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LA SECONDE CONDITION, RECHERCHE DES CAUSES

Le second pas, c'est la recherche de la cause. Ce sujet est si abstrait, si ingrat pour le lecteur; on y est si exposé à pocher par un excès de dogmatisme vague (j'en ai fait l'expérience personnellement) que j'ai songé à m'y prendre d'une façon plus concrète; j'ai songé à exposer la méthode générale en me posant un problème particulier et en essayant de le résoudre. Bref, pour expliquer comment je crois qu'il faut marcher, je me suis dit : « Faisons une course; fournissons de notre mieux une marche vers la cause d'un effet donné. »

Mais d'abord le choix du sujet, c'est-à-dire de l'effet à. expliquer, est-il indifférent? Pour trancher cette question préliminaire, je suis bien obligé de recourir à quelques principes généraux : où les chercher, sinon dans les régions intellectuelles 011 l'homme a montré par les résultats qu'il savait trouver la cause, et qu'il avait pour cela des principes efficaces? Je vais donc attester ici les sciences mieux constituées que l'histoire, et m'aidor des principes méthodiques que ces sciences ont établis chez elles. Voici sommairement ce que je leur emprunte.

Les causes ne se révèlent à notre esprit que par le changement qui se présente dans les effets. Si rien ne bougeait

dans ce monde, on ne saurait la cause de rien. En slyle d'Auguste Comte, c'est la dynamique des choses qui éclaire leur statique. Dans les sciences physiques, le chercheur modifie à son gré (au moins d'une manière suffisante) les circonstances du pliénomône qu'il étudie Par exemple, quand on veut savoir quel est l'élément respirablc, on isole un peu d'air sous une cloche, on y met un oiseau vivant et l'on retire de ce milieu fermé tantôt l'un, tantôt l'autre des éléments. C'est une expérieiice^ au sens propre du mot. Dans l'expérience, la modification est faite par nous; nous la déterminons, la limitons, comme il nous convient, pour le but visé. En histoire, il ne nous est pas loisible de faire une expérience, puisque les faits ne sont pas modifiables par nous. Toutefois l'élément essentiel de l'expérience, la modification, existe en histoire, bien qu'elle ne soit plus de notre fait à nous chercheurs. Et même cet élément est en histoire assez abondant. On peut, on doit en profiter. Et de même qu'en science physique, c'est une question primordiale de savoir quelle expérience doit être faite dans un cas donné, en histoire il s'agit d'abord de savoir quelle modification, quel changement on observera. Le choix du changement historique à étudier^ pour l'éclaircissement d'un problème donné, équivaut à tinvenlion de V expérience dans la science physique.

Mais dans ce choix, d'importance capitale, quels principes nous dirigeront? — Je remarque d'abord dans ïexpérience cette condition que la modification y est limitée; ou, autrement dit, une seule circonstance est changée, tandis que tout le reste est maintenu avec le plus grand soin (et je vois bien la raison de ce soin, elle est de sens commun et de logique générale). Je dois donc en histoire tâcher d'obtenir cette condition absolument nécessaire.: un changement partiel, au milieu d'une joarité de tout le reste. Cela me fournit une indication. Un changement se compose de deux termes, de deux états : l'un antérieur,, l'autre postérieur. Si je prends l'un de

mes termes dans un milieu, en France, par exemple, et que j'aille clierclier l'autre dans un milieu différent, en Angleterre, je manque tout de suite à la règle. Il est clair que je dois au conlraire prendre mes doux termes dans le même milieu, c'est-à-dire dans une région aussi homogène et dans une période historique aussi resserrée que possibb. Ce qui manque le plus, c'est cette parité du reste dont je parlais tout à l'heure. Même en choisissant pour le mieux le changement, qui doit tenir lieu d'expérience, nous aurons assez de peine à nous défendre contre Je grand nombre des changements simultanés.

D'autre part il faut que le changement, dont nous voulons tirer parti, soit aussi tranché que possible, car de ce qu'un changement est tranché, on peut inférer que la cause inconnue a été énergique; nous avons évidemment plus de chance de découvrir une cause énergique qu'une cause faillie.

Un changement tranché dans un milieu aussi identique que possible, je puis trouver cela, certes, dans la littérature de bien des pays. Cependant le lecteur comprendra aisément que moi, Français, je sois disposé à chercher le changement désiré au plus proche, c'est-à-dire dans la littérature française. A la suite des réflexions que je viens de développer, j'ai été amené finalement à examiner, à scruter le changement marqué par ces deux termes convenus, classicisme, romantisme.

La première opération à faire maintenant relève de l'observation historique : il s'agit de savoir aussi exactement que possible ce que sont les objets dont on parle. Gœthe, Sainte- Beuve, Taine et finalement M. Brunelière ont, chacun à sa manière, défini le classique et le romantique. Par exemple, le classique pour M. Brunelière est un littérateur à l'école de qui on peut se mettre, sans risquer d'y contracter des défauts, et (( c'est un esprit équilibré ». Remarquons que la formule s'applique par intention à toute littérature. Visant un objet trop vaste, indélimité, cette formule ne peut nous convenir, à

nous qui visons simplement des objels propres à l'histoire de la littérature française.

Au début du siècle actuel (vers 1820) il a paru chez nous un groupe de littérateurs, poètes lyriques, dramatiques, romanciers qui ont eu incontestablement l'intention de faire autrement que leurs devanciers immédiats, qui ont critiqué, xlécrié même ces d2vanciers à partir du siècle de Louis XIV. Le public a cru, c'est incontestable encore, que ces littérateurs difleraient effectivement des devanciers et s'est plus ou moins également partagé, applaudissant d'un côté, réprouvant de l'autre. Ces faits certains sont noire point de départ. Les romantiques différaient-ils réellement des classiques? et si oui, quelles étaient les différences? Remarquons — c'est imporiaut — qu'il faut simultanément reconnaître deux similarités parallèles; il faut reconnaître, déterminer en quoi les classiques se ressemblaient entre eux, et quels traits les romantiques avaient entre eux de commun. Ces opérationslà se font d'ensemble; les différences de classique à romantique aident à voir en quoi les classiques se ressemblaient; et ces ressemblances à leur tour aident à mieux voir en quoi les romantiques diflèrent des classiques.

Pour nous, après avoir observé avec attention les similarités qu'ont entre eux généralement (et sauf exception) les littérateurs français de l'ancien régime, depuis le temps de Richelieu jusqu'au début de la Restauration, et les similarités qui unissent les romantiques, il nous a semblé que la dissemblance portait sur bien des points — et encore n'avoiisnous pas la prétention d'avoir reconnu absolument toutes les différences. Les rechercher et les constater toutes, d'ailleurs, n'est pas ici notre objet; notre dessein, au contraire, est d'en retenir une (pourvu qu'elle soit incontestable) et de nous demander quelle est sa cause ; de rechercher avec méthode d'où procède ce changement précis, délimité (comme la méthode l'exige). Voici maintenant quelques-unes des différences que nous croyons apercevoir dans le romantisme :

1" le style des poètes lyriques (et même des prosateurs) est autre; 2" autres sont les règles qui régissent le tliéàlre; liberté quant au temps, au lieu, au ton, lequel a droit d'aller du grave au plaisant; et autre la langue théâtrale; 3° les modèles sont autres; on estime et on imite d'autres exemples. La tradition acceptée diffère de celle qu'acceptaient les classiques. On prise assez haut des époques, des pays, que les classiques dédaignaient ou que leur indifférence ignorait. 4" Les sympathies, les émotions exprimées sont en grande partie autres; et par exemple autre l'impression qu'on reçoit du spectacle des choses naturelles. Ceci, je le répète, n'épuise certainement pas le chapitre des différences *.

A présent, j'en choisis une, pour laquelle je m'efforcerai de trouver la cause. La différence que je choisis est la dernière que je viens d'énoncer. Je la développe, J'aperçois assez clairement que la sympathie d'imagination, la sympathie artistique, est comparativement courte dans le classicisme, étendue dans le romantisme. Que de sentiments intimes exprimés, que de situations décrites, que de types sociaux dépeints par le romantique, et dont, grâce à lui, on sent vivement l'absence dans le classicisme! En ce dernier, je ne vois nulle part l'enfant, nulle part la vie des ménages, la tendresse des époux, nulle part la souffrance des pauvres gens, encore moins celle de la bête. Par l'étendue, la vivacité des émotions sympathiques, le romantisme se distingue avec éclat du classicisme. Je suis on ne peut plus étonné qu'on n'ait que peu ou point marqué cette différence d'une importance sans égale.

Donc ce trait capital étant décidément élu, séparé, cherchons-en méthodiquement la cause. — La cause c'est l'antécédent nécessaire. Quand on peut appliquer la méthode

1. MusseL se demande dans les lettres de Dupuis et de Cotonnet en quoi le romantisme consiste; et il a l'air de ne plus trouver. Je serais presque disposé à l'opinion contraire. Les dilTérences propres au romantisme me paraissent évidentes. L'embarras, est de les suivre jusque dans leurs dernières particularités.

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indiiclive, cet antécédent se dégage par une ou plusieurs expériences qui éliminent, un à un, les antécédents non nécessaires et font voir que l'effet peut subsister sans eux. Puis vient l'expérience décisive, on supprime l'antécédent nécessaire, et on montre que l'effet s'en va; on rétablit cet antécédent et on montre que l'effet revient. Rien de tout cela n'est possible dans la recherche que nous avons entreprise. L'observation n'est-elle pas capable ici de suppléer à l'expérience? Si je réponds non, je dois évidemment renoncer à toute recherche, puisque je n'ai que l'observation pour moyen. Si je réponds oui sans explication, je commets une grosse erreur. Je défie que par l'observation pure et simple, abandonnée à elle-même, l'esprit le plus attentif, le plus laborieux, trouve et surtout prouve tantécédent demandé. Considérez la société au sein de laquelle se montre l'effet qui nous occupe, plus vous y regarderez, plus vous trouverez d'antécédents possibles. Parmi ce très grand nombre d'antécédents possibles, à quelle marque reconnaîtrez-vous donc celui ou ceux qui sont les nécessaires, qui sont les causes? Hé bien, j'affirme qu'on n'a pas d'abord d'autre marque, d'autre fil dirigeant, qu'une idée délicate que je vais dire : La cause, ce doit être V antécédent qui produit ordinairement des effets plus ou moins similaires à notre effet. Nous avons, par exemple, constaté dans le classicisme une sorte d'abrègement relatif, d'élrécissement de la sympathie. L'antécédent que nous essayerons d'abord, ce sera celui qui a cet effet, pour ainsi dire naturel, de rendre les hommes moins aptes à sympathiser. Cela me conduit droit à un antécédent, à une circonstance que présente, parmi tant d'autres, l'ancien régime : l'existence d'une noblesse, d'une caste aristocratique.

Je m'arrête un instant pour faire quelques remarques : 1° mon idée n est encore jusqu'ici que le choix d'une cause probable, plus probable, ce semble, qu'aucun autre des antécédents; bref c'est une idée hypothétique, rien de plus pour le moment; je ne dois pas m'illusionner; 2" j'ai d'un

côté une induction historique que voici : toutes les castes aristocratiques ont pour elles-mêmes une estime, et pour ce qui leur est étranger une mésestime, qui les rend tout au moins iudifTércntes, inattentives aux mœurs et conditions des classes réputées inférieures. Cet effet, indifférence, manque d'intérêt, de sympathie, je m'attends qu'il sera produit, qu'il aura sa récurrence dans l'histoire, partout oii une caste aristocratique subsistera. J'ai à cet égard l'esprit averti. D'autre part je rencontre, dans la littérature en question, un effet dont la similarité avec les effets de l'aristocratie me frappe. Cela détermine un choix qui, je le répète, n'est jusqu'ici qu'une manière d'essai. J'affirme de nouveau que ceux-là mêmes qui croient ne faire qu'observer les faits, font, qu'ils le sachent ou non, des raisonnements de ce genre. Le mal est non de les faire, car ils sont inévitables, indispensables, mais do les faire sans le savoir.

Je suis encore cependant bien loin d'une certitude acquise. Il ne suffit pas qu'une classe aristocratique existe dans les environs d'une littérature, pour que celle-ci en porte la marque. Il y avait une aristocratie en Angleterre au temps de Shakespeare; et ce qui est plus décisif ici, il y avait une aristocratie chez nous au xvi" siècle, alors que la littérature contemporaine offrait des caractères assez différents des caractères du classicisme. Je n'en suis pas d'ailleurs très étonné; il faut non seulement que l'aristocratie existe, mais qu'elle influe sur les lettrés, quelle les régisse plus ou moins. Qu'importe que l'aristocratie existe, si ce n'est pas pour elle particulièrement qu'on écrit et avec connaissance de ses goûts, de ses exigences. Or, pour faire bref, je vois — et ceci est maintenant de l'observation historique pure, — je vois que le contact nécessaire des nobles et des lettrés ne s'opère qu'en France, et dans ce pays même seulement au xvn" siècle et de plus en plus à mesure que ce siècle s'avance. Ici je me rencontre avec Taine. Taine a dit : Le classicisme est dû à la domination des salons. Je me garderai de dire, comme lui.

tout le classicisme. Taine n'a pas assez distingué ce qu'il y a d'éléments divers dans le classicisme. Mais surtout en parlant du salon, il fallait spécifier et dire : le salon régi par l'esprit aristocratique.

Si les circonstances sociales, que nous découvrons et que nous lions ensemble, tendent à produire précisément des effets similaires à celui qui fait le sujet de notre étude, nous sommes quelque peu autorisés à croire que nous avons mis la main sur la cause. Pour être autorisés tout à fait, que nous manque-l-il? n'ayons pas d'illusiou, il nous manque encore beaucoup de conditions. Il faut que nous acquérions l'idée que les causes présumées, non seulement sont dénature

I à produire l'effet, mais qu'elles suffisent à produire tout '^ l'effet, et c'est ici le point difficile.

Pour concevoir si les causes présumées ont ou non la suffisance voulue, l'examen à fond de toutes les circonstances environnantes, et le raisonnement déductif sur l'effet naturel de chacune de ses circonstances, sont d'une grande utilité; ils peuvent conduire assez avant vers la conviction. Toutefois à mon avis d'autres opérations viennent s'imposer. Il faut résolument, systématiquement, procéder à l'instance contradictoire. Ce n'est rien moins qu'une revue de toutes les forces parallèles qui agissent dans la société. Pour chacune d'elles on se posera la question : qu'a-t-elle donné cette force? n'a-t-elle pas pu produire une partie de notre elfet? Le travail serait infini, il serait impossible, si on ne recourait pas au principe dont j'ai déjà parlé, la considération

^ du genre cV effets qui sont en tendance dans chaque force. Nombre de ces forces se trouvent par là mises hors du débat. On voit promptement qu'elles n'ont pas dû influer au moins provisoirement. Pour être clair, je citerai des exemples : la forme de l'armée, le régime des corporations, le système financier de l'Etat, les habitudes et règles du commerce, entre autres institutions contemporaines, seront écartés, jusqu'à nouvel ordre, comme incapables d'avoir influé. Cepen-

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dant même à l'égard de celles-ci l'enquête reste toujours ouverte. Quelqu'un pourra un jour faire ressortir des rapports inattendus, jugés improbables. Il en est de même dans toutes les sciences sans doute, mais ici l'attente du démenti, toujours possible, doit être plus forte que dans les sciences de la nature.

La revue attentive de toutes les forces ou causes possibles, au sein de la société donnée , n'est qu'un moment de l'épreuve. Terminée de ce côté, elle doit être continuée par ailleurs. J'irai rechercher dans les autres pays, d'abord voisins, puis de plus en plus dislants, ce qu'ils ont pu avoir d'analogue à notre classicisme. Par exemple je trouve quelque chose d'analogue en Angleterre, dans la littérature do la reine Anne. Je recommencerai donc à faire pour celle littérature ce que j'ai fait pour la nôtre. Je passerai après en Italie, en Allemagne, et j'arriverai ainsi de proche en proche aux littératures les plus éloignées. C'est dire que ces sortes d'enquêtes ne peuvent être l'ouvrage d'un seul homme. Plus qu'aucune autre science, l'hisloire scientifiquement traitée réclame des légions de travailleurs.

Le succès dans ce genre de démonstration demande une grande finesse. Il faut savoir abstraire les parties similaires dans des phénomènes qui présentent d'autre part une quantité de différences. Il faut savoir résoudre des sujets, extrêmement complexes, en autant d'éléments qu'il y en a de réellement distincts. Mais après tout je crois que, sans aller jusqu'au bout du monde, on arriverait, non pas certes à une certitude absolue, mais à une conviction satisfaisante.

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