ET LEUR RATISSE
Les Romains apprirent aux Belges conquis la manière de construire avec plus de solidité. S'il ne reste rien absolument à Amiens et à Saint-Quentin des murs romains , c'est que ce qui a pu en échapper à la fureur des Vandales et des Normands est enterré aujourd'hui dans les marais de la Somme dont le .sol s'élève tous les jours de plus en plus. Tcrouanne est ensevelie sous ses ruines. Au midi de la ville de Boulogne , sur le penchant de la montagne du côté des Capucins , on voit encore deux ou trois masses énormes , composées de pierres , de galets , de tuiles et de ciments, seuls restes de ces murs fameux que le rhéteur Eumenius appelle Gesoriacenses muros (1). L'ancienne clôture de la cité de Soissons offre par- ci par-là des indices de la solidité de sa bâtisse; mais ces précieux restes de l'antiquité y sont moins considérables qu'à Beauvais et à Noyon. Dans la première une société de gens de lettres aussi éclairés que jaloux d'illustrer leur patrie ont fait , à la faveur de ce qui en existe , lever le plan de la cité romaine de Beauvais. Nous aurions pu faire la môme opération à Noyon; les secours nous manquèrent plutôt que la bonne volonté. Nous dirons à l'honneur de la ville de Senlis qu'il n'y a point de cité en France où les travaux des Romains, en fait de murs de villes, puissent être d'une conservation plus entière. Nous renvovons, pour le détail, à la description historique de chacune de ces villes.
Nous dirons ici en général qu'il paraît que toutes ces cités romaines étaient de forme carrée, petites, plus longues que larges, comme l'avait déjà observé l'abbé le Bœuf (2). Les murs sont construits de moellons ou de petites pierres carrées en forme de damier , qu'on appelle pattourcaux ; de six pieds en six pieds , plus ou moins, sur toute la hauteur des murs, était un double, quelquefois un triple lit de tuiles fort grandes et fort épaisses que quelques antiquaires nomment aussi briques; ces différents cordons étaient faits, sans doute, moins pour la vue que pour rejeter les eaux; nous avons cru apercevoir en effet, en quelques endroits des murs de Senlis . que les tuiles excédaient encore les pierres de plus d'un pouce ; toute cette maçonnerie était posée sur un fondement fait de très-grandes pierres posées à sec. Ces murs étaient flanqués de tours rondes, distantes les unes des autres de la portée du trait. L'abbé le Bœuf (3) , qui se connaissait en bâtisse an-
i) Ptoegrr. Id Constantin , c. 6. a; Ibid. . j«tu. 173», p. l».
ï») Mercure de Franc. . juin t736 , p. im.
cienne , juge que les ouvrages de ce genre sont du m.' ou du iv.' siècles. L'histoire romaine apprend que Posthume s'étant fait reconnaître, en 261 , empereur dans les Gaules qu'il gouverna pendant sept ans , fit fortifier la plupart des cités et construire quelques camps ; que les Germains, ayant fait une irruption subite après sa mort, détruisirent ses travaux; enfin, que Lollien les répara : Nam plerasque Galliœ civitale* , non nul la eliam castra , quœ Posthumius per septem annos in solo barbarico œdificaverat , quœque interfecto Posthumio subito irruption* Germanorum et direpta fuerant et incensa , in statum veUrem reformant Loltianus (I). Nous observerons en passant que les Romains avaient construit les rues de ces villes de la même manière que les chaussées, c'est-à-dire à huit pieds de profondeur. Les rues de la capitale du pays Vendcuillois , près de Breteuil , avaient cette solidité. On en retire les cailloux aujourd'hui pour réparer les routes de Paris et de Beauvais.
Quoique ces forteresses fussent vraiment l'ouvrage des Romains , leurs murs ponoroi les mus sont pourtant nommés Sarrasin» , comme s'ils eussent été bâtis par ces peuples : de cr> ani:ie>nf> c'est le nom que les Boulonois donnent à ces restes- de murs dont nous avons villes sojit nomparlé. A Senlis une charte de la collégiale de Saint-Rieul, de l'an 1237, fait «és kamwis. mention d'une maison située vers la place dite as Charon subtus murum Sarracenorum. La vallée de Gauflrecourt ou Gauflbcourt , hameau près Chepoix en Amiénois, est nommée Vallis de le Sarrasine , dans un titre du mois de janvier 1280 (1281) de l'abbaye de Breteuil. Un autre du cartulairc noir de St.-Vulfran d'Abbeville , touchant une vente de plusieurs pièces de terres situées au terroir d'Haimevillc en Vimcux, faite à cette église en 1271 , porte qu'une de ces pièces était in loca qui dicitur averties Sarrasine. Bergeron parle de la ruelle dite des Sarrasins , dans le village de Ronqucrolles-lès-Chclles en Valois (2) ; c'est ainsi que les vilains du Bugey, dit Gabriel Simconi dans son traité des observations militaires (3) , appellent Mottes des Sarrasins , un ancien camp romain placé entre Saint-Maurice-le-Romain et Saint-Jean-le-Vieux ; c'est ainsi que les anciennes murailles de Grenoble sont appelées dans les titres Mûri Sarracenorum ; c'est ainsi que des restes de bâtiments à une demi lieue au-dessus de Clcrinont en Auvergne, au quartier appelé Saint-Médard , sont nommés dans un titre de l'an 1201 Als chatals Sarrasine. l\ est vraisemblable que dans les siècles d'ignorance on a donné le nom de Sarrasins aux ouvrages des Romains, quoique les premiers n'y eussent pas plus contribué que les Anglais à la bâtisse délicate et
(l) Trcbell. Pollio. de Lollian. 3} Mém. de liltér. . loin. vi. p.
(») Valote-RoMl.p. ».
hardie de nos églises du xiu.' siècle ; et que ce terme a été employé pour exprimer un ennemi du nom chrétien, ou au moins un païen, comme il parait par la vie de saint Eloi , écrite en vers picards au même siècle :
Et les vis (vieilles) soperstilions Des Sarrasines nations (1)
Dont li Sarrasins desré*
Pour le non Dieu le clofiehièrent \t)
Et abati par sa vallance De la Sarrasine créance (3).
On pourrait conjecturer aussi que le nom de mur sarrasin fut donné à toutes sortes de bâtisses qui approchaient de la solidité des murs d'Avignon , que nos Français allèrent assiéger en 1227; car la chronique d'Ardres nous apprend que la force de ces murs les étonna d'abord, et qu'ils crurent Avignon imprenable : Cum prapria rivitatis munitio se offerret inexpugnabilem (4).
LES CONNAISSANCES DES BELGES, TRÈS-BORNÉES EN TOUS LES ARTS. S'ÉTEN- DENT ET SE PERFECTIONNENT A L'ÉCOLE DES ROMAINS.
Ce que nous venons de dire de la bâtisse des cites , doit être entendu de tous les arts en général. Si les premières colonies de la Belgique en avaient apporte quelques-uns, la trace en était presque entièrement eflacéc : qu'y trouvèrent les Romains en effet? Quelques manufactures d'étoffes grossières pour habiller les Belges , des fabriques de voiles pour les navires. Cette fabrique était assez considérable chez les Horins , au rapport de Pline. Suivant le même auteur (5), les Belges possédaient assez bien aussi l'art d'étamer avec rétain blanc les vases de cuivre , les mors, les harnais des chevaux et l'attelage des chars. Nous possédons plusieurs bossettes de mors ou d'attelages , étamées de môme , avec un petit morceau de l'étain qui était employé à l'étamage. Il nous vient de M. Pannelier le jeune, qui en a trouvé un morceau assez considérable dans d'anciens fourneaux gaulois qui étaient construits dans l'ancienne forêt de Cuise, dite à présent de Compiègne. Les Gaulois en général avaient porté la perfection de l'étamage au point
(IJ Liï. «. C. 4. (4) Pag. «55.
<*J Ibid..f.9. (5) Plin.,1. 34. e. IT.
(3) lbld.,c. 11.
qu'il n'était guère possible de distinguer l'argent du cuivre apprêté; mais les habitants de l'Océan y mêlaient plus de variété . ces barbares, dit Philostrate (1), enduisent fort délicatement d'or et d'argent et de plusieurs couleurs le cuivre sortant rouge du fourneau, en sorte que tout ne fait qu'un seul corps et un mélange d'émaux excellent. 11 parait qu'ils savaient aussi employer l'or à des parures ; car Diodore de Sicile (2) et Strabon (3) parlent de leur» colliers et de leurs bracelets. Le premier dit qu'ils travaillaient avec l'or non seulement des anneaux ou plutôt des cercles qu'ils portaient aux bras et aux poignets , mais encore des colliers extrêmement massifs.