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CHAPITRE III

DE l'histoire littéraire TRAITÉE SCIENTIFIQUEMENT. LA

PREMIÈRE CONDITION : RECHERCHE DES SIMILARITÉS, DISTINC- TION DE l'événement et DE l'iNSTITUTION

Une hisloire liLtcraire, faite sur le plan ordinaire, ne mentionne que les auteur.s célèbres, ne détache que les sommités; les auteurs éminenls y sont biographies et leurs œuvres analysées, jugées, suivant l'ordre du temps. Des éludes ainsi juxlaposécs forment un ensemble plus apparent que réel. Il se peut d'ailleurs que la biographie y soit exacte et copieuse et les œuvres profondément analysées : il existe des histoires qui sont, à ce double égard, excellentes.

Plus philosophiquement, d'autres historiens ont groupé leurs études autour d'un grand nom. Sainte-Beuve a fait Chateaubriand et son entourage; il a fait Port-Royal avec Pascal pour centre. Ici déjà les littérateurs sont non plus juxtaposés, mais reliés dans la contemplation qu'on en fait, comme ils le furent dans la vie. Il est vrai que le lien est souvent trop superficiel; ils sont mis là ensemble parce qu'ils ont fréquenté dans un même monde, qu'ils ont été pareillement affiliés à quelque secte religieuse, à quelque parti littéraire ou politique; et c'est tout ce qui les unit.

Plus haut encore, on rencontre des histoires comme celle de la Littérature anglaise de Taine. Ici éclate une nouveauté

vrainient considérable. Entre tons les littérateurs d'un pays alignés en longue file à travers quinze siècles, Taine soupçonne, suppose, puis affirme une communauté essentielle, un lien sérieux et eiïectif, la race. Puis encore entre tous les littérateurs pris dans une même tranche du temps, il affirme la communauté d'une influence subie, celle du milieu et du moment. Ce sont là des propositions neuves, originales et de grande portée.

J'ai dit amplement ailleurs ce que je pensais de l'idée de race, idée vag^ue, hypothétique, qui n'est pas démontrée ni même démontrable directement. Quant au milieu et au moment, ils sont une même chose, et Taine a, ce me semble, distingué, séparé à tort le moment du miheu. N'importe! le milieu ou le moment a sur la race l'avantage d'être une idée précise qui répond à une réalité on ne peut plus démontrable. La thèse de Taine a fait fortune; plus ou moins bien comprise, appliquée avec plus ou moins de jugement, elle apparaît en quantité de livres.

L'idée du milieu amène à sa suite dans l'histoire une série d'idées fécondes, notamment celle-ci : L'œuvre littéraire n'est plus attribuée uniquement au génie de son auteur, ce qui faisait de cette œuvre un produit contingent, un événement fortuit. Elle est envisagée comme le résultat d'une collaboration inconsciente à laquelle participent, en nombre plus ou moins grand, les hommes d'une génération, d'une époque. Par là, l'œuvre littéraire passe à l'état de phénomène plus ou moins nécessité, échappe, au moins en partie, à la contingence, et cela est très bon. Mais dans Taine déjà (et plus encore dans ses disciples), une lacune se manifeste. Taine, en inventant la race littéraire, idée fausse ou au moins indémontrée, en signalant le milieu ou le moment, idée très vraie, a méconnu le fonds éternel qui dépasse les milieux, les moments, les races, il a méconnu le fonds commun à tous les hommes, ce qu'il y a de constant, d'universel dans nos instincts et dans nos moyens pour satisfaire ces instincts.

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Qu'il y ait réellement une similitude, très étendue entre tous les hommes, on le nie parfois; mais on ne tarde guère à démentir soi-même la négation. Il n'est personne à qui il n'arrive ce qui est advenu à Taine, Le voici qui fait une histoire de la littérature anglaise, et il n'y est question que de retrouver rinfluence particulière de la race, comme si les Anglo-Saxons n'étaient pas des hommes avant d'être des Anglo-Saxons. Mais d'autre part Taine fait un ouvrage en deux volumes, intitulé de V Intelligence] et là il n'est absolument question que de l'homme général. Sur l'homme général, Taine trouve des observations assez pour en remplir deux volumes. Et il indique de plus qu'à vouloir ramasser tous les traits qui sont communs aux hommes, ne fût-ce qu'à l'égard de l'intelligence, ces deux volumes auraient été suivis de beaucoup d'autres. Comment l'auteur de la Littérature anglaise ne s'est-il pas souvenu de son propre livre sur l'intelligence? Je suis très étonné que Taine n'ait pas fait ce raisonnement simple : « Il y a la race, il y a le milieu, il y a le moment; mais tout cela a un substratum. Que le milieu, / je moment modifient ce substratum dans une certaine mesure, soit; qu'un ensemble de modifications d'une certaine durée puissent faire ce que j'appelle une race, soit encore; mais enfin, dans aucun milieu, à aucun moment, le substratum, c'est-à-dire ce qu'il y a de commun, d'universel, de perpétuel dans l'homme, ne disparaît. Les grands traits de son organisation physique ne disparaissent pas, ni davantage SCS grands traits moraux, ses besoins constants et par suite ses visées capitales; ni davantage les procédés constants de son esprit. C'est sur ce fonds constant que tombent toutes les influences, milieux, moments, et même ces moments accumulés que j'appelle la race. Et si les milieux, les moments agissent, le fonds constant, lui, agit nécessairement de son côté; il a toujours sa part d'action; et même cette part ne doit pas être médiocre. En tout cas, c'est justement mon affaire de démêler en chaque occasion ce qui revient à

rhomme éternel et ce qui revient à la race ou à l'époque : déterminer cette dernière part ne se peut bien faire qu'en déterminant aussi la première. »

Après avoir uéglig-é l'homme éternel, voici qu'en sens inverse, par une extension indue de l'idée du milieu, Taine (et après lui ses disciples) méconnaît ce qui appartient à l'individu. Cela supprime toute contingence dans l'histoire, et donne un très bel air à l'évolution humaine; mais la réalité s'en moque, et la contingence, qui subsiste toujours dans une large mesure, ne se laisse pas diminuer par nos vœux ou par nos oublis.

Je précise ma critique par des exemples. Un historien de l'école de Taine fait, je suppose, l'histoire de la littérature grecque; il n'y parle que d'Homère, de Pindare, des trois dramaturges, d'Aristophane, de Platon, bref de tous les grands noms; passe! mais voilà qu'étudiant Platon ou Sophocle, cet historien ne manque guère de nous dire : « Voyez, contemplez le génie de la race grecque », et justement ce qu'il relève, ce qu'il qualifie ainsi, c'est ce par quoi Platon a été l'unique Platon, Sophocle l'unique Sophocle, bref ce qui est le génie propre de Platon ou de Sophocle. Cet historien fait-il le tableau de noire littérature du xvii" siècle, il appuie sur la finesse ou la profondeur de psychologie qui est dans les tragédies de Racine et il nous dit expressément ou implicitement : « Voilà le tact psychologique, voilà l'esprit ou le génie du xvn'' siècle ». Si la psychologie portée à ce point appartient non à Racine en propre, mais au génie du siècle, pourquoi n'y a-t-il qu'un Racine? et autour de Racine pourquoi y a-t-il tant de Campistrons? Il ne faut pas vouloir expliquer tout Racine par son époque, tout Platon par sa race; et surtout ce qui en Platon, en Racine, attire d'abord nos regards, je veux dire le degré qu'ils occupent au-dessus des autres hommes, leur supérioiité, leur culminance. L'époque et la race, si l'on veut, vont jusqu'au point que les auteurs moyennement atteignent; par

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delà, le génie individuel commence et monte. La forme de ce y génie individuel est peut-être bien encore de l'époque; mais ce que je refuse à l'époque, c'est la hauteur même du génie individuel. Vous la lui accordez, et cette erreur fausse profondément les conclusions philosophiques que vous portez sur les époques.

C'est sans nul doute une besogne difficile de discerner dans une œuvre ce qui est à l'individu et ce qui est à son temps. Même h vouloir faire le départ en perfection, je l'avoue, ce serait tenter l'impossible. Mais ne dût-on pas réussir en fait à discerner, encore est-il bon de savoir qu'il y a là des choses distinctes, comme il est bon au chimiste de savoir qu'il y a dans un corps deux éléments, bien qu'il ne puisse pas résoudre le corps.

Le mot de forme vient de m'échapper. Je dois l'expliquer par un exemple. Si Racine a sa hauteur particulière, ou, si vous voulez, une profondeur comme psychologue, à laquelle le commun des auteurs n'atteint pas, cola a néanmoins chez lui la forme du xvn** siècle. Quelle est celte forme? en quoi consistante? Pour moi, les auteurs du xvn" siècle ont en moyenne excellé, par comparaison avec d'autres siècles, à connaître l'homme du moment, le contemporain, mais avec une forte restriction. Ils n'ont bien connu que l'homme appartenant à certaines classes, et dans certaines relations, l'homme mondain vivant dans la capitale. L'humanité contemporaine en ses grandes masses, ils ont négligé de l'apercevoir. Ils ont connu moins abondamment, mais encore assez bien, l'homme perpétuel, général. — Ce qu'ils ont su de celui-ci, ils l'avaient appris en perçant jusqu'au tuf dans l'homme de leur époque. Par suite, leur savoir ici comporic la même restriction que pour l'homme de l'époque. Il ajuste la même étendue. Cela, à mon avis, est vrai, même des esprits très exceptionnels comme La Bruyère et La Rochefoucauld. Les limites de la psychologie moyenne du xvu" siècle donc les voici : on a peu ou point connu les contemporains

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des classes moyennes et basses, les contemporains des autres pays, l'homme des autres époques. A présent, je reviens à Racine et je dis : Il a été un profond psychologue, mais avec cette forme, c'est-à-dire entre ces limites. Les limites, voilà ce qui le plus certainement appartient au temps*; ce dont le temps est responsable. La hauteur que Racine atteint entre ces limites, je le répète, se doit partager. Jusqu'au point où la moyenne des auteurs atteignent, elle est au temps -; audessus elle devient propre à Racine. On me dira assurément : « La moyenne où s'arrête-t-elle ? Cela n'est pas facile à déterminer » ; j'en suis bien d'accord : à rigoureusement parler, c'est même impossible. Mais ce qui n'est pas impossible, c'est un jugement et un départ — approximatifs. Et si approximatifs qu'ils soient, encore valent-ils mieux que rien, et beaucoup mieux que cette erreur de louer une époque pour ce qui est le hasard du génie individuel, d'autant que lorsqu'on a commis l'erreur de dire du génie propre à Racine : « Yoilà le génie du xvn'" siècle », on tombe presque forcément, par voie de conséquence, dans une autre erreur, c'est de ne pas voir dans les médiocres le génie de l'époque, de ne pas voir du moins ce que ces médiocres en contiennent et en manifestent. Voyez par exemple comme se fait une histoire du théâtre français au xvn" siècle. L'historien s'attache aux œuvres célèbres; il commente avec abondance Corneille, Racine, Molière. Les hommes de second ordre comme Th. Corneille, Deslouches, sont déjà négligés. Si l'historien nomme en passant Campistron, ce sera le terme. 11 n'ira certes pas jusqu'à Rieupoyroux et à d'autres, que les frères Parfait, si peu artistes et si peu philosophes, n'ont pas oubliés. Sans doute, au point de vue artistique, les Ricupeyroux n'exislent pas; et pourtant ils importent à l'histoire. Ils furent joués, par conséquent supportés. Parfois môme ils ont eu leur jour de succès. C'est une révélation précieuse

i. Au degré de civilisation.

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