CHAPITRE II
LE PROGRÈS (sUITk). LES OBSTACLES RÉELS
Des obstacles, qui s'opposent au progrès, je retiendrai seulement ceux que toute littérature, en g-randissant, se crée à elle-même, ou que la civilisation, en progressant, suscite à la littérature. Cela arrive en vertu de causes qui, dommag'eables par ce côté, n'en sont pas moins très secourables par d'autres côtés. Habituons-nous à ce spectacle de forces bonnes par un bout, mauvaises par un autre, à notre point de vue humain. C'est la loi du conflit universellement caché dans les choses.
Quant aux obstacles extérieurs, pour ainsi parler, à ces fléaux si apparents dans l'histoire, et qui atteignent dans les sociétés bien autre chose que la littérature, guerres étrangères, révolutions, g-uerres intestines, je n'en parlerai pas; l'influence de ces événements désastreux est presque aussi patente qu'ils le sont eux-mêmes; tous les historiens l'ont signalée.
Le merveilleux. — Il n'y a pas, je pense, de littérature où le merveilleux n'abonde. Le merveilleux est, en date, assurément la première des aberrations qui éloignent les auteurs du vrai but.
Essayons d'aller jusqu'à la racine psychique. L'émotion de l'éfonnement, lorsque la peur ne s'en mêle pas, est agréable; l'homme aime à être étonné. Si l'étonnement devient vif, c'est de l'admiration; ou plus précisément l'une des variétés de l'admiration; et l'émotion, d'agréable qu'elle était, devient décidément très agréable . Or ce qui est simplement nouveau pour nous, parce que nous ne l'avons pas encore vu, nous étonne un peu; ce qui est extraordinaire, parce que nous ne supposions pas que cela fût, nous étonne beaucoup; et plus encore ce que nous ne supposions pas pouvoir exister; le merveilleux commence au nouveau et s'achève à l'impossible.
Autre sentiment mêlé à ceci, mais plus délicat à saisir; un monde imaginaire, très différent du monde réel, plus varié, plus instable, plus changeant, plus surprenant, peut bien nous causer une certaine inquiétude d'esprit, laquelle d'ailleurs n'arrive pas encore au désagréable, mais en somme ce monde flatte notre espérance. Peu de gens sont absolument contents de leur sort, et partant du monde tel qu'il est. Le monde merveilleux nourrit en nous une sorte d'attente, un « qui sait? » dont nous tirons un moment illusion et plaisir.
Par ce côté-là, le merveilleux confine au miraculeux, lequel est, à précisément parler, la foi en l'intervenlion d'êtres supérieurs, capables de déranger pour nous le cours ordinaire des choses . Le miraculeux, à quoi l'homme s'est tant attaché, a dû aider le merveilleux à se soutenir dans notre esprit.
La littérature qui peint des émotions, des passions, des caractères, et des événements, présente autant de façons d'être merveilleuse, c'est-à-dire qu'il y a un merveilleux d'émotions ou de passions; un merveilleux de caractères ; un merveilleux d'événements.
On peut rencontrer ces merveilleux tous réunis ; mais on peut aussi les rencontrer séparés. Cette observation a son
importance pour l'histoire littéraire; car aux époques avancées, tel auteur, qui a rejeté le merveilleux d'événements, peut fort bien avoir gardé le merveilleux de passion ou de caractère (voir Victor Hugo).
Le merveilleux, et en particulier le merveilleux d'actions, d'événements, menace comme un danger constant les littératures commençantes. Pour mieux dire, il y sévit comme un fléau constant. Un progrès lent, mais assez net, se dessine par la diminution du merveilleux des événements. Diminution seulement, et non disparition, car encore aujourd'hui, dans les meilleurs romans, est-ce que les événements ne se déroulent pas vers une fin logique, avec une suite et un avancement gradué, que les événements réels n'offrent jamais à ce degré?
Dans celte espèce de merveilleux, on peut discerner des genres : le merveilleux religieux ou mystique, qui suppose des actions prodigieuses accomplies par des divinités parmi les hommes, — le merveilleux magique, actions prodigieuses faites par des hommes investis d'un pouvoir de magie ou de sorcellerie, — le merveilleux héroïque, prodiges opérés par des qualités humaines portées à un degré extraordinaire, force , célérité , courage . Mais ici nous arrivons sur la frontière, où le merveilleux des événements est déjà mêlé avec le merveilleux de passion ou de caractère.
Aussitôt que nous dépassons cette frontière de l'héroïque nous apercevons un merveilleux d'une qualité toute particulière, propre seulement à quelques civilisations, le merveilleux chevaleresque : ceci est une combinaison singulière, hautement intéressante, de l'instinct génésique et de l'héroïsme. Nous en reparlerons ailleurs. — Puis le merveilleux galant, dans lequel il faut signaler une variété dont le rôle a été assez important; je veux parler de la pastofale.
Aujourd'hui le merveilleux s'appelle plus communément lé romanesque; et plus communément aussi il porte sur les passions et sur les caractères; sans vouloir dire certes qu'on
ait absolument renoncé au merveilleux d'événements, car encore aujourd'hui Fliomme du peuple, l'enfant, la femme dans toutes les classes, sollicitent les auteurs à leur donner l'émotion par des événements extraordinaires, aussi bien que par des caractères outrés.
A l'occasion du plus ou moins de merveilleux, et des espèces diverses de merveilleux semé dans toutes les littératures, on s'est livré souvent à des considérations démesurées sur les races et leurs génies. Renan, par exemple, a cru constater, chez les Celles, une méconnaissance et un dédain particulier pour les formes fixes de la nature; personne n'aurait imaginé une nature muable et instable, comme les Celtes. D'autres historiens avec plus d'apparence ont relevé les habitudes d'hyperbole, d'exagération monstrueuse, qui infectent les conceptions des poètes hindous et s'étalent en effet dans le Mahabarata, le Ramaijana. En sens inverse, on a remarqué avec un étonnement admiralif la sobriété relative qu'ont montrée, en fait de merveilleux, les poètes grecs. Et il est certain que les dieux de Y Iliade font des prodiges de dimensions presque raisonnables, par comparaison. De même les héros grecs ont moralement une stature à peu près humaine; car enfin ils usent de la ruse comme Ulysse, et même à l'occasion de la fuite, comme Hector. Mais d'abord il n'y a entre ces littératures que des différences de degré? Souvent les degrés sont bien plus resserrés qu'on ne veut dire. Les métamorphoses légendaires qu'Ovide a recueillies, ne sont pas bien loin de celles que les Celtes auraient eu le génie de concevoir, selon Renan. Puis n'attribuons pas trop d'importance à des exagérations telles que les trillions de singes que le Iiamaijana fait accourir au secours de Rama, au lieu de cent mille singes dont un Grec se serait contenté en pareille occasion : il se pourrait bien que les trillions hindous ne fussent qu'une manière de parler. Rappelons-nous, une fois pour toutes, que les auditeurs de ces poètes lointains n'en recevaient pas une impression identique à la nôtre, et que
leur impression vraie nous échappe. En tout cas, et finalement, ces différences sont superficielles. Elles ne sont pas si fondamentales, qu'une différence dans le degré ou dans l'espèce de la civilisation ne puisse suffire à les expliquer.
Le dogmatisme. — Le premier dogmatisme en date, celui qu'on aperçoit dans les littératures commençantes, où il fait peu à peu contrepoids au merveilleux, c'est le dogmatisme historique. L'artiste est pris du désir de raconter ce qui s'est passé. El le voilà hésitant entre le goût des choses étonnantes dont je parlais tout à l'heure, et ce goût d'exactitude plus faible sans doute, plus intermittent, mais qui toutefois a ses heures, môme au début, sans quoi on ne s'expliquerait pas notre évolution.
Si l'on aime à admirer, on aime aussi à critiquer. Savoir le vrai des actions d'un personnage, c'est n'être pas dupe. Et parfois on tient vivement à ne pas l'être. Enfin de même que l'homme se plait à émouvoir ses semblables, il se plaît aussi parfois à les renseigner, à les instruire : dogmatiser est bien dans notre nature.
D'autres désirs encore appellent le dogmatisme historique, louer, flatter un personnage, une famille puissante, une tribu, une nation, la sienne; et inversement attaquer, ravaler, injurier une famille ou un peuple ennemi.
Aux époques où l'information historique est impossible ou très restreinte, l'artiste sur les points où elle fait défaut, l'artiste invente, et en inventant avec plus ou moins de logique, il croit qu'il devine : surtout après coup il croit avoir deviné juste. En sorte que dans son esprit, finalement, l'invention pure et le demi-renseignement historique se confondent.
Sur le conflit du merveilleux et du dogmatisme historique, je hasarderai une hypothèse : quand il s'agit de peuples lointains, ou d'époques éloignées, la tendance à faire merveilleux
l'emporte; quand il s'agit d'événements voisins, sous le rapport du temps ou de l'espace, le goût historique (ou pur, ou mêlé du désir de blâmer, de flatter) prend une force relative. Le caractère relativement réaliste, ou rationaliste de X Iliade, tient en grande partie à ce que les chants homériques ont été construits d'abord à peu de distance de la guerre de Troie. Je suis persuadé que les aèdes homériques, s'ils eussent voulu traiter une légende plus ancienne, y auraient mis plus de merveilleux, et par là nous auraient donné sujet de penser autrement du génie grec.
Les premiers auditeurs de VIliade ou du Maliabarata, ou de nos chansons de geste, étaient d'autre part, j'imagine, dans un état d'esprit difficile à saisir pour nous. Ils goûtaient vivement le merveilleux qu'on leur servait, et facilement le tenaient pour de l'histoire. Comment s'en seraient-ils empêchés? Oii auraient-ils rencontré, alors qu'on n'écrivait pas, ou que les choses écrites ne circulaient pas, les témoignages contradictoires? Or, remarquons-le, à moins d'une éducation très critique, on est toujours porté, devant une fiction bâtie avec cohérence, à croire que c'est vraiment arrivé. Pour les esprits neufs, ce qui nest que conséquent fait l'effet d'être réel.
En somme, si l'histoire a agi de bonne heure comme réductrice du merveilleux, elle a faiblement agi, parce qu'elle passait vite à l'état de légende; ce qui veut dire que le merveilleux agissait autant sur l'histoire qu'elle sur lui. Plus tard assurément les rôles ont été renversés, et l'histoire écrite a, je pense, influé efficacement sur l'imagination des faiseurs de fictions et sur celle de leurs auditeurs.
Les plus énergiques réducteurs du merveilleux ont dû être à mon sens les occupations pratiques : la pratique des arts industriels, la pratique des institutions politiques. C'est par celte double cause que je m'explique ce qui reste de sobriété incontestable, au compte de la littérature grecque. Au temps 011 les récits homériques reçurent à peu près la forme où
nous les lisons, on était déjà passablement industrieux; et surtout on pratiquait depuis assez longtemps le régime des assemblées politiques ou judiciaires. Beaucoup d'hommes savaient raisonner les affaires politiques, et les contestations privées, devant un public qui s'habituait à connaître le vrai de la vie, et à prendre la mesure des hommes réels. Cette éducation, que je crois la plus salutaire pour la littérature, manquait à l'Inde, au temps de ses grands poèmes. Les deux antiquités classiques, la grecque, la romaine, ont eu au contraire l'avantage de cette éducation, avec une précocité, une durée, une plénitude qui ne se rencontrent peut-être ensemble, à ce degré, en nul autre lieu *.
Nous avons aujourd'hui contre le merveilleux une assistance, qui est sans doute encore plus forte : celle de l'esprit scientifique, lequel exista certes dans le monde Grec, mais avec bien peu d'étendue, et ne fut presque pas connu de Rome. Il me semble que pour n'être pas encore très répandu, l'esprit scientifique n'en a pas moins exercé déjà, sur notre littérature contemporaine, une influence très rcconnaissable. L'avenir s'en ressentira encore plus, probablement, car vis-à-vis du merveilleux la science est l'adversaire absolument hostile et résolu.
Et cependant je ne voudrais nullement garantir que la science triomphera complètement du merveilleux, sous toutes ses formes. Si je crois que la littérature est à peu près déterminée, à moins de révolutions, à faire des peintures morales toujours plus copieuses, je ne suis pas sûr qu'on ira infailliblement sans régression, sans retour, dans la voie de la littéture positiviste ou réaliste. Au fond ce que nous appelons l'idéal, l'embellissement du réel, c'est du merveilleux; et beaucoup d'esprits ne peuvent s'en passer. Il se pourrait bien qu'il y eût toujours de ces esprits-là, et des revanches plus ou moins momentanées de l'idéal sur le réel. Autrement dit, je
1. Avec cette particularilé-là, il est bien inutile de recourir à l'explication par le génie de race.
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ne crois pas au progrès, indéfectible et sans intermittence, vers la peinture exaclo et non idéalisée. Ici comme pour le goût, je crois plulôL à des oscillations ; je dirai même que pour mon compte, je les souhaite. Une proportion de merveilleux, à certaines heures, est chose bonne, ne fût-ce que pour maintenir ce qu'il y a de plus précieux, la diversité. En fait de merveilleux, comme en tant d'autres choses, c'est une question de mesure à garder.
A propos de ces retours dont je parlais tout à l'heure, j'alléguerai un exemple qui ne nous autorise pas à prédire avec certitude l'avenir, mais qui cependant donne à réfléchir. Comparez à Homère, s'il vous plaît, le plus grand poète de notre temps : Hugo, postérieur de 2 500 ans à Homère, et souvent plus merveilleux que lui. Il est bien significatif que cela puisse être, ne fût-ce que par intermittence. Hugo va si loin dans cette voie que tel de ses poèmes semble avoir été écrit comme un conte pour enfants. Lisez le combat de Roland et d'Olivier dans le Mariage de Roland; ou encore le combat de Roland dans le Petit roi de Galice; et puis relisez les duels de Vlllade : Achille, Hector, Diomède ne sortent pas de l'humanité, ils ne sont pas démesurés; Roland est absolument fabuleux. Mais remarquons que le même poète a pu tracer le portrait des Thénardier.
Il est une influence contradictoire, que je dois signaler ici celle de la société mondaine. Les réunions mondaines, où la femme trône toujours peu ou beaucoup, développent l'expérience dans un certain sens, et par suite éloignent les esprits d'un certain merveilleux; mais, d'autre part, le gouvernement de la femme encourage un merveilleux spécial, dont j'ai déjà dit quelques mots. Ce merveilleux consiste en une adoration extatique, un dévouement prosterné que le sexe mâle voue au sexe féminin. Le comble est que le dévouement du mâle se présente comme désintéressé des fins sexuelles. De son côté, la femme pose en une sorte de divinité qui veut bien souffrir le culte de son adorateur, et même quelquefois,
mais uniquement par commisération, partager ses faiblesses de nature. Très singulière, 1res intéressante à la réflexion, cette forme du merveilleux : seulement ce merveilleux-là contient inévitablement un fond d'hypocrisie morale.
L'art, pour nous émouvoir, se sert du vraisemblable. Or le vraisemblable n'est tel que parce qu'il contient une mesure de réel. Donc on pourrait dire qu'il y a dans l'art « une âme de science ». C'est là, entre ces deux directions de notre esprit, l'art, la science, un rapport notable. Plus l'art tend à se servir de la réalité, quand c'est pour nous émouvoir, mieux il en vaut . assurément. Mais il n'en est pas moins certain que le voisinage de la science, induisant les littérateurs en tentation de dogmatiser, a été souvent pour l'art une occasion de dommages; je ne puis faire mieux que de citer un ou deux exemples éclatants.
Les deux poèmes modernes qui, par les qualités du style, par l'émouvant, le tragique ou le poétique des épisodes, tiennent sans conteste le premier rang, la Divine Comédie et le Paradis 'perdu, sont vraiment infectés de dogmatisme. Que d'endroits dans la Divine Comédie sont de l'ennui et de la glace pour nous, grâce à cette envie qu'eut Dante de se montrer théologien savant et subtil, et en outre théoricien politique du pouvoir des empereurs! Et voyez comme l'émotion, même de mauvaise qualité, au point de vue moral s'entend, vaut mieux en art que toute science. Là oii Dante hait, exècre et peint avec sa haine, il n'est certes pas ennuyeux; il émeut et il est littérairement beau. Milton a fait pire encore que Dante. Il avait tout appris, fait à peu près le tour des connaissances de son temps. Il n'a pu éviter cette faiblesse de vouloir montrer son érudition, ce qui a jeté dans son œuvre tant de longueurs, sans à-propos, sans vérité, et d'un ennui mortel. J'aurai tout à l'heure à reprendre encore Milton pour une autre erreur.
Après ces exemples, je ne citerai aucun de ces ouvrages si nombreux, qui apparliennenl à la poésie dite didactique. On sait qu'il n'y a pas de science si aride, ni d'art si mince qui n'ait été exposé ou décrit « dans la langue des dieux ». Je signale ceux-ci en passant, et justement pour dire qu'ils ne partent pas de cette erreur que je viens de relever en Dante et Milton. L'aberration de la poésie didactique est tout autre, puisqu'elle consiste non à manifester de la science pendant qu'on fait le métier d'artiste, mais au contraire à mettre l'art littéraire au service d'un dessein primitivement dogmatique. Cette aberration-ci peut faire produire — et elle n'y a pas manqué — des œuvres froides, monotones, mais au moins il n'y a pas de surprise; le genre, le sujet nous ont avertis d'avance. Et par le style, par les difficultés d'expression vaincues, par des trouvailles de détail, ces œuvres peuvent offrir un assez vif intérêt au lecteur dilettante.
A tous les ouvrages, en nombre immense, qui appartiennent à l'éloquence, s'applique l'observation ci-dessus. Par leur visée principale, qui est ou de porter les hommes à quelque résolution ou de leur enseigner quelque chose, ces ouvrages relèvent de la science ou de l'art pratique. L'auteur a cru bien faire d'y ajouter l'agrément du style littéraire; c'est comme un vernis de surface étendu sur le fond. Le procédé a donné souvent d'excellents résultats. Beaucoup d'œuvres, ainsi faites, figurent aux meilleures places dans la littérature. Cependant il est parfois arrivé que le fond se trouvait sacrifié à la forme — et il y a toujours quelque danger que cela advienne. — On ne fait pas impunément à la fois deux métiers distincts; ou si vous voulez, on ne suit pas impunément deux visées à la fois. Je crois bien que la science de Buffon eût été plus curieuse d'exactitude, si Buffon ne se fût pas partagé entre la science et l'art.
L'envie funeste à l'art de communiquer ou de montrer
de la science, est pourtant chose si naturelle, si humaine, qu'on en trouve la trace, disons le méfait, un peu partout, même aux époques où la science hégayc à peine.
Il n'est presque pas besoin de rappeler que le dogmatisme peut être religieux, philosophique, moral, économique, historique, scientifique. A cet égard, chaque époque a une forme préférée qui la tente, et par où elle pèche plus spécialement. Ce serait faire de l'histoire littéraire (et non une introduction), que passer en revue les dogmatismes ou pédantismes, propres à chaque époque.
Je ne citerai que deux exemples : le dogmatisme propre au xvm^ siècle, ai-je besoin de le nommer au lecteur? Il m'accordera sans peine que le dogmatisme philosophique a été très dommageable à la littérature. Les romans de Voltaire eux-mêmes, charmants par tant d'endroits, en sont souvent assombris ou refroidis. Quant à la plupart des tragédies de Voltaire, elles en sont infectées.
Nous avons en ce temps-ci, sous les yeux, une nouvelle forme du dogmatisme, aisée à qualifier, c'est le dogmatisme psychologique. Que l'arlisle ait par devers lui du savoir psychologique, s'il s'en sert pour observer mieux la réalité, pour la démêler, pour pénétrer plus avant dans les caractères, à la bonne heure. Mais aujourd'hui certains romanciers sont tentés par la fâcheuse envie de paraître familiers avec cette science à la mode, et voilà qu'après avoir fait agir, parler leurs personnages, ils s'avancent et se découvrent eux-mêmes, pour expliquer ces personnages. Ils nous les démontrent; ils nous les démontent, ouvrant le ventre à leurs marionnettes, nous nommant les ressorts, oubliant qu'ils ont à faire vivre les êtres devant nos yeux, et non pas à les disséquer. Cette aberration fatigante est le fait d'artistes éminents, que le lecteur se désignera bien tout seul.
Il y a un dogmatisme particulièrement dangereux; c'est le dogmatisme de l'homme qui veut faire de la morale à ses
semblables. Je veux dire que le danger de tomber dans ce dogmatisme est plus grand, que la tentation est de ce côté-ci plus vive. Et en effet, tandis que l'auteur est incliné à se montrer savant par son amour-propre et pas du tout par les encouragements du public, que rebuterait plutôt l'ostentation de la science, l'auteur est sollicité à faire le moraliste et par son amour-propre et par la voix du public.
Le public méconnaît souvent les justes rapports de l'art avec la morale. La littérature seconde la morale sans y viser. L'auteur, qu'il soit ou non conscient du fait, soulève à cbaque instant des problèmes moraux, et son lecteur les décide, louant ou blâmant les actes, se prenant d'antipathie ou de sympathie à l'égard des personnages. La lecture littéraire est donc un exercice constant du jugement et du sentiment moral. « H y a des auteurs qui faussent le jugement, surprennent la sympathie pour des caractères ou actes immoraux. » Assurément; c'est un petit mal particulier, dont on paye un bien général; rien d'humain n'est bon par tous les côtés.
La vie réelle fournit de quoi juger moralement, se prendre de sympathie ou d'antipathie ; mais la vie imaginée a sur la vie réelle l'avantage d'une ampleur et d'une diversité incomparables. Voilà un paysan; qu'est-ce qu'il a à juger, en observant ses voisins? Des querelles de ménage, des débats d'intérêt, qui no changent pas son horizon. Dès qu'il lit, une humanité autre se lève devant ses yeux; des passions, des intérêts, des situations qu'il n'imaginait pas. Ce qui est vrai du paysan, l'est de nous tous.
Quand la vie réelle nous présente des caractères, des situations, c'est au moment où nous sommes prévenus et préoccupés par nos afTections, par nos intérêts; mauvaise condition pour juger juste, et surtout pour sympathiser. La lecture littéraire nous prend aux moments de désintéressement et de liberté morale, ou pour mieux dire, elle nous les
2i2'2 INTRODUCTION A L'HISTOIRE LITTÉRAIRE.
restitue. Indépendants alors de nos visées personnelles et presque de notre caractère, nous pouvons aimer ce qui nous est moralement étranger, ce qui nous contredit et nous condamne; ég-oïstes, nous nous éprenons pour des dévoués; et l'avare s'engoue d'un prodigue.
Celle influence indirecte de la littérature sur la morale a été souvent méconnue. En tout cas, elle n'a pas donné une satisfaction suffisante à la tendance qui nous porte à exiger d'autrui les actes moraux. Quantité d'esprits, en tout temps, ont réclamé du littérateur qu'il se fît prêcheur, sermonnaire. La littérature devait être avant tout, selon eux, une école de morale. Les auteurs ont très souvent obéi à celte injonction, sans se douter qu'ils cessaient alors de faire de la littérature, et tombaient dans l'art de la pratique*.
Parmi les causes adverses, en littérature, il faut certainement mettre au premier rang cette concurrence de la visée morale. Dès que l'intention de moraliser apparaît, la communication de l'émotion, fin spéciale de la littérature, diminue ou même cesse. Il y a des œuvres, il y a des époques, il y a même des littératures nationales, dont la médiocrité s'explique suffisamment par cette permutation funeste de la visée. Les Chinois, par exemple, ont eu, il me semble, le malheur d'attacher à la morale une estime trop prépondérante, presque exclusive. Leur littérature en a étrangement souffert.
Je m'exposerais à être contredit avec apparence de justice, si je ne faisais une distinction nécessaire. Je ne confonds pas avec la morale, avec le sermon si vous voulez, sermon ecclésiastique ou laïque, ce qui pourrait s'appeler la casuistique littéraire. Les situations très fréquentes, où un homme se trouve placé, soit entre deux devoirs dont l'un doit être préféré à l'autre, soit entre deux sentiments tous deux louables, dont l'un doit l'emporter, ces situations, dis-je, sont