Voir le développement de ces idées au chapitre du Milieu
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du goût ou au moins de la patience du public. Nous pouvons savoir par là à quel point le public d'alors différa de nous, puisqu'il écouta jusqu'au bout des choses que nous rebuterions dès l'abord. Par le moyen des Rieupeyroux, nous apprenons encore jusqu'à quel point Corneille , Riuine avaient, après avoir subi la forme des prédécesseurs, imprimé leur forme propre sur l'esprit du public. Les successeurs moyens ou médiocres nous en instruisent. Ces esprits sans originalité nous montrent quelle a été la force contraignante du moule ; autrement dit ce qui en ce temps-là sollicitait limitation, ce qui la décourageait ou ne la tentait pas, et ce qui restait au-dessus de ses prises. Et c'est encore pour nous un moyen auxiliaire de faire la vraie part au génie des individus.
Et lorsqu'enfîn du génie de quelques hommes comme Racine, Molière ou La Fontaine, et de la coïncidence de ces génies dans un même temps, on conclut à une sorte de génie de l'époque comme on le fait parfois, on crée à mon sens une dangereuse entité.
Les erreurs que je viens de relever, et dont Taine a été en France le brillant et puissant propagateur, ont leurs analogues, assurément, dans des Histoires littéraires composées à l'étranger. J'ai pris M. Taine comme un spécimen. Je ne puis évidemment donner ici en toutes choses que des spécimens. Ces thèses erronées proviennent de ce qu'on a très justement entrevu la possibilité de traiter l'histoire littéraire d'une façon scientifique, mais qu'on a essayé de la traiter sur ce pied sans avoir au préalable reconnu que l'histoire est une maiière hétérogène, contenant des éléments susceptibles d'organisation scientifique, et des éléments réfractaires à la science; d'où la nécessité préliminaire d'un choix, d'un départ entre les éléments. Qu'on me permetle de m'ex[)liquer en m'empruntant à moi-même ce que j'ai dit ailleurs sur ce sujet.
(( On appelle science un ensemble de vérités, c'est-à-dire de propositions énonçant qiiil ij a une similitude constante enlre tels et tels phénomènes. Exemple : toutes les chutes
28 INTRODUCTION A L'HISTOIKE LITTÉRAIRE.
de corps à la surface de la terre se ressemblent en ce point que le corps tombe selon la verticale du lieu. Par opposition, savoir que tel corps, la flèche de l'église de X..., est tombée en écrasant plusieurs personnes, n'est pas de la science. » Constater une similitude plus ou moins étendue, plus ou moins constante, est en toute science la première opération à faire, le premier pas. Ce n'est pas le dernier; une similitude élant constatée, il faut se l'expliquer, en trouver la cause, c'est-à-dire en réalité trouver le lien qui rallaclie cette similitude à une autre encore plus large et plus constante. On ne fait pas de la science avec ce qui est absolument singulier, unique, dépareillé.
Dans tous les départements de l'histoire — et par conséquent dans la littéraire, qui nous occupe ici, — ce qui apparaît comme unique s'appelle événement. Dès qu'on se trouve au contraire devant quelque acte similairemeut accompli par un nombre d'hommes plus ou moins grand, on a affaire à une institution.
L'histoire est un tissu oià les événements et les institutions sont constamment et profondément entrelacés. Événements, institutions, si on les considère superficiellement, se résolvent également en des actes faits par des individus; mais la différence profonde c'est que dans l'institution l'individu agit comme semblable h d'autres individus, tandis que dans l'événement il se singularise, il innove ou invente, bref produit, par quelque trait d'esprit ou de caractère qui lui est propre, quelque chose qui jusque-là n'a pas de similaire. Nous avons expliqué tout cela plus amplement dans V Histoire considérée comme science.
Sans doute tout le monde comprend, d'une manière superficielle, ce que chacun de ces termes « événement, institution » signifie, et leur opposition ; mais généralement on ne voit pas, dans leur étendue respective, les deux choses dénommées, ni la profondeur de leur opposition. Surtout on ne voit pas quel conseil il en résulte pour l'élude de l'histoire. Si je demande, par exemple, à un critique ordinaire, ce qu'il entend
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par événement et par institution dans l'histoire littéraire, il me dira : « La représentation du Ciel en 163G, voilà un événement; l'existence continue d'un corps comme l'Académie française, voilà une institution ». Le critique a raison; mais il ne sait pas avoir assez raison. On aurait avec lui bientôt fait le tour des institutions. Après avoir cité les Académies, les théâtres et les fondations faites pour récompenser les gens de lettres, on croirait avoir à peu près touténuméré. II y a en littérature bien plus d'institutionnel que cela.
Il faut approfondir les idées d'événement et d'institution. Pour moi est institution ou institutionnel tout trait qui, dans un acte, une besogne, une œuvre, rappelle quelque trait déjà visible dans l'acte, la besogne ou l'œuvre d'un autre homme, et a fortiori de plusieurs autres hommes. Bref dès qu'il y a similarité, peu ou beaucoup, il y a de l'institutionnel. Est événement ce qui n'apparaît que dans l'acte ou les actes d'un seul homme et semble le produit singulier de son caractère. L'événement, le trait unique, est quelque chose d'absolu. Il n'y a pas de degrés dans l'unicité, qu'on me passe le mot. Mais on voit tout de suite qu'il y a beaucoup de degrés dans l'institutionnel : on peut en elîet rencontrer des ressemblances plus ou moins étendues, des similarités qui lient ensemble un nombre d'actes, petit ou grand, ou illimité.
Donnons des exemples. Cependant si j'en voulais offrir pour chacun des degrés que l'institutionnel comporte, je n'en finirais pas; je me bornerai au nécessaire; d'autant plus que ce livre est justement, comme on le verra, tout tissé d'institutionnel. — C'est de l'institutionnel pour moi que la règle des trois unités du théâtre classique, du moment qu'elle est professée théoriquement par plusieurs critiques et pratiquée par plusieurs auteurs. — C'est de l'institutionnel qu'une métaphore qui a fait fortune et qu'on trouve chez plusieurs écrivains. — C'est de l'institutionnel qu'un tour de phrase communément adopté. — C'est de l'institutionnel que l'opinion professée pareillement par Racine, La Fontaine, Boi-
leau, etc., sur Homère ou sur tel autre ancien. — C'est de rinstitutionnel que tel vers de Boileau, non quand Boileau le fait, mais quand ce vers est devenu proverbe, et dans la mesure où l'on s'en sert. — C'est de l'institutionnel que cette délicatesse de goût, bonne ou mauvaise, qui ne veut pas à une certaine époque qu'on nomme la vache dans un vers. — C'est de l'institutionnel que celte autre délicatesse — cette fois dans le public — qui exige que le tyran assassiné dans la tragédie, une fois frappé sur la scène, se précipite pour aller expirer dans la coulisse.
Rien de plus institutionnel et par suite de plus important que l'accueil fait à telle œuvre; que son succès ou son insuccès; et le genre du succès, et dans quel sexe, dans quelle classe, et la durée du succès. Une vue superficielle ferait appeler le succès de Rousseau, par exemple, un événement. C'est Rousseau qui est, en lui-même, un événement; mais l'accueil qu'il reçoit du public est une institution. Autrefois, les historiens littéraires (sans exception, je le crois) auraient donné toute leur attention à l'étude de Rousseau même. Aujourd'hui ^ on accorde une assez belle place à l'effet de Rousseau sur son temps. Il ne manque plus que de faire cela avec conscience, résolution et ampleur.
C'est de l'institutionnel que notre goût actuel si vif pour la description des paysages, — que l'estime de notre génération pour l'expression métaphorique, — que telle plaisanterie trouvée par un rapin et passée dans le langage de tout le monde, même de la femme du meilleur monde, puis de là dans le style littéraire, etc.
De cette brève énumération d'exemples qui sans doute suggérera au lecteur une foule d'analogies, on conclurait volontiers que l'institutionnel, loin d'être rare en littérature, est plutôt tout : ce serait tomber dans un autre excès.
]. C'est enirer inconsciemment dans l'histoire inslitulionnelle ou scientifique. On y est entré encore d'autre manière, en cherchant les imitations, emprunts, influences composantes.
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En littérature, il y a aussi de l'événement, et il y joue un rôle capital. Tout commence à l'état de singularité, d'événement. La première tragédie française où les trois unités soient observées, la Sophonisbe de Mairet, croit-on, est un événement jusqu'à ce que l'exemple soit imité. Il l'a été, et cet événement a engendré dès lors une institution. La Sophonishe aurait pu n'être pas imitée, rester un pur événement; cela arrive à beaucoup de faits historiques.
Richelieu, en tant que protecteur des gens de lettres, est un événement. Sans doute il y a eu d'autres protecteurs que Richelieu; mais la protection de celui-ci reste un événement dans la mesure où l'on considère les façons de Richelieu, son goût, ses procédés généreux d'un côté, impérieux de l'autre, bref, ce qui, dans cette protection, porte un cachet personnel. L'influence de Louis XIV sur le ton du langage, considérée en Louis XIV est un événement, tandis que considérée dans ceux qui subissent cette influence, elle est une institution. Et pour rejoindre ceci à ce que nous avons dit plus haut sur le génie de Racine : Racine est un événement dans la mesure où il dépasse ses contemporains en profondeur, ou en délicatesse psychologique, tandis qu'il est institution ou institutionnel là où vous lui trouvez un air de similitude quelconque avec un ou plusieurs prédécesseurs. Précisons encore : la galanterie fade et déplacée que nous rencontrons çà et là chez Racine (voir notamment Oreste et Néron) est de l'institutionnel. Elle lui a été inoculée par son époque. La douce sonorité de l'expression, en parfait rapport avec le sentiment exprimé, n'est qu'à Racine, au moins quant au degré où il nous fait voir cette qualité.
Je conviens que la différence de l'événement à l'institution, claire, évidente même eu maints endroits, est, en bien des rencontres, subtile, presque ou tout à fait insaisissable; et que souvent événement et institution semblent se confondre. Ce n'est pas une raison pour ne pas essayer de discerner les deux aussi avant qu'on le peut.
Mais, dira-t-on, pourquoi celte distinction? pourquoi tant y tenir? parce que la connaissance scientifique est à ce prix, tout simplement. Est-ce que l'unique, c'est-à-dire l'événement, peut être matière à science? Non, il n'y a de science qu'à l'occasion des phénomènes similaires. La science est essentiellement constitution du semblable. Qu'est-ce que nous cherchons en fin de compte? le pourquoi des choses? Or, si la chose qui n'est arrivée qu'une fois a bien son pourquoi, aussi bien que celles qui sont arrivées souvent, le pourquoi de la chose unique n'en diffère pas moins capitalement du pourquoi des choses réitérées,... le pourquoi de la chose unique est pour nous insaisissable. Il faut invinciblement deux cas au moins, deux cas pareils, pour que noire esprit puisse expérimenter si dans les deux cas il y a eu un même précédent. Cela n'empêche pas et ne doit pas empêcher de noter les singularités. Elles composent une connaissance encore fort intéressante. Savons-nous d'ailleurs si ce qui est ou paraît être unique en ce moment n'aura pas demain, plus tard, sa réitération? Mais le danger, en histoire littéraire, comme en toute histoire, danger non évité, écucil où généralement l'on choppe, c'est de confondre l'événement avec l'institution, ce qui est fortuit avec ce qui est déterminé plus ou moins, et c'est de traiter les deux termes de la même façon, d'en tirer des conclusions d'égale étendue.
Trop souvent de nos jours la manie de généraliser emporte l'historien. Vous le voyez se saisir de ce qu'un littérateur offre de pins individuel, vertu ou vice, forme ou degré du talent, le lui ôler et l'attribuer à toute sa génération, à toute son époque, à toute sa nation. Depuis Taine il n'y a guère de livre qu'on puisse ouvrir sans rencontrer dès les premiers pas des phrases comme celles-ci, que je puise au hasard dans une histoire faite pour instruire nos jeunes gens : « Beaumarchais est lui-même une des plus extraordinaires expressions du siècle » (idée un peu contradictoire, Beaumarchais élant donné à la fois comme expression du siècle, c'est-à-dire
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comme manifestant des clioses communes en ce siècle et comme exiraordhtaire), « car Beaumarchais, en vrai fils du siècle, trouva le secret d'unir Texcellence du cœur à l'immoralité foncière ». Regardez bien à cela. Un vrai fils du xvni" siècle unit rexcellcnco du cœur à limmoralitc foncière. Voici Turgot, est-ce qu'il unit l'excellence du cœur à l'immoralité foncière? Non, me direz-vous. Il n'est donc pas vrai fils du siècle? De quel siècle est-il? et Malesherbes? La Fayclle? Louis XV? M. de Maurepas? Fréron? Montesquieu? etc. Que le lecteur passe en revue tous les hommes connus de ce siècle, et me dise après combien il en voit qui seraient vrais fils du siècle, et combien faux fils, selon la définition donnée. Le même auteur applique sa généralisation jusqu'aux personnages de comédie. « Rosine (du Barbier), tendre, malicieuse, rouée, etc., est une vraie femme de ce siècle qui sait où elle aspire, où elle va. » Il paraît que les femmes du xvii" siècle, quand elles aspiraient à tomber, par mariage ou autrement, aux bras de l'homme aimé, ne savaient pas où elles allaient. Mais si Rosine est une vraie fille du siècle, que sont Mme Roland, Charlotte Corday, qui ressemblent si peu à Rosine? Sans doute de fausses femmes du siècle. — Et avec cela, l'auteur que je reprends a fait un livre très estimable, qui comble, comme l'on dit, une véritable lacune. Parmi les historiens et les critiques les plus autorisés de ce temps-ci, il serait aisé, je crois, de relever quantité de conclusions tout aussi téméraires que les précédentes.
En résumé, si, comme on le doit, on étudie méthodiquement d'un côté l'auteur, l'individu, et d'autre part la collectivité, le public, on relèvera dans l'auteur toutes les influences proches ou éloignées qu'il a subies, et qui sont entrées dans la composition de son talent; toutes les conditions environnantes qui ont porté coup et laissé sur lui leurs marques. On relèvera ensuite l'influence qu'il a exercée à son tour, les marques qu'il a imprimées sur d'autres ou sur le public même. Bref on traitera l'individu comme un évé7iement qui
jmrte en lui des traces cC institutions antérieures et qui est le point de départ d'institutions subséquentes.
Quant à rélude du génie propre à l'individu, étude qui chez certains historiens tient toute ou presque toule la place, ne lui demandez de conclusions que pour la psychologie générale et spécialement pour cette partie de la psychologie qu'on appelle Festhélique. L'examen attentif de ce qui fait que Racine est Racine, que Hugo est Hugo, peut fournir une importante contribution à la théorie, toujours en construction, des facultés intellectuelles, imagination, raison, observation, don du langage, etc.
Parlons du public maintenant. Tout ce qui s'ofTre dans le public est institutionnel. A l'égard du public, la tâche est donc en un sens plus facile, puisqu'il n'y a pas là d'élément singulier à observer, et mettre à part. Et en même temps la tâche a un intérêt capital. On peut reprocher aux historiens littéraires de n'avoir pas saisi combien largement l'étude du public avait droit d'entrer dans l'histoire littéraire. La vraie place de celte étude est à la suite de l'étude des auteurs médiocres, infiniment trop négligée.
Donc pour moi, après le problème universel qui se pose devant l'érudit, tel fait est-il exact? il y a un problème également universel pour l'historien; un problème qui se présente en tout genre d'histoire à chaque instant et sans aucun répit, c'est de faire le départ entre deux éléments partout entremêlés, l'institutionnel et l'accidentel, ou, ce qui est même chose, le collectif et l'individuel, et même chose encore, le déterminé et le contingent.
Ainsi, à mon sens, la question de l'institution et de l'événement domine toute l'histoire science; elle est à l'entrée, marquant le point oii l'érudit proprement dit termine sa tâche, et l'historien commence la sienne.