CHAPITRE IV
Le milieu pour moi, comme pour tout le monde, est l'ensemble des circonstances et conditions, parmi lesquelles on pense et on agit à une époque donnée. Je ne crois pas utile de distinguer le moment du milieu, comme l'a fait Taine.
Toujours séduit par le raisonnement analogique, Taine a voulu retrouver en histoire un équivalent « de la vitesse acquise », ce qui lui a fait inventer le moment en pendant avec le milieu. Or le moment, c'est justement l'essentiel du milieu; j'ai envie de dire son centre; qu'est le milieu, sans le moment?
Et c'est précisément par conviction de cette vérité, que je vais tout d'abord, dans cette étude du milieu, signaler le degré de culture acquise, et le degré de civilisation acquise (que Taine assurément aurait rangée en première ligne dans le moment). Je distingue ici culture et civilisalion momentanément, pour la commodité logique, car d'ailleurs j'admets et j'approuve que le mot civilisation, dans l'usage ordinaire, englobe tout, y compris la culture.
Donc ici j'appelle culture tout ce qu'une époque possède en fait de notions de toute sorte, science physique et science
morale, préceptes, règles d'art et de langage, même les idées et théories hypothétiques dépassant la connaissance, bref tout ce qui s'adresse à notre intellectuel. J'appelle civilisation, les pratiques de toute sorte, l'économique, la politique, la famille, la hiérarchie sociale, les rapports mondains.
On ne se hasarde guère lorsqu'on se contente de dire que la culture ou la civilisation acquise influe sur la littérature, de même que celle-ci réagit sur celle-là. C'est énoncer, en termes généraux et vagues, ce que ïaine a appelé la loi des dépendances mutuelles, ce que Comte, avant Taine, avait nommé le consensus social. La question est de savoir quelle conception nous devons nous faire du consensus ou de la dépendance mutuelle.
Je vois d'abord que, chez nous, Comte, Taine elles disciples de Taine, ont formé leur conception en transportant dans la littérature une image, qu'ils ont trouvée dans la science biologique'. Ils ont conçu la dépendance mutuelle, comme aussi étroite que celle qui existe entre les divers organes d'un corps vivant.
Tous ils s'accordent en effet sur cette idée, qu'on ne peut toucher à l'une quelconque des parties de la société, sans qu'une modification s'ensuive dans toutes les autres parties. Tout tiendrait étroitement à tout. Je conviens que cette idée semble profonde. Elle flatte notre esprit d'une image d'ordre, d'organisation; et le contente aussi, en ayant l'air de lui découvrir une région inconnue, au moyen d'une aulre un peu plus connue. Mais cette idée séduisante, qui l'a prouvée? Pour me réduire ici à la littérature, qui est mon sujet, Taine a-t-il prouvé quelque part dans son hisloiie de la littérature anglaise cette dépendance rigoureuse, quasi organique? Pour prouver valablement, il aurait fallu d'abord analyser avec netteté ce qu'on nomuiait milieu et ce qu'on