RESTES DU CULTE RENDU AUX ARBRES EN PICARDIE
Les Belges devenus chrétiens abandonnèrent , il est vrai , le culte idolâtrique qu'ils rendaient aux arbres ; mais ils ne purent renoncer à certaines pratiques qui en provenaient, telles que de planter des arbres aux portes le premier jour de mai, déjouer au verd, c'est à-dire d'avoir pendant tout le mois quelque feuillage, de sorte que celui des deux joueurs qui était pris sans verd encourait l'amende. A. Rome, aux xiu.', xiv.* et xv.e siècles, il fallait porter sur soi, pendant les premiers jours de mai, une branche ou du moins une feuille de verdure. Enfin ils conservèrent l'usage de faire aux grandes solennités ce que l'on appelait la ramée et la jonchée. La cérémonie du mai et le dicton vulgaire , je tout prend» sans verd , sont très connus dans la Picardie. Si l'on veut en savoir l'origine, il n'y a qu'à consulter les savantes recherches de M. Dreux du Radier (2).
Voici seulement quelques faits particuliers à la province : Enguerrand de Coùcy, lA r ébimosie »u comte de Perche, se fait arbitre, en juillet 1267, d'un différent entre les reli- haï. gicux de Thcuailles, en Thiérache, et les bourgeois de Vervins, au sujet des arbres que- ceux-ci avaient été couper dans le bois de Fay, pour le premier jour de mai (3). Le 25 d'avril , jour de saint Marc (4) , la jeunesse de Soissons s'assemblait dans le chapitre de l'abbaye de Saint-Crépin-lc-Graud pour faire l'élection d'un chef qu'on appelait le Prince de la Jeunette. On élisait ensuite ses
(1) Etablis*, de la relig. dam le Sotu., p. »8 . not. (3) Arch. de labb. de Tbenaillea.
(I) Joorn. de Verduo 1754 , p. 35»37i. - Octobre (*) DormaT. bi»l de Sois*., I. n, p. 113 et roi».
mo.j».
officiers, savoir, un lieutenant, un connétable, un amiral, un major, etc. Quelques jours après, le prince allait avec ses officiers saluer le Prévôt de la ville et lui demander la permission de faire battre le tambour pour assembler la jeunesse le premier jour de mai. Le rendez-vous était à la porte du prince. La troupe, au nombre de plus de cinq cents et quelquefois même de six cents jeunes gens (1), sortait de la ville en très bel ordre, tambour battant, enseignes déployées, et allait cueillir le mai. Elle rentrait de même dans la ville, allait droit à l'évèché, de là au château , et reconduisait le prince chez lui. Il jouissait de son titre durant tout le mois. Il donnait à manger à ses officiers le premier jour. Le lieutenant le traitait le lendemain et tous les autres officiers successivement. Ainsi le plus beau mois de Vannée se passait en fêtes. Cependant la troupe ne se rassemblait plus que pour punir ceux qui avaient désobéi aux ordres du prince. Ils étaient conduits, mains lices, dans un certain endroit où ils entendaient lire leur sentence à genoux et tète nue ; après quoi, l'exécuteur leur versait un seau d'eau sur la tète et les conduisait dans toutes les places de la ville pour être ciposés à la risée du public. La cérémonie du mai a cessé à Soissons en 1 597 , parce que Sébastien Petit, prince de la jeunesse, voulut obliger l'avocat du roj au prcsidial , qui n'était point encore marié , d'obéir à ses ordres ou à subir la peine ordinaire. On a tenté à différentes fois de la rétablir malgré une sentence du lieutenant-général qui défendait à la jeunesse d'élire un prince et de marcher en armes pendant le mois de mai ; mais cette défense fut confirmée par un arrêt du Parlement de l'année 1599. Le prince de la jeunette de Soissons devait être dans le goût du haut et souverain Empereur de Galilée chez les clercs de la Chambre des Comptes de Paris (2) , et du Roi de la Basoche (3) pour les clercs du Parlement.
Monstrelct (4) nous apprend qu'en 1414, Hector, bâtard de Bourbon, avait mandé aux habitants de Compiègne qui étaient alors de la faction Bourguignonne, qu'il irait planter le mai à la porte de leur ville : et pourtant ledit jour (premier) de May monta à cheval et avec luy deux cens hommes d'armes rnides et expert en fait de guerre , avec aucunes yens de pied, et tout ensemble chascun un chapeau de May sur leurs testes pardessus leurs arme ur es, les mena auprès de la porte de Pierrefons pour porter une branche de may à iceux assiégez oomme mandé leur avait. L'avant dernier jour du mois d'avril 1527, le religieux, Prévôt de l'abbaye de Corbie, donne permission aux jeunes-gens de la paroisse de Saint- Vlbien d'aller , au nombre de huit ou neuf, couper chacun une branche de mai
ft) D. Gilleson. hirt. MS. de SoImom. (31 Ibtd., p. S7-2B.
(t) Vtriti. bist., t. m, p. 1-17. (i) Chron., vol. 1. fol. 1»8, »«*>, Mit 157i.
dans le bois de l'abbaye : le pénultième jour d'avril 1 527 fut donné congié par Monsieur le Prérosi de l'église de Corbie, aux jones compaignons de S. Albin en Corbie de faire leur heure en le oauchie et aller aux bois de Messieurs de Corbie, huit ou neuf , pour prendre une branche de may , chascun et non plus ; lequel congié leur a esté octroyé ; réservé qu'ils garderont que personne de plus ne seront avec eulx; sur paine qu'ils payeront amende de îx s. (1). On a transporté le nom de mai à ces arbres verdoyants, plantes en autre temps qu'au 1 .'f mai. En effet, un acte capitulaire de la collégiale de Saint-Rieul de Senlis, du 7 août 1502, permet à la confrérie de l'Assomption de planter, le jour du cette fète, dei mais dans le cloître et de danser autour: Domini dederunl licentiam famulis festi Assumptionis Virginis gloriosœ plantandi arbores, vulgo les May, in claustro , et choreandi super terram capiluli his die bus.
On donnait aussi le nom de mai aux branches dont ou tapissait les murs des la ramée, hamcius temples à certaines Fêtes. Car les branches d'arbres, les fleurs, les herbes vertes uim o\
et sèches entraient dans les cérémonies sacrées et profanes :
TAPISSAIT LES MVK* DES BGilSE*.
Popalus et loDgis oroabat frondions adem ;
Flore sacella tego, verbenis compota velo. Et crcpal ad veteres herba sabina focos (2).
On trouve dans un compte du chapitre de Saint-Rieul de Senlis, du mois de juillet 1554: Item payé 8 sols parisis à Fauchard , pour avoir livré du may quand la fierté de Monsieur de Saint-Rieul fut descendue; dans un autre compte de l'an 1 555 : Item pour avoir cueilli et livré du may le jour M. Saint- Rieul. Une délibération capitulaire du 17 avril 1602 porte que l'on mettra du mai à l'église, aux fêtes solennelles, ainsi que l'on avait coutume de faire par le passe. Les comptes de la fabrique de Saint-Pierre de la même ville, depuis 1390 jusqu'en 1448, ne parlent que du mai. Ceux de 1432 et 1433 disent qu'on en parait l'église le jour du patron ; celui de 1 438, qu'on en faisait de même le jour de la Dédicace et le 16 de juillet, à cause de la procession qui venait en cette église. Mais la cérémonie de parer les temples de branches d'arbres et de former des cabinets de verdure à certaines fêtes, était plus connue sous les noms de Ramée, de Feuillée. Le chapitre de Saint-Rieul de Senlis, fait un accord, le 17 avril 1566, avec Fauchard afin qu'il fournisse la Ramée et la Jonchée pour décorer l'église aux cinq fêtes principales de l'année, savoir les veilles de saint
(■) Arth. de l'abb.'dc Corbie. reg. de la Pré», de l'égl. n.- «0, fol. 5*. v.«
(i) Propert., I. it, eleg, 9.
Rieul, de la Pentecôte, du Saint-Sacrement, de la saint Jean et de la saint Pierre, moyennant quoi il lui abandonne le pré dit de la Jonchée, situé à Villevert. Jl n'y est pas fait mention de la fête de Pâques , parce que ce jour là, comme le jour de saint Kicul, l'église devait être parée de fleurs et de violettes, comme le dit une délibération capitulaire du 0 de mai 1 598. La Ramée s'y faisait encore il y a peu d'années, dam une chapelle qui était au bout de la nef; clic a été détruite et l'usage de la Ramée anéanti absolument dans l'église de saint Ricul. La Ramée continue dans toutes les églises de Montreuil-sur-Mcr aux fêtes des patrons. On orne de rameaux les images des saints. La confrérie de la Saiute-Croii fait la même chose le 14 de septembre ou le dimanche suivant dans l'église de Saint-Firmin de la même ville; celle de Saint-Sauveur, dans l'église de Saint-Etienno de Corbie , le jour de la Trinité. Les brouetteurs d'\bbevillc en font de même dans une chapelle de la collégiale de Saint-Vulfran, le jour du Saint Sacrement, qu'ils prennent pour patron de leur confrérie. Autrefois à Amiens, le jour de la Fête- Dieu, la basse rue de Notre -Dame et celle des Orfèvres étaient couvertes de branches d'arbres pour la procession du Saint- Sacrement qui y passait. En plusieurs églises de Picardie, la Ramée se fait encore en certaines fétes.
siANcnEs d'armes Nos Picards avaient tant de goût pour les branches d'arbres qu'ils en portaient postées aux no- et en portent encore en certaines processions, comme faisaient les Dendrophores cessions, des païens. Jean de la Chapelle nous apprend, dans sa chronique MS. de Saint-
Riquicr , que les reliques de saint Riquier ayant été transférées à Abbevillc à cause des incursions des Barbares, en furent rapportées vers l'année 1096, et que les habitants de Saint-Riqnier allèrent au-devant, les. uns arrachant des branches d'arbres, les autres coupant des herbes: quidam ramos de arboribu» et herbat abscindendo. Autrefois àSoissons, le jour de saint Gervais, on portait à la procession des branches de cerisier chargées de fruits ; celui qui avait les plus belles cerises était aussi le plus distingué. En certain canton de la Picardie, le peuple porte encore des branches d'arbres aux processions de saint Marc et des Rogations, ce qui ressemble beaucoup à ce que les Israélites devaient pratiquer le premier jour de la fète des Tabernacles pour se réjouir devant le Seigneur: robùt dit primo fructus arborit pulcherrimœ... et ramot ligni denfrondium.. . et Itttnbimini ooram domtno Deo vestro (I).
cabanes de vitDi'RE. L'abbé Le Bœuf (2) dit avoir vu à Beau vais, en 1720, des cabanes de branchages et de verdure , dressées dans les rues aux fêtes de la Pentecôte. Nous y avons remarqué aussi, en 1774 , que le jour des noces d'une fille , sa porte était
(l) Leril., cap. 83, v. W. (S) Jour», de Verdun, avril 17SS, p. 381.
ornée de verdure , cela soit dit en passant. Ayant que la petite chapelle du cimetière de Notre-Dame du Thil , près Saint-Lucien , fût bâtie , le trésorier de cette abbaye était obligé d'y former une chapelle arec des arbres revêtus de leurs feuilles, pour y déposer la châsse de saint Lucien et de ses compagnons la veille et le jour qu'on en lait la fête. Cette espèce de chapelle se nommait la Feuillée, à cause des feuillages dont elle était couverte et environnée. L'abbé était tenu de donner, à cet effet, au trésorier une certaine quantité d'arbres qui, dans la suite de» temps , a été appréciée à une somme d'argent , comme il parait par les deux requêtes présentées, l'une sans date et l'autre répondue le 15 décembre 1598(1). Guillaume de Cayeu , seigneur de Senarpont, au mois de juillet 1302, assure au prieuré de Senarpont le droit qu'il avait de couper des arbres dans le bois appartenant à l'abbaye de Saint-Lucien de Beau vais, dont dépendait ce bénéfice, pour faire le feuillée saint Wulgan souffisament qui est tous tans le venredi après le Pentecouste, lequel feuillée doit estre foit le joedi devant (2).
L'usage de couvrir d'herbes, de jonc, de foin, de paille le pavé des églises la ioschl* n*v« 1 1 « n'était pas moins général. C'est ce que l'on appelait la jonchée. Il est parlé dans éom*f>. un compte de l'abbaye deCorbie, de l'an 1325, de la jonquëe de l'Ascension, et dans un autre de l'an 1330, des herbes mises devant les corps saints. Nous voyons par les comptes deSaint-Vlbin de la même ville, des années 1327, 1397, 1402, 1546, les fêtes de l'année où se faisait la jcmequée, savoir: le 1." mars, fête du patron; le 0 mai , saint Jean devant la porte Latine; Pâques, l'Ascension, la Pentecôte, le Saint-Sacrement, la saint Jean d'été, la mi-amit ou l'Assomption, la Notre-Dame, en septembre; la Toussaint, Noël, la Chandeleur: Item quatre cens de foeurre pour la jonequié de Noël , quatre nens pour la jonequiée de la Candelière, sept sols quatre deniers (3). A Amiens le fermier du passage en bateau de Canion était tenu, par son bail de 1618, renouvelé en 1628, de fournir l'herbe dont le pavé de l'église de Notre-Dame était jonché, en été, la veille des grandes fêtes , sous peine de soixante sols d'amende (4). A Beauvais , la maison de Jean Bougelle , curé de Saint-Pierre de la Bassc-OKuvre, située dans la grande rue de Saint-Pierre, était chargée de fournir une charreté de joncs, pour joncher l'église cathédrale le jour de la fête de saint Pierre, comme il appert par un acte du 5 novembre 1403 (5), la maison ayant été inféodée à cette condition. Tous les comptes de la paroisse de Saint-Pierre de Senlis, dont nous avons déjà parlé, font mention des herbes dont on jonchait l'église à l' Ascension, à la Trinité, à
(I) Prru».. part. r. n.« ... (4) Areh. dm Cb»p.
{») IWd.. n.- ... ;s) Rrgett. e»piutl. S. Pétri Btlw.
(S) Compte de UOS.
la Dédicace, le premier dimanche de mai; à la Pentecôte, à In saint Jean, à la saint Pierre, à la fête du même saint, au 1er août, à la Notre-Dame de septembre, à la Toussaint ; le jour de Noël on mettait du fuerre (paille) le long de lad. église et parmi les sièges des femmes. Le compte de l'église de Saint - Fursy de Péronne s'exprime ainsi dans un aveu servi au Roi, le 26 mai 1383: Item doit quatre herbages en Van , pour jonquier en l'église , c'est assavoir Parques , Pcntecoutte, satnt Mikiel , et le saint Foursy qui coûte xvi sols (I). Dans le dénombrement d'un fief fourni au chapitre de Saint-(>ueiitin , le 8 janvier 1411, par Aloux Mabilc, il est dit: Item suis encore tenus de livrer et amener à laditte église une joncure d'erbe, chascun an le nuict de Toussaint, pour jonquier ledilte église; et pour amener ledite jonqure, je puis prendre de par les dit s du , chapitre tel harnas et voicture qu'il me plaist en l'une desdittes villes de Castres et de Contescourt (2). La jonchée commença à tomber en 1 690 dans l'église de Saint-Rieul. Il est dit dans une délibération capitulairc du 2 de mai, qu'on ne jonchera plus que le choeur et le tour du chœur, et qu'il n'y aura plus absolument de jonchée le jour de la saint Jean. On jonchait de même , à certaines fêtes , le palais des évêques et certains lieux réguliers des monastères. Le tenancier des moulins du Hocquet, à Amiens (3), devait conduire tous les ans à l'évêché quatre asnées ou quatre charges d'âne de joncs verts pour la fête de l'Ascension et autant pour la fête de la Pentecôte. Le chambrier de l'abbaye de Corbie , suivant ses anciens statuts MSS. , était chargé de couvrir, aux principales fêtes de l'année, le pavé du cloître et du chapitre, savoir, en été de joncs verts et de foin en hiver : in principalibus festis débet operire aram claustri et capitulum, in estate de viridibus juncis , et in hieme de feno.