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DÉFRICHEMENT DES FORÊTS DE LA PICARDIE

Ces forêts ont été détruites. Comment? Si nous voulions consulter les étymologistes, ils nous diraient que le terme ard est la racine du mot Ardcnne (3); que de là est venu le verbe latin ardere, et le français brûler, avec tous ses composés, entr'autres arsin , terme consacré dans le Code des eaux et forêts (4), pour désigner des arbres auxquels on a mis le feu ; dans le Code criminel pour la connaissance du crime d'incendie ; enfin arsi, qui , selon l'abbé le Bœuf (5), dénote un lieu incendié. En rapprochant ensuite le nom de l'ancienne branche de l'Ardenne , savoir la Charbonnière, en latin carbonaria , qui signifie un lieu rempli de charbons, nous déciderions que les forêts ont été ravagées par le feu; mais nous aimons mieux dire en général que ces forêts ont disparu peu à peu , à rae-

'I) Malbrtne, lom. i, p. Si.

(I) Bref, geugr. append. ra, p. Mi.

S) Ballet. Diction, étymol.

!'»} Froidour. Iutract. sur lu trait du Roi , p. St. (S) DiiKrt.

sure que la population s'est étendue , et que les Belges se sont appliqués à l'agriculture.

Mais cette partie économique paraît avoir fait des progrès bien lents dans la Belgique, jusqu'à l'arrivée des Romains. Les Belges avaient respecté ces chênes, chargés de siècles, dont la cime vénérable se perdait dans les nues. Ils gémirent dans le secret en voyant les Romains y porter la co ignée :

Tune omnia laïc

Procumbnnt nemora et spoliantor robore sylv».

Gemuere videntes

Gallorum populi (1)

Ce n'était pas tout d'avoir abattu les forêts , il fallait défricher la terre. Un peuple qui avait perdu ce qu'il avait de plus cher, c'est-à-dire la liberté , pouvaitil se déterminer à semer pour ne point recueillir ; la présence des légion» romaines , la rapacité des gouverneurs , les impôts exorbitants , par-dessus tout , les troubles qui survinrent dans l'empire par l'ambition des chefs , tous ces malheurs étouffèrent les sentiments de l'ame. Le pays se dépeupla insensiblement, l'Amiénois et le Beauvoisis surtout étaient réduits à la fin du ni.* siècle de l'ère chrétienne à une telle extrémité, que l'empereur Constance Chlore, les voyant dégarnis d'habitante, y fit passer des colonies de Létes, peuple cultivateur en même temps que soldat : Jta nuno per Victoria» tua», Conttanti Cœtar in-

victe , quidquid in fréquent Ambiano et Bellovaco rettabat , barbare cul tore

revire»cit(2) Parlerai-je encore, dit Eumcnius, dans le discours qu'il fit à

Constantin , en 309 , des nations intérieures de la Gaule . tirées non de ces lieux dont les Romains s'étaient rendus maîtres autrefois, mais de leur propre pays, des confins de la Barbarie, afin qu'étant transportées dans les pays dépeuplés de la Gaule, elles pussent faire fleurir l'agriculture pendant la paix et fournir des recrues à l'empire en temps de guerre. : Quid loquar rursus intima* Franciœ nationes non jam ab hi» loci», quœ olim Romani invaterant, sed à proprii» ex origine suis tedibu* , atque ab ultimi* Barbariœ littoribu» avulsas , ut in désert is G allia' regionibu» collocatœ , et pacem Romani imperii cultu juvarent , et arma dilectu (3) ?

Quels furent ces Létes cultivateurs de l'Amiénois et du Beauvoisis ? Les Huns, peut-être , quoique la Notice de l'empire ne fasse mention que des Lêtes Bataves, des Létes Francs, des Létes Suèves ; ils étaient compris comme ceux-ci sous le nom

f I) Lucsn. Ph«r*al., lib. ni. Ter. S9i el seq. (3) Itxd.

ft) Eumen.. pan««r. in Coûtant.

PAS LES IOMA1KS Ot FA» E0X -MÊMES,

00 PAR LES LÊTP.S.

général de Barbares. Notre conjecture est fondée sur le rapport du nom latin de la capitale du Santerre, canton le plus fertile de la Picardie, avec le mot Huni. Les chartes du xii.' siècle portent Lœti Hunorum , d'où nous avons fait Lihons. Les noms des villages de Chuines et de Chuignoles, deux villages des environs de Lihons, peuvent être venus de la même source; car Grégoire de Tours a écrit indifféremment Huni et Chuni pour «primer les Huns : Sigehertus a Chunis redien» victor (an. 564,1. Le village d'Ons en Braic . dan» le Beauvoisis, qui est écrit Huns dans une charte de 1161 du prieuré de Saint-Martin-des-Champs de Paris, n'a peut-être point d'autre origine , non plus que celui d'Onviller , placé sur le chemin de Montdidier à Noyon. Ces différentes colonies de Lûtes étaient distinguées par le nom de leur patrie. Les Létes établis en Vermandois, dans les environs de Condren-sur-Oise , étaient appelés Lêtes Batavcs , Lœtorum Batavorum. Une troupe de ces mêmes Lêtes ayant été transférée de Condren à Noyon, joignit à la dénomination de Bataves celle de Condrinois : Lœtorum Batavorum Contragineruium. Les Lêtes , postés pour protéger les Remois et les Sylvanectcs , étaient désignés par le nom général de Lètes étrangers , Lœtorum gentilium. Nous croyons qu'il est question des Suèves , parce que lcpithète de gentilium , dans trois endroits de la Notice de l'Empire , est appliqué aux seuls Suèves. Ainsi les Lêtes qui cultivaient le Santerre étaient de la nation des Huns.

Les Français vinrent ensuite, ils portèrent la coignée dans la fameuse forêt Vii lis fbakcs. d'Hcrcinie :

Prorumpit Francus. Cecidit cité secla bipenni Uereinia in feutres (1)

Ils essayèrent de convertir en terres labourables ces bosquets . objet de la superstition de nos pères :

Ut Salins jam rura colat, flexosque Sicambrus,

Id falcem curvet gladios

Lucosque vetusta ,

Relligione (ruc«s, et robora Nuœiois instar Barbarici noslre feriant impunè bipennes (î).

Assurés de leur conquête, tranquilles dans leurs nouvelles possessions, les Francs négligèrent les défrichements.

Il était réservé aux disciples de Jésus-Christ de changer la face des affaires ; c'est rAi le clebsé dis par vos soins, disait saint Paulin de Noie (3) en écrivant à saint Victrice apôtre des mmhts kglisis.

(I) Sidon. Apol.. carra. 7. in Avit. Aug. (J) S. Paulini. ep. 18, al<w 1S, p. 101.

(S) CI«odiin.ll.l.Deland.8lilkon.

Morins , en 399 , que dans ces lieux où des forêts désertes serraient auparavant de retraites aux barbares et aux brigands , on voit maintenant des chœurs angéliques de saints qui font retentir les villes , les bois et les îles des louanges du Seigneur

dans des églises et des monastères nombreux : Perpétuant xanctitatem ubi

quandam déserta tyltarum ac littorum pariter intuta advenœ barbari oui Intranet incolœ frequentabant , nunc venerabiles et angelici sanctorum ckori urbes , oppida , innclat y tylxxis ecclesiis et monast eriis plèbe numéros** , pace canton u célébrant. Oui , c'est aux travaux des prêtres, des cénobites particulièrement, travaux entrepris et soutenus pendant plusieurs siècles par les faveurs de nos rois, que la France doit le défrichement de ses forêts , et par conséquent l'état d'opulence et la sûreté publique qui régnent aujourd'hui dans ses provinces. En effet, si nous jetons les veux sur les plus anciennes concessions faites en faveur des églises cathédrales et des monastères de la Picardie, nous y voyons que ces lieux, qui offrent aujourd'hui de si belles campagnes , un si grand nombre d'habitations , étaient autrefois tout couverts de bois. Les évoques , les chanoines employèrent leurs serfs à défricher les portions de forêts de leur dépendance. Ils assignaient à une famille un certain canton; elle s'y établissait, y vivait du produit de sa culture , c'est-à-dire de la part qui lui était assignée , à proportion que le nombre de ses individus augmentait. Ainsi, d'une simple métairie, on voyait naître un village dont le chef de la première famille était qualifié doyen, prévôt ou maire. Voilà le premier titre de noblesse d'un grand nombre de familles distinguées.

par L'oaoït Les bénédictins mirent la main à l'œuvre et partagèrent le travail avec leurs bénédictin. serfs. En Picardie , les forêts défrichées , en tout ou en partie , par leurs soins , sous les deux premières races , sont , dans le Soissonnois , la forêt de Crouy près Soissons , par ceux de Saint-Médard ; plusieurs portions de la forêt de Rets qui s'étendait fort avant dans le Tardenois , par les mêmes que ceux de Saint-Crépin- Ic-Grand de Soissons , de Chcsy et de Mornicnval ; les forêts de Cuise et de Laîgue, par les religieux des abbayes do Retonde , de Choisy et de la Croix-St.-Ouen ; les forêts de la Carnellc et de Thelle en Beauvoisis, par ceux de Saint-Denis et de Saint- Lucien de Beauvais ; la forêt de Brai, portion de celle de Thelle par les moines de Flay ou Saint Germer ; la forêt de la Gœsclve par ceux de Saint-Denis et de Saint- Vast d'Arras ; celle de Baine en Noyonnois par les religieux de Noyon, de Corbie, de Sithiu, autrement Saint-Bertin et de Brctigny ; les boisde Vosges ou Vouais, par ceux de Saint- Vincent de Laon, de Barisy et dcSaint-Remi de Reims; la forêt de Thiérace en partie, par les bénédictins de Sainl-Remi et de Saint-Nicaise de Reims, de Saint-Vincent de Laon , etc. ; une partie de Y Arouaise, par les disciples de saint Fursy , établis à Péronne et par les moines du Mont-Saint Quentin , etc. Toute laVicognc fut défrichée

par les soins des bénédictins de Corbie; partie des forets du Vimeux par ceux de Saint Valcry-siir-Sommc ; partie de la foret de Crécy par ceux de Ccntule ou Saint-Riquicr , de Forêt-Montier et de Saint-Josse ; partie enfin des forêts des Morins, parmi lesquelles nous plaçons les forêts du Boulonois , par les bénédictins de Sithiu, de Saraer, d'Auchy-lès-Moines , etc.

Cette nouvelle administration économique parut à Charlemagne, prince éclaire, si sage et si utile à l'Etat, qu'il en fit une loi pour tous ses domaines. Il ordonna, en 813, aux officiers préposés sur les forèls royales, partout où ils trouveraient des hommes utiles , de leur donner des portions de bois à défricher Ubicumque inventent utile» ullot homme*, detur Mis sylxa ad extirpandum, ut nostrum servitium immelioretur (1). Les ravages des Normands en arrêtèrent l'exécution. Les défrichements furent interrompus jusqu'à la fin du x.' siècle. Alors on commença à reconstruire les monastères ruinés. Les bénédictins reprirent le plan qui leur avait été tracé par leurs prédécesseurs. Les abbayes de Charoux , de Marmoutier, de Molèmc, de la Sauve-Majour, envoyèrent, à la demande des rois, des prélats et des seigneurs , des colonies de moines dans les diocèses d'Amiens , de Beaurais, de Noyon, de Sentis , de Soissons, de Térouanne, pour y fonder de petits monastères, et y établir la pureté de la règle de saint Benoit. Ceux-ci et à leur exemple les bénédictins de Saint-Sauve de Montreuil , de Breteuil, de Saint- Fuscicn , de Nogent-sous-Coucy , de Saint-Nicolas-aux-Bois, de Saint-Michcl-cn- Tiérache, de Saint-Corneille de Compiègne, de Saint-Christophe en Halatc s'occupèrent du soin d'améliorer les lieux de leur domicile.

Dans le même temps le tronc de l'ordre bénédictin , presque aussi ancien que la monarchie française, commença à jeter quelques branches. Celle que Cluny forma étendit ses rameaux dans toute notre province. Elle suivit le même plan touchant le défrichement des forêts. Citeaux, qui fit une autre branche de ce tronc, porta les mêmes principes jusqu'aux extrémités de l'Europe. Les Cisterciens , plus connus sous le nom de Bernardins , préférant des établissements hérissés de ronces et d'épines aux rases campagnes, forcèrent, à la sueur de leur front , les terrains de la Picardie incultes et abandonnés à une stérilité éternelle de devenir des champs fertiles et abondants en denrées de toute espèce. Les Papes, pour encourager ces pieux solitaires utiles à l'Eglise et à l'Etat, les exemptèrent de payer la dîme du travail de leurs mains ainsi que de leur économie : ut de laborihu» sut*, disent les Bulles, quot proprii* manibus aut tumptihu» excolunt, sive de nutrimenti* animalium suorum nulli décima» tolvere teneantur. 11 serait

(I) Cjpit. C. M., an. «13, art 10.

trop long d'entrer ici dans un plus grand détail , nous le donnerons ailleurs. Il suffit de dire que ces deux nouveaux ordres, ainsi crue celui de Prémontre, ont fertilisé une très-grande partie du Soissonnois, du Laonnois et du pays des Morins.

Bien des gens auront de la peine à croire que des moines aient rendu des services aussi essentiels à la France : cependant un célèbre jurisconsulte (1) en était si persuadé qu'il assure que ce qui induisait si fort les hauts justiciers aux . xi." , xii.' et xiii.* siècles en tentation sur les possessions jadis accordées aux moines , est que ces moines les avoient défrichées et mises en valeur 3 d'incultes ou peu profitables qu'elles étaient au temps ou elles leur avoient été donnée*. L'auteur de Y Ami des Hommes et l'historien de François I." (M. Gaillard), dans la partie de l'histoire littéraire de ce règne, ont pensé de même à l'égard des services rendus à l'agriculture par les moines. M. Rigoley de Juvigny, conseiller honoraire au Parlement de Metz, disait tout récemment dans son traité de la décadence des Lettres et des Mœurs depuis les Grecs et les Romains jusqu'à nos jours: Nous méconnaissons aujourd'hui les services qu'ils ont rendus à l'Etat et à l'Eglise; et prêtant l'oreille à des clameurs philosophiques qui s'élèvent de tous câtés pour les détruire, notre ingratitude oublie les avantages que nous en avons retirés, et nous fait regarder avec un œil d'envie les biens qu'ils possèdent , comme s'ils n'étaient pas le fruit de leurs travaux qui ont rendu fertiles des déserts.

favorisés PA» les N est vrai °[ue les princes de la race Capétienne contribuèrent beaucoup aux hois et par 1X8 défrichements qui furent faits dans notre province durant ces trois siècles, non

fiHAsos seignechs. seulement en accordant aux églises, à cette condition, des portions considérables des forêts royales , mais aussi en affranchissant les habitants des lieux qui y voudraient travailler : c'est ce que Robert d'Auxerre (2) semble avoir voulu insinuer, en disant que le roi Louis VII fit couper un grand nombre de forêts pour y bâtir des bourgs et des villages dont quelques-uns ont conservé le nom de Ncuville- Le-Roi. Philippe Auguste suivit les traces de son père; ce prince consent, le 13 juillet 1 1 93 , que Jean Châtelain de Noyon ait la moitié dans les défrichements qui seraient faits dans la partie de la forêt de Laîgue, qui appartenait au domaine royal. Il confirme en 1212, à Pierre Tristan, son chambellan, un bois situé entre la Ferté-Milon et Marisy-Saint-Mard que les chanoines de Sainte-Geneviève de Paris lui avaient cédé, à condition qu'il le défricherait. Il permet en 1220, aux religieux de Saint-Denis en France, de défricher les bois qu'ils avaient entre Estrée et Crcssonsac. Saint Louis fit défricher, en 1268, une portion du bois de

(i; Brusscl., usnge det flef» , p. M, nol. (S) Chroo. Lador. ru.

Hazoy , situé entre la rivière d'Oise et la Croix-Saint-Ouen , qui lui avait été cédée par l'abbaye de Saint-Médard de Soissons. Cette portion faisait partie autrefois de la forêt de Cuise. Les grands seigneurs, à l'exemple des Rois, s'occupaient sérieusement aussi de cet objet. Quels défrichements n'ont pas fait faire au xu.' siècle les comtes de Ponthieu dans la forêt de Crécy, par les Bénédictins, par les Bernardins et par les Prémontrés P C'est ainsi que notre province, par des progrès tantôt lents, tantôt rapides, est devenue une des plus riches de France.

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