LA TUDESQUE BANNIE PAR LA ROMANCE, SOURCE DE LA LANGUE FRANÇAISE
Le plus ancien monument qui nous reste de ce mélange est un traité de paix ou un serment d'alliance de l'an 842, entre Charles-le Chauve et Louis- le-Gcrmaniquc (2). Au temps de Luitprand , qui écrivait au x.' siècle, la romance avait banni de la France l'usage de la tudesque , et c'est par cette raison qu'il donne à ce royaume le nom de Francia Romana (3). Cependant nous ne trouvons dans notre province aucun instrument ou acte légal écrit en cette langue avant le règne de saint Louis; celui de Drogon ou Dreux d'Amiens , seigneur de Vinacourt, n'est point de l'an 1 183 , comme il est marqué dans la nouvelle édition du Glossaire de Du Cange (4), mais de l'an 1274 au mois de janvier, c'est-à-dire 1275, comme nous l'avons vérifié dans le cartulaire en parchemin (5) des vidâmes de Picquigny , dit le Livre-Rouge , conservé dans les archives de l'abbaye de Corbie. 11 en pourrait être de la charte d'Helvide, abbesse de Notre-Dame de Soissons, de l'an 1206 (6), comme des lettres du roi Louis- le-Gros, de l'an 1122, et de celles . d'Eudes II , évéque de Beauvais , de l'an 1 1 47 (7) , qui ne sont que des traductions en langue romance, faites postérieurement à leur date. La charte de l'abbessede Soissons , donnée par D. Michel Germain , est rendue en trop bon français pour le temps. En général , quoique la langue latine ait été moins pure dans la Belgique que dans les autres provinces de la Gaule , cependant elle y fut aussi longtemps en usage, surtout parmi les gens de loi.
CHRONOLOGIE BELGICO-GAULOISE.
Il en fut de la chronologie comme de la langue. La manière des Belges-Gaulois de régler les jours , les mois , les années et les siècles , s'est perpétuée malgré les
(I) Cenlar. S. «d Bclg. Epi»t. 44. (4) G lot».
[I) D. Booqut.. Rer. Gill. Sctip., tom. »u. p. *7 (»} Fol. 89.
d »pqq. (Sj Hirt. de K.-D. de Soiuons. p. ISS.
(3) Lnitpr. hfet. . I. I , c. «. (7) LoUH . roéro. du Bmutwm».
obstacles jusque fort près de notre temps. On en trouve même un reste dans le langage du peuple de Picardie. On ne peut douter que les Belges ne fussent obligés aussi d'adopter, ou du moins d'en faire semblant, le système chronologique des Romains. Ceux-ci comptaient le jour civil d'un minuit à un autre, et divisaient la nuit en quatre parties égales, qu'ils appelaient veilles, Vigiliw (1). Chaque veille était composée de trois heures, plus ou moins longues, suivant les saisons , parce que comptant la première heure du jour au lever du soleil et la dernière à son coucher, et n'ayant que douze heures en toutes saisons, ces heures devaient être plus longues en été et plus courtes en hiver, selon que le soleil se levait et se couchait plus tôt ou plus tard. Leurs mois étaient lunaires et divisés en calendes , en nones et en ides. La division en semaines leur était inconnue. Après la réformation faite au calendrier par Jules César , leurs années furent presque purement solaires, mais alternativement communes et intercalaires. Leurs siècles étaient la révolution de dix fois onze années, comme ledit Horace dans son poème séculaire : Undeno* decie* per anno* , c'est-à-dire de cent dix ans.
Chez nos Belges-Gaulois le siècle était la révolution de trente années. L'année LES moE!i C0MP. était réglée par le cycle lunaire (2). Les mois commençaient au sixième jour de la taikxt fab m its lune ; ils croyaient que cet astre était alors dans sa force , quoiqu'il ne fût pas BT rK* ions, encore parvenu à la moitié de sa grandeur : Ante omnia texta luna, quas principia vwmiumannorumque ki* facit, et losculi pont trice*imum annum, quia jam virium ab unde habeat tnec*it*ui dimidia (3). Les mois étaient divisés non par le nombre de jours, mais par celui de nuits qui marchaient toujours devant, de sorte qu'ils comptaient par nuits le jour de leur naissance, les commencements des mois et des années. La raison qu'en donne César est, qu'ils croyaient tirer leur origine du Dieu Dis , que les uns nommaient Jupiter, les autres Pluton :
Galli te omnet ab Dite pâtre prognatot prasdicant Ob eam causant tpatia
omni* tempori* non numéro dierum, ted noctium finiunt , et die* natale» , et mentium et annorum initia ne obtenant , ut nootem die* tubtequatur (4). Ne faudrait-il pas remonter à une source plus pure ? Le texte de la Genèse porte : Faotumque e*t vetperè et mani, die* unu* (5). Ces mots vetperi et manè , répétés ainsi aux six premiers jours du monde , semblent dire , pris au pied de la lettre , que la nuit devait marcher devant les jours. Plusieurs peuples, dit André Crusius (6) , ont été dans l'opinion que les nuits étaient plus anciennes que les jours :
(4) Cet», de B«ll. Gall.. I. 6. c 4.
(5) Cap. I, n." 5, 8. 13, IS, S3. 31.
(S) StlctigrF, Non» the». «nliq.. ton. 3. cul. »ot. n.°1l.
(t) Plio. . I. 7.
(I) Scaliger, deemendât. itrop.. p. m. MIL Geo.. 16».
<3) Plio. . I. 1S,e. ».