SECONDE RÉVOLUTION
Il leur manquait le privilège de citoyens romains: Antunin Caracalla, vers le commencement de son empire , communiqua ce titre aux personnes distinguées dans les provinces, par une loi qu'Ulpien (3) nous a conservée , et que Spanheim a commentée. C'est pourquoi l'empereur Claude disait un jour'cn plein sénat: Les Gaulois , par leurs moeurs , leurs goûts , leurs alliances , sont presque confondus avec nous : Galli jam moribus, artibut, afliniUitibus nottris mirti (4). Ce qui a donné lieu à ce distique de Rutilius (5) :
Fccisti patriam diversis gentibus i Urbetn fccisti , quod priùs Orbis erat.
Le sénat a voulu consigner cet événement à la postérité par une médaille (6) dont la légende, placée au milieu d'une couronne de lauriers, est conçue en ces termes : S. P. Q. R. Ampliatori civium,et par plusieurs autres où l'on voit les noms et les figures des provinces , sous l'emblème d'une personne qui se présente pour remercier l'empereur de sa libéralité. Ce fut alors que se fit la grande révolution dans le rit belgique : le langage et l'habillement romains devinrent propres aux habitants de notre province ; ils se gouvernèrent par les édita et les rescrits des empereurs; en un mot, Rome devint la patrie commune, et chaque sujet, capable de posséder les charges civiles et militaires, comme s'il fût né dans Rome même. Tout le monde connaît la prééminence de ce droit : tout esclave en était exclus.
il) Mém. de Ititér., tom. xtii, p. ?7
(i) Ibid., loin, xix, p. 4M.
(S) UlpàM.. Irg. 7 , Digcali , de Mal.
(i) Twil., annal., lib. lt.
(4) Iliaer., Y.63.el wq.
(6)C*jhM.inUq.,taiP. «.p. WO.
r,\ conséquence les De là ces transfigurations de familles entières de Belges , en Italie , à Rome bki-cbs j'établis- même. On découvrit dans cette ville, au xv.' siècle, dans la vigne du cardinal smt uaks l .ta- Vitellot , disent les uns (1), ou selon d'autres (2), dans les jardins du palais de ut kt les romains jj^yjçj, un a(J|ej jépUicral à côté duquel étaient deux urnes : cet autel avait
été dressé a la mémoire d une Amiénoise, par deux de ses fils. Voici 1 epitaphe
qu'ils y avaient fait graver :
DIS. MAN CLAVDIAE LEPID1LLAE EX PROVINCI A BELGICA AMBIANAE FECERVNT LIBER I EIV8. LEPIDVS. ET TREBELLIVS 11 A TRI
OPTIMAE HIC MATRIS CINERES SOLA SACRAVIHVS ARA QVAE GENVIT TELLVS OSSA TEGIT TV1ITLO.
De là ces transmigrations de Romains dans la Belgique. Nous vojons à Amiens du temps de saint Firmin martyr, le sénateur Faustinien et sa famille; Ausence et sa famille; Attilia, femme d'Agrippin, de race impériale, avec ses enfants et ses domestiques, convertis par cet apôtre des Gaules. Ne serait-ce pas de cet Agrippin , que l'île nommée Agrappin , près Amiens , dont parle La Morlicrc (3), et possédée par l'abbaye de Saint- Acheul , aurait pris son nomP Nous voyons un Setubogius, fils d'Esaggus; un Lupus, négociant dans la même ville ; un Justinien, oncle de saint Just, esclave et au service de ce négociant ; une Claudia Lepidilla ; un Caliite Patrice, dont le fils fut guéri de la fièvre par l'intercession de saint Firmin-Confesseur (4) ; dans les environs d'Amiens , un Fuscicn , qui souffrit le martyre avec saint Gcnticn et saint Victoric , auxquels il avait donné l'hospitalité (5). A Beauvais , un Tiberinus ; un Pius Paullinut ; un Atticus, à la mémoire duquel Ulbius Atticus, son parent , fit faire une épitaphe ; un C. Julius Healissus ; un L. Censorinus , etc. , dont les noms sont consignés dans des inscriptions découvertes dans cette ville. A Soissons, un Claudianus, un Rogatus, un Ccrisius, un Papyrius, un Mercurius, convertis à la foi par saint Crépin et saint Oépinien ; un Exspectatus, dont il nous reste l'inscription du
(t) Cod. Reg. , n.* 58» , fol. t , r. (i) VIU MS. Saneti Firmtai coofcstorii, BiW. Sancli
(») Gretiui, Uwn.Ti.p.367. — Groler, p. 7SS. Berlin, et P. Elig.i Nonom.
(S) Lit. l , p. M « M de» Anlifl. d'Amicoi. (») Saleogre, No». The*, astiqull., lom. m, pl. 1013
vœu qu'il a fait à Isis; une Macro, sainte Macre, qui a souffert le martyre sous Rictiovare. Dans le pays des Morins, un T. P. Ccnialis, duumvir de la colonie. A Boulogne, L. Longius Félix et Julia Vitutica, dont nous Terrons l'épitaphe , sans parler de plusieurs noms de lieux qui ont conservé leur origine romaine , on qui ont été peuplés par des colonies que les Romains avaient fait passer d'ita- • lie , comme nous le ferons voir dans la description historique et géographique.
De là aussi la différence entre le municipe et la colonie, et la distinction de l'un «oiyekmenbnt miet de l'autre d'avec la préfecture. Le municipe , dit M. de Valois (I) , avait ses lois sicipal intiom it particulières. Les magistrats étaient pris de son sein et choisis par ses habitants. D*r,s «-EitTAm». Les capitales du Vermandois et du Beauvoisis portaient encore le titre de Muni- C,TES' cipium au vu.* siècle. On lit dans les actes de Saint-Quentin, cités dans la Notice des Gaules de M. de Valois: quoddam municipium quod antique nornine Augusta Firomandorum nunoupatur; dans la vie de saint Eloi par Dadon ou saint Ouen : Constituerunt custodem urbium seu municipiorum quorum hœc sunt vocabula,
Veromanduensis teilicel Tornticeniis , Noviomensis et Flandrensis , Gan-
densis atque et Coruriacetuti» (2). Hincmar de Reims qualifie de même toutes les cites de la province ecclésiastique de Reims, même dans la ville de Laon, quoiqu'elle n'eût pas rang de cité dans le paganisme : Inpaganùmo inter civitaies vel provinciales sedesnomen et locum non habuit... in christianisme.. . sicut et alia muvicipia quœ hodieque ibidem consistunt, municipale™, locum tenuit (8). Il fallait que le privilège de municipe fût quelque chose de bien important puisque l'empereur Hadrien le donne pour base du décret qui défend d'inhumer dans aucune ville de l'empire : Ne sanctum municipiorum jus polluatur (4); mais du temps d'Hincmar la signification du mot Municipium n'était plus la même , il était employé alors , comme nous l'apprend la nouvelle édition du Glossaire de Du Cangc, pour désigner un château, un lieu fortifié; en effet, Adalberon , évéque de Laon, parlant du château de Pierrcpont en Laonnois, dans une charte de l'an 980, dit que Dudon, son prédécesseur, l'avait fait municipe pour servir de lieu de sûreté aux chrétiens contre les païens, autrement Normands, et y placer le siège épiscopal : Municipium ad confugium munimenque christianorum constructum contrà paganos; et sedem pontificalem effhcerat (5). Mais ne serait-il pas ridicule de dire que le village de Sains eut été une cité municipale, parce que les actes de saint Fuscien et de ses compagnons lui donnent le titre de Municipium,
(1) Mém. de litKc ., U t*u , p. S». {*) Ll». 11 , de Tabult*.
(S) LiT. 8,c. I. (S) Mario! , Mélropol.Bcm., lom. u, p. SI.
(S) Hiocm. opni, ediu 1M5. p. 4SI.
ainsi que Lœuilly , village du même diocèse d'Amiens, parce qu'une charte de 1 evèque Thibaut , de l'an 1 1 97 , le qualifie de même. lois i» la colonie La colonie , au contraire , n'avait d'autres lois et d'autres usages que ceux de la n h'AvriBs. nation a ^ eiie deT(lU son originc. Si ene était romaine, elle suivait en tout le - droit romain et les usages pratiques à Rome ; si elle était composée de peuples alliés des Romains, ccin-ci joignaient à leurs droits particuliers les privilèges de citoyens romains. La politique de cette maîtresse du monde était de faire de ces colonies, comme autant de citadelles et de forteresses, ou pour contenir les provinces, ou pour défendre les frontières des incursions des ennemis (l); elle trouvait en outre ce triple avantage, savoir, de peupler les provinces de la race des Romains, de se décharger de sujets mauvais ou inutiles et de récompenser de vieux militaires. C'est ainsi que les villes de Térouanne et de Roulognc furent repeuplées ; celle-ci probablement d'habitants de Bologne en Italie ; celle-là de peuples de la marche ou de la ville de Trévisc (Tarvisina) , qui fait partie des états de Venise. Les Bolonois et les Trévisans ont communiqué leur nom à ces deux villes, qui ne formaient qu'une seule et même colonie sous le nom Colonia Morinorum. Cette colonie se trouve nommée dans une inscription découverte à Nimégue dans la Gueldre (2) :
M I N E R V A E CVR. LADAE T. PVNICIVS. CE NIALIS H.VIR.CO LON. MORINO RI M. SACERDOS ROMAE. ET. AVG UR. HONOREM f. V. A. M. O.V. L.
Les sept dernières lettres signifient peut-être , Luciae (3), Vibianac ou Valeriaes Aureliac, Malrù, Obtulit, Fovit, Libenter. On trouve dans le trésor des antiquités de Goltzius une ancienne monnaie qui a pour légende : Colonia Morinorum (4).
Comme la colonie , dit Paul Menila , représentait dans l'endroit où elle avait été envoyée , la grandeur et la spendeur du peuple romain , quelques auteurs lui ont donné le pas sur le municipe : en effet. Lybeneus (5), dans son traité de Ordine veterum Rcnnanorum , nous apprend que quelques municipes ambitionnèrent comme une grande faveur de passer de ce premier état dans le second ;
( I ) Sigon . de antiq. Jur. liai . . I. S , c. S rl S. I« porte 1* manuscrit. Aussi, nous croyons devoir lui subs-
(*) Gniler, p. 80 , n." S. ■'«»« un F, pour mettre le leile de cette inscription d"ac-
(3) La version que propose D. Grenier de I. dernière cord *,cc cdoi donn* P,r Gn"*r- ~ Kote d« ^ Editeur.
ligne de cette inscription ne saurait être acceptée à l e- (*) Bouquet, Rcr. Gall. Script., ton. i. p. IU . not.
gard surtout du premier aigle qui n est point un L, comme {5} J oa. Polen . Tbes. anliq. Rom. «op. , 1. 1, col. M.
y perdaient leurs lois et leur» magistrats : il est vrai qu'ils se trouvaient dédommagés par le privilège qui était tel que Rome ne pouvait établir chet ru\ de préfectures; car les préfectures, au jugement d'Ulpien et de Bergier (l) étaient mie especr de servitude pour les cités.
La magistrature . dans les raunicipes comme dans les colonies, était exercer par des personnes choisies parmi les decunons . qui étaient les principaux habitants des lieux et qui représentaient le sénat. Les actes de saint Firmin. martyr, font mention des sénateurs de la ville d'Amiens. Les prêtres des faux dieux lui reprochaient de séduire les cours de tous les sénateurs et de les porter à suivre la secte des chrétiens , ad christianam tectam corda omnium senatorum seducit (2). Si l'on consulte l'ancien bréviaire de la ville d'Amieus. on verra dans un Repon* pour la fête de la décollation du même saint , que Faustinien , qui accueillit le saint en arrivant dans cette ville, en était sénateur, c'est-à-dire un des principaux magistrats. Le nombre des juges du tribunal supérieur était proportionne à celui des habitants de la cité (3), tantôt deux, tantôt quatre, tantôt six, duum nn , quatuor ri ri , se* ri ri. La colonie des Morins n'en avait que deux . selon l'inscrip-. tion rapportée ci-dessus ; Titus Punicius Cenialis , dont il est parlé , était eu même temps prêtre de l'autel , consacré par les cités des Gaules à Rome et à Auguste. Ces officiers représentaient les consuls de Rome : ils en ont pris le nom ainsi que les comtes , sur le déclin de la première race de nos rois. Mai* Cloriê , dit M. le duc de ^ivernois (4), ne laissa potnt subsister la distinction , qui depuis Constantin, avait eu lieu dans tout l'empire et dans les Gaules , comme ailleurs t entre le pouvoir civil et le pouvoir militaire. Cloris les réunit , et par un mélange de la coutume des Francs aux coutumes romaines , «7 rassembla la puissance des lois et celle des armées dans la personne des ducs et des comtes.
xxxvni.