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LE CARACTÈRE SUITE

J'ai esquisse ou tenté d'esquisser la psychologie spéciale de l'artiste, les facultés intellectuelles qui font qu'un homme devient artiste. Mais en cet homme, quel qu'il soit, jamais l'artiste n'est absolument seul; j'entends que la visée artistique ne peut posséder, remplir exclusivement cet homme; son cerveau contient un esprit humain, et par suite est incapable d'échapper totalement aux autres visées, pratique et scientifique. Il faut voir comment celles-ci, en influant sur la visée artistique, produisent ou contribuent à produire des familles diverses de littérateurs.

La visée j)ratique. — Etre riche ou être pauvre, être tenu de gagner sa vie, ou en être dispensé; puis encore gagner sa vie avec aisance, ou y réussir avec peine, cela fait des alternatives dont l'influence sur le littérateur va très loin. Je trouve que les critiques, quand ils s'occupent d'un homme, ne s'attachent pas assez à sa condition économique, à son état de fortune. Sans doute on ne voit pas que l'ambition de la richesse, l'avarice, ou l'indifTérence pour l'argent, la prodigalité, la générosité se décèlent, soit dans le style, soit même

dans le choix des sujets. Je me déclare incapable pour mon compte de découvrir, dans les ouvrages de Dumas et d'Hugo, que celui-ci est un homme très rangé, et l'autre un homme incroyablement dérangé. Cousin fut un avare, resté légendaire; on lisant le Vrai, le Bien, le Beau, qui s'en douterait? Je fais remarquer, en passant, que ces traits du caractère, si capitalement décisifs sur nos actions, manquent en littérature de signes révélateurs : c'est là une très grosse objection contre la thèse du caractère en accord avec le talent.

S'il n'y a guère chez le littérateur de signes par où apparaissent sa condition de fortune et les sentiments que celte condition lui suggère, c'est que le littérateur a soin de supprimer ces signes; à cet égard il se défie de lui-même et se surveille, également soucieux de cacher ce que la gêne, ou l'aisance, lui inspire.

L'influence de l'économique, qui est en réalité si forte, s'exerce par voie indirecte. Imaginez entre Voltaire et Rousseau un échange d'états : Rousseau a été enrichi par des financiers amis. Voltaire est tombé dans la gêne de Rousseau. Jusqu'à quel point chacun fût devenu différent de ce qu'il a été, c'est impossible à deviner avec précision; mais on peut afftrmer, je crois, que chacun eût différé de lui-même.

J'imagine que Voltaire, obligé de vivre de sa plume, eût été beaucoup plus prudent et retenu à l'égard de la religion; il n'en eût pas pensé autrement, mais il aurait tu la plupart de ses pensées, sinon toutes. Il aurait beaucoup plus composé de contes et de romans, parce que cela se vendait; composé peut-être plus d'une Pncelle et en prose. Il se pourrait bien qu'il n'eût pas produit autant de pièces de théâtre; mais je crois que ces pièces auraient été beaucoup plus soignées et bien meilleures. Je le crois, parce que Voltaire pauvre aurait craint davantage d'être refusé par les comédiens; mais surtout parce que Voltaire pauvre ne se serait pas dissipé dans une foule de besognes historiques, philosophiques et scientifiques, mais exclusivement voué à la

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littérature. En somme mon hypothèse est que Vollairo pauvre n'aurait eu qu'un rôle politique et social niédiocre ou nul; mais qu'il nous aurait laissé une œuvre littéraire de premier ordre. Supposition qu'on trouvera singulière! peutêtre qu'en Rousseau la richesse eût opéré presque dans le même sens que la pauvreté en Voltaire. Rousseau riche se serait montré notablement moins révolutionnaire. Certes il ne nous aurait pas fait grâce de tout paradoxe, mais il eût été moins amer; il aurait fait plus de théâtre, sans y réussir beaucoup mieux; il aurait récidivé dans le roman; mais... en un sujet si contestable, et oii toute assertion doit forcément manquer de preuve, il ne faut pas insister.

On peut dire, je crois, que le besoin économique est, à proportion de son urgence, une force contrariante, un obstacle à la perfection des œuvres. En général le besoin économique agit d'une manière fâcheuse sur le travail; il le presse, le hâte ou l'écarté. 11 me paraît évident que si nous pouvions fabriquer un littérateur, exclusivement mû par l'honorilique, par le désir de la célébrité, il y aurait toujours dans l'œuvre plus de travail employé. L'œuvre pourrait être mauvaise par d'autres influences, mais elle témoignerait toujours d'un soin plus curieux.

On me dira « et la richesse? est-ce qu'elle n'opère pas, tout autant que la pauvreté, d'une manière fâcheuse? » Par elle-même et directement la richesse n'est pas une condition fâcheuse, ce sont les divertissements, les plaisirs, auxquels la richesse donne accès, qui font le danger. Il se peut, et on l'a vu assez souvent, que la richesse n'induise pas aux plaisirs. Son effet alors est favorable par la liberté qu'elle donne. On se soustrait plus aisément encore à la tentation du plaisir qu'au joug de la nécessité, cela est évident.

Il semble que ces réflexions appartiennent au chapitre des conditions extérieures, et cela est vrai; mais elles appartiennent tout autant au chapitre du caractère, car le besoin est chose relative. Pauvreté, gêne, aisance sont termes

n'indiquaiil pas des étals absolus, — c'est selon rhommc. Pour \m\ l'aisance commence à un point, qui est encore de la pauvreté pour un autre.

Pour que le lecteur admette ou comprenne ce qui va suivre, je dois l'avertir que de la visée pratique relève, selon moi, toute préoccupation d'c moraliser. Celui qui s'inquiète de la moralité des autres et désire l'améliorer, qu'il soit un moraliste simplement laïque, ou qu'il parle au nom d'une religion, est un esprit pratique ou prudent (c'est môme chose). Voyons maintenant les elTcts de la visée moralisatrice dans l'artiste littéraire.

Si l'auteur ne peut se désintéresser, à aucun moment, des conséquences qu'ont les actes, au point de vue de la morale, s'il mène toujours de front la visée morale avec l'autre, il est voué à la gamme des émotions graves. Et c'est tout un style qui est déterminé; au moins il est déterminé que le comique et le spirituel seront absents de ce style.

En face de ceux-ci, il y a les esprits qui peuvent contempler le vice en lui-même dans ses démarches inconvenantes ou malavisées, et le voir comme un désajustement, un détraquement de l'esprit; contemplation plus artistique, en ce sens qu'elle est plus désintéressée : ce sont ceux-là qui savent nous faire rire ou sourire avec les traits sérieux, éternels de notre humanité. Je l'ai dit ailleurs, ces comiques, ces spirituels, ont souvent prétendu qu'ils étaient partis en g-uerre avec la visée moralisatrice de châtier le vice; je ne les en crois pas : après coup, ils ont aperçu ce résultat, et s'en sont tout naturellement couverts contre certains esprits chagrins ou élroits.

La visée moralisatrice — je l'ai énoncé ailleurs sous une autre forme — est toujours un péril pour l'œuvre artistique; je proposerai cependant une distinction. L'artiste au ton sérieux, qui veut nous moraliser par la peinture révoltante du vice, peut rester un obscrvaleur attentif, et un peintre

fidèle. Cela est prouvé par Richarclson, Tliackeray, et en général par les romanciers anglais. Il n'en est pas tout à fait de même de l'artiste qui veut nous moraliser directement par des caractères exemplaires, à peu près parfaits, en tout cas meilleurs que le commun des hommes. Celui qui, par un parti pris de moralisation ou d'optimisme, veut faire un monde supérieur à la réalité, dédaigne trop souvent de regarder la réalité, ou se dispense au moins de l'observation laborieuse — exemple Richardson lui-même dans Grandisson, les auteurs de pastorales, les auteurs de romans chevaleresques, Jean-Jacques-Rousseau, George Sand (en beaucoup de ses romans).

J'ai dit que la manifestation de l'antipathie avait sa valeur; en voici bien la preuve, puisque la tendance à manifester ses antipathies pour le vice sauve l'artiste, trop moraliste, du danger de tomber dans l'invraisemblable.

Il faut le dire nettement, les grands artistes sont nécessairement, je ne dis pas peu moraux, mais peu moralistes'; ce n'est pas un hasard, c'est une condition. Voici Shakespeare, Molière, La Fontaine, Balzac, Stendhal, rendez-les plus soucieux des conséquences morales, vous leur ôterez une partie de leur talent, parce que vous leur ôterez une certaine curiosité désintéressée, un certain goût indulgent pour toute réalité vivante, d'où le désir leur vient de rendre cette réalité dans sa pure et simple plénitude. Habituons-nous donc à admettre que les hommes divergent dans leurs développements, dans les directions. Sachons qu'on ne gagne d'un côté particulier qu'en perdant toujours un peu d'un autre côté; c'est-à-dire habituons-nous à la condition humaine.

1. Moral, moraliste, c'est dilTérent. Je l'ai montré ailleurs.

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La visée scientifique. — Il ne s'agit pas ici d'une aptitude prépondérante pour la science. Avec une telle aptitude on ne fait pas de la littérature; il se peut même qu'on ne la comprenne pas. Newton trouvait que les poésies étaient de laborieuses niaiseries. (Trop souvent, au reste, les poètes et les littérateurs ne sont ni plus ouverts à la science, ni plus justes envers elle.) Mais il faut définir ce que j'appelle ici l'esprit scientifique : c'est avoir, sinon de l'aptitude, au moins un certain goût ou curiosité pour les vérités générales, abstraites. J'appuie sur ce terme de vérité : l'artiste pur a du goût pour la réalité concrète à un point qui précisément le distingue, et le fait être ce qu'il est. Réalité concrète, et vérité abstraite, ou tout simplement réalité, vérité, on est trop porté à confondre ces deux choses qui plutôt s'excluraient.

Il y a de l'esprit scientifique, à des degrés très divers, chez beaucoup de littérateurs. Or le degré ici me paraît influer gravement sur les facultés littéraires. Un certain degré de cet esprit dans un littérateur gèae l'essor de l'une des imaginations que nous avons signalées : l'imagination des comparaisons, des métaphores, est découragée. Ce littérateur admettra la peinture réelle des choses, il pourra la cultiver avec soin et s'y distinguer; il ne s'exercera pas à chercher des images mélaphoriques; il en trouvera peu et parfois même rebutera ce qui s'est, en ce genre, offert sans recherche. Il répugnera même un peu à ce procédé, si naturel aux poètes, si constant chez eux, \'animalion^\ en tout cas, il y sera peu apte. La prodigieuse richesse d'Hugo en métaphores, animations, vient en partie du caractère anti-scientifique de son talent, — d'autres traits (bien entendu) ont agi en même sons, notamment l'orgueil et l'absence de ménagement pour le public, qui

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