Banville
empêche seul d'en venir à prendre les dehors de l'homme, les apparences qu'il se donne — apparences d'ailleurs en partie nécessaires ou favorables à la sociabililé — pour l'homme vrai. Le rire nous rappelle à la vérité de notre condition, nous remet en mémoire nos infirmités ou débilités, morales, mentales, physiques même, nos dépendances à l'égard des choses. Mais je crois voir encore mieux. Il y a, en fait de vertu aussi bien que de vice, en tout enfin, une mesure qu'il faut atteindre d'un côté, ne point dépasser de l'autre. « Rien de trop », vieille, éternelle et tout à fait supérieure devise qui correspond à ce qu'il y a de plus fondamental en ce monde, au conflit, à la concurrence vitale qui exisie et qui est inexlirpable entre les diverses facultés et directions de notre nature. D'où éternellement un môme problème à résoudre, l'équilibre à conserver, à atteindre ou à reconquérir. Eh bien, c'est le rire, ou le comique, comme vous voudrez, qui, entre toutes les formes littéraires, est plus spécialement le gardien, le défenseur et surtout le vengeur de l'équilibre mental, moral. De même qu'il signale la discorde du dedans et du dehors, des apparences et du fonds, le rire mesure et note aux yeux du public la distance entre le point d'équilibre qui a été atteint et celui qu'il fallait garder, même dans la vertu, dans le bien quel qu'il soit. Voici par exemple Alcesle. Il est vertueux, car sa franchise l'expose à des désagréments, même à des dangers qu'ils accepte. Il est pourtant ridicule, parce qu'aux yeux des contemporains la franchise d'Alceste manque de mesure. Don Quichotte est ridicule, bien qu'au fond et par le moral il soit incontestablement un héros, mais il a excédé la mesure, et intellectuellement parlant c'est un demi-fou. Appuyons encore. Je prends Jeanne d'Arc, et je choisis un de ses meilleurs mots, un de ceux qui révèlent la partie admirable de son cœur; je vais seulement déplacer le mot. Je suppose que Jeanne fait jouer avec bienveillance auprès d'elle quelques petites filles de son village; elle se prête un moment à ce
plaisir de bonté, puis tout à coup s'écarte et pleure, et, comme Tune de ces petites rustaudes lui demande d'un air ahuri ce qu'elle a, Jeanne répond : « Je pleure de la grande pitié qu'il y a au royaume de France ». Le beau mot sera hors de sa place, et fera au moins sourire. Je sais bien que je viens de changer la Jeanne historique en une tout autre personne; mais comment? Je lui ai ôté l'aperception intellectuelle de j'opportun; je lui ai laissé le sentiment moral, et cependant le l'ai faite ridicule. Rien de trop ou tout à sa place, c'est même chose au fond.
Voilà donc ce que le rire fait sentir aux autres hommes, le déplacé, l'exagéré, l'inopportun, le déséquilibré, bref l'inconvenant, mettons le démesuré, si vous aimez mieux. Si le rire d'Aristophane, de Plaute, de Lucien, de Rabelais, de Cervantes, de Molière, de Voltaire et d'autres eût manqué au monde, l'aveuglement de l'homme sur lui-même, la fatuité humaine serait montée bien plus haut. Supposez le monde tout à fait dépourvu du comique et du rire, il pourrait certainement réaliser beaucoup de morale, faire bien des découvertes, acquérir beaucoup de sciences, une science essentielle lui manquerait; à dire les choses par leur nom, le monde deviendrait trop sot.
Il peut y avoir excès de la part des esprits comiques. Il y en a bien du côté des prédicateurs sérieux. Sans doute il est bon qu'on nous rappelle, par exemple, de temps à autre, que nous sommes tous entraînés vers la mort, mais que de fois la prédication religieuse, ou simplement morale, n'at-elle pas voulu fixer uniquement nos yeux sur ce gouffre! Si elle eût réussi, on en aurait tout simplement oublié de vivre. Il ne faut pas davantage vouloir arrêter toujours nos regards sur le côté comique de notre existence. Que ceux que j'ai appelés les gardiens de la mesure, gardent la mesure. Il y a dans l'homme des conditions irrémédiablement sérieuses, je veux dire douloureuses. N'allons pas rire jusqu'au point oii la faculté de compatir et de plaindre pourrait s'amoindrir.
Ai-je suffisamment défini le comique? Je vois bien que j'ai tenté de trouver, à toutes les circonstances diverses qui font rire, un caractère commun, et que j'ai accolé à ce caractère une formule; mais, je ne me le dissimule pas, pour en arriver là il faut un peu violenter les apparences. Entre le désajusté, le déplacé, l'inopportun, le déséquilibré, etc., il y a dos nuances visibles; je ne les méconnais pas; mais je dis qu'il y a aussi vraiment un rapport subtil, délié, abstrait, et que ce rapport est l'âme commune de toutes les choses comiques : cette âme, je l'ai baptisée du nom de : l'inconvenant. On peut préférer un autre nom. Je ne garantis pas du tout l'excellence du rnicn.
Maintenant qu'est-ce qu'être spirituel, qu'appelle-t-on esprit?
Je vois assez clairement qu'il y a plusieurs manières d'avoir de l'esprit. L'une d'elles se détache d'abord entre les autres, précisément par sa ressemblance avec le comique. Plus de personnages ici; l'auteur ou le discoureur parle en son propre nom; mais, s'il fait rire ou sourire, c'est qu'il s'est donné à lui-même un caractère fictif, c'est qu'il a endossé un personnage. Voltaire, par exemple, fait le chrétien, Courier fait le paysan. Il semble que nous les voyons jouer une charade. L'opposition du vrai et du faux Voltaire, les idées que lefaux Voltaire avance, si inconvenantes au vrai Voltaire, tout ce désajustement nous amuse; nous le trouvons spirituel. Ceci, dis-je, ressemble à la comédie; et, en effet, l'auteur a vraiment créé un personnage; seulement il le prend à son compte, il le joue lui-même.
Fiction d'un caractère qu'on n'a pas, d'idées, d'opinions qu'on ne professe pas, surtout peut-être de défauts moraux ou intellectuels qu'on n'a pas, voilà de quoi est fait ce genre d'esprit; mais il y entre encore autre chose : une intention,
une émotion de malice ou de gaieté. Et cet élément est le plus nécessaire. Sans lui la fiction n'empêcherait pas le propos de l'auteur ou du discoureur de tomber dans la littérature grave.
Je parlais tout à riicure de Voltaire. Un jour, à Ferncy, un visiteur, comme Voltaire en recevait tant, lui donnait des nouvelles de la France, de Paris, du mouvement des idées; et le visiteur, sachant bien qu'il allait flatter son hôte, lui disait : « Monsieur, la religion est en train de s'en aller ». Et Voltaire de prendre un air désolé et de répondre : « Hélas! monsieur, de quoi rirons-nous? — Il nous restera toujours le gouvernement, dit l'autre. — Non, monsieur, non, reprend Voltaire, hors de l'Eglise point de salut. » Voilà un bon exemple, je crois, du personnage feint, du rôle endossé dans une intention de malice; je sais bien qu'à la fin du dialogue se trouve un mot qui appartient à un autre genre d'esprit; je relèverai ce mot plus loin.
Le personnage qu'on se donne peut être plus ou moins contradictoire à ce qu'on est; il peut être plus ou moins complexe et chargé de détails; il peut consister dans l'afTeclation d'un vice du moral ou d'une infirmité de l'esprit, rien n'est plus varié. Et tout n'est pas égal, au point de vue du goût, de la qualité. Il y a des fictions délicates, et d'autres grossières; il en est de trop aisées à trouver et qui sont plates, d'autres qui tournent vite au procédé systématique. Ce dernier cas est par exemple celui de Swift. Son personnage ordinaire — et ordinairement trop soutenu — est celui d'un esprit raisonneur, logique même, mais qui dès le début part d'une prétendue observation, laquelle est fausse ou sans objet. 11 arrive ainsi à énoncer, avec les apparences de la rigueur et de l'absolue conviction, les propositions les plus absurdes. Gela fait un persiflage, amusant par instants, souvent cruel, bientôt monotone et froid. Et tout de même Swift est intéressant comme spécimen de la plaisanterie obtenue par la simulation des défauts intellectuels.
Maintenant voici de la plaisanterie — point distinguée
assurément, mais gaie du moins — et obtenue, comme celle de Swift, par l'aiïectation de la logique. Un âne est, on ne sait comment, tombé dans une cave. Des gens s'empressent pour le retirer, et n'y voient pas moyen. Un passant s'approclie, regarde, comme les autres, par le soupirail. « Mais c'est bien simple, dit-il, il n'y a qu'à le mettre en bouteilles. » En efTet, l'âne, étant devenu chose de cave, doit être traité comme tel. Il est clair que je ne donne pas ceci comme du fameux esprit, mais pour montrer ce fait curieux, à savoir qu'un procédé, identique au fond, relie entre elles des plaisanteries de valeur très inégale. Au reste voici qui me paraît meilleur, et toujours dans la même veine.
Un chevalier d'industrie, pris à tricher dans un cercle, avait été jeté tout simplement par la fenêtre. Il racontait son cas à Talleyrand et, feignant de vouloir se battre, lui demandait conseil. « Que feriez-vous à ma place? » Talleyrand prend le temps de rétîéchir, et lui dit enfin : « A votre place, moi, je ne jouerais plus qu'au rez-de-chaussée ». En effet, quoi de plus simple, de plus pratique? Vous avez l'habitude de tricher, par conséquent vous êtes exposé à être jeté par la fenêtre. Au rez-de-chaussée la chute sera bien moins crrave. Une série d'images plaisantes se déroule, et cela entre dans l'effet; mais le principal c'est encore le personnage de Talleyrand qui joue le conseiller sérieux, et l'air de précision, de logique qu'a le conseil.
Il y a un genre d'esprit qui consiste à relever d'une façon vive, inattendue, quelque défaut dans la personne du prochain, quelque inconvenance entre ses actes et ses paroles ou entre sa conduite et celle qui serait à tenir. Ce genre d'esprit dans son fond contient évidemment du comique. Mais ce comique, tout en donnant sa part dans l'efTet, l'impression sur le public, n'est pas ici ce qui saillit. L'ingrédient capital, sans quoi le comique inclus n'aurait qu'un faible effet, c'est ici la forme du langage.
Lorsque Perrichon appelle son domestique et lui dit : (( Jean, tu sais, j'ai sauvé un homme », il produit de luimême aux yeux du spectateur le comique qu'il renferme. Le fond que Perrichon livre, trahit, est ce qui fait rire, non une qualité quelconque, une habileté littéraire dans son langrase. Il en est de même du Géronlc des Fourberies dç Scapin répétant avec obstination : « Mais que diable allait-il faire dans cette galère? » et dans Tartuffe du bonhomme Orgon avec son mot : « Et TartulTe? » Ces personnages sont on ne peut plus comiques, et on ne peut moins spirituels.
Au contraire, prenons la fable du Renard qui a la queue coupée. Elle est excellente pour nous, cette fable, car justement elle contient côte à côte, à notre avis, du comique et du spirituel de mots^ et peut servir à en faire la différence. Le renard à la queue coupée, haranguant ses collègues et leur disant ce que vous savez : « A quoi sert cette queue qui s'en va balayant tous les sentiers fangeux?... Il faut qu'on se la coupe », ce renard, dis-je, et son discours, voilà le comique, car il y a discordance entre le langage et les vrais motifs, fausseté que le patient manifeste de lui-même. Voyez, après, la réponse de l'adversaire : « Votre avis est fort bon, dit quelqu'un de la troupe, mais tournez-vous, de grâce, et l'on vous répondra ». Voilà le spirituel.
Ce genre d'esprit est bien du comique qu'une personne tire d'une autre, et produit à ses dépens. Cependant si l'adversaire du renard à la queue coupée lui disait : « Ah! oui, nous savons, vous, vous avez la queue coupée », il ne serait que brutal ou franc. Et bien que l'inconvenance qu'il y a dans le Renard fût tout de même signalée, il n'y aurait pas là d'esprit, quoiqu'il pût y avoir du comique. Mais « ce quelqu'un de la troupe » a pris un autre tour, un autre biais, plusieurs biais même. « Votre avis est fort bon », concession appa' rente, approbation fausse, antiphrase. « Mais tournez vous, de grâce », formule aimable dans la bouche qui vous assomme en même temps par le mot « tournez-vous ». Et ce « tournez-
VOUS » qui fait image, qui suggère l'idée de toute une scène, le renard forcé de se tourner, l'indécence de son derrière mis à découvert, et toute l'assemblée éclatant en rires, en huées. Nous voyons donc très bien que l'esprit est dans la manière de relever l'inconvenance. Il y faut un biais, un tour, s'écartant de l'expression droite et simple et par suite trop prévue. Mais cette altération de l'expression directe, cette , sorte d'infléchissement, lient d'abord à la fiction de sentiments qiCon na pas.
Dans le Jupiter et la Besace de La Fontaine, le singe passe en revue les animaux ses compagnons. Il arrive h l'ours et le trouve bien mal bâti : le dire brutalement n'est pas dans le goût du singe, car il a de l'esprit. Gomment indiquer la chose sans la dire? Quand on est mal fait, il y a une conduite à tenir, si l'on est un peu avisé : ne se produire que modérément en public — ne se marier pas — ou au moins pas avec une jolie femme — s'habiller d'une façon peu voyante — ne pas donner libéralement sa photographie. Si Ton conseille à l'ours quelqu'une de ces précautions, cela suggérera l'idée de se demander pourquoi, et ce pourquoi sera bientôt trouvé. Mais laquelle de ces précautions choisir de préférence, dans l'intérêt de l'effet? Évidemment la plus singulière, la plus étrange; car on s'en demandera plus vivement « pourquoi », et la réponse aussi surgira plus vite, et avec plus de relief. Le singe, homme d'esprit, choisit en conséquence : « Jamais, s'il veut m'en croire, il ne se fera peindre ». S'il avait dit : (( Jamais, s'il veut m'en croire, il ne se mariera », il eût assurément moins bien trouvé.
Faire entendre une chose qu'on ne dit pas expressément par une autre chose, qui devient comme le signe ou le substitut de la première; faire entendre la cause, comme fait le singe, par l'une de ses conséquences; ou, au contraire, suggérer l'efTet par la cause, ou le tout par l'une de ses parties, voilà le procédé. Et plus ce qu'on sous-entend, et que cependant on suggère, est ample, détaillé, nombreux, par compa-
raison avec l'expression abrégée, amincie, effilée, plus il y a de sous-entendu, et plus on paraît spirituel. Le langage usuel a ici une bonne métaphore. Ces façons de dire sont des « pointes » ou des « traits » d'esprit. Il semble en effet qu'on fasse voir toute la chose en la montrant rien que par l'un de ses angles ou par une arête aigué.
Ceci nous conduit à un genre d'esprit assez inférieur, artistiquement parlant.
Dans le Demi-Monde de Dumas, une femme parle d'un jeune homme qui a déjà tué quelqu'un en duel. « Ahl ditelle, c'est bien entrer dans la vie. — Oui, dans la vie des autres », lui répond-on. L'esprit ici consiste à saisir au vol les termes d' « entrée » et de « vie » et de profiter d'une autre acception qu'ils ont pour rétorquer le propos, en faire saillir l'absurde et l'inhumain. Il y a jeu sur les mots, et, en somme, calembour. Remarquez qu'au fond le comique est absent ou à peu près. Ce qui nous plaît ici, c'est cette espèce de brièveté avec laquelle on retorque, on renvoie au partenaire ses propres expressions.
Très fréquent est dans le théâtre moderne l'esprit obtenu par le jeu sur les mots. Il faut reconnaître qu'en général le jeu sur les mots est lui-même fait pour procurer une antithèse, une opposition cassante entre une demande et une réponse. Et ceci n'est plus jeu de mots, mais tournoi d'idées, de sentiments; et le spectacle de ce conflit nous est ordinairement assez agréable pour provoquer au moins notre sourire. Mais voyez donc comme nous nous éloignons peu à peu du comique. Allons encore un peu plus avant dans cette direction.
La brièveté, la précision, la concision, portées à un certain degré, produisent un effet de surprise agréable, pour l'auditeur doué de quelque dilettantisme littéraire. L'étonnement, dès qu'il est un peu agréable, engendre le sourire. Or ce qui, en nous, engendre le sourire, passe pour être de l'esprit, à
cause de la fréquence avec laquelle l'esprit produit en effet le rire et le sourire. Et voici, ^)«r convention, de l'esprit qui n'est presque plus qu'habileté de style, adresse littéraire, production tout à fait exempte de comique, même d'humeur gaie. Plus bas encore, au-dessous du jeu sur le mot, oii l'on tire parti de ses acceptions diverses, voici que légèrement, gaiement, cette fois, on joue sur l'assonance d'un mot avec un autre, et on obtient des plaisanteries comme celles-ci : « Où cours-je? » « Avec quel asperds-je? «L'image offerte d'objets bas ou ridicules, sinon par eux-mêmes, au moins à la place où on les amène, l'imprévu de leur apparition, produisent l'effet amusant.
Me voici arrivé à un genre d'esprit que pour mon compte je mets tout à fait à part des précédents.
Rien de plus commun chez les poètes que l'emploi de l'analogie : cela consiste à rapprocher deux choses très différentes par une ressemblance tout à fait extérieure, superficielle ou partielle. L'analogie est le principe commun de toutes les comparaisons, allégories, symboles et métaphores qui abondent dans la poésie. Trouver des ressemblances comme celle-ci : « Le navire, errante charrue; le marin, rude laboureur », ou suivre, point par point, une comparaison explicite entre la France sous Napoléon et une cavale montée par un écuyer audacieux, violent, c'est faire preuve d'esprit analogique. Cet esprit constitue, entre les diverses sortes d'imagination qu'on peut avoir, la plus brillante peut-être, la plus estimée aujourd'hui, je ne dis pas la plus estimable. Or, si l'analogie abonde dans la poésie sérieuse, on n'en trouve guère moins dans les œuvres plaisantes, et c'est là une nouvelle manière d'e7re spirituel.
Fontenelle, dans une soirée, donnait le bras à une belle jeune femme et la promenait de salon en salon. Chacun accourait à la dame, faire sa cour. Fontenelle chaque fois s'arrêtait avec complaisance. Le mari, piqué au jeu, se pré-
sente à son tour. Fontenelle entraîne la dame en disant au mari : « Passez, passez, bonhomme, on vous a déjà donné ». Comment vient à Fontenelle ce mot plaisant? Tous ces quémandeurs d'amour ont fait sourdre en son esprit l'idée du mendiant. Voilà l'analogie primitive. Le mari se présente ; Fontenelle poursuit, achève la similitude : ce mari est un pauvre à qui l'on a déjà donné; et il applique au mari le mot qu'on dit au pauvre, en pareille occasion. Nous rions de l'analogie imprévue, de l'application d'un propos familier à une situation pour laquelle le propos n'était pas fait, de l'intention malicieuse et du sourire visible de Fontenelle, peutêtre delà figure entrevue du mari; peut-être encore creusonsnous l'analogie et pensons-nous à l'aumône qui a été faite.
Yoici un propos un peu gaillard, mais bien amusant, de Mme de Sévigné. On lui racontait que laBrinvilliers, dans sa prison, avait essayé de se tuer par l'introduction d'un bâton pointu, et qu'elle n'avait pas réussi. «Ah! ditMme de Sévigné, c'est le poison de Mithridate '. » Ici, l'analogie est empruntée à l'histoire (c'est proprement une allusion), et elle est tirée de bien plus loin. Elle est d'un extrême inattendu; mais, pour en rire, avouons qu'il fallait écarter toute compassion.
Un mot d'Augier : le prince Napoléon, pourvu d'une liste civile comme prince du sang, expliquait à Augier son dégoût pour la représentation officielle; le prince se refusait à représenter. « Alors, prince, rendez l'argent », lui dit Augier. Le mot de représentation a naturellement suscité à Augier l'image de la représentation au théâtre. Quand la représentation n'a pas lieu, on rend l'argent. Que le prince fasse de même. Le propos d'Augier est encore de la logique qui achève une analogie primitive.
J'ai hâte de faire une remarque que peut-être il aurait fallu placer déjà depuis longtemps. Cette remarque très nécessaire, la voici : les divers genres d'esprit que nous avons tenté de