Espagne contre l'Angleterre et, trois ans plus tard, ils s'allièrent de nouveau avec l'Angleterre contre l'Espagne. Henri IV sut s'entendre en même temps avec des puissances protestantes et catholiques. Sous Richelieu, on recommença les variations d'autrefois : après avoir été allié avec l'Angleterre contre l'Espagne, le cardinal fit avec l'Espagne et le pape des projets d'attaque contre l'Angleterre, et s'unit ensuite avec la Suède contre l'Espagne et l'Autriche.
C'est cette politique de bascule de la France qui a plusieurs fois sauvé le protestantisme à l^époquede Maurice de Saxe et de Gustave- Adolphe, époque où il venait de s'étendre de la manière la plus redoutable pour voir, peu de temps après, son existence menacée de la façon la plus dangereuse. Au contraire, sous Louis XIV, lorsque le protestantisme était partout devenu inoffensif et que, par conséquent, il n'était nulle part exposé au moindre péril, on l'extermina dans l'intérieur de la France.
De même que dans ce cas, de même dans'' beaucoup d'autres, la France a toujours été nuisible à la cause de
INTRODUCTION d4l
la liberté, toutes les fois qu'elle s^est placée du côté de l'Espagne, ou qu'elle est entrée dans les voies de la politique espagnole ; au contraire, elle lui a été toujours utile, toutes les fois qu'elle a été du côté d'États proiestestants ou qu'elle s'est alliée à l'Angleterre : ceci s'appHque à l'époque d'Henri IV aussi bien qu'au temps de Louis-Philippe.
Par suite de ces variations, ni le peuple français, ni son gouvernement n'acquit un caractère religieux et politique d'une grande régularité. Au contraire, dans toute l'histoire de la France des temps modernes, on observe l'opposition des principes la plus étrange dans le gouvernement du pays, au sein des corps constitués et des partis, aussi bien que dans la littérature. L'absolutisme avait des velléités démocratiques et la démocratie des penchants pour le despotisme. La littérature flottait indécise entre un scepticisme païen et la bigoterie chrétienne. Les poètes glorifiaient d'une bouche servile les vertus républicaines. Les parlements passaient tour à tour de l'obséquiosité rampante à la rébellion. La Sorbonne prêchait tantôt le droit divin des souverains et tantôt la souveraineté du peuple. Les jésuites enseignaient des principes démocratiques dans le domaine de l'État, et des principes despotiques dans celui de l'Église. Ce jeu de bascule des extrêmes qui se succédèrent tour à tour, nous l'observons encore jusqu'à nos jours dans tout ce qui se passe en France.
142 HISTOIRE DU DIX-NEOVIÊMB SIÈCXE]
Influence politique exercée par la Réformation
en* France.
Ce qu*il y a surtout Se remarquable à observer dans ces variations continuelles, c'est la solidarité constante qui existe, d'un côté, entre le protestantisme et tous les efforts des particularistes qui tendent J^ diminuer l'État et, de l'autre côté, entre le catholicisme et toutes les aspirations des unitaires qui veulent centraliser et agrandir l'État. A l'époque où les légats de Rome croyaient que la France était aussi près d'embrasser le protestantisme que l'était l'Allemagne du Nord, c'est-à-dire entre 1562 et 1565, le pays était également sur le point de se diviser en petits États, comme l'était l'Allemagne.
En effet, lorsque la France était un moment partagée entre le catholicisme et le protestantisme sous Henri IVj qui lui-même avait appartenu à ces deux confessions, ce grand prince songeait à pacifier l'Europe en mettant pour toujours un terme à la fois aux querelles entre les deux Églises et aux projets que l'Espagne et l'Autriche nourrissaient au sujet d'une monarchie universelle. Mais, lorsque plus tard Louis XIY marcha lui-même sur les traces de l'Espagne, en s' appropriant la politique envahissante et rapace de cette puissance, il anéantit le protestantisme. Puis, à l'époque de la Révolution, tandis que la France traitait avec mépris toute religion, elle prêcha
la fraiepiité des peuples et s'entoura d'une ceinture de petites républiques fédérées. Ensuite, elle se retourna de nouveau vers la monarchie universelle, en revenant en même temps au catholicisme et au papisme. Ainsi, aucune nïonarchie universelle ne semblait jamais pouvoir se passer de Talliance avec la papauté; Napoléon, qui s'acheminait vers ce but, n'aurait pas plus que Charles- Quint osé tendre la main au protestantisme, quoiqu'il assurât lui-même vouloir faire le contraire.
D'autre part, les peuples protestants et germaniques n'ont pas seulement combattu partout la trop grande puissance territoriale des États, mais encore ils n'ont jamais fait une tentative sérieuse pour fonder de grandes unités politiques ou des monarchies universelles. Le Saint- Empire romain était une idée importée du dehors en AllemagqiP, et n'avait jamais excité un vif intérêt au sein du peuple. Même l'Autriche, qui n'est cependant qu'à moitié un État allemand, n'a jamais réalisé l'idée d'un État unitaire et uniformément centralisé. La Prusse n'a que trop ménagé les institutions autonomes et indépendantes de ses provinces. Les trois royaumes Scandinaves n'ont pas même supporté une union, qui semblait cependant commandée par leur position géographique, par leurs conditions intérieures et par les liens de la nationalité com- ÇQune. La puissante Angleterre même est composée de trois États petits et ne comptant primitivement qu'une faible population ; les unions législatives avec l'Ecosse et l'Irlande n'ont pu s'ayscomplir que pendant des temps où le pays était menacé de dangers extérieurs (1707, 1800) . Qrande comme l'AngleteVre l'est devenue par ses colonies, elle n'a jamais cependant imposé à ces dernières
la conformité politique, comme l'Espagne Tarait fait. Jamais elle n'a obtenu par ses colonies un accroissement de puissance proprc^nent dit, parce qu'elles exigent plus de dépenses qu'elles ne donnent de profit, et que leur occupation militaire affaiblit plutôt les forces de la «métropole qu'elle ne les augmente. Et même à l'intérieur, l'Angleterre est organisée de telle façon que, par la seule absence d'une armée permanente, elle ne pourrrait jamais devenir un État conquérant ; elle doit sa grandeur, non à une politique dynastique, mais à l'activité de ses habitants qui s'occupent avant tout de maintenir la paix et rarement de faire la guerre.
Il en est de même de tout ce qui regarde la Constitution et le pouvoir dans les Etats-Unis. Nulle part, l'homogénéité de la formation politique, nulle part l'emploi centralisé d'un pouvoir unitaire ne sont particuliers ni au génie de la race germanique, ni à celui de fa. religion protestante. Au contraire, de nos jours comme dans les premiers commencements des temps historiques, le type du régime politique chez les nations germaniques trouve son expression dans des confédérations de peuples et d'États. Nous en voyons les exemples en Allemagne, en Suisse, dans l'heptarchie anglo-saxonne, dans la ligue hanséatique et les confédérations de villes, dans les Pays- Bas et en Amérique, où les institutions tendant à la centralisation étaient aussi relâchées que possible et pouvaient à peine être resserrées davantage au moment d'un péril venant du dehors ou à des 4poqiies où la théorie et l'expérience politiques étaient arrivées à un plus haut degré de perfection. Le penchant de ces races pour, le déveloDoement individuel rendait nécessaire, dans l'État
^ t ÎNTROBtCTION • 145
et dansl'Ej^fee, cette ■di\l"îsi6ii en petites sociétés, qui est partout \% signe'd'une (îîvilteation plus avancée; même
^'dans la nature^ n^uai^tFo'uvons toujours que les espaces et les masses- ufti formes et d'une grande étendue sont presque complètement dépourvus d'êtres organiques appartenant àT des* ctàsses su pleures.
La^\f raçce^ayfei, au Mfomept-où la doctrine évangéli-
- .que y pénétra; él|Lit itienaçée fle se voir envahie par cet esprit paçjlicularisig qui caractérise les peuples germaniqués, et d'être dissoute en petits Etats séparés et indépen(R,nls. SÔnHinj^é ne semblait pouvoir être conservée sans que le ^'gtèstanrisme lui fût immolé, de même que ce a^rnigr ne jy)uvaiè se maintenir en Allemagne sans que l'unité f^itique lui fût sacrifiée.
Depuis le commencement jusqu'à la fin des guerres de religicm en I^nce, on^ voit partout les machinanations des grands seigneurs protestants qui essayent de fjmn'er k leur profit des principautés indépendantes. Le ilmce de Condé jeta les yeux sur TAnjou et le Poitou pour y régner; le duc de •Bouillon aurait voulu obtenir le Périgord ainsi que le Limousin ; le comte de Soissons et les chefs protestants du Midi désiraient s'approprier chacun une autre partie du royaume. Bouillon ne méditait pas moins que de transformer la France en une-espèce de république fédérative à placer sous le protectorat du prince-électeur palatin, et de faire des différentes provinces des gouvernements pour les gentilshommes protestants. ^
Ces projeta favorisaient on ne peut mieux les intrigues espagnoles passées en proverbe, ainsi que les înleniions
de la cour de Madrid qui voulait rendre la France inoffen-
iû
140 HISTOIRE DU DIXiNÊo^IÈmÊ SIBtLE * .
sive. L'Espagne elle-même leurra leô chefs lijgueurs d'espérances semblable^; elle'danmâ en fierf Ift Provence au duc de Savoie, le Lyonnais au 'duc de Nemours, tandis, que le duc de Mayenne s'efforçait d'^laWlr une Bourgogne indépendante. Si, à 'cette époque, les 'grands seignei>rs français avaient eu-, pour s'y appuyer, line domination territoriale et, dansMô^ classes populaires, des partisans habitués depuis tongteraps à leur règne, corpme, les princes allemands en pùssédaicnt, la "France aurait' inévitablement pris la même fofme politique (Jue l'Memagne, #* ^ *: "" '
Henri IVm
Henri IV et son ami Sully croyaient que leur^wssion était de préserver d'uqe pareille destruction !a France, qui se trouvait placée entre l'Etat espagnol et l'Eglise papale, deux puissances centralisées et également redoutables pour elle ; d'autre part, ils voulaient, pour tous les temps à verdir, opposet une digue infranchissable aux prétentions de l'Église papale qui absorbait tout, ainsi qu'à la puissance menaçante de l'Autriche et de l'Espagne : ils voulaient, une fois pour toutes, mettre un terme à toute monarchie universelle ,• aussi bien qu'à toute religion universelle. •
A cette fin, ils s'étaient entendus avec Elisabeth et avec Jacques I®"" d'Angleterre, et avaient. concerté avec
eu3| le projet grandiose d'après lequel l'Europe devait être changée en confédération d'États : une ampbictyonie devait, comme une cour arbitrale, y maintenir la paix; les trois principales confessions chrétiennes devaient y être tolérées avec les mêmes droits, enfin, les trois formes d'État les plus importantes. devaient. y être admises. La maison d'Autriche devait être restreinte à l'Espagne et perdre ses possessions italiennes et néerlandaises ainsi que la dignité impériale ; puis, on voulait diviser l'Europe en cinq monarchies héréditaires, cinq États électifs et quatre républiques agrandies, à savoir la Suisse, la Belgique, l'Italie et Venise; en distribuant les territoires entre tous les États dans de justes p'rogortions, on comptait établir l'équilibre européen et briser ainsi la puissance de l'Espagne. La France et l'Angleterre voulaient elles-mêmes donner le bon exemple, montrer une grande modération et ne demander que de faibles avantages; les États moyens, au contraire, on voulait les gagner en satisfaisant leur égoïsme, c'està-dire en leur accordant des agrandissements considérables.
. Si ce projet avait pu être exécuté, on aurait épargné à l'Allemagne la guerre de Trente Ans et à la moitié de notre partie du monde cette grande réaction du xvu* siècle que nous venons de décrire; par une œuvre embrassant toute l'Europe, l'absolutisme aurait prouvé d'une façon très-brillante qu'il possédait tout ce qu'il fallait pour initier les peuples h la liberté et à la culture intellectuelle.
Mais, ce ne sont pas des voies aussi idéales que les affaires du monde sont destinées à suivre. Ce projet
était tout aussi fantastique que la Sainte-AIIiance;|^ la République universelle des démocrates. En effet, il était d'abord fondé sur cette idée que, dans les États moyens, l'agrandissement territorial éteindrait l'ambition des princes au lieu de l'attiser, et puis sur la supposition qu'il* se trouverait toujours en Europe des souverains aussi puissants et aussi excellents qu'Elisabeth et Henri IV pour maintenir l'alliance par leur union protectrice. Ce projet était tellement contraire aux penchants de tous les hommes ordinaires que, même au sein du conseil d'État, il ne se trouva pas, outre Sully, un autre homme politique auquel on eût seulement pu en parler sans danger. La mort d'Henri IV fit donc disparaître ce projet et, à partir de ce moment, la France suivit des voies complètement opposées. Elle se laissa ravir le protestantisme qu'Henri IV avait voulu protéger dans le monde entier, et elle s'approcha, au même degré, de Tabsolutisme et de l'ambition politique de l'Espagne dont Henri IV avait voulu tarir la source même.
Développement de l* absolutisme en France.
I En ce qui concerne d'abord le pouvoir illimité du souverain, toutes les choses coopéraient depuis longtemps en France pour lui donner, dans ce pays, un développement pius grand encore qu'il n'en avait pris même en Espogne sous un Philippe II. Dans les heureux temps
de la dynastie capétienne, l'agrandissement méthodique des l^ms de la couronne avait été la règle à laquelle la royauté avait toujours obéi dans sa pçlitique à Tégard de la noblesse féodale; depuis le xi® siècle, l'État français s'acheminait aussi directement vers l'unité que l'Allemagne marchait vers le morcellement.
A cette époque, la, France était si bien entrée dans celte voie que, pendant les malheureux siècles où régnait la dynastie des Valois, rien ne put la modifier d'une manière permanente : ni pendant les temps des invasions anglaises, ni durant les guerres des huguenots, cette direction n'avait pu être changée, ni par l'essor que venait de prendre le pouvoir des vassaux, ni par les divisions des partis, ni par l'influence que les étrangers exerçaient en France. L'unité de l'État, qui se trouvait menacée, acquit ainsi au contraire une plus grande valeur, et le pouvoir royal unique, qui semblait être la meilleure sauvegarde de ce bienfait de l'unité, se trouva entouré d'une nouvelle autorité. Tous les brillants souverains de la France avaient de tout temps travaillé à donner à ce pouvoir l'extension et l'indépendance les plus grandes ; c'est ce que firent encore successivement les quatre rois depuis Louis XI jusqu'à François !«' qui, précisément entre ces deux grandes périodes malheureuses, donnèrent à la France, sinon le calme et le bonheur, du moins le respect et l'autorité.
Les Bourbons aussi suivirent cette route d'autant^plus tranquillement que l'unité de f'État était plus menacée immédiatement avant leur avènement, et que leur souveraineté absolue était moins restreinte par une opposition légale et constante de pouvoirs représentatifs. Sous
leur règne, on aie trouvait pas la moindre trace d'un développement régulier d*une constitution parlem*taire, ni d'une coopération des états pour les intérêts communs du pays, ni d'une restriction du pouvoir royal par des lois écrite», comme c'était le cas en Angleterre.
Quand, dans des circonstances exceptionnelles, il arrivait quelquefois que les États-Généraux fussent convoqués, ces derniers présentaient ordinairement un spectacle très-fâcheux : chacun des trois ordres cherchait à porter préjudice aux intérêts des deux autres; deux d'entre eux rejetaient toujours ce que le troisième avait demandé pour lui; enfin, chacun d'eux ne revendiquait pas les droits qui lui appartenaient en tant que corps constitué, mais voulait les exploiter de la manière la plus abusive.
En outre, les parlements judiciaires s'efforçaient d'usurper une partie du pouvoir législatif et du pouvoir exécutif; ils étaient, comme le. disait le comte de Saint- Priest, des cours de justice sur le faîte de la Constitution, sans qu'il existât des fondements ni des assises d'une Constitution. Surtout le parlement de Paris se comportait comme une commission législative, qui n'aspirait jamais au pouvoir légal, mais qui souvent agissait en s' arrogeant un pouvoir révolutionnaire. Cette influence usurpée et illégale servait ensuite assez souvent de point d'appui à toute autre ambition désordonnée. Aigri par des -expériences de cette. nature, même un Sully se détourna de toutes les institutions représentatives, quoiqu'il l'econnût l'utilité et l'équité du vote des impôts par les états; le peuple les voyait disparaître avec indifférence. Déjà le doux roi Henri IV se tourna contre le parlement
de Parii avec «ne rigueur plus âpre que les historiens ; ne le di^enlf ordinairement, et donna ainsi à ses deux successeurs un^exgmple qui. ne fut pas perdu pour eux. Ce fut ainsi qu'ait commencement duivii*" siècle, il ne
- se^ trouva plus^ dti Frajpd^ d§ pouvoir qui eût pu contester à la royauté la domination exclusive; si ce n'est les partis religiaax.et quelques grands seigneurs ambibitieux. Mais* eux aussi, qui permettaient tantôt aux
'^Espagnols et tantôt -aux protestants étrangers de mettre Je pied dans le rojaurae, on les voyait tomber sans avoir la moindre sympathie pour eux, Henri IV les avait maintepis a'vee des ménagements, Richelieu les fit fléchir devant lui de vive force. D'après le mot du cardinal de Rètz, Richelieu fit (Je toutes les mauvaises aspirations et des folies des partes en l^rance, de la faiblesse de Tempire allemand et (fe l'incapacité de l'Espagne, pour ainsi dir@, un capital qu'il employait pour les desseins de la
. spuveraineté royale. C'était un partisan de l'absolutisme tel que le comprenait Machiavel; ses passions personnelles se confondaient avec celles pour l'intérêt de -l'Etat ; on lui pardonnait ses duretés cruelles, parce qu'il Uçnpa à la .France une puissance extérieure comme elle n'eu avait jamais possédé; enfin, ses efforts étaient toujours suivis d'une fortune constante, parce qu'ils profitaient à l'État et qu'ils étaient exécutés avec une consé* '* quence rigoureuse et impitoyable.
Ul^rolttE DV UIX'NEUVIÉUE SIËGLB
Louis XSV,
- ïliclielieu avait ainsi frayé la voie «u d Louis XlV. Si ce ministre déjîi avait "été po reté, avec laquelle il régnait, par la résèBt<àn( incompatibles, le même cas se présenta cli| d'une manière bien plus personnelle.' Im après la mort de Richelieu et de Louis XÏII ( les effets de la révolution anglaise se firenl en France. Le parlement de Paris; eif pren dèle celui d'Angleterre, essaya de jouer le même rôle et ;,de se donner pour une représentation nationale; le peuple et quelques seigneurs turbulents se joignirent 'J. lui ' dans la guerre de la Fronde pendant la minorité de Louis, La reine-mère, régente du royaume, était ëQ fuite; pendant quelque temps, on aurait 'dit queleraCine* sort, qui venait de conduire à Paria les niembres de Ui famille royale d'Angleterre comme de maltieureus fugitifs, attendait également la maison royale de France. " Ayant grandi au milieu de ces circonstances et voyant le roi d'Angleterre exécuté pendant que la république anglaise croissait toujours en puissance, Louis XIV devait nécessairement se trouver ramené vers le système de Richelieu, ne fût-ce que par tout ce qui se passait dans l'intérieur du royaume. Mais ce qui dut le pousser avec bien plus de force encore vers ce système, ce fut
INTRODUCÎÎ'IQN^ 153
la faiblesse rrjêiï^flï dC^te première et dernière résis- *s tancie qu'il renconlr^^ ^ '*
Dans cette guerrq^jde la Fr«îde, o||^e trouva pins
.. rien de celte ardeur rapid^wi^ enflammée des partis
d'autrefois, ni aucun de ces mouvemea^s dans lesquels il
'""V.vi®' était agi d*un grand intérêt moral ou politique pu «eu-
lement des intérêts^'&'un corps constitué. Quelle împor-
^ tance pouvait avoir cette révolution dans laquelle un intri-
* gant tel que le coâdjuteur de Paris était le premier -ï^ tribun du peuple? Tout n'était que le jeu mesquin, de
ïjgtites cabales de cour contre un migistre; da grande
* noblesse n^y était représentée que par quelques débris,
les protestant/ étaient tout à fait hors de jeu; mênae les
grands généraux, qui plus lard se montrèrent si capabjes
' , sotB la direction de Louis, jouèrent un triste rôle à
l'époque dont nous parlons. On aurait dit que, dans le
*^ corps épuisé de la nation, chacun de ses membres refu-
^ J ♦ sait^e service; la tête semblait devoir prendre la place
^^ . de tous les autres membres,
H était fort naturel de croire que le pouvoir despo- •' «ïtique d'un seul était plus compatible avec la prospérité . de TÉtat que l'action arbitraire d'un grand nombre de gouvernants ; on devait tout naturellement oublier, pour , ce bienfait général, la dureté des lois dans certains cas, le lourd poids des impôts et les fautes commises par l'administration. En effet, ce ne fut que par suite des changements immenses, faits dans l'intérieur de TÉtat sous le long règne de Louis, que l'on commença h sentir les conséquences de la politique qui avait renversé l'ancien régime féodal. On comprit que la tyrannie multiple dans
• les domaines des grands seigneurs était arrivée à sa fin.
et que les hommes et la propriété, aux(juels les anciens maîtres n'avaient accordé aucune attention, avaient d^ lorsficquîs une nouvelle valeur. Les^îlasses moyennes se mettaient, par leurs costunies et par leurs mœurs an même niveau que Jies plasses supérieures; les marques extérieures du ra g et de la condition disparaissaient; ^*
on accordait au mérite intellectuel les mêmes honneurs
qu'à la naissance, on honorait ceux qui se distinguaient dans les arts et dans les sciences au môme titre que ceux qui brillaient dans le métier des armes. Le travail des ^ classes ouvrières et industrielles rapportait dès lors unç rémunération protégée par les lois, le bien-être de la nation était garanti par Tordre et par la*tranquillité à l'intérieur, ce qui rendait possible des entreprises plus considérables et calculées avec plus de certitude. Enfin, l'administration offrait ses grandes ressources à la nation qui déployait celte activité nouvelle; par la colonisation, par la navigation et par sa puissante position politique,^lle faisait entrer l'agriculture, le commerce et l'industrie dans * des voies entièrement nouvelles. Les privilèges qui appartenaient à chacun des corps constitués s'effaçaient de-» vant les intérêts généraux du pays tout entier ; le senti- . ment de communauté politique, qui autrefois avait été si souvent battu en brèche, fit place au sentiment d'unité , politique, qui remplit de fierté tous les citoyens du même État.
Ce nouveau phénomène se présentait avec un éclat d'autant plus éblouissant, que c'était précisément un aussi grand corps politique que le royaume de France, qui avait montré, par son exemple, jusqu'où Ton peut atteindre, quand l'État n'agit que comme un grand en-