Se rappeler les trois altitudes de l'esprit
très artistiques; elles prêtent beaucoup; elles peuvent émouvoir puissamment, comme il appert par beaucoup de scènes de roman ou de théâtre. Dans ces situations-là, les hommes discutent avec eux-mêmes des problèmes qu'on peut dire moraux; ils invoquent pour se résoudre des principes et des règles qui appartiennent certes à la morale théorique; mais là ces principes ne sont pas énoncés et mis en avant dans leur propre intérêt ou dans l'intérêt de notre moralité, si vous voulez; ils ne servent qu'à susciter et entretenir un conflit, plein d'émotion pour le spectateur; bref ils sont au service de l'émotion; ce n'est plus du tout le cas du sermon moral.
J'ai protesté contre le préjugé de l'antique. Avec cela, je reconnais que certaines œuvres des époques peu civilisées l'emportent par certains côtés sur les œuvres d'époques plus avancées; et qu'en fin de compte même elles font une impression plus agréable. Et c'est là justement, pour moi, une confirmation expérimentale des observations qui précèdent.
Lorsqu' Achille se retire sous sa tente, sachant que l'armée grecque ne vaincra pas sans lui, et se consumera devant Troie; lorsqu'il appelle ces malheurs sur les hommes de son pays, parce qu'il a à se plaindre uniquement do leur chef, Homère n'a pas un mot de blâme pour cette conduite d'une injustice enfantine. Lorsque Achille se refuse à la prière touchante que lui fait Hector avant leur duel, et qu'après il traîne Hector dans la poussière, en vainqueur haineux, qui ne peut s'assouvir, Homère n'a pas l'ombre de répugnance. Les hommes qui ont composé cette histoire n'étaient pas des moralistes aussi délicats que nous, de même qu'ils n'étaient pas aussi savants. Au point de vue de l'art, cela les a beaucoup aidés. Leur inconscience, leur innocence relative les a très bien servis, leur a épargné les aberrations oii une moralité plus inquiète nous a si souvent fourvoyés.
Pour faire du vrai antique, ce qui manque le plus à Fénelon, à mon sens, ce n'est pas le talent, c'est cette naïvelé morale que les lïoméridcs ont eu la chance d'avoir. Le froid qui sévit dans le Télémaque vient surtout de la moralité qui y est, et qui ne pouvait manquer d'y être.
Ajoutons pour les Homérides cet avantage de n'avoir devant eux aucun modèle, j'entends aucun modèle renommé, consacré, par suite imposant, et dangereux comme Homère l'a été pour Virgile. De là, avec la cause précédemment signalée, une spontanéité charmante. ■
Un sujet donné par la tradition populaire, et par suite très simple, très humain, naturellement intéressant, une guerre, le siège d'une grande ville; une demi-démocratie guerrière qui admet des chefs divers, par suite des héros de caractères différents; un Olympe de Dif.ux pas du tout immuables et indifférents, animés au contraire de toutes les passions, et plus hommes peut-être que les hommes; une langue abondante, un peu prolixe, mais sans affectation, sauf une, celle des jolies ou ingénieuses comparaisons (et c'est là un défaut qui nous touche, plutôt qu'il ne nous déplaît, comme la gaucherie d'un art jeune, aimable sans le savoir); hors de là aucune prétention à la morale, à la profondeur; aucun pédantisme au moins sensible pour nous; l'envie et le plaisir de tout dire, simplement, directement, sans ambages, emphase, ni périphrase, tout cela compose un charme impossible à rattraper. On n'a qu'une fois dans sa vie un certain âge. Il est vrai que d'autres nations, comme les nations européennes, la France, l'Angleterre, etc., semblent être passées par un âge analogue; et on nous dira qu'elles auraient dû produire quelque chose comme les poèmes homériques. C'est qu'au vrai elles n'ont jamais été jeunes à la manière de la Grèce. Le souci d'être moral, le scrupule, l'examen de conscience, l'idée dans l'esprit d'un dieu sans passions, exigeant sur la moralité et sur le culte, omniprésent, sanctionnant ses décrets
LE PROGRÈS : LES OBSTACLES RÉELS. 22o
sévères par le paradis ou l'enfer éternels, un Olympe autour de lui formé de lui-même par des conceptions subtiles, abstruses; bref le catholicisme, avec son dogme difficile et sa morale contraignante, a suffi, une fois entré dans l'âme de l'homme, pour la changer gravement. Comment qu'une nation soit faite par ailleurs, dès qu'elle a connu le Catholicisme, elle n'a plus la plénitude de la jeunesse. La joie de vivre dans l'innocence de ses passions, dans l'inconscience morale, est à jamais perdue.
Tradition. Imitation. — Ce qu'on nomme tradition et ce qu'on nomme imitation sont un seul et même phénomène, vu par deux côtés opposés (ainsi que je l'ai dit ailleurs) '. Un ouvrier, mon aîné d'âge, me livre un arc comme le modèle d'un autre arc à faire, c'est tradition; je travaille de mon mieux d'après ce modèle, c'est imitation.
Passé la première heure des littératures, il y a tradition, et tout littérateur a devant soi des modèles transmis oralement ou par l'écriture. Mais comme le littérateur a également devant soi des hommes vivants, on peut dire que deux sortes de modèles s'offrent à lui. Le littérateur observe ou peut observer directement le modèle vivant; il écoute ou lit les modèles traditionnels. Existe-t-il une seule œuvre oii l'observation directe ait tout fait, où les modèles traditionnels n'aient rien insinué? pour mon compte je ne le crois pas. Ce qui est en tout cas trop évident, c'est que quantité d'ouvrages sont presque uniquement une combinaison de lectures. Ainsi d'après nous, le littérateur se partag-erait toujours — fort inégalement, cela va de soi — entre l'observation directe et l'imitation. Inégalement selon l'individu, selon ce qu'est d'abord cet individu, mais inégalement aussi selon le temps