‹ Introduction à l'histoire générale de la province de PicardieChapitre 77 sur 294 · MINISTRES DE LA RELIGION BELGICO-GAULOISE · texte numérisé non relu

MINISTRES DE LA RELIGION BELGICO-GAULOISE

La religion belge ou gauloise avait ses ministres sous le nom général de Druides. Ils étaient tout à la fois prêtres, théologiens, philosophes, jurisconsultes, médecins, rhéteurs, orateurs, mathématiciens, géomètres, astrologues (1). Faisant les fonctions du clergé de la Belgique, les Druides présidaient aux assemblées religieuses et au culte public de la Divinité : Illi rebut divinis internent (2). Us étaient chargés des sacrifices publics et particuliers : sacrificia publica ac pritata procurant. Ils étaient les interprètes des différents points de la religion, religione* inierpretantur, maîtres de la doctrine, comme les prophètes dans l'Egypte , les Chaldécns dans l'Assyrie , les Scmanéens dans la Bactriane, les Mages dans la Perse, les Gymnosophistes dans les Indes, etc. (3). Ils disputaient dans leurs écoles, dit César (4), des astres et de leurs mouvements, de la grandeur du monde et de la terre , de la constitution de l'univers , de la puissance et de l'empire des dieux immortels : multa prœterea de sideribut atque eorum motu, de mundi ac terrarum magnitudine, de rerum natura, de deorum immortalium vi ac potetlate disputant. Aussi pouvaient-ils se flatter d'être les seuls qui connussent ou qui ne connussent pas les dieux :

Solis nosse Deos, et Cœli numint vobis, Aot solis nescire datum (5)

(i) Hirt. Ulter. de France , tom. i , part. 1. p. M. (*} Cm., wpr.

(1) Cm., de Bel. pl.. I. », W Lue*n , Pbar». >• 1 . «n. *M.

Voici comme Brefaœuf dépeint ces sages de L'antiquité gauloise dont l'origine se perd dans la nuit des temps :

Sur les esprits divers ces esprits curieux

Ont seuls droit de connoistre ou d'ignorer les Dieux ;

Au milieu du silence et des bois solitaires

La nature en secret leur ouvre ses mystères

M. de Caylus (1) ajoute à ce tableau, qu'on ne peut leur refuser l'hommage d'avoir inculqué à la nation en général ces principes de conduite et de politique qu'elle a fait paraître dans le temps de l'arrivée des Romains. Ainsi, il ne faut pas être étonné que les Rois assis sur des trônes d'or, habitant des palais magnifiques , nourris splendidement, ne fussent, dans la réalité, que les ministres des ordres des Druides (2).

LEtra caounca too- L'immortalité de l'âme faisait un point capital de leur croyance. Ils étaient chaut t'imaoaTA- persuadés que les âmes ne mouraient point , mais qu'elles passaient de cette tira de l ami. vie dans une autre : in primis hoc volunt persuadere, non interire animas, sed ab aliis post mortem transire ad altos (3). Et les Gaulois persuadés qu'ils revivraient après leur mort, en devenaient plus courageux et plus intrépides : atque hoc maxime ad virtutem excitari putani, metu mortis ncglecto. Mais cette doctrine ne fut jamais celle de la métempsycose, ou la circulation des âmes en différents corps pour les animer successivement, comme l'a enseigné Pylhagore. Le savant Peloutier (4) a lait un chapitre exprès pour faire voir la fausseté de cette asssertion.

iBcaasirmsmioNS. Au reste, nos pères tenaient à bien d'autres superstitions: Natio admodum d édita rclitjicmibus (5). Superstitieux dans les sacrifices, ils croyaient lire dans les entrailles des victimes l'avenir et leur destinée. Ils immolaient des victimes humaines à Esus et à Teutatès, jEtum Galli atque Teutatem humano cruore plaoabant (6), prenant en un sens erroné le. principe, d'ailleurs véritable, que la vie d'un homme ne peut être rachetée que par celle d'un autre homme : Quod pro vita hominis nisi vita hominis reddatur Mais les Gaulois n'étaient pas les auteurs de cette coutume barbare, car on roît par les paralipomènes (8) , que les pères sacrifiaient leurs enfants à Moloch, et Lac tance, que nous venons de citer, remarque que les personnes de la première qualité d'entre les Carthaginois brûlaient leurs enfants en l'honneur de Saturne. Superstitieux dans l'asti) Rec. d'anltq., tom. it, p. 35T. (5) Ch., iopr.

(S) Mo. ChrjKMt.. ont. 4». (6) L*ct»n„ de dirin. initit., 1. 1, c. M.

(8)Ca*,wpr. fi) to., «.pr.

(A) Hisl. dei Cett, 1. 3, c. 18, S Set mit. (8) Lit. n, dup. unn , t. s.

tronomie, ils s'occupaient particulièrement de l'influence des astres. Superstitieux dans la médecine, la pratique de cet art était dégénérée chez eux en magie. Que de mystères, au rapport de Pline (1), pour cueillir l'herbe appelée Selago, et une autre nommée Samolus, l'hierabotane ou la verveine dont ils faisaient usage dans leurs sortilèges et leurs divinations! Que de propriétés n'attribuaient-ils pas à ces différentes plantes ainsi qu'à l'œuf de serpent : Ovum anguinum! Le même écrivain nous a laisse la description de la cérémonie observée pour recevoir cet œuf (2).

Mais rien de tont cela n'égalait la superstition du Gui de Chêne, parce que scrttrrmo* vu gui rien n'était plus sacré parmi les Gaulois , par une suite de la haute idée qu'ils »« chéhe. avaient de l'arbre qui le portait. Le Gui , en latin vitcum , est une plante parasite qui nait aussi bien sur le pommier, le poirier, le hêtre et autres arbres que sur le chêne. Il est plus rare de le trouver sur celui-ci : est autem rarum ad modum inventa (3). S'il était très difficile à l'j trouver du temps de Pline, à combien plus forte raison aujourd'hui , que nous n'avons plus de ces forêts dont l'origine pouvait remonter jusqu'aux premiers temps du monde. Nous n'entrerons point dans le détail de la cérémonie du Gui de Chêne et de ses propriétés chimériques, elles sont connues de tout le monde. Nous dirons seulement que les Gaulois s'imaginèrent trouver dans la découverte de cette plante la source du bonheur et le remède à toutes les maladies , et que le temps de la cueillir n'était pas indifférent. // n'y avait , dit l'abbé Banier (4) , qu'au mois de décembre, qui était parmi eux un mois tacré, et au sixième jour de la lune, qu'il fut permis de l'arracher. Il ajoute qu'au premier jour de l'an, après avoir béni et consacré le Gui , on en faisait la distribution au peuple , en lui annonçant la nouvelle année , et en la souhaitant heureuse par cette formule : à Gui Fan neuf. Elle revient à ce vers que Paul Merula (5) et Picard (6) citent comme appartenant à Ovide et qu'on ne trouve pas cependant dans ses œuvres :

Ad visenm Druide , Drnid* elamare solebtnt.

Le cri d'd- Gui l'an neuf s'est conservé jusqu'aujourd'hui, bien défiguré à la vérité; il était peu de lieux en Picardie, au commencement du siècle dernier, où, soit la nuit de Noël, soit les veilles du premier jour de l'an et des Rois, soit les jours du Mardi- Gras, les pauvres gens n'allassent chez les personnes à

(1) Plio.. I. M, c 6S et 65. (I) Mythol., i. u. p. 00.

(S) ftid.. I. 39. (s) Connog . ptrt. n. I. S. eh. n.

(S) Ibid., 1. 1«, c. 44. (6) Cdlopadta.

leur aise, et les enfants chez leurs parents demander l'a Guillan-neuf. On répondait : Plantez, plantez (I), c'est-à-dire abondance, tous donne Dieu; aujourd'hui à Corbic, à Boves, à Lihons-en-Santerre , etc., on va demander les Ognenelles le jour du Mardi-Gras. A Amiens et dans tous les villages le long de la Somme jusqu'à Abbeville, dans tout le Vimeux, on va chanter des Ognenellet. Feu H. de Thuison nous écrivait le 25 d'octobre 1 770 , qu'il se ressouvenait très-bien qu'au commencement du siècle une bande déjeunes Biles d'Abbeville, la plupart enfants de matelots , venaient la veille de la nouvelle année , chanter chez son grand-père les Hognignelles , c'est-à-dire, des chansons sur la nouvelle année. On donnait à chacune un coup de vin dans le même verre. Elles allaient ainsi, dit-il, dans toutes les bonnes maisons; mais cet usage est aboli depuis longtemps. J'ai vu, dit aussi M. Dargnies de Fresne, dans le bourg de Crécy, limitrophe de la forêt de ce nom, des enfants et des pauvres aller de porte en porte chanter des Noëls dans les temps de Noël et de nouvel an jusque» aux Rois. Ils disaient qu'ils allaient chanter des au-gui-gnelles. Leur but était d'avoir de l'argent et surtout des éprennes. Le peuple du Boulonois est dans l'usage, les veilles de Noël, de l'An et le jour du Mardi-Gras, d'aller crier aux portes O-guegnelles. A Péronne, à Royc et dans les villages des environs, le cri usité est Roguignelles , mais seulement dans les Jours-Gras, comme à Chauny, O-guenoleuy la veille de Noël. Ogueuguy, qui est l'ancien nom du fief de Saint-Souplj, situé dans la banlieue d'Amiens du côté de Saint-Fuscien , et dont il est mention dans un dénombrement de l'Evéché du xiv.' siècle, pourrait être aussi une altération de V An-gui-l'an neuf; car tous ces cris ne différent que par la manière de les prononcer. Vers la fin du xiv.' siècle, ne se servait-on pas, au village de Cuc, près Etaples-sur-Mer, du terme d'Heler (2), pour exprimer les divertissements de la veille de l'An?

ou*- Les Druides et leurs superstitions s'abolirent peu à peu ; si l'on en croit même obkt ne» nom Ht l'auteur de la religion des Gaulois (3), les Druides, pour ne pas faire ombrage CEtoi de sshahi. aui Romains, leurs maîtres, qui voulaient proscrire et leur nom et leur relivEsriGitsDBCiNOM. gjon ^ changèrent leur ancien nom en celui de Senani , du mot Sena , île voisine des Gaules , habitée par des espèces de vestales , ce qui a donné lieu d'appeler Senantes les lieux habités et fréquentés par les ministres de la religion gauloise. Quoiqu'il en soit, nous retrouvons des traces des mots Druides et Senantes dans les noms de plusieurs villages de Picardie. Celui-ci est tout entier

(() Banier. iup. (S) Rel. d«f Cul. 1. 1. p. 177.181.

(î) GkMMire franf. de D. C*rp«nli«r, ta mol Btltr.

dans Senantes, village du Beauvoisis, en partie dans Nemtocenna ou Nemetosena, ancien nom de la capitale des Atlrebates, qui était une portion du Belgium; Nemeto ou Nemetet, suivant Fortunat, signifie un temple (NemetoSena , temple des Senes): dans Senave et Senerent, deux hameaux du Vcrmandois; dans Sendeneuf, Sendcnodum; dans Senlecquc eu Boulonois; dans Scncrcy en Laonnois; dans Senqueux, Senquatium en Beauvoisis ; dans Scnefle, au Pays reconquis, etc. Saron, village du Beauvoisis, pourrait bien venir aussi des Sarondcs, qui formaient une classe dans l'ordre des Druides.

Quant au mot Druide, nous croyons l'apercevoir en partie dans Druisen- restes pu son dk ourtis, Drancourt en Vimcux, et Driencourt en Vcrmandois; dans Drusciacum, mciois. Drugi en Ponthieu; dans Druciacum , Drucy ou Droizy en Soissonnois. C'est encore une tradition (1) dans le pays, comme nous l'avons déjà dit, que les Druides avaient un collège où est actuellement le village de Droizy (on voit au terroir de Droizy un lieu nommé Cent, vendu au mois de novembre 1262, à l'abbaye de SaintJean-dcs-Vignes de Soissons) ; qu'ils faisaient l'exercice de leur religion dans le bois de Taf, qui s'étendait d'un côte jusqu'au lieu où a été bâti le village de Tau, d'un autre jusqu'à la Fontaine-au-Chesn* , où l'on prétend que les Druides ont dressé un autel ad instar de celui de Chartres, à la vierge qui devait enfanter. Cette tradition a été attaquée 1." à cause de l'éloignement de la butte de Taf ou Tau de la capitale du Soissonnois ; 2." à cause de l'abondance des grès ou roches accumulés les uns sur les autres, qui rendent le terrain inabordable; 3.» parce que les arbres qui y croissent ne sont que des bois blancs; 4.* parce qu'on n'y voit point de chêne, par conséquent point de Gui. Toutes ces raisons ne paraîtront certainement pas victorieuses à des personnes qui sonl instruites des révolutions que la surface du globe a essuyées. L'abbé Le Bœuf (2) dit qu'il est bien éloigné de rejeter la tradition que les Druides faisaient des sacrifices au pied des chênes : Je dit plut, ajoute-t-il, et j'ose avancer que la forêt d'Artenes ou Artannet qui en est fort voisine (de Tau) servit au même usage. Comme il s'était trompé sur la position de cette forêt, M. Cothon, curé de Gislocourt en Valois , qui connaissait la carte du pays, a envoyé le 21 de mai 1735 à l'Académie de Soissons, les observations suivantes : Selon l'ancienne tradition, dit-il , et le témoignage des naturels du pays, l'auteur a mis le village d'Arthenes au lieu de celui de Droizy. On trouve la dénomination des Druides dans celui de Droizy. Ce village n'est éloigné de celui de Tau que d'une demi-lieue. Il y a même entre Tau et Droizy une

(I) D. Gine*m, hirt. M8. de feinoat. (S) Dinert. »r le Sotemnoi*, lï», p. 9i.

élévation de terre en forme de calvaire, laquelle a été fabriquée par let Druide*, et qu'on prétond avoir été beaucoup plu» élevée dans le* tiède* reculé* , pui*qu'on fait remarquer qu'il n'ett pa* naturel que ce monceau , qui est tout à fait formé en rondeur > aboutissant en pointe en forme de pain de sucre par le haut, puisse naturellement n'être trouvé en cet endroit. On prétend donc que ce sont de* terre* rapportée* oû le* Druide* allaient taorifitr. Cett ce qui s'appelle encore aujourd'hui la Butte de Tan (I). Tel fut le premier temps de la religion belge.

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