‹ Introduction a l'histoire littéraireChapitre 28 sur 50 · Voir mon chapitre à ce sujet · texte numérisé non relu

Voir mon chapitre à ce sujet

LE PROGRÈS : LES DÉCADENCES APPARENTES. 2ol

rindustrie. Il a colonisé et rempli des missions diplomatiques. Evidemment aucune ambition humaine n'a jamais été plus large, plus débordée. Est-ce que je l'en veux louer? Il y a du trop évidemment. Il était forcé que Voltaire commît quantité d'œuvres médiocres. A la réflexion c'est merveille qu'il n'ait pas été plus constamment et plus bassement médiocre. « Mais enfin, il a été médiocre dans la tragédie. )) Oh! bien d'accord. Et sur ce terrain étroit Racine le domine d'assez haut. Seulement, après cela, voyez-vous, considérant tout ce que l'un a su, vu, aperçu, agité, et tout ce qui, dans le strict horizon de l'autre, a fait défaut, je dis de Voltaire : « Ce fut un homme » ; tandis qu'auprès Racine est véritablement un bonhomme. A eux deux ils représentent bien la loi dont je parlais plus haut. Ce qui fait en Voltaire l'artiste inférieur dans une spécialité, en fait un homme évidemment supérieur dans son ensemble.

Quelques personnes prennent un véritable plaisir à nous démontrer que la psychologie des Lettres persanes semble peu profonde, quand on vient de lire les Caractères. Il n'est pas très juste d'oublier que les Caractères sont l'œuvre indéfiniment remaniée, remâchée jusqu'à l'âge de cinquante ans d'un homme qui n'a fait que cela; et que les Lettres ont dû être faites de vingt-cinq à trente ans par un homme pour qui ce fut un délassement autant qu'un coup d'essai, et qui après cela fit les Considérations et puis tout simplement VEsprit des lois. 11 est clair que pour excuser la faiblesse des Lettres^ je plaide la circonstance atténuante; à tout hasard j'imagine que VEsprit des lois en est une valable.

La psychologie considérable qui est entrée dans cette vaste composition n'a pas la forme artistique, c'est certain, mais la forme directe, scientifique. Elle ne doit donc pas compter pour la mesure du progrès littéraire; et ce n'est pas pour cela que je l'allègue; si je la compte, c'est comme diversion, dépense faite ailleurs qu'en littérature, comme remplacement et compensation de quelque chose qui en littérature n'a pas

été fait et n'a pu l'être; cela appartient, on le voit, à mon idée des concurrences ou des diversions.

J'ai avancé qu'il y avait psychologie considérable. Est-il besoin de le prouver? Peut-être pour certaines personnes.

Remarquez donc d'abord qu'il s'agit des institutions humaines. Et d'où procèdent-elles, s'il vous plaît, ces institutions? Du fonds psychique des hommes; ce sont résultats de leurs passions, de leurs intérêts, des visées et des moyens jugés propres à atteindre ces visées, bref de l'homme à la fois intellectuel et moral. Montesquieu s'est proposé de découvrir pourquoi chaque forme particulière d'une quelconque de ces nombreuses institutions est née; pourquoi elle a cédé la place à telle autre forme, ou même pourquoi la première forme a généralement une tendance à céder la place à telle autre. Montesquieu, n'ayant pas (jusqu'à preuve contraire) la sottise de penser que les institutions existent à part des hommes qui les pratiquent, se demande donc en réalité pourquoi, par quels ressorts psychiques les hommes passent d'une forme à une autre, et même pourquoi ils tendent à effectuer tel ou tel passage; si ce n'est pas là de la psychologie (sous forme dogmatique, je le répète), je ne sais plus où il y en a. Exemple simple, et connu de tous, Montesquieu se demande quel est le principal ressort psychique des hommes sous le despotisme, dans la monarchie, dans un état démocratique. Autre exemple : croyant apercevoir que des états politiques qui ne sont pas le despotisme, comme l'aristocratie, la monarchie, la démocratie, ont tous également un côté par où ils inclinent vers le despotisme, Montesquieu se demande qu'est-ce qui incline ainsi ces états; et ce sont encore des forces psychiques qu'il atteste; et si je suivais fEsjyrit des lois dans tous ses chapitres, ce serait absolument la même observation pour tous. Partout il y a une psychologie alléguée, dont la vérité est souvent contestable (je me demande quel génie humain aurait échappé à cette imperfection), mais dont il n'est pas contestable que ce soit de la psychologie.

Retrouver la psychologie dogmatique, qui a produit l'immense diversité et le mouvement obscur des institutions politiques, civiles et sociales, telle est la tentative de Montesquieu.

Comme j'ai défendu le xvni" siècle, je défendrai le xix", et par les mêmes motifs : j'y reconnaîtrai de même l'accomplisment du progrès, sous la seule forme qu'à mon avis le progrès comporte en littérature. Ici je serai plus bref, le progrès me paraissant moins sujet à contestation. Certes, en choisissant dans la littérature actuelle quelques œuvres, quelques auteurs, on peut se donner le plaisir de montrer que notre siècle a moins de justesse et de profondeur psychologique que la littérature de l'époque classique. Il est aisé, par exemple, en prenant le théâtre d'Hugo, de prouver que la psychologie de ce théâtre est étonnante, merveilleuse, autant dire fausse, et même parfois jusqu'à égaler la psychologie des contes faits pour l'enfant ou l'homme du peuple. Il est encore aisé de prouver que les romans d'Hugo méritent trop souvent le même reproche, bien qu'ils contiennent des parties excellentes. Je ne dirai pas par quels mérites Hugo se relève jusqu'à paraître un géant, mais je dirai : Delavigne, Picard, Scribe (même), Dumas père, Ponsard, Dumas fils, Sardou, Pailleron, Daudet, Labiche, Gondinet, Meilhac, d'autres encore, composent un théâtre d'une psychologie tout autrement riche, que ne l'est le théâtre du wn" siècle et du xvni* siècle. Que de formes nouvelles on nous a montrées en des sentiments qui semblaient tout à fait connus! Combien d'états du cœur ou de l'esprit inaperçus auparavant! et quel livre énorme on en ferait! Ici je veux seulement répondre à deux objections qui se présentent, je crois, à tout esprit attentif. Les passions, dites fortes, à résultats tragiques, ont été de notre temps négligées, ou abandonnées à des auteurs mélodramatiques d'un talent très inférieur. Les maîtres de la scène moderne, Dumas (ils, Augier, font beaucoup moins du drame proprement dit, que de la comédie très sérieuse : n'est-ce pas un manque de force? On pourrait répliquer que le mélo lui-même.

trop souvent emphatique et faux, a des scènes, des types, qui ne sont pas à dédaigner; mais j'aime mieux faire une autre réponse. C'est à mon sens un vrai progrès vers la vérité psychique, que l'abandon de ces passions violentes jusqu'au crime. Pourquoi? C'est que dans les peintures qu'on en a faites, il est toujours entré une part trop considérable d'imagination purement déductive. C'est que les auteurs n'ayant pas éprouvé par eux-mêmes ces états psychiques si exceptionnels, et n'ayant pas même eu l'occasion de les observer directement sur des scélérats réels, ont trop souvent composé des êtres sans vie (artistiquement parlant, bien entendu).

Je sais bien que ces auteurs se sont aidés de l'histoire, comme Racine pour Néron, ou de la Gazette des tribunaux, comme nombre d'auteurs modernes. Ce procédé d'information supplée mal à l'expérience, à l'observation directe; aussi les produits s'en ressentent-ils. Je le dirai très franchement, je ne puis prendre au sérieux les assassins de Racine, pas même Néron, et à plus forte raison Oreste. Ils ne me font ni frémir, ni trembler. Au travers de ces fantômes trop minces, j'aperçois ce bon bourgeois de Racine dans ses fréquentations habituelles et honnêtes, dont la plus féroce est Boileau, qui a massacré Cottin et autres, mais métaphoriquement. Shakespeare, lui, a eu la chance de connaître des gens fort capables d'une violence meurtrière; son époque lui en offrait; cela se marque dans Macbeth, dans Othello', mais souvent Shakespeare lui-même me laisse voir qu'il a trop imaginé, et pas assez expérimenté les scélérats. En résumé, les auteurs qui, exempts du préjugé des passions dites fortes, dessinent les contours de leur monde fictif, juste sur le monde réel qu'ils ont expérimenté, se conduisent avec prudence. Cela, je le répète, constitue un progrès méthodique, propre à nous procurer plus de vérité psychologique.

Examinons l'autre mode, je veux dire le mode comique. Là il semble que Molière domine encore, comme une montagne, les collines rangées autour. J'admire et surtoutj'aimc

profondément Molière, mais même avec lui je me garde des illusions d'un culte (qu'il aurait, j'en suis sûr, drapé de la belle façon). Une supériorité que je lui vois, je la concède d'abord. Il est plus pliilosophe, plus raisonnant, plus capable d'abstractions, plus scientifique que ses successeurs, dont aucun n'aurait été capable de goûter comme lui Gassendi et de pénétrer Descartes. Et cette aptitude à la spéculation se sent chez lui; il y a je ne sais quoi d'universellement, d'éternellement humain qui se manifeste dans ses personnages; mais cet avantage est compensé par un défaut : souvent sa caractéristique manque d'abondance; on voudrait des traits plus particuliers, plus individuels. N'insistons pas, car aussi bien le principal avantage de notre temps, c'est la quantité de types produits et leur diversité. « Pour balancer le seul Molière, dira-t-on, il vous faut plusieurs modernes. » Mauvais argument quand il s'agit du progrès, chose sociale, collective. Cette supériorité qu'a Molière de n'être pas balancé par un moderne seul, mais seulement par plusieurs, c'est le fait du génie de Molière, cela lui appartient, et non à son époque. Et au contraire ce qui appartient à notre époque, c'est celte pluralité qui balance et emporte à la fin Molière. 11 y a du hasard, du contingent dans l'arrivée historique du génie exceptionnel; il y a du déterminé, de l'inslitutionnel dans ce qui se montre départi à un assez grand nombre d'individus.

Voici par exemple un autre avantage de Molière, il a fait de la charge souvent, mais il l'a faite résolument, en pleine conscience, et par des personnages homogènes, en qui il la concentre. Nos auteurs modernes, trop souvent en un même personnage, font vrai, puis l'instant d'après font en charge (Labiche notamment, dont c'est le défaut capital); ils n'ont pas l'air de voir la dénivellation, si j'ose dire. C'est faute de cette sûreté du goût, par où Molière les domine. Et cette fois la supériorité appartient à l'individu et au temps, lequel trouvait pourtant que Molière avait souvent manqué dégoût.

Boileau a exprimé à cet égard l'avis du siècle, que je ne partage pas d'ailleurs.

Mais quittons le théâtre. La vraie supériorité du xix" siècle est dans le roman. Balzac, Stendhal, Eugène Sue, Dumas, Mérimée, Charles de Bernard, Flaubert, Daudet, Zola, Maupassant, Bourget, et au-dessous quantité d'auteurs encore fort remarquables, en quelques-unes au moins de leurs œuvres, constituent un ensemble hors de comparaison avec ce que les siècles précédents ont possédé. Et je n'entends pas dire seulement en fait de romans; car pour moi, au point de vue d'où je regarde, les barrières du roman et de l'épopée, très superficielles, disparaissent. Je compare entre eux les fonds psychologiques.

Par son ampleur, et par une diversité proportionnelle à cette ampleur, le fonds moderne me semble dépasser singulièrement et le xvm'' siècle — ce que personne ne songe à contester — et le xvn", ce que quelques personnes pourront bien nous dénier. Je dirai volontiers que la supériorité de notre siècle est accablante, si ce mot n'impliquait une sorte de mésestime; alors que non seulement l'estime à l'égard des prédécesseurs, mais la reconnaissance, me paraissent des sentiments obligatoires.

Un parallèle en règle entre le xvn" siècle et le nôtre n'est pas possible ici; tout au plus s'il y a place pour un jugement sommaire. On convient assez généralement aujourd'hui que Corneille est une sorte de lyrique qui dramatise ses rêves de grandeur, en les localisant en Espagne ou à Rome, et contient peu de psychologie objective. Restent donc Molière tout d'abord (et selon moi loin au-dessus des autres); puis Racine, La Fontaine, et La Bruyère, là où il fait des portraits *. Je me suissuffisamment expliqué sur Molière. La Fontaine, comme psychologue, me semble d'une justesse exquise dans sa brièveté, et d'une diversité très riche. Mais

1. Ses maximes, comme celles de La Rochefoucauld, appartiennent à la morale, art pratique, et non- à la littérature rigoureusement définie.

il est sommaire; il n'est pas développé. Tant qu'il se borne à l'indication concise, au trait principal, au contour, au croquis, c'est admirablement réussi; mais sa force visiblement s'arrêle là. Au théâtre où il lui fallait se développer, La Fontaine échoue, montrant par là ses limites. La Bruyère mérite un jugement assez semblable. C'est court, c'est superficiel, et par endroits c'est ingénieux, prétentieux, parfois faux. Voici à présent Racine : l'amour jaloux dans llermione, tendre et malheureux dans Bérénice; l'amour honteux de lui-même, combattu, désolé dans Phèdre; cela est vraiment d'une haute valeur; mais c'est là aussi vraiment l'essentiel de Racine. On a mis une singulière complaisance à surfaire dans A.ndromaque la mère (qui y tient évidemment moins de place que la veuve ulcérée contre le meurtrier de son mari); à surfaire le politique dans Acomat; le grand homme dans Mithridate, qui n'apparaît que comme un vulgaire et rusé jaloux; le fanatique en Joad, caractère absolument simple, monotone, sans nuance, cornélien (au mauvais sens du mot). Mais admettons que tout cela eût la valeur qu'on veut lui attribuer. Racine, même joint aux autres, ne composerait pas une manifestation d'art égale en étendue, en diversité, en richesse à l'immense musée humain du théâtre et du roman modernes. Je laisse à part la question du goût et du style; il y aurait ici beaucoup à débattre, et le xvu* siècle y pourrait gagner; mais systématiquement je ne veux juger, je l'ai dit, que par un principe primordial.

Je n'ai pas encore allégué les poètes lyriques de notre temps. 11 n'est pas besoin d'en parler longuement. La poésie lyrique n'existant pour ainsi dire pas dans les deux siècles précédents, je puis m'épargner la peine de faire ressortir Hugo, Lamartine, Vigny, Musset, Barbier, Leconte de Lisle, Hérédia, Sully-Prudhomme, Coppée, Déranger, H. Moreau, Laprade, Richepin, et combien d'autres. Nous devons à ces poètes une double révélation. Deux provinces immenses de l'âme humaine nous ont été découvertes, et avec un prodi-

gieux détail. D'abord tous les genres d'émotions que la nature extérieure peut donner. Puis le sentiment des humbles conditions, des humbles misères, des humbles plaisirs. Ajoutez enfin Tintérèt, la curiosité, la sympathie pour ce qui est très loin de nous par sa situation sociale, par sa position dans le passé ou <lans l'espace. Jamais on n'a vu un si subit agrandissement de la sensibilité artistique. C'est là — avec l'application des sciences à la vie pratique — le titre de noire époque à une gloire sans égale, jusqu'ici *.

1. 11 semble que logiquement j'aurais dû parlai" du milieu avant de parler du progrès; mais à l'expérience j'ai vu que pour comprendre le milieu, il fallait posséder certaines idées relatives à l'évolution : je vais pouvoir à présent tenter le chapitre du milieu.

Page 1