DE LOUIS-LE-DÉBONNAIRE
Le christianisme jouissait donc pleinement de ses droits à l'ombre du sacerdoce et de l'empire, lorsque la division qui eut sa source dans la famille de
(I) Apologel. «p. S5. (*) Cod re|.,o." SIS, dot.
(*) Aug., épiit. eu». (*) Grég. Tnron., hitU Franc, I. in, c. 15.
|J) Mere. de Fraoce, jany.tr 17M, p. M-i3.
Louis-lc-Débonnaire et qui s'empara successivement de toutes les parties du vaste empire de Charlemagne, donna à l'idolâtrie le moyen de rentrer dans nos provinces. Les Normands, c'est-à-dire des peuples du Nord, plongés dans l'ignorance et dans la barbarie , adonnés au culte des faux dieux et à la superstition la plus grossière, vinrent fondre sur la France et la ravager. On les vit mettre à feu et à sang les villes, saccager les campagnes, brûler les églises, piller les monastères. Enfin , pour avoir une idée juste de la France telle qu'elle dut être alors , qu'on se représente un royaume qui n'offre partout que lo spectacle affligeant de la désolation et de l'horreur. D'une révolution pareille, les lettres, les mœurs, la religion ont dû souffrir une altération considérable. Aussi quelques-uns des plus saints évèques, rebutés de voir leurs travaux infructueux , crurent n'avoir d'autn parti à prendre que de se retirer dans la solitude, afin d'attirer sur leur troupeau par leurs prières et leurs austérités, les effets de la miséricorde divine.
SAINT IIUMFROI , ÉVÊQUE DE TÉROUANNE, VEUT RETOURNER DANS SON MONASTÈRE. — SAINT RfCULPHE , ÊVÈQUE DE S01SS0NS , S'OCCUPE PLUS PARTICULIÈREMENT DE L'INSTRUCTION DE SES OUAILLES.
Tel fut le désir de saint Humfroi de Térouanne. Il voulut retourner dans l'abbaye de Prum, d'où il avait été tiré pour être fait évêque. Mais le pape Nicolas qu'il a consulté en 861, n'approuva pas un dessein qui aurait privé le peuple de Térouanne d'un pasteur à qui des vertus éminentes conciliaient son respect et son amour. S'il est dangereux, dit le pape, d'abandonner le gouvernail dans le calme, à plus forte raison dans la tempête , quod si pernitiosum est prorctam in Iranquillitate navim deserere, quanto magis in fluctibus (I). Cependant saint Hiculpbe, evéque de Soissons, agit différemment quelques années après. Sondiocèsc n'avait point été épargné par les barbares. Au lieu de penser à quitter le gouvernail, il travailla en 889 à dresser des statuts pour l'instruction de ses curés et des peuples confiés à leurs soins (2). Il veut que ses curés soient instruits des lettres sacrées pour être en état d'instruire les fidèles (3); mais pour que leurs instructions fassent plus de fruits, il exige qu'ils soutiennent leur doctrine par une sainteté de vie qui puisse servir d'exemple et de modèle à leurs paroissiens (4); qu'ils aient (3).
(I) Coneil. Labb., t na. col. »u. (i; Ibid., cap. s.
(S) Ibid., i. », col. ils et son- (») Ibid., cap. 7.
(S) Ibid., cap. I.
h leur usage le plus de livres qu'ils pourront , tant de l'Ecriture que des auteurs ecclésiastiques; qu'ils aient un soin particulier des écoles, et qu'ils ne soient pas moins attentifs à former leurs ouailles aux bonnes mœurs qu'à la connaissance des lettres (I). L'article le plus essentiel est celui où le prélat ordonne que chaque premier jour du mois les cures de chaque doyenné s'assembleront , non pour faire des repas, mais pour conférer entr'cui des devoirs de leur ministère et de ce qui se passe dans leurs paroisses (2). L'établissemeut des conférences rurales dans le Soissonnois dut y procurer un grand avantage à la religion et aux mœurs, dans ces temps de troubles et de désordres.
LES SUPERSTITIONS QUI ONT EXISTÉ ET QUI EXISTENT ENCORE , RAMENÉES PAR LES NORMANDS.
Nous pensons donc qu'il faut rapporter à l'entrée des Normands en France le retour de la plupart des superstitions qui ont existé depuis et celles qui existent encore dans la Picardie. Ces superstitions sont d'abord la divination et la magie, l'opprobre de la raison autant que de la religion. La divination était un moyen par lequel on s'imaginait que Dieu découvrait à l'homme , d'une manière extraordinaire et surnaturelle, des choses qu'il n'eût pu découvrir par d'autres voies. Les auspices en étaient une branche. Nos Belges-Français se persuadaient pouvoir Mrc instruits de leur destinée par le bon ou le mauvais présage qu'ils tiraient du vol, du cri, du chant, du trépignement et de quelques autres mouvements des oiseaux. Saint Eloi, comme nous l'avons dit, avait travaillé à détruire cette erreur de l'esprit des peuples du Vcrmandois. Cependant, combien de gens aujourd'hui dans ce canton , comme dans les autres de la Picardie , qui , voyant au soleil couchant ou au soleil levant, voltiger une pie autour d'une maison, ou entendant la nuit le cri du hibou, du chat-huant, s'imaginent qu'il arrivera malheur. Le même prélat déclamait aussi contre les augures que l'Ecclésiastique nous dit n'être que mensonge et que vanité : auguria tnendacia et vanitat (8).
LA DIVINATION OU LE SORT DES SAINTS A EXISTÉ LONGTEMPS EN PICARDIE. Rien de plus commun , il est vrai , que les oracles qui étaient tirés des livres.
(t) Coocil. Ubb.. t. ix, col. 416 et seqq., cap. ts. (3) Eccto ., cip. S*, t. S.
(*) Ibid.. cap. M.
Les anciens auteurs ont souvent parlé des sorts d'Homère , de Musée, des oracles sybiilins conservés avec très grand soin dans le Capitale; l'Empereur Honorius les fit jeter au feu l'an 400; des sorts Virgiliens, des sorts Claudiens, etc. Le premier vers qui se présentait à l'ouverture de ces livres était regardé comme le pronostic de ce qui devait arriver. Pasquier (1) dit que les Gaulois tiraient au sort à l'ouverture des vers de Virgile, et que, lorsqu'ils furent convertis, ils ne firent que changer de superstition en prenant un livre saint au lieu d'un livre profane. Les chrétiens , en effet , pour colorer cette pratique du prétexte spécieux de la religion, s'avisèrent d'y employer la Bible, les Pseaumes, l'Evangile ou qticlqu'autre livre de dévotion , et de nommer cette espèce de divination le sort des saints, sortes sanclorum. Peut-être s'autorisaient-ils de la parole du sage: les billets du sort se jettent dans le sein (2) , mais c'est le Seigneur qui en dispose: d'où est venue la fête des sorts que Dieu ordonna d'être célébrée en mémoire de la délivrance des Israélites par Esthcr et Mardochéc (3). Peut-être tiraient-ils avantage aussi de l'entrée de saint Mathias dans le collège apostolique: car il fut associé aux onze apôtres par le sort : et dederunt sorte» eis, et cecidit sors super Matkiam, et ànnumeratus est eu m undecim Apostolis (4). Cependant saint Augustin (5) , dans son épitre à Janvier, dit que, quoiqu'il soit à désirer qu'ils en usent ainsi plutôt que de consulter les démons, néanmoins cette coutume lui déplaisait. Il semble donc qu'elle fut tolérée pour détourner insensiblement les nouveaux chrétiens de la superstition païenne. Elle avait jeté de si profondes racines au v.* siècle , que ni la foi catholique, ni les défenses réitérées de plusieurs Empereurs chrétiens ne purent venir à bout de l'abolir. Cette espèce de divination eut plus de cours encore au vi.* siècle et ce ne fut qu'avec beaucoup de peine que Charlcmagnc parvint à la détruire par son capitulaire de l'année 789 : ut nul lus in psalterio , vel in Epangelio , tel in aliis rébus sortire prœsumat y nec divination** aliquas observa re (6).
Les Normands ayant ramené cette pratique superstitieuse, l'Eglise condamna à trois ans de pénitence ceux qui employaient le sort des saints ou tout autre pour deviner l'avenir: si qui* sortes, quas sanclorum vacant , tel alias sortes habuerit, tel ver qualecumque aliquo malo ingenio sortitus fuerit, vel veneraverit, III annos pamiteat (7). Malgré cette défense, l'usage du sort fut très commun dans notre province aux xu.* et xiu.' siècles. Guibert, abbé de Nogent (8), remarque
(i) Puq., 1. 1, col. 373, MU 17».
(*) Pro»ert>., cap. 16, f 33.
(5) Eilbar. cap. 10, f 13.
(4) Act. apo*l^ c. I, f M.
(S) 8. Augtut., «puL 11», n.» U.
(S) Balui. capital., 1. 1 , p. 243.
(7) Marten., de anliq. Ecclci. riu, 1. 1. col. 7«, art. *s.
(8) Lac d Acber., opéra Gnib., p. 4M.
que le livre des Evangiles avant été ouvert au hasard au sacre de Galdric, évèque de Laon, on jugea de la destinée de son gouvernement futur par le texte de saint Luc qui se présenta : « son glaive percera votre âme » : pronosticum triste tibi Evangelii t ex tus exhibuit. Fuit enim : tuant ipsius animant pertransivit gladius; et que dans une autre occasion ayant voulu renouveler l'expérience, il tomba sur ce passage de saint Jean : « mère, voilà votre fils » : cerlà Lingonis cum recepta Papœ gratta ad altare Mammetis prooessisset , evangelioum conjectura) causa textum ipte aperuit. Ubi verticulum qui primut occurreret tibi oorripuit , scilicet : tnulier, ecce filius tuus. La même cérémonie fut faite en 1112 pour son successeur (1): c'était Hugues qui avait été doyen de l'église d'Orléans. La page du livre qu'on ouvrit pour voir le pronostic du nouvel évèque se trouva en blanc , ce qui fut regardé aussi comme un mauvais présage : quod ad consecrationem exhibito, cum prognotlicum ejus aucuparentur, vacuam repererunt paginant. Ac si diceret: de eo nihil vaticinabor, cum nulli pené futuri sint actus. Le pronostic d'Anselme, qui monta sur le siège de Laon en 1113, sonna durement aux oreilles de Guibert ; c'était les paroles du vieillard Siméon à la Vierge, les mêmes qui étaient tombées à Galderic: oui tamen in prognostico tuo evangelicum capitulum duré sonuit, quia id ipsum quod Galdricus habuit: tuant , scilicet, ipsius animant pertransivit gladius. La même chose se pratiquait à l'installation des abbés. Un moine de l'abbaye de Nogent consulta de même le livre des Evangiles à l'élection de Guibert (2); il adressa à cet endroit de saint Luc : « la lumière de votre corps est votre œil. » Il lui parut favorable, et eut soin de remarquer que le nouvel abbé avait baisé le texte précisément à la troisième colonne où ces paroles se trouvaient: i-psâ susoeptionis tneœ die quidam monachus... textum evangelii ex industria super altare hac intentione aperuit, ut quod capitulum oculis primum occurreret, pro met auspioiohaberet... in oolumnœ igitur terliœ medio oculusejus insedit, qui locus sio se habuit: luoerna corporis tut est oculus tuus... Aperuit ergo librum (diaconus)... non pagina' initia respexi , non finem , sed ora et ooulos ad verticulum deflexi eumdem.
a boclogne. La même coutume était observée dans l'église de Boulogne et dans celle de
Térouannc, à l'installation des chanoines. On lit à la suite du Pénitencicl de Théodore (8) qu'après que le doyen a jeté de l'eau bénite sur le nouveau chanoine, et qu'il a été admis au baiser de paix, on ouvre au hasard le livre des Evangiles et qu'on écrit les paroles qui s'y présentent pour conserver la mé-
(I) Lue d'Acher., opéra Gulb., p. Ml, col. ». (S) Jacq. PeW, Pœnil. Tbeod.. p. m.
(S) Ibid.. p. 401, col. ».
moire de sa réception : atpcrgit aquam benedictatn super oanmicum receptum, et a singulit tecundum ordinem admitlitur ad pacis osculum : deindè aperlo oodice Evangelico oapite primi folii , quœ scripta reperit, et verba adrwtantur ad memoriam tuas receptionis. Cet usage existait encore en 1 720 dans l'église de Boulogne (I) avec cette différence qu'au lieu du livre des Evangiles, on se servait du Pseautier : et tecundum antiquam ecclesiœ Morinensis , nunc Boloniensis, comuetudinem, hune ex psalmo sortitus c*t versiculum ; ipsi peribunt, tu autem fermants , et omnes siout vestimentum veterascent. M. de Langle, peu de temps avant sa mort arrivée en 1722, avait rendu une ordonnance pour abroger cette coutume, comme tenant à quelque chose de superstitieux, ou du moins, qui pouvait être un sujet de ridicule ou d'infàmic pour le nouveau chanoine. Mais le Chapitre n'eut point d'égard à son ordonnance. Il statua seulement qu'à l'avenir, en insérant dans les lettres de prise de possession de chaque chanoine le verset du pseaume qui lui serait tombé , on y ajouterait qu'on ne faisait cela que pour suivre l'ancienne coutume de Térouanne.