FÊTE DES FOUS
Les ecclésiastiques donnant dans de pareils travers , devons-nous être surpris que les séculiers passassent les calendes de janvier dans tous les excès que leur reprochent les conciles et les écrivains ecclésiastiques. En effet , avec quel scandale ne vojait-on pas des gens se transformer en bêtes (2), contrefaire dans leurs courses insensées le cerf le faon, la biche et d'autres animaux, et faire la vieille : atsumebant enim forma» monttruosas, alii ex pellibu» pecudum, alii ex capitibus bestiarum, alii vettientes tunicas mulitbres. Ces mascarades eurent bien de la peine à être oubliées. Un de nos anciens poètes, Martin Franc, parle ainsi dans son Champion de» Dames, des folies qui se faisaient de son temps en Picardie :
Va-t-en aux fêles à Tonrnay , A celles d'Arras et de Lille, D'Amiens , de Douay , de Cambray ,
Do Valencieones , d'Abbevillc; .
La verra-tu des gens dix mille Plus qu'en la forest du Forfolï , Qui servent par par ville , A ton dieu le prince des Folz (3).
Par rapport à Amiens, nous trouvons une délibération de l'Hôtel-de- Ville du 6 novembre 1460, qui porte qu'au 1." janvier de cette année, aujourd'hui 1451, sera fait la fête du prince de* Fol» , comme on avait coutume de faire du temps
(1) Hin. d'Amiens, t. h, p.tW. (3) Gouget. BIM. franc, l. n. p. 317.
(*) Durand, RaUoa. div. oŒe.. 1. 6, cap. 14, in fine.
passe, qu'il y aura grand divertissement , et ce à cause des bonnes nouvelles qui venaient de jour à autre des avantages que le Roi avait sur les Anglais, qui, selon les apparences , seraient bientôt chassés de la Normandie et du reste de la France. A Corbie l'abbé fait acheter six lots de vin de keppe, pour le jour que on fist le Prinche des sos{\).
Ce qui se pratiquait encore vers le milieu du siècle dernier dans la petite ville de Ham , en Vermandois, n'était qu'un faible échantillon de ces folies. Une lettre écrite de Picardie au mois de janvier 1785 (2), nous apprend qu'il y avait dans cette ville une compagnie de fous qu'on nommait le* tôt» de //«m, sobriquet qui est demeuré aux habitants. Le chef de cette compagnie avait le titre de prince des sots. Ses suppôts l'accompagnaient dans les cérémonies de la sottise , montés sur des ânes , tenant la queue eu place de brides. On ne pouvait faire de folies dans la ville sans la permission du prince. Voilà tout ce qu'en dit la lettre. La relation qui nous a été envoyée par M. Brochant du Brcuil , conseiller au Parlement de Paris, exilé à Ham en 1771 , entre dans un plus grand détail. Nous la donnerons sans y rien changer.
« Il étoit d'usage dans la petite ville de Ham, en Vermandois, parmi les » rieurs de cette ville, d'élire entr'eux un prince qualifié prince des sots. Ce prince » formait sa compagnie de tous ceux de son espèce , et il avoit pour marques de » sa dignité un habit tel qu'on peint celui des Momus et un bonnet semblable , » le tout garni de grelots, et pour sceptre une marotte aussi semblable à celle de « ce dieu de la raillerie. Les membres de sa compagnie n'avoient pas d'uniforme, » mais des habits de masques de fantaisie et ils étoient divisés en infanterie et » cavalerie. Les cavaliers avoient pour monture des chevaux d'osiers, ou, pour » mieux dire, des tissus d'osiers ayant la forme supérieure d'un cheval percé par » le milieu à l'endroit de la selle pour la place du cavalier , la partie inférieure » étoit cachée par Je caparaçon qui empêchait qu'on ne vît le défaut de jambes » du cheval , et celles de l'homme qui le faisait mouvoir. L'enseigne de cette » troupe était un drapeau semé de croissants avec des marottes de Momus en » sautoir.
>» Ce prince des sots et sa troupe étoient en possession, surtout dans les temps du » carnaval, de s'assembler et de taire, soit aux passants, soit aux habitants qui » n étoient pas de leur ordre, toutes les singeries et niches dont ils pou voient » s'aviser , notamment dans les trois derniers jours gras et jours de marché. Le » prince partageoitsa compagnie en différentes escouades, dont trois setenoient
(I) Comptes de l abb. de Corbie de 1410. M. », » • («) Merc. de Fr.. tén. 17S4, p. S6S.
n aux portes de la ville, le chef de l'escouade ayant en main une marotte com- » posée de chiffons noircis à la cheminée ou au four. Chaque femme qui entrait » pour le marché était obligée de baiser cette marotte noircie, qu'ils appelaient » saint Souffrant , ou de mettre dans un bassin quelques pièces de monnoye. Si » quelque vieille se marioit, le prince des sots et sa troupe ne manquoient pas de » faire un charivary. Si quelque mary patient se laissoit dominer et malmener » par sa femme, le prince assembloit sa troupe à la suite de laquelle étoit un » tombereau , et en ce bel équipage on alloit du matin éveiller ce bon mary , le » tirer de son lit , le mettre dans le tombereau et lui faire faire ainsi des prome- » nades dans les rues.
» 11 y avoit des jours marqués dans l'année où. cette troupe se croyoit tout » permis. Mille singeries semblables, qu'il seroit trop long de rapporter, ne plai- » soient pas toujours, et quelques fois il en arrivoit du désordre. Cela a subsisté » jusque vers l'année 1648, qu'un juge installé depuis peu, voulant y mettre » fin, envoya chercher le prince des sots, et lui ayant fait rendre compte de sa » conduite, que cet homme prétendoit fondée sur d'anciennes lettres-patentes des » seigneurs de Ham, ce juge voulut les voir et il ne trouva pas de meilleur moyen » pour arrêter la licence de ces particuliers que de supprimer les prétendus titres » et de faire les défenses convenables, sous peines d'amende et autres de droit, » suivant le genre de la contravention et la qualité du désordre. C'est bien dom- » mage que ces patentes respectables n'aient pas été conservées.
(Nous ajouterons au récit ci-dessus que les patentes en question étaient vraisemblablement dans le goût de celles que Philippe-le-Bon, duc de Bourgogne , avait données en 1454 à la société de la Mère folle de Dijon (1); car nous y vojons le même cérémonial. Peut-être même la société des sots de Ham avait-elle été érigée par les ducs de Bourgogne, qui ont possédé pendant quelque temps, à titre de souveraineté, les Tilles situées sur la rivière de Somme).
« Peu à peu, continue M. Brochant du Breuil, les vestiges de ces folies se sont » effacés, si ce n'est le cheval d'osier qu'un de ces fous montoit encore en 1715 » dans les jours gras, mais sans commettre aucun désordre. » (On sait que Philippele-Bon avait toujours à sa suite un homme de cette espèce qui le divertissait beaucoup).
« Les descendants du dernier prince des sots ont conservé jusqu'à ce jour les » noms de prince et de princesse. On ne les connoit que par cette dénomination » qui n'est pas leur vrai nom de famille. »
(I) Du TUlot , tfem. pour la Me de» foei , part. 1 , p. 67 et wir.
La lettre écrite de Picardie en 1735 dit que la petite fille du dernier prince était encore vivante cette année et qu'on l'appelait la princesse (1). 11 fallait que cette principauté poussât bien loin ses influence*.
On a trouvé sur ce sujet une pièce manuscrite en vers burlesques picards, faite à l'occasion de la fille du dernier prince des sots qui s'est trouvée enceinte. C'est le seul vestige écrit dont on ait connaissance. La voici (2) :
Ch'est raisonner comme panloufe, Ouy, raisonner à tuer qaion Bâtard ou non , dis donc. (3) Drès que ch'est en second soutien ; Quand on est d'ene République Ch'esl-jou de l'honneur qu'on se pique?
Ch'est du bien commun, disoit Marc.
El ch'est in eau do prévoyance, Ouy quand o craint queuque mal chance D'Avoir toujours deux cordes à sn'arc.
Quer si (je ne le vorois mie) Par les sotar, no petiot Roy Ayant che babaine endormie Ché bediau l'avoit mie o coy , Qu'est quo foairiens sans capitaine ?
Nos brairians comme Madclaine Et nos cririens tout est perdu.
Slapcndant no boene Priii A va ché tiols tours de A ebé guignon a prévenu.
Frcro je crevé de dt'-tresse Et me faurail otanl morir , Lorsque du (bail de do Princesse J'entends tout partout discourir.
Waticz en peu la belle cose, Por que tout-elle ville en glose Et que chaquin dise sen motl Quer baiez bien, race méchante.
Si jamais d'en flu aile enfante, Les sots pas riront-ils sitôt?
Acoutez cha; dens tout le mondo Combien le Peuple est-y gaillard , Quand y voit esse Reine féconde Enceinte d'un biau gros poupari :
Grands et petiots se boutent en voie; O danse , o rit , Diu scail la joie.
O maque, o boit, tout va de cœur.
Cho se foait dans tous les Royaumes, Et nous , paures sots que no sommes , No rassotons de no bonheur.
O prendroit, dis-tu, Si les sols etiens sans soport ; Mais, Grâce à Diu et so clémence, Le fiux ainé, da, n'est point mort; Portant y n'est point ncscesssaire De rire de pareille affoaire Et d'en foairc le goguenard ; Pisque por soutenir no règne Jcn avons in en droite laigne.
Faioit-y no foairo in bâtard t
(1) Mère, de France, supr , p. Ma.
(I) OU* pièce de ter» el lalioée qui la précède m trouvent eacbés dam le nunotcrll par on carton ; moins discrel que le iaranl bénédictin , doui n'hésitons pu i
Dabondant ch'en droit vient de le Chen père et ch'nayculc ont reigné:
Et porqnoy par cl notre dame, Entre nous faut-il barguigner?
Quer après tout que nos importe Qui des sots el couronne porte Pourvû qui soit de sen coté, Qui soit à gauche ou bien à droite, Y doit toujours être no moaitre Drès que d'elle il est enfanté.
que noua reapecloni est loin de s'accorder arec le patois picard. — Note de l'Editeur.
(3) La rime fournira au lecteur le mol rrtacc dans le MS.