‹ Introduction à l'histoire du XIXe siècleChapitre 8 sur 10 · INTRODUCTION J · texte numérisé non relu

INTRODUCTION J

fort sûr pour assurer le pouvoir absolu et, d'autre part, un pouvoir dangereux et menaçant pour louis les États ; il ne faut donc pas s'étonner que cet exemple trouvât des imitateurs chez les autres princes qui se laissaient séduire par lui, ou qui se voyaient obligés par la nécessité d'en faire autant.

A l'est de l'Europe, on vît s'élever des États militaires les uns à côté des autres. C'étaient l'Autriche, la Prusse, la Suède, la Russie, la Pologne, la Turquie, États où abondaient des populations nombreuses et grossières, au milieu desquelles n'avait guère pénétré un rayon de ces lumières intellectuelles, ni un vestige de cette industrie des classes bourgeoises, qui avaient commencé à se répandre dans l'ouest de l'Europe. Dans ces pays, l'État ne sortit du régime militaire de la féodalité que pour le remplacer par un autre plus favorable au pouvoir absolu du souverain, mais plus dangereux encore pour le développement de l'État.

Cependant, même au sein de ces pays, l'exagération du système de l'absolutisme produisit tout naturellement son propre contre-poids. L'accroissement des forces armées exigeait une augmentation des ressources du pays et une productivité d'impôts plus grande chez le peuple. Les princes furent donc obligés de se consacrer davantage aux intérêts de leurs sujets. En voyant prospérer les États libres dans l'Ouest de l'Europe, ils convoitaient les mêmes fruits de l'industrie et du commerce dans leur propre pays. Les nouvelles doctrines de l'économie politique et physiocratique promettaient de faire de l'agriculture la source principale de toute richesse nationale. Pour tirer profit de toutes les ressources du pays, il

fallut excitet* les basses classes et t-éveillet- chez elles ùnë activité indépendante ; répandre lefe lumières et dêVèldp* per rintelligence, tel fut doric le biit que pouriitiiViférit presque tous les gduvernemeril^, et la littèratUihê (tkû^ çaise lebr offrit le meilleur moyen polii* Tattèindrë.

Le règne de Frédéric II forme le point culrtiinàfil flâilè cette époque, où un mouvement plus humânîtàlfé J^énétrâ danâ le brutal état militaire. Ce roi flit, pôUf àiifîl^ dire, parmi les princes, le dernier qui, par ses guerres de Silésie, continuât le système des conquêtes militaires, tel qu'il await été suivi pendant la guerre de Trente Atis, la guerre du Nord et la guerre de la sudcèssion d'E*^. pagne. Mais il fut ailssi le premier qui se déclarât fran-^ chement le partisan des doctrines de la philosophie et de l'économie politique enseignées pat les Français, et (|Ui fît de la prospérité inlérieure de son peuple le but de soh règne.

Par celte initiative, Frédéric II devirit le Centre mêftie de l'histoire de l'Europe pendant la seconde moitié du xvïli* siècle. Son exemple fut imité eti Portugal, sous l^administration de Pombal ; en Espagne, sous les Caftlf)omanes et les Aranda ; à Naples, sous Tanuéci *, en toscane, sous Léopold ; en Autriche, sous Jbsëph II ; puis, dans toute une série dé peiits États allehiândë , dans les pays scàîidlDaVès et, même en Ruiâsie, sôùs Catherine 11.

Ces réformes étaient inspirées, dans tous ceé États, j^àr des raisons générales dont Voici les plus imporlàntëà : Tamélioration des écoles et de l^nstructîon pôpùlàife ; la révision de la législation ; une àdministratiofi pluô homogène et plus régulière ; Une Sollicitude plufe é^Hdë ptm

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la condition économique de l'État, pour le commerce et pour l'industrie, pour une exploitation plus fructueuse des ressources du pays, ainsi que pour T affranchissement du sol et du commerce gênés par des entraves ; une imposition plus équitable des taxes ; l'abolition des monopoles ; la diminution des privilèges individuels en faveur des droits de tous ; une égalisation plus grande des diverses classes et^ enfrn^ une attaque renouvelée contre les i^estes de la féodalités

On aurait dit que l'absolutisme venait d'avoir enfin conscience de sa tâche, qui était d'être l'école de la liberté et de fonder d'en haut le bonheur des peuples* La mission, que l'absolutisme avait eu à remplir dans les premiers commencements de son existence au xv* siècle^ consistait à relever la condition des communes pour main'tenir l'ensemble de l'État contre la force actitie de la noblesse et de la tl^ocratie. Telle était, encore en ce moment, sft mission, seulement à un degré moindre ; il s' agissait j en effet, pour lui de relever les basses classes, pour écarter ou pour rendre moins sensible la force joia^sive par laquelle les hautes classes devenaient nuisibles à l'État, c'est-à-dire leurs privilèges et leurs immunités d'impôts,

* En effet , ces privilèges et ces préjugés des hautes classes furent attaqués d'une manière plus ou moihs i*îgour^usô avec tout le zèle qui caractérisait les réformes entreprises à cette époque par des ministres et par des souverains. Jusqu'où allait ce zèle, (;'est ce que démontre pluâ que toute autre chose la position prise par Léopold et par Jospph II à l'égard du Saint-Siège, ainsi que l'abolition de l'ordre des jésuites que les Bourbons arra-

chèrent à ce dernier. Dans tous les États protestants, où n'existait pas de réaction de la part du clergé, on put tenter les innovations hardies. Le peuple avait été lentement préparé à ies comprendre. Sans trouver de résistance et sans faire de mal, on put répandre en Allemagne les arts et les sciences dans leur plus complet épanouissement, ainsi que le l'béralisme philosophique et religieux le plus pur, et fonder ainsi une transformation entière de la condition intellectuelle et sociale du pays.

Mais, dans les pays catholiques, toutes ces tentatives échouèrent par suite de la résistance que leur opposa la puissance infiniment plus consolidée de la noblesse et dn clergé, et parce que le peuple, tenu par ces derniers dans rimpuissance et dirigé par eux comme un instrument docile, était infiniment moins préparé à recevoir ce bienfait de la civilisation.

Tel fut le sort des innovations tentées par Joseph II en Hongrie et en Belgique, ainsi que des réformes ministérielles en Ej^pagne, en Portugal et à Naples. Dans la France catholique aussi, les mêmes tentatives semblaient devoir échouer à cause de la même résistance que leur opposaient les classes privilégiées. Turgot était entré dans une voie absolument identique à celle que suivaient les autres réformateurs : il voulait faire participer Tes hautes classes à toutes les charges réclamées par l'État ; il essayait d'abolir les corvées, les servitudes et les privilèges; d'afl'ranchir le commerce et l'industrie des entraves que leur opposaient les frontières du pays et des provinces; de réveiller, par des institutions plus libérales au sein des municipalités et des provinces, Tamour de la chose publique qui y avait été étouffé, et de rétablir

ainsi, de progrès en progrès, la constitution représentative.

Par suite de la réaction des hautes classes, qui devaient souffrir de ces mesures, le ministre réformateur fut renversé, comme cela était arrivé dans tous les pays catholiques. Maîs^ en France, on renversa en même temps le roi qui avait laissé tomber le ministère, et la , vieille Constitution, contre laquelle le ministre s'était brisé. La nation française se sépara, avec des sentiments hostiles, de ses hautes classes, au lieu de se laisser plus longtemps diriger et opprimer par elles.

L'âge d'or, qu'on s'était attendu à voir introduire d'en haut par les voies unies de la réforme, se transforma subitement en révolution terrible qui fut faite d'en bas. Les expériences ainsi faites semblaient prouver que même des réformes graduelles ne sauraient être obtenues sans que le peuple veuille lui-même les réaliser et sans qu'il ait la force qui résulte de cette volonté bien arrêtée ; on aurait dit que les puissances qui dominent dans un État ne sauraient lui faire des sacrifices aussi importants sans y être contraintes de vive force.

Le génie de l'histoire suivit une toute autre voie en France. Le libre esprit du protestantisme qui, par le droit chemin de la réforme religieuse, n'avait pu se

faire jour au sein des peuples latins, y pénétra cependant

par un détour, en passant par le domaine des belleslettres; il marcha d'abord en France vers le même but qu'on avait atteint, dans les libres États germaniques, au milieu des luttes religieuses, c'est-à-dire il essaya de développer l'activité et la liberté de la nation dans le domaine de la politique. Les peuples devaient désormais

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achever l'œuvre que lea pfinces avaient commencée ; il fallait agir non-seulement pour le peuple, mais encore par lui; les nations devaient être rendues heureuses, non pas d'après des théories, mais selon leur propre volonté et de manière à leur procurer leur propre satis*faction, ce qui est le but le plus élevé auquel TÉtat puisse jamais arriver. Des réformes faites par le peuple lui-^ Hfiéme devaient remplacer celles qui avaient été entre^

prises par les princes ; le gouvernement du peuple par le peuple devait se substituer à ht tutelle dans laquelle oû Tavait tenu, et la législation exercée par la nation elle-même devait succéder à la toùte^puissance royale, La différence est caractérisée par ce seul mot : une modi^ fication de la Constitution devait remplacer la réforme dans Tadministration.

Le pouvoir efficace du peuple semblait indispensable pour atteindre ce but. En effet, Texpérience ne nous a pas encore fout*ni un seul exem.ple qui prouve la possibilité de passer, d'une manière durable et sincërci de la monarchie absolue à la monarchie constitutionnelle, c'est-à-dire qui montre qu'il existe une route royale conduisant à la liberté du peuple. Les souverains les mieux intentionnés, qui ont voulu réforiner leurs États, * se sont toujours bornés à faire des concessions dans l'administration ; mais, sans constitution, le peuple n'a jamais eu de garanties suffisantes pour lui sauvegarder ces concessions.

Pas un seul de ces princes, qui à cette époque entreprenaient les transformations les plus hardies, n'a mis la main à l'œuvre pour fonder une constitution. Frédéric II admil'ait l'État des quakers eo Pensylvanie et était heu-

itiiJt dé làîësèr à Neuchâtel ses ahcîéflrtôâ franchises;' rhàis oft fie trouVà pas chez lui Totabre d'une idée de prépare!^ Seulement de semblables libertés pour son peuple. Enfin, lôrètjiié eft Fralicè et en Pologne on pro^ jeta et exécuta des changements constitutionnels, la ligue des pfîhces se cJbiljura auësilôt cotilre ces deux pays.

Nouvelles théories de constitution politique et sociale.

Étl inêftiè temps que les souverains entréprenaietit leurs réformés administratives, on voyait surgir, dans la littérature française, les systèmes d'économie poli* tique. A tQlé des mouvements impétueux du peuple qui voulaft modifier la Constitution, on voyait s'élever les apôtres d'une philosophie politique plus libérale, dont les doctrine^ hardies préparaient les innovations politiques de Tâvenir*

En soti temps, Machiavel avait voulu i^médier aux tnaux causés dans les États par le régime féodal j en établissant un absolutisme passager qui devait tenir compte des besoins de l'État et du peuple* Les maux les plus Crifctnts avaient été effectivement guéris par l'absolutisme, mais des restes tnoins pereeptibles subsistaient encore. A côté de ce premier mal, l'absolutisme en était devenu Uti autre et plufe redoutable. En effet, après avoir voulu uniquement le bien de l'État, il avait fini par ne poursuivre qu'un but purement personnel ; il avftit perpétué

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Son propre pouvoir et exagéré sa centralisation unitaire ; de cette manière, il avait introduit la désorganisation

dans rÉtat et établi une contradiction flagrante entre la condition réelle de la vie et les exigences de la nouvelle culture intellectuelle.

Montesquieu et Rousseau s* attaquèrent à ces maux en suivant des voies absolument opposées. Montesquieu considérait comme la source principale des malheurs de s» patrie les restes de TÉtat féodal qui avait miné tout sentiment patriotique et national. En cherchant un meilleur régime politique, il regardait en arrière dans le passé où il trouvait Tantique constitution germanique qui, à ses yeux, était dégénérée dans les institutions féodales, mais rétablie d*une manière plus parfaite dans la Constitution anglaise; en outre, cette dernière semblait avoir retrouvé le sentiment politique des peuples de l'antiquité, sentiment qui jusqu'alors avait été perdu. Ce fut cette constitution que Montesquieu recommanda dans un ouvrage d'un caractère tout scientifique et qui n'était accessible qu'à un petit nombre de gens instruits. Il y disait avec beaucoup de ménagements et de timidité , qu'il voulait enseigner à^enser, parce qu'il ne pouvait pas tout dire ; qu'en louant une constitution libre, il ne voulait pas blâmer celle qui existait, et qu'il ne croyait pas même désirable les excès de la raison et de la liberté, parce que l'homme trouvait partout une liberté de mouvement plus grande au milieu qu'aux deux extrémités.

Or, tout ce que ne voulait pas Montesquieu, Rousseau le fit ensuite avec une violence d'autant plus grande; de tout ce que Montesquieu avait voulu et proclamé, Rousseau enseigna absolument le contraire. Il demanda la liberté

complète et jusqu'à ses dernières limites : rexpériencc n*avaît aucune valeur à ses yeux en comparaison des exi- • gences que la raison élevait par rapport à la vie politique. Il prêcha cette doctrine en s'adressant à tout le monde, d*une manière intelligible pour tous, et en se mettant en lutte ouverte avec toutes les institutions existantes. 11 regardait comme le mal le plus grave la tyrannie devenue permanente, mais non les restes de la féodalité. H • se révoltait contre les Saumaise et les Grotius qui avaient mis le despotisme en système ; il opposait à leur théorie de l'esclavage de Thomme et de sa valeur purement animale la doctrine des droits inaliénables de Thumanité. Quant à la doctrine luthérienne de l'obéissance passive et qui disait que Dieu, dans sa colère, envoyait les mauvais rois sur la terre pour punir les hommes, Rousseau la raillait en se tenant sur le terrain purement politique. On sait, disait-il, qu'on doit supporter un mauvais prince, mais il s'agit d'en trouver un bon ; il est avanta- < goux pour un peuple de se soumettre à un homme fort, mais il vaut encore mieux se débarrasser de son pouvoir.

C'était le calvinisme de Genève qui se manifestait dans ces propositions, La révolution politique devait être prêchée dans cet asile de l'esprit libéral français, comme jadis on y avait proclamé la réforme religieuse. C'étaient les vieilles doctrines politiques des calvinistes qui formaient la base de ce système doctrinaire de Rousseau. Déjà vers 1577, Junius Brutus (Languet) avait dit qu'en vertu d'un pacte naturel et tacite, les lois étaient au-dessus de la volonté des princes, et il avait déclaré que le peuple était autorisé à obtenir par la force le règne de la loi,

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parce que c'était le peuple qui faisait l'État, et non pas le roi. De la même façon, Milton avait déjà déclaré qn§ les hommes et les peuples avaient le droit natqrej el ina« liéiiable d'obtenir la liberté. De même, dans Iç drqit def communes calvinistes d'interpréter la loi religieuse se trouvait pratiquement le principe politique de la liâgisla? tion populaire et de la souveraineté du peuple.

C'étaient ces mêmes idées que Rousseau ^'efforçait de faire triompher. Il sévissait contre l'idée n)p(îstrueu§s qu'un homme placé sur le trône par l'accident de ^a naisr sance , devait commander comme roi héréditaire ^ uq peuple, que des enfants devaient régner sur d^s vieilf lards et un petit nombre sur la multitude, Jl opposait |l l'idée théocratique de TËtat celle qui ressortait di} d^oit naturel et à la chimère théologique du earaptèr^ djvin de la monarchie la fiction juridique du contrat sopia). A ceux qui voulaient fonder la monarchie 3ur la révélation , il disait que la souveraineté populaire décoiilait de la raison et du droit naturel. 11 détestait, par conséquent, la Constitution anglaise, vantée par Montesquieu.

Son idéal de la forme d'un État était l'antique cons|;jtution germanique , idéal qui avait été réalisé d^^ns les petites démocraties de la Suisse, de l'Amériqiie et d^s Pays-Bas. Il ne se laissait nullement troubler dans ses rêveries par Tabîme qui existait entre ses idées et la coodition de tous les grands États d'Europe, La pensée l'emportait, à ses yeux, sur tout ce qui existait et ce qui était réel; il était convaincu que l'avenir viendrait à bout du présent et du passé. L'injustice consacrée par le temps n'avait aucune valeur pour lui, quand elle pe trouvait en face du droit antique et inaliénable; sans

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hésiter, il rappelait au peuple qu'il avait la forqe néces* saire pour faire valoir ce droit.

C'était là que se trouvait Timmense puissance 4^ sesi doctrines. L'idée d'un contrat^ social, conrirae point dô départ primitif de l'État, n'est autre chose qu'une pou-? velle fantasmagorie remplaçant d'autres illusions an-r ciennes. Mais si l'on envisage les diverses époques, où un .peuple politiquement mûr ne veut plus souffrir un pouvoir arbitraire, chaque révolution est une confirmation des thèses de Rousseau, et ces thèses sont un étendard pour chaque révolution. L'État ne commence pas, mais il est arrivé au faîte de son développement pendant . la phase où c'est le peuple qui * règne ; au commencement d'un État, il y a un contrat social et un règne du peuple tout au plus dans les colonies, qui sont les rejetons d'États arrivant à la maturité politique.

Évidemment , la condition de l'Amérique dii Nord a été le type par lequel Rousseau s'est laissé influencer dans ses idées. L'état de choses exceptionnel, qui y ét^ij; devenu un fait accompli, il le prit comme )3^§e de sa doctrine, qui, à son tour, réagit sur l'Amérique comme une règle universellement reconnue. En effet, avec un instinct des plus remarquables, Rousseau s'était si^ssimilé d'avance tout l'esprit de l'époque qui, en deçSi, comme au-delà de l'océan, couvait les événements politiques lep plus extraordinaires. On sait avec quelle rapidité, en Corse, à Genève et en Pologne, les faits suivirent les doctrines de Rousseau. On a établi les ressemblances fi'appantes entre la marche de la Révolution friinçaise et la dgctrine du philosophe genevois. La lutte eîitre les idées n^tipp^eset cosmopolites^ qui agitaient iei^^sprit3

à cette époque, se reflète fidèlement dans les contradictions tranchantes de la doctrine de Rousseau , ainsi que dans les alternatives de ses sympathies et de ces antipathies. Dans la Constitutipn américaine, les idées de Rousseau semblaient réalisées d'une manière pratique comme les principes d'un nouveau droit public.

Caractère universel des nouveaux principes de liber lé, consacrés par la théorie française et par la pratique en Amérique,

La coïncidence entre ces nouvelles doctrines politiques et leur réalisation depuis l'indépendance des colonies en Amérique, accéléra le mouvement de l'agitation libérale qui, après avoir pris naissance dans le Nouveau-Monde, réagit sur l'Europe. On avait toujours cru que l'Amérique n"" exercerait sur l'Ancien-Monde qu'une action toute matérielle ; mais on vit dès lors que son influence morale et . politique était beaucoup plus considérable. Les premiers immigrants du xvu® siècle avaient eu déjà en partie conscience de ce fait que, par leurs institutions républicaines, ils deviendraient un modèle pour tous les peuples.

Cette prévision a été justifiée, même avant que la prospérité surprenante de ce nouvel État pût contribuer à son accomplissement. Tout le charme et toute l'action efficace se trouvaient donc dans la seule Constitution

comrïie telle ; ses succès rapides s'expliquent par la culture politique qui, dans le cours des temps, était arrivée à une plus grande maturité et s*était de plus en plus propagée. Le charme de la Constitution se trouvait dans sa grande libéralité, dans son caractère simple, rationnel et naturel, dans sa conséquence logique et sa fidélité aux principes ; enfin, elle pouvait être appliquée à tous les peuples qui étaient en désaccord avec le régime actuellement en vigueur chez eux, et qui, parmi les institutions léguées par le passé, ne trouvaient rien qui fût digne d'être conservé.

C'était là le point où l'influence, exercée par la Constitution américaine, agissait avec le plus de force sur les peuples, précisément parce qu'elle était si fidèle à ses principes. Jusqu'alors, dans tous les mouvements en faveur de la liberté, il avait été toujours question de droits individuels et de libertés particulières. Cette désignation elle-même renfermait l'idée d'une exception insuffisante à l'égard d'une absence universelle de liberté. Dans un pays tel que la France, même ces libertés particulières avaient été perdues jusqu'à être oubliées; celles dont on se souvenait encore étaient imparfaites et n'avaient pas été réclamées.

' Mais, en Amérique, on fonda dès lors un droit égal pour tous, non comme un droit positif, et acquis à l'instar d'une propriété particulière, mais comme inné, naturel et indépendant de la loi et de la tradition. On proclama une liberté universelle, non comme un fait historique, mais comme une idée. On ne rattachait plus les demandes politiques à un état de choses existant, ni à des thèses religieuses; on les motivait par la pensée politique pure

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et indépendante et on les adressait à une humanité^ qui, par suite du révdl intellectuel du siècle, avait commencé à penser d'une manière politique* Oa plaçait en tête des lois de rÉtat, comme principe dirigeant » des maximes rationnelles et généralement reconnues ; on désignait un certain esprit de lib^té et d'humanité qui , faisant abstraction de toute condition spéciale, devait servir de principe général à toute législation patticuli^e et en déterminer d'avance le caractère, esprit qui devait être f une loi pour les législateurs, » comme Talleyrand^ dans TAdresse au peuple, le faisait dire en 1790 à l^As^ semblée nationale.

Ce sdnt ces deux qualités de Pidéalisme et de TuniveN salisme, cette conscience que Ton a de la pensée politique et sa validité universelloment reconnue, qui depuis ont (^éré une transformation complète dans rétatpoUti* que et dans la culture inteliectuelle du monda. En effet, elles ont graduellement émancipé les peuples au point de vue politique, et elles ont propagé cet esprit et cette force qui avaient produit la révolution américaine elle*même et qui ont provoqué la participation du grand nombre à Aies intérêts et à ses destinées politiques.

On ne sentit pas immédiatement le pouvoir redoutable que possédaient ces deux qualités des principes politi^fquea proclan^és en Amérique» Les partisans de T ancien réginoe en Angleterre ^ qui peu de temps auparavant avaient pris la défense de la liberté américaine, ne com« mencèrent à trembler que lorsque ces principes produisirent leurs premiers eifets en France, lorsqu'on y vit se manifester partout la même conscience universelle du but politique h atteindre, et lorsque l^ homnm de 1789

célébrèrent leur Révolution comme un pas fait vers Taffranchissement de toute l'Europe et comme uft monument élevé pour Tinstruction de l'humanité entière.

 partir de ce moment, les cabinets s'unirent en formant des ligues anti-démocratiques, et combattirent les nouveaux principes de l'organisation sociale par une politique de tendance, comme autrefois on avait fait des guerres contre des confessions religieuses* Ce fut Gentz qui, à cette époque, pressentit le plus Clairement la transfor*mation complète que ce nouvel esprit devait produire dans tout le caractère de l'histoire. 11 comprenait que jusquelà, dans toutes les révolutions antérieures en Allemagne, en Hollande et en Angleterre, on n'avait voulu atteindre qu'un but complètement national, local et particulier, et même sans savoir clairement ce qu'on voulait, tandis que ces révolutions en Amérique et en France étaient entièrement universelles et, quant à leurs iDotifs, à leurs desseins et à leurs principes, applicables à tous les temps et à toutes les nations. C'est en cela que se trouvait, selon Gentz, toute leur force et leur importance; selon lui, elles étaient si dangereuses, parce que le peuple avait conscience du but qu'il s'agissait d'atteindre. Or, cette conscience devait survivre à la Révolution ellemême, se transmettre aux masses, et devenir le bien Gommcin du monde entier*

Le mouvement libéral réagit de VA mérique

sur l'Europe.

La liberté américaine montra au plus haut degré son caractère universel, aussitôt qu'elle passa les mers pour se propager en France. Le courant de toutes les libertés politiques et religieuses, qui jusqu'alors ne s*était fait sentir que chez les peuples germaniques et protestants en se dirigeant de Test à l'ouest, fut arrêté en Amérique par une digue naturelle et reflua dès lors de TOuest à l'Est.

L'idée politique s'était, en Amérique, débarrassée des éléments religieux qui s'y trouvaient mêlés, et même au sein de la démocratie pure de ce pays, où les membres de toutes les nations vivaient avec une égale satisfaction, elle s'était affranchie de toutes les entraves nationales. Le particularisme des peuples germaniques et protestants n'était plus une condition nécessaire pour que cette idée politique continuât à exercer son action. En revenant sur ses pas, elle fit en premier lieu la conquête de la plus grande des nations catholiques et latines. Un monde complètement nouveau js'ouvrit donc à son influence.

De même que jadis le despotisme oriental avait été la ! première cause qui fit naître les institutions de l'absolutisme en Europe, de même la démocratie, arrivée en Occident au pouvoir, commença dès lors à produire ses effets dans la direction opposée.

INTBODUGTION !97

La Révoltction française*

Si à la décadence des nations latines devait succéder encore une fois une nouvelle prospérité, la France seule pouvait obtenir ce résultat en donnant le premier exemple. En effet, elle avait été au moins effleurée autrefois par les mouvements en faveur de la liberté moderne ; elle venait de passer par une grande révolution dans le domaine de l'intelligence, et, par son contact avec l'Angleterre, elle se sentait excitée à une continuelle émulation sur le terrain de la politique.

Le danger qui menaçait la France au xviii* siècle était qu'elle ne tombât dans la même léthargie politique et dans la même stagnation morale par lesquelles l'Italie et l'Espagne avaient perdu toute puissance à l'extérieur et toute vie indépendante à l'intérieur. Tel était le sort qu'un juge sévère de son histoire (Mably) avait prédit au peuple français .peu de temps avant sa Révolution ; à moins, avait-il ajouté, qu'il n'arrivât un de ces rares événements qui étaient quelquefois destinés à rompre les préjugés et le caractère des nations.

La France avait sous les yeux l'avance immense que l'Angleterre avait prise sur elle par le mouvement libéral dans son sein, et par l'attitude d'indépendance et de progrès que ce mouvement donnait au caractère national La France devait donc nécessairement s'efforcer de s'ap-

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proprier aussi les ressources et les forces qui naissent de la participation du peuple à la 'direction de l'État. C'était donc un instinct fort juste et encore plutôt national qu'aristocratique qui inspirait aux Anglais, tels que Pitt, une haine si peu dissynulée contre les changements politiques effectués en France, lis craignaient la force rénovatrice que la France pourrait tirer d'une Constitution semblable à la leur; c'est pourquoi Pitt était heureux de se consoler par la pensée qu'après tout ies Bourbons ne sauraient pas cueillir les fruits d'un pareil régime,

T^ hommes constitutionnels parmi les Français espéraient que l'avenir démentirait cette opinion^ Cependant, toute rhistoire tumultuaire de la France depuis la Révolution fut bien plutôt une confirmation de cette prédiction sévère, qui n'a pas même été réfutée d'un^ manière convaincante par l'histoire de la longue époque de paix après 1815. Au commencement de la dévolution, les Anglais ne pouvaient ayoir d'autre idée si ce n'est que U France adopterait la Constitution anglaise^ tant recou)* mandée par Montesquieu. La crainte que 1^ Constitution américaine ne prît pied en France et qu^ Rousseau n'eût raison et npn Montesquieu, cette crainte diminua par suite des excès de la République et disparut conoiplét^ment depuis l'avènement de Napoléon. £n outre, il semblait absurde de vouloir transporter les institutions de ce jeune État dans un pays atteint d'une vieiUesjse décrépit»? d'essayer de grefler les moeurs simple» qui conviennent à la Hberté wr une civilisation raffîaée, et de vouloir tnuiq»erfaar m sein d'une société, pu existaient encore taai é» dilTéreui^a^ sociales^ une ég^ité qui* en Amérique, avait eréé iH' Constjtutipa et qui «'devait

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pas été créée par die, comme on vdfilait que cela se fit efi France, On aurait dit qu'il était impossible de s'imaginer qu'on voulait gratuitement renoncer à tant d'institutions et à tant de forces dans TÉtat, dont la conservation avait donné à l'Angleterre des avantages si précieux.

Mais ces institutions et ces forces n'avaient pas pro^ duit dans l'État en France les salutaires effets qui seuls en avaient rendu la conservation possible en Angleterre, Les nouvelles théories politiques, prônées par les littérateurs, séduisaient les Français, quand ils les comparaient à leurs vieiilep institutions qui les accablaient et les faisaient rougir; par conséquent, cette comparaison entre les deux régimes devait les porter à détruire complète^ ment toutes les institutions surannées. La France possédait une histoire constitutionnelle intérieure, mais die était bien fâcheuse ; elle avait des formes politiques, mais elles étaient usées; elle avait des traditions, mais elles étaient détestées. La royauté y était devenue un despotisme permanent, qui n'était soutenu que par le pouvoir militaire. Les droits constitutionnels avaient été . perdus depuis deux cents ans. Les institutions provinciales et la Constitution étaient des fragments incohérents; les. assemblées représentatives formaient des réunions unies par aucun lien et interrompues par de longs intervalles. La bourgeoisie, la partie la plus importante de la société au point de vue de l'économie sociale, était 4)rivée de toute représentation. L'aristocratie, exempte d'impôts, possédait plus que la moitié du sol français et opprimait la multitude qui n'avait aucun droit; à côté de cela, se trouvait un corps représentatif qui se mourait au point

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de vue de son importance politique et qui, plus tard, dans la fameuse nuit du A août, finit par se tuer luimême, fait dont les Anglais n'auraient pas même pu 'concevoir la possibilité.

j Tel était l'état de choses qui avait fait échouer les tentatives de réformes de Turgot et de Malesherbes, mais qui avait été depuis longtemps miné par cette révolution intérieure qui s'était faite dans les esprits, qui avait ébranlé tous les préjugés et détruit depuis longtemps le respect pour les institutions établies.

Il n'était donc pas permis de croire qu'avec des matériaux aussi usés on pût élever un édifice .contitutionnel aussi facilement qu'on l'avait fait en Angleterre. En effet, on se trouvait à une époque où l'esprit public avait commencé à prendre un caractère démocratique, parce que depuis longtemps la royauté avait nivelé la société et que la littérature, par sa réaction libérale contre toute pression du gouvernement, avait ^travaillé à obtenir le même résultat.

Mais on ne pouvait pas non plus s'imaginer que cet esprit démocratique vainquît aussi facilement qu'en Amérique la vieille société et ses institutions. Car ces dernières existaient toujours, et il fallait se débarrasser, sur le soLfrançais, de tout ce que les Américains, en émigrant, avaient laissé derrière eux en Angleterre. A, Même la Terreur ne put atteindre ce but que d'une manière «passagère dans un premier élan. Si, dans sa Révolution, la France eût pu se décider d'une manière nette et ferme pour l'une des deux Constitutions, pour celle de l'Angleterre ou pour celle de l'Amérique, elle aurait puissamment fait pencher la balance en faveur du

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