In varjinam
discerner se mêlent, se combinent presque toujours à quelque degré. Un même propos, une même plaisanterie assez courte peut renfermer tous les genres, être formée de leur accord : complexité curieuse de l'esprit; phénomène intéressant, mais aussi quoique peu intimidant. Nous apercevons combien la psychologie mentale en général, et en particulier celle de l'esprit (au sens spécial), est un sujet épineux, si du moins on veut le traiter avec quelque rigueur. On n'y mettra jamais trop d'attention analytique, je dirai volontiers de sensibilité discriminative.
Il n'empêche; je demande la permission d'éprouver un peu la classification que je viens d'ébaucher. Quelques exemples ne feront pas mal; ils égayeront peut-être la matière.
On faisait devant Augier l'éloge d'un prédicateur. « Il avait admirablement parlé sur la charité, dit des choses neuves. — A-t-il dit qu'il ne fallait pas la faire? » répond Augier. Comme vivement Augier nous jette sous les yeux la banalité certaine, inévitable du sermon vanté, le rebattu du sujet, la lignée des grands prédicateurs, la multitude des petits qui l'ont piétiné, etc.! et tout cela montré au moyen d'un bout, d'une extrémité, j'allais dire par la corne. Est-ce que cela n'appartient pas au genre pointe, ou saillie, dans la bonne acception du mot?
Mme de Sévigné écrit : « 11 faut que je vous conte ce que c'est que notre président; vous croyez que c'est peut-être comme Raguse une barbe sale et un Vieux fleuve ». Voilà-l-il pas l'esprit analogique? L'effet tient à ce qu'on me plante devant les yeux, à côté du vrai sujet, un autre objet qu'on est allé chercher au diable vert; ici, par exemple, une statue de fleuve, qui se dresse peut-être encore dans un coin du parc de Versailles ou de Saint-Gloud.
On était en train de plaisanter sur le mariage : on demande à Lauzun ce qu'il répondrait cependant, lui, Lauzun, qui n'a pas vu sa femme depuis dix ans, si elle lui écrivait : « Je viens de découvrir que je suis grosse ». Lauzun rêva un
instant et dit : « Voici ce que je répondrais : Madame, je suis heureux que le ciel ait enfin béni noire union. Soignez votre santé, j'irai vous faire ma cour ce soir. » Sauf erreur, il me semble que nous sommes à présent dans ce cas où Ton feint un caractère, des façons de penser, de sentir qu'on n'a pas, qui contrastent gaiement avec ce qu'on est en réalité. Dans la bouche de Lauzun, tel que nous le connaissons, le « Je suis heureux que le ciel ait enfin béni » devient très drôle. Mettez le propos dans une bouche sincère, il n'y a plus rien.
Écoutez un peu ce que A..., un juge, dit de l'un de ses collègues : « X... ne se porte pas bien. Il a depuis quelque temps à l'audience des insomnies qui nous inquiètent. » A... fait certainement après « audience » une petite pause; l'auditeur s'attend à « des sommeils » : n'est-il pas convenu que les juges dorment souvent sur leurs sièges? Mais point, au lieu de (( sommeils », c'est le mot « insomnies » qui arrive. Nous voilà surpris, et pas désagréablement. A... ajoute « qui nous inquiètent ». Si ce pauvre X... inquiète ses amis, parce qu'il ne dort plus « depuis quelque temps », il dormait donc auparavant, et serré. Et l'image du juge endormi se présente à nous avec un relief comique. Et enfin nous sentons toute la gaieté malicieuse de A..., et la contagion nous gagne.
Il y a dans ce court propos des causes de rire dont j'ai déjà assez parlé. Je n'y relèverai que l'imprévu du mot « insomnies ». Il est juste ce qu'il faut pour nous surprendre. Pourquoi? C'est qu'il y a dans notre esprit une liaison, une association, non pas absolument fixe sans doute, mais assez ferme entre audience et sommeil : cette association est brusquement détruite, remplacée par une contraire.
Je viens de citer une liaison assez habituelle entre deux termes, dont l'un apparaissant suggère sourdement l'autre. Nous avons la mémoire pleine de liaisons comme cela, plus ou moins solides, que notre expérience ou celle des autres nous a ingérées. De ces associations, qu'il sait très bien être
dans notre tête, un homme spirituel tire parti précisément en nous les bouleversant plus ou moins. Souvenez-vous du mot de Voltaire : « Hors de l'Eglise, point de salut ». Ce dicton nous était connu, familier. Voltaire ne le disloque pas, ne le démolit pas, il le prend tout entier; mais il le déplace et singulièrement, le fourrant juste à un endroit oij il se moque de rÈglise. Nous avons le plaisir de retrouver ce que nous connaissons bien, mais terriblement déplacé. En style de rhétorique, c'est la figure dite application.
Les rhétoriques ne reconnaissent pas cette figure toutes les fois qu'il y aurait lieu. Voici un propos qui à mon sens est une manière d'application. Un ami de Macaulay disait : « Avant de partir pour Calcutta, Macaulay parlait presque trop. Il a bien changé, il a maintenant des éclairs de silence qui rendent sa conversation délicieuse. » Nous avons tous dans notre mémoire cette connexion « des éclairs d'éloquence », de même que des « éclairs de raison », et encore sans doute d'autres éclairs; mais des éclairs de silence! Voilà la jolie surprise. Elle est obtenue par le rappel d'une locution familière à laquelle on plaque une variante bien inattendue. — Évidemment ce n'est pas par là uniquement que le propos nous égayé. Nous nous disons par exemple qu'un éclair de silence, ce n'est pas long, et que Macaulay n'est pas revenu si changé de Calcutta, etc. Mais nous sommes maintenant habitués à celte multiplicité de principes risibles, qui trouvent moyen de s'entasser dans une toute petite phrase.
Une princesse, un peu biberonne, et qui a gagné une petite trogne à ce jeu-là, se regarde au miroir et, se croyant seule, dit tout haut : « Mais où ai-je pris ce nez-là? — Au buffet », répond derrière elle la voix tranquille d'un arrivant, que la princesse n'a pas vu. Nous sourions parce que la réponse s'emboite avec une simplicité, une justesse parfaite dans la demande, mais avouons que le mot « buffet » y est pour quelque chose, ce qui amène une observation assez importante. Le mot joue souvent dans la production du rire le rôle
iSi INTRODUCTION A L'HISTOIRE LITTÉRAIRE.
capital; — d'abord sans doute par l'image de l'objet qu'il suscite, objet réputé vulgaire, trivial ou ridicule à la place où on l'amène, — mais aussi par sa sonorité même. Il y a des mots dont le son amuse, probablement par des liaisons sourdes avec d'autres mots consonanls qui sont bas ou ridicules. Cela me semble ici vrai du mot buffet : sa première syllabe buff, rappelant bouff, me paraît agir par une sonorité ridicule en elle-même. Je donne ceci comme exemple d'un effet qui se produit, je crois, dans une foule d'occasions. Mais voyez comme l'esprit bumain est un milieu étonnant : un mot venu du dehors y éveille en un clin d'œil vingt échos différents, y touche vingt cordes dont les vibrations se prolongent obscurément, et la durée d'un éclair suffit pour qu'en réponse vingt impressions, surgissant du profond, viennent se combiner à la surface, je veux dire dans la conscience, et se résoudre en un sentiment unique.
Somme toute, nous avons discerné quatre façons d'avoir de l'esprit : 1° feindre un caractère comique et parler en conséquence; 2° relever dans autrui avec gaieté ou malice une inconvenance] 3° donner la teinte plaisante à quelque chose au moyen d'une analogie plus ou moins poussée; 4° produire de la surprise en jouant avec les mots.
Est-ce que je tiens cette classification pour absolument complète? Elle est complète pour moi, et pour le moment; c'est-à-dire que pour le moment je ne vois pas d'autre distinction à faire : mais je n'ai garde d'oublier un mot de Voltaire dans son article du Dictionnaire philosophique : « Et enfin je vous montrerais toutes les différentes façons de montrer de l'esprit, si j'en avais davantage ».
Entre les distinctions que j'ai faites, il en est une cependant qui m'inspire quelque peu plus de confiance.
Trouver une analogie comme celle du mendiant dans l'exemple de Fontenelle, et rendre par là plaisante une chose qui de soi ne l'est pas, qui ne le devient que par cette sorte d'application extérieure, me paraît un procédé décidément à
part. Mêliez si vous voulez tout le reste on un même bloc, cela n'en fait pas moins deux g-onrcs d'esprit irréductibles.
En revanche, là où l'on pourrait distinguer bien plus que je n'ai fait, c'est dans ce genre d'esprit qui tient à la lang'ue, tellement que, si vous changez le tour, ôtez la figure, l'effet s'évanouit. Il faudrait donc, pour bien faire, distinguer les tours, énumérer les figures, et pénétrer la psychologie de tout cela. Le sujet est tout neuf; il a de quoi tenter. Mais j"ai bien peur qu'on ne le trouvera pas aisé. Je me contenterai ici d'une remarque : toutes les figures de rhétorique, hyperbole, litote, antiphrase, périphrase, métonymie, synecdoque, dont le style grave tire parti pour produire l'émotion sérieuse, ou triste, ou poignante, sont employées" par l'esprit comique ou plaisant, et, maniées par lui, servent très bien à produire des émotions contraires. N'est-ce pas surprenant, à première vue? Mais c'est que l'émotion primordiale dont l'auteur est animé, triste ou gaie, peint de sa couleur les figures, les tours, neutres par eux-mêmes. L'émotion est le fond du fond. Et c'est parce qu'elle est cela, qu'on peut constater entre le comique et le spirituel, et puis entre tous les genres d'esprit une similitude foncière qui les unit : cette similitude, c'est Yémolion malicieuse ou gaie. On observera sans doute qu'ayant deux nuances je ne fais pourtant qu'une couleur, une seule émotion. C'est que du malicieux au gai, et inversement, la transition est insensible, presque habituelle, toujours en instance; et qu'ici d'ailleurs je dois joindre les deux pour les opposer à Y émotion grave, qui a bien, de son côté, aussi plusieurs nuances.
Autre remarque qui est comme un corollaire de la précédente : Là oit Vémotion assimile et réunit, les 'procédés intellectuels proprem,ent dits font le contraire. Ce sont eux qui différencient les produits, et si bien qu'il y a beaucoup de difficulté, nous ne l'avons que trop senti tout à l'heure, à vouloir les classifier même grossièrement.