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CHAPITRE I

PSYCHOLOGIE COMMUNK A l'aRTISTE ET AU PUBLIC : MOBILES FON- DAMENTAUX, RAPPORTS GÉNÉRAUX DU PUBLIC ET DE l' ARTISTE

Le premier en date des beaux-arts est la décoration de soi-même. Avant d'avoir un vêtement, encore tout nu, l'homme se pare. Il se met des plumes dans les cheveux, des roseaux dans les oreilles, des anneaux dans le nez, des rouleaux dans les lèvres : il se fait des cicatrices, il se tatoue. Le résultat ordinaire est de l'enlaidir. Mais, voulait-il se faire beau? Les femmes des Botocudos, par exemple, après s'être inséré dans la lèvre inférieure un plateau qui la distend horriblement, se trouvent-elles plus belles? Ce n'est pas prouvé. Ce qu'elles croient plus sûrement, c'est qu'avec leur plateau elles frappent les yeux et se distinguent des femmes aux lèvres naturelles. Les laideurs, les horreurs infinies que hommes et femmes sauvages se donnent, me paraissent indiquer que le premier art vise à produire de l'étonnement. Se distinguer, ressortir, saillir, voilà ce qu'on cherche. C'est le premier pas inconscient vers le beau, chose plus tardive *.

Bientôt nous verrons l'homme décorer sa poterie, son

1. Je répèle expressément une idée émise au chapitre n du livre 1.

mobilier, son habit, sa demeure. L'architecture ornée amènera, comme de simples dépendances d'elle-même, la sculpture et la peinture. Nous aurons à nous dire que dans la création de ces ouvrages humains, Tenvie de se distinguer continue à agir et ne peut pas être absente. Avec le mobile proprement artistique, tout artiste porte en soi le mobile honorifique, lequel d'ailleurs s'allie à tout. Cette observation, je t'étends sans hésiter à l'artiste littéraire.

Au reste la coexistence du mobile honorifique avec l'autre a toujours été reconnue; mais on n'a pas aperçu, je crois, toutes les suites qu'elle a dans le développement des littératures.

Tournons-nous, maintenant, du côté du public. L'homme qui demande ou commande les œuvres d'art, ne diffère pas, dans son fond, de l'homme qui les exécute. Voici le possesseur d'une demeure vaste et décorée. Il est certain que celle possession le distingue, le relève aux yeux de ses concitoyens. Qu'il ne s'aperçoive pas de cet effet, c'est inadmissible, et plus inadmissible encore qu'il y reste indifîérent.

Avoir à soi une statue, un tableau, une œuvre d'art quelconque, est également une distinction. Il n'est même pas absolument nécessaire de posséder une œuvre d'art; on se dislingue à moindres frais; nous voyons autour de nous que celui qui aime les arts (j'y mets, bien entendu, la littérature), se sait bon gré de les aimer; il s'honore de ce goût. Il se compare à ceux qui ne l'ont pas et se préfère. Ce n'est pas tout; il entre en émulation, en rivalité avec des hommes qui ont le goût des arts comme lui, mais autrement que lui; et il forme des coteries, des partis.

Il est une condition qui, se rencontrant dans ces rivalités, a le pouvoir de les porter au plus haut degré d'intensité; c'est lorsque la rivalité s'élève enlre nationaux différents. Ecoutez dans un salon une causerie sur la lillérature, visiblement les discoureurs y mettent de l'amour-propre. S'il nous fâche qu'un contradicteur rabaisse notre poète favori,

c'est sans doute un peu par affection pure pour l'homme, mais c'est beaucoup par estime pour nous. Supposez à présent que la contention littéraire soit engagée entre des Français et des Anglais, comparant les auteurs des deux nations, je vous garantis que l'amour-propre collectif, se joignant à l'amour-propre individuel, rendra la conversation singulièrement animée. Si ce qu'on nomme patriotisme est avant tout l'honneur que nous tirons de nos capitaines, de nos soldais (au moins pour la foule), il nous reste à tous assez d'amour-propre pour rivaliser encore avec l'étranger, à propos de nos auteurs. Et dans un même pays, les provinces, les villes mêmes, savent fort bien se servir des auteurs qu'elles ont vus naître pour se comparer, se préférer les unes aux autres

Une œuvre réussie devient pour les hommes, qui parlent sa langue, un patrimoine commun d'honneur. Cette œuvre peut suppléer au lien politique qui manque, unir ces hommes, faire d'eux une sorte de nationalité vague dans ses contours, forte de sentiment. Homère fut ainsi le lien des Grecs; vainqueur des Athéniens, Alexandre avait avec les vaincus cette communion d'adorer Homère et d'en être fier. Nous avons vu de nos jours l'unité allemande faite d'abord dans l'admiration de Gœthe et de Schiller. Nous avons vu la littérature bohème fonder l'unilé morale des Tchèques. Le patriotisme des Grecs modernes est constitué, principalement peut-être, par l'orgueil de la renommée littéraire des anciens Grecs. A défaut d'une capitale vraie, l'Italie a eu pendant des siècles, comme une sorte de capitale, le culte de Dante et de l'Arioste. La Bible est depuis deux mille ans la vraie patrie des Juifs (mot de M. Paulin Paris).

Avez-vous vu célébrer quelque part l'anniversaire d'un de ces auteurs dont la réputation a franchi au loin les limites

1. L'existence constante de divisions et de querelles, pour des sujets artistiques, aussi bien que pour les sujets religieux et politiques, prouve sans réplique Taclion de l'honorilique chez le simple amateur.

de sa nation, comme Gœlhe en Allemagne, Shakespeare en Angleterre, en France Voltaire et Molière? Vous avez été à coup sûr étonné à quelque moment par l'intensité de l'enthousiasme qui se manifeste en ces jours-là, et vous vous êtes dit : « Mais cela touche au délire? Quoi donc! il se trouve tant de gens qui soient si profondément lettrés, qui soient si judicieux ou au moins si vifs admirateurs du génie littéraire ! » Soyez moins surpris. Tout ce monde-là n'est pas si désintéressé; à la chaleur de la flamme reconnaissez la source du feu. Il y a de l'amour-propre là-dessous. Autre manifestation du môme fond caché, il y a eu souvent de la mode en littérature, c'est-à-dire des goûts, des enthousiasmes, partis d'un point, et adoptés avec une rapidité étonnante par tout le puhlic, ou toute une classe. Ne croyez pas beaucoup à la conviction rédéchie, ni à la sincérité de ces mouvements. L'homme, qui a embrassé cette mode, l'a fait souvent pour sauvegarder sa réputation de bon goût; et si vous trouvez un autre homme qui s'oppose à la mode, qui lui fait tète, méfiez-vous encore, celui-ci pourrait bien prétendre à un goût supérieur.

A quoi bon cette psychologie? De quel profit peut-elle être pour riiistoire? — Nous le verrons bientôt peut-êlre.

Les arts ne se prêtent pas également à la glorification personnelle de l'amateur. Dans un concert de musique, on peut réunir une quantité de musiciens, d'instruments, de si nouveaux ou si étranges instruments, que cette fête donne une haute idée de la richesse et de la puissance de l'organisateur; mais il n'en résulte après tout (ju'une impression passagère. Un palais immense, avec ses hautes murailles, ses épaisses assises, ses sculptures multipliées, ses larges surfaces fouillées au ciseau, un tel palais, toujours présent et dominateur du voisinage, produit un bien autre effet qu'un concert. Au point de vue de leur capacité de satisfaire au désir d'ostentation, les arts ont donc une hiérarchie assez apparente; Tarchitecture est en tète, puis viennent la sculpture, la peinture, la musique.

Celle hiérarchie à peu près régulière importe à l'historien. Rappelons qu'un besoin purement intellectuel, comme celui de l'art, est en lui-même naturellement faible, et qu'il ne devient fort que par sa satisfaction longuement continuée; tandis qu'un besoin comme celui de paraître, d'imposer, est naturellement fort et vivace, dès la première heure. La satisfaction abondante du besoin artistique demande une accumulation acquise d'oeuvres d'art, et ce résultat a forcément pour condition la préexistence de quelques siècles de civilisation. Voyez la conséquence; la civilisation doit débuter par la culture des arts qui se prêtent le mieux à l'ostentation, et finir par ceux qui s'y prêtent le moins. Effectivement, les anciennes civilisations, Egypte, Assyrie, Mexique, Pérou, Indes, nous présentent avant tout une architecture à proportions plus ou moins grandioses. Les demi-civilisations manifestent encore la même tendance ; les constructions dites cyclopéennes en Grèce, les premiers monuments de la Rome royale, sont à citer comme exemples. Le peuple inconnu qui a élevé l'obélisque de Lock Maria-Ker, qui a aligné sur l'espace de plusieurs kilomètres les monolithes de Carnac, n'était certainement pas sorti de la sauvagerie, ou si l'on veut de la barbarie, et déjà il visait à dresser orgueilleusement de grands matériaux; le même esprit qui a commandé les pyramides de Chéops et de Chéphrem l'animait.

A ces faits un autre fait répond, très significatif : la musique n'est pas le dernier né des arts, parce qu'ils naissent à peu près tous d'ensemble, mais c'est celui qui a allcinl en dernier lieu un beau degré de développement. Gela était déterminé, cela devait être, d'après la composition psychique qui préside au développement des arts, et réciproquement ces faits confirment la psychologie ; ils nous assurent que la présence de l'honorifique dans la culture artistique est réelle et efficace. En définitive, l'amour-propre du public semble, plus que toute autre cause, déterminer l'ordre dans lequel les beaux-arts se développent.

Après avoir constaté les deux mobiles, ou besoins, dont est fait le ressort du littérateur et de l'amateur, il est bon de comparer chacun des deux besoins comme force sollicitante, pressante, c'est-à-dire au point de vue de l'urgence.

11 est clair que naturellement le besoin artistique est beaucoup plus faible que l'honorifique. Disons même qu'il est d'abord absolument faible, comme tout besoin intellectuel. Mais il est aussi de la nature de ces besoins de croître singulièrement par l'exercice. Quand il arrive à se faire vivement sentir, le besoin artistique le doit moins à sa force propre qu'à la satisfaction antérieure, qui a créé une habitude et par suite une pression surajoutée. En somme, tandis que le besoin alimentaire ou génésique nous fait souITrir par son urgence propre, on ne souffre pas d'un besoin artistique, tant qu'une satisfaction fréquente ne Ta pas encore renforcé.

Le mobile artistique est en l'homme ordinaire, et par suite dans le public, encore plus faible que chez l'artiste. Il faut donc que l'artiste parte le premier; il faut ensuite que le public se découvre un goût pour la production de l'artiste et l'applaudisse, provoquant ainsi des fruits nouveaux, qui à leur tour confirmeront le goût public. Ces actions et réactions suffiraient seules à porter l'art jusqu'à un certain point, par le seul effet de la loi énoncée plus haut du « besoin croissant avec sa satisfaction ».

On sent toutefois que le progrès uniquement promu par cette cause doit être lent, et on s'explique du même coup l'attente séculaire par laquelle on passe ordinairement, sinon toujours, avant d'avoir une belle époque.

Rappelons maintenant une cause déjà nommée qui est particulièrement apte à aviver la demande publique, et par suite à provoquer chez les artistes un élan exceptionnel; je veux parler de l'amour-propre collectif ou national.

En Grèce, le beau moment des arts coïncide avec une

ardente rivalité entre les villes, Athènes, Sparte, Corynlhe, ïhèbes, Milet, etc. N'est-ce là qu'une coïncidence? J'y suppose un rapport plus sérieux. La rivalité des villes a été, je le crois, la cause (en grande partie) de la prospérité des arts. Ma conviction à cet égard vient d'abord de mes idées sur l'excitation nécessaire. Or je constate le caractère qu'ont les rivalités intermunicipales d'être précisément très excitantes. Et puis voici que je suis frappé par le spectacle de coïncidences qui se présentent, non une fois dans Thistoire, mais plusieurs fois, et en divers pays. H y a un moment, au moyen âge, 011, dans la France divisée en petits Etats seigneuriaux, municipaux, une concurrence d'amour-propre naît et grandit entre ces petits Etats; c'est à qui élèvera chez lui une église nouvelle et la fera plus belle que l'église du voisin; et on a la floraison de l'architecture romane, puis gothique. Au xv" siècle en Italie, les couvents, les seigneuries de ville, les princes conçoivent par degré l'envie de rivaliser entre eux, de l'emporter les uns sur les autres, par la possession de beaux ouvrages de sculpture, de peinture surtout; et la renaissance italienne se produit. Même genre d'émulation apparaissant entre les villes de la Hollande et de la Belgique, on a la belle explosion de la peinture hollandaise et flamande. Il est très remarquable que ces phénomènes similaires ont eu pour théâtre des pays divisés, et à fortes institutions municipales, la Grèce, l'Italie, la France des communes, les Pays-Bas. Pour moi, Tinlerprétation de ce fait est tout indiquée. Il s'agit de concurrence honorifique, d'amour-propre porté sur un certain point ; entre gens parlant la même langue, placés côte à côte sur un même territoire, et cependant ayant, de par leur constitution politique, un sentiment vif de leur particularité nationale ou municipale , la rivalité est nécessairement plus intense qu'entre deux grands peuples à la moderne, qu'entre Paris et Berlin, qui se voient de trop loin et trop mal. — Remarquez en passant que les chemins de fer, les journaux, tendent à donner artificiellement

à ces rivaux éloignés une proximité nouvelle, et par suite à reproduire les conditions d'une émulation intense; et ceci est peut-être une indication précieuse pour l'avenir.

Les historiens antiques nous apprennent que la Grèce de Phidias possédait une quantité de statues vraiment étonnante, eu égard à la petitesse physique du pays et à sa situation économique. Lisez Lanzi ou Vasari, et vous verrez la quantité de peintures exécutées en Italie, aux xvf et xvn'' siècles. On admettra sans peine le rapport suivant : selon que le public sollicite l'artiste, celui-ci répond; quand la demande est vive, les artistes répliquent par une production abondante. Ne présumons d'abord rien de plus que ceci. Je retiens cependant ce fait que toute époque, où l'un des beaux-arts brille par quelques hommes de génie, eut en même temps une quantité d'hommes secondaires, une production abondante. On pourrait dire de ces moments éclatants : « beaucoup s'essayèrent, quelques-uns réussirent », et on a bien envie de penser que, si quelques-uns réussirent, c'est justement parce que beaucoup essayèrent. Quand beaucoup essayent, évidemment sous le coup d'une sollicitation vive de l'opinion, il y a chance pour que l'excitation aille atteindre et faire lever dans la foule quelque homme vraiment doué. Et ensuite plus de concurrents on est, plus l'effort de chacun est grand; plus au milieu des leçons, des exemples, des jalousies et des critiques qui foisonnent, chacun s'évertue.

Quoi qu'il en soit, ces temps oii nous voyons quelque art s'élever d'un essor rapide qui surprend, nous les devons donc, ce semble, à ce que l'esprit de lutte a soufflé sur plusieurs peuples en contact. Mais comment cette rivalité qui n'existait pas s'est-elle mise à naître; ou comment, de faible et inerte qu'elle était, est-elle devenue très forte? La faiblesse propre au mobile artistique me porte à faire une supposition. Je ne crois pas que le branle ait commencé par lui. L'émulation a dû naître sur un terrain autre que celui de l'art. Ces peuples ont commencé par se disputer une province ou la

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gloire des armes, ou la prépondérance politique, ou l'expansion du commerce, ou tout cela à la fois. C'est là que la rivalité a pris feu et de là qu'elle a gagné le reste. Toute passion qui dure élargit son cercle, et atteint peu à peu de nouveaux objets.

Quant à la cause qui a provoqué la rivalité première, nous savons d'avance qu'il faut la chercher dans quelque événement historique, plus ou moins contingent. Mais trouvei-, découvrir quel est précisément cet événement ou cet ensemble d'événements, constitue un problème qui est chaque fois particulier, et relève non plus de la sociologie, mais de l'érudition ou histoire proprement dite.

Pour faire une œuvre passable, il faut que l'homme, quel qu'il soit, s'évertue, travaille. Buffon, quand il dit que le génie n'est qu'une longue patience, paraît hasardeux. Et cependant que savons-nous de ce que nous appelons le génie? Ce que nous savons, c'est que les œuvres fortes, géniales, furent longuement méditées, et exécutées avec un soin opiniâtre, et encore grâce à des essais, des escrimes antérieures, à une facilité ou une habileté conquise par un apprentissage ardemment volontaire.

On découvre assez souvent que tel homme célèbre, aux airs négligents, a bien plus travaillé qu'on ne pensait, on ne découvre pas souvent le contraire. Le critique littéraire qui devant une œuvre, selon qu'elle est réussie ou manquée, parle uniquement du génie présent ou absent, qui oublie la condition du travail, ce que le travail a fait ou ce qu'il aurait pu faire, ce critique s'expose à des méprises. Il ne comprendra pas par exemple la part considérable que le public a toujours dans les œuvres de l'artiste littéraire; car c'est par le travail conseillé, imposé à l'artiste, que le public influe d'une manière capitale. L'artiste n'est pas un poirier prédestiné à porter des fruits de belle qualité. Et encore faut-il dire que si le bon poirier ne travaille pas, on travaille le sol autour de lui, sans quoi il cesse d'être un bon poirier.

En art tout comme en économique, l'homme ne fait rien

pour rien, et il ne prend pas plus de peine qu'il n'en faut. Le prix ofîert à l'artiste littéraire peut être de l'argent; toutefois ici le vrai salaire c'est l'honneur. Supposez une époque qui n'offre aucun prix pour une œuvre d'un genre déterminé, croyez-vous que l'œuvre sera faite; et si le salaire honorifique est mince, croyez-vous qu'elle sera bien faite? Le travail fourni est à mesure de l'excitation.

Le pouvoir d'excilation, pouvoir décisif, est détenu par le public. C'est là sa relation capitale et constante avec l'artiste. A ce point de vue on pourrait l'appeler l'excitateur, mot dont la mine est, j'en conviens, un peu scientifique et rébarbative.

Assurément le public est incapable de donner le génie (terme, hélas! bien vague et trop commode), mais ce qu'il donne à l'artiste, c'est la mesure grande ou petite d'opiniâtreté au travail. Or, je le répète, qui fixera jamais avec précision la part qui revient au travail dans leffet attribué au génie?

Mais le public détient aussi un pouvoir de contrainte. Ce même public qui provoque, anime, soutient l'auteur, de son argent, surtout de son estime, qui par ses exigences rend l'auteur laborieux, soigneux dans l'exécution, empêche toujours à quelque degré le développement du talent original; il gêne sa liberté, abrège son essor. Tout public a ses goûts et surtout ses dégoûts, son exclusivisme : ordre à l'auteur d'avoir à s'interner dans certaines aventures, ou dans les mœurs d'une certaine classe, ou dans certaines formes de langage, ou dans certaines imitations. Le public dit à Racine débutant : « Fais-moi du Corneille », et plus tard il dit aux débutants : « Fais-moi du Racine».

Celui qui cherche les sources de la littérature d'une époque, sans étudier de très près le public de celte époque, doit mal juger, faute de connaître une des causes capitales de son sujet. Peut-être pourrait-on indiquer une méthode à suivre dans cette élude de l'opinion publique. Le premier point à déterminer, c'est Vétendue de l'opinion, l'aire du public, j'entends qu'il faut savoir si l'intérêt accordé aux choses lilté-

raires part de plusieurs classes de la société, ou de deux, ou d'une seule. Quand le public est étendu, il est à proportion différent; et par suite toujours discordant à quelque degré. Or moins l'opinion est uniforme, et moins étroitement elle contraint, sans cesser d'être excitante. L'auteur en est plus libre. Une opinion qui porte en son sein des contrariétés est donc une condition favorable.

Il y a ensuite à voir si les classes qui font l'opinion sont entre elles dans des rapports d'opposition forte ou faible; car leur divergence en littérature sera petite ou grande, et libératrice à proportion. Dans le cas où. une seule classe s'intéresse, il faut voir quel est le caractère de cette classe unique, en tout cas quel est le caractère de la classe prépondérante (il y en a toujours une); est-elle religieuse? ou laïque? et si laïque, quelles sont ses occupations? est-elle militaire? marchande? vouée à la justice? au professorat? à l'érudition? ou oisive et toute mondaine? Est-elle composite? Les femmes y entrent-elles et sur quel pied? Aucune de ces différences n'est insignifiante; toutes portent coup; leur effet existe, soyez-en sûr, quand même vous n'auriez pas réussi encore à le démêler.

Des deux choses qui composent le littérateur (qu'on me passe un moment cette simplification commode), Yinvention, le f/où(, la première appartient plus au littérateur même. Le public, qui désire sourdement l'invention, ne la conseille, ni ne l'ordonne jamais avec précision, A l'égard du goût sa pression est bien autrement nette. Le public est très propre à inculquer le goût, et volontiers, en considérant certaines époques, je dirai à infliger le goût à l'auteur, qui lui, au contraire, répugne à cette contrainte, et par nature irait à l'expansion, au débordement de tous les côtés.

Si le public s'attache à certaines formes littéraires, ce n'est pas par une conviction très raisonnée, on le pense bien; c'est plutôt habitude et moutonner ie. Le public est donc conservateur. Il le serait sans entêtement, je crois, s'il était livré à lui-même. Mais le grand public renferme un petit public qu'il

faut distinguer : ce sont les autres auteurs, les émules, les rivaux et les critiques de profession. Ceux-ci, plus compétents ou censés l'êlre, influent bien davantage comme contrainte sur l'auteur, qui les respecte et les craint particulièrement. Et non seulement ils sont plus clairvoyants, mais ils veulent l'être, aiguisés qu'ils sont toujours par quelque jalousie.

Quand ils font à l'auleur son procès par devant le public, leur moyen le plus ordinaire, parce qu'ils le sentent le plus sur, c'est de montrer que l'œuvre incriminée n'est pas conforme à quelque type antérieur. La critique, elle aussi, est donc généralement conservatrice, et plus résolument que le public.

Il est naturel que le public donne le plus souvent raison à la critique, et parce qu'il est déjà conservateur lui-même, et parce qu'il n'est pas non plus exempt de jalousie à l'égard de ce qui sort des rangs; jalousie faible, sourde, mobile, qui se change assez aisément en admiration, qui se transmue en enthousiasme à certaines heures. Le public aime bien à reprendre, à régenter; mais il aime aussi à s'émouvoir, et si l'on osait le dire, à s'emballer.

L'honmie en fonction d'auteur, comme en toute autre fonction, n'oublie jamais les intérêts de son amour-propre; mais il les poursuit différemment selon les époques, selon les publics. Dans les siècles grossiers, oii les hommes sont mal élevés, où personne ne se contraint et ne cache son fond, l'auteur se fait valoir naïvement. La préoccupation naturelle, que chacun a de donner bonne opinion de soi, se traduit par un étalage de science, d'imagination, ou d'ingéniosité, de quelque chose enfin que le sujet n'appelle pas, et qui ne profite pas au sujet. Sacrifier les intérêts du sujet pour se mettre soi-même en relief, est le trait commun aux auteurs de ces temps, le trait immanquable.

Il est des temps où le public désire, appelle l'innovation : désir sourd, réclamation vague. Encore cela n'existe-t-il que

dans une petite portion du public. Quand une forme littéraire trop répétée n'a plus aucune saveur, le public la délaisse; il n'en est que cela; le besoin de l'émotion littéraire est chez lui communément si faible! mais que la demande d'une innovation précise parte de quelque artiste (il faut l'être pour demander ainsi), ou que quelque artiste réalise plus ou moins bien une forme neuve, il se trouve toujours en quelque région de la société un parti pour le novateur. Pourquoi? parce qu'il se trouve toujours des personnes qui sont en quête d'un moyen de se distinguer; or c'en est un que de soutenir une nouveauté. Ces personnes font le corps de tout parti novateur, pendant que d'autres personnes, assez artistes pour être éprises de linnovalion en elle-même, forment la tête du parti. Et ceci est comme le ferment qui va peu à peu remuer la masse inerte. Le parti novateur ne manque pas de susciter un parti conservateur, et graduellement chacun des deux, en grossissant, fait des recrues à l'autre. Et toujours dans le recrutement, pour quelques uns que le g-oût artistique amène, beaucoup sont amenés simplement par l'amourpropre : c'est ce mobile seul qui peut faire de grands partis littéraires. Il joue ici un rôle bienfaisant, car c'est à lui qu'en somme on devra le succès de la forme rénovatrice. Peut-être sur cette esquisse abstraite le lecteur songera-t-il aux débuts de la querelle des romantiques avec les classiques?

Il est d'autres temps où le public est d'abord fortement divisé en partis politiques ou religieux, ou économiques; c'est notre cas en cette fin de siècle. Les opinions adverses, les intérêts contraires, les craintes et les haines réciproques entre classes travaillent ce milieu. Beaucoup d'hommes y détestent les choses telles qu'elles sont. Il souffle donc un veut d'innovation, qui s'élève d'abord ailleurs que dans la littérature, mais dont la littérature elle-même est atteinte après le reste. Le point de départ est donc ici tout autre que dans le cas précédent, puisque l'excitation à innover vient du public. Et l'excitation est plus violente. Mais l'envie de se

distinguer ne manque pas non plus de jouer son rôle, et plus vivement que jamais grâce à la température ambiante. Alors on peut voir le spectacle le plus désordonné; les formes les plus étranges, les plus bizarres, peuvent dans ce milieu tempétueux et tourbillonnant être préconisées, réalisées. Il se trouvera des gens pour ne goûter que le rebutant, et ne comprendre que l'incompréhensible. 11 y aura des adorateurs exclusifs de l'unique dieu Yerlaine.

Après cela reconnaissons qu'en tous temps l'homme hésite, flotte de l'habitude à la nouveauté; qu'il y a de ce fait une sollicitation au changement, mais assez faible, quand il s'agit d'objets littéraires. Il y a aussi toujours, soit entre les classes, soit entre les sexes, soit entre les âges, une velléité d'opposition, de contradiction réciproque, qui peut conduire à quelque changement. J'appuie sur la contradiction des âges; il semble bien qu'une génération ait toujours quelque envie de rompre avec la précédente.

En résumé, la tendance de l'auteur est d'inventer librement un peu au hasard et de faillir au goût. Quant aux tendances du public, il faut distinguer : le grand public, plus excitant que contraignant, demande sans préciser qu'on invente, qu'on se donne carrière; il ne contraint que faiblement, au moins quand il suit sa pente. Le public étroit, spécial, coterie des écrivains ou société mondaine, exige avec fermeté le goût. Il excile faiblement l'invention; souvent il la découragerait. Toutefois cette tendance peut, en quelques conjonctures relativement rares, êlre remplacée par la tendance contraire.

Je me borne ici aux linéaments du public abstrait, universel, si j'ose dire. Dans presque tous les chapitres qui suivent nous trouverons des traits plus précis et plus particuliers, des traits propres au public de telle ou telle époque, à des publics historiques.

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