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Ou beaucoup moins

PSYCHOLOGIE ni'] L\\RTISTE : LE CARACTÈRE. 187

les sciences, surtout les morales; faculté scienlifique donc sans conteste. Celui qui la possède serait à ce litre doué pour faire de la science, mais il pont d'autre pari — comme Rousseau — s'éloigner de la science, en vertu de goûls ou d'opinions qui l'entraînent en sens inverse, et en font un anti-scientifique de fait. Or en fait d'influence exercée sur les facultés littéraires, c'est le goût et l'estime pour les éludes scientifiques qui pèsent le plus \

Gœlhe, Chénier, dont je parlais tout à l'heure, sont des produits du xvui" siècle, et à mon sens manifestent un trait distinctif de ce siècle. En aucun temps les artistes littéraires n'ont eu, en moyenne, autant d'esprit scientifique qu'au xvni" siècle, Rousseau mis à part, qui commence le vrai xix^ siècle (les siècles vrais ne concordent pas exactement avec les siècles officiels). Montesquieu, Buffon, Voltaire, Diderot, Chénier, artistes les uns par la forme uniquement, les autres par le fond de certaines œuvres autant que par la forme, ont eu non seulement de la curiosité et de l'estime pour la philosophie, la métaphysique, la science morale en train de se faire, mais pour la science physique et même pour la mathématique. On peut se demander de tel ou tel d'entre •eux, s'il ne s'estimait pas plus comme esprit philosophique que comme artiste; mais l'incontestable, c'est qu'aucun d'eux n'aurait voulu être un pur artiste, et ne se serait contenté ■de ce titre à la gloire ou à la considération. 11 me semble hien voir que l'artiste de notre siècle diffère sur ce point, et qu'en général l'esprit scientifique chez lui a notablement baissé. En cela, nos artistes descendent tous ou presque tous plutôt de Rousseau que de Voltaire. Chateaubriand, Lamartine ont manifesté, par des motifs un peu différents, de l'antipathie pour la science positive; Victor Hugo a une manière •d'être anti-scientifique qui lui est propre, mais qui est bien la

1. Remarquons en passant la complexité de Rousseau. Subtil logicien quand il traite les idées générales ou qu'il s'occupe des autres, Rousseau, <lès qu'il s'agit de lui-même, est un pur sentimental.

plus profonde et la plus radicale possible. Il s'imagine pouvoir découvrir, par la contemplation physique de la nature, les vérités dernières de l'ontologie; comment donc? il s'imagine les avoir trouvées. Passer en revue tous les artistes me mènerait trop loin; en résumé il n'est guère d'artiste de notre époque à qui il ne suffise d'être artiste, pour combler son ambition d'estime. Beaucoup sont fiers de se proclamer exclusivement artistes; c"est là le point très caractéristique. Je ne répéterai pas que l'art a gagné à cette spécialisation, en même temps que l'artiste, comme homme total, y perdait. L'intéressant, le curieux de cet institutionnel, c'est qu'il s'est produit dans un siècle, qu'on peut bien, je crois, qualifier de scientifique par comparaison. Cette anomalie apparente, je me l'explique par un autre phémonène, qui est bien aussi propre à notre siècle, l'hétérogénéité du public, déjà alléguée par moi, trop souvent peut-être.

Grâce à l'aire, devenue bien plus large du public intellectuel, il s'est formé des milieux spéciaux, qui ont appelé, provoqué, ou qui en tout cas soutiennent, encouragent cette spécialisation de l'artiste.

La visée génésiqne. — L'instinct sexuel tout seul, tout uni, ne produit en littérature que des scènes nécessairement courtes, lubriques ou comiques, selon l'humeur de l'artiste. Mais quand cet instinct se combine avec la sympathie, alors son rôle en littérature, ou plutôt le rôle de cette combinaison devient immense, grâce à l'étendue et à la variété que comporte le sentiment sympathique. Si la sympathie, par exemple, se développe chez l'homme d'une façon spéciale et privilégiée pour le sexe féminin, cela nous donne un genre de littérature très vaste. Voyez la place qu'occupe, dans la littérature du moyen âge et la moderne, l'amour chevalc-

resque, l'amour platonique, la pastorale, la poésie galante, et sous des formes moins accusées, mais en réalité également dépendantes du même fond, les œuvres sentimentales et romanesques du siècle présent.

Que l'instinct génésique se montre ouvertement dans la composition littéraire et s'exprime avec crudité; — qu'il laisse seulement deviner sa présence et son influence (légitime et d'ailleurs inéluctable) — ou enfin qu'il se cache et se dérobe absolument sous une sentimentalité, qui en ce cas est toujours un peu afTectée et un peu hypocrite, cela fait en littérature trois couleurs d'ouvrages très discernables.

En général, il faut le dire, l'expression littéraire de l'amour (teinte de l'une ou l'autre de ces couleurs) est affaire de mode. Selon les époques, plutôt que selon les individus, elle est libertine, ou voluptueuse, on romanesque. Donc ces différences sont avant tout de l'institutionnel. Je prends des exemples : les auteurs du xvuf siècle admettent le ton libertin et en tout cas sont généralement voluptueux; le xvi° siècle est plutôt voluptueux que libertin; le xvn" siècle est romanesque, et même avec une mesure de faux et d'hypocinte; le xix^ siècle, en ceci comme en bien des choses, plus large, plus hétérogène que les autres siècles, est, suivant les moments ou suivant les régions, libertin, voluptueux et romanesque. Le moven âge a été singulièrement romanesque dans la littérature des hautes classes, grossier, liberlin dans sa littérature bourgeoise et populaire. La littérature amoureuse de l'antiquité est libertine ou voluptueuse, peu ou point sentimentale.

Le ton libertin, le ton voluptueux, prouvent-ils, là où ils se montrent (époque ou homme), que l'instinct génésique y soit naturellement plus fort, plus pressant? Croyez-vous que les deux sexes au xvu® siècle aient eu réellement un penchant moins fort, l'un pour l'autre, qu'au xviu''? Croyez-vous que Yoltaire, très libertin littérairement parlant, ait eu plus d'instinct sexuel que Corneille ou Racine? Non; seulement

c'est affaire de liberté dans l'expression; on tait aujourd'hui ce que demain on croit pouvoir dire. Remarquez que ceci a encore trait à la question de savoir ce que le littérateur révèle de soi; car nous voyons ici encore, entre le littérateur vrai et le public, s'interposer le personnage, plus ou moins commandé par le goût général. Sous Louis XIV, il faut les apparences platoniques; au xvni" siècle, le libertinage est un moyen de succès — et d'opposition.

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