Voir plus loin le chapitre du style
2. Le caractère, ou si l'on veut le défaut saillant des épopées du moyen âge, c'est d'être formées de narrations rapides, et d'aventures successives, parmi lesquelles la peinture détaillée, topique, des sentiments, et surtout celle des caractères, occupe peu de place. Il y a vraiment à ce double égard médiocrité ou même pénurie. Je ne crois pas du tout que cela ait tenu à l'état de la langue; mais à ce que les actions, les événements, l'extérieur tragique ou comique de la conduite intéressaient les artistes d'alors, et point du tout ou trop peu les mobiles, les ressorts intérieurs de l'homme. Si ce dernier élément les avait intéressés, ils auraient eu bientôt fait de se créer tout autant de vocables abstraits qu'il l'aurait fallu, pour le mêler à l'essentiel, je veux dire aux signes concrets des mobiles. La langue, en cette occasion, eût donc joué le rôle d'elTet, de résultat, plutôt que celle de cause. Après cela d'où vint chez les artistes cet intérêt trop exclusif pour les événements
Je ne m'arrêterai pas à l'objection tirée de la syntaxe imparfaite, de ce qu'on appelle l'inorganisation de la plirase. Car elle a trait à nous, à nos impressions modernes. Ces gens que nous entendons un peu difficilement, habitués que nous sommes à une syntaxe plus claire, s'entendaient entre eux, suflisamment; ils ne se faisaient pas l'elTet qu'ils nous font, croyez-le bien, habitués qu'ils étaient à parler autrement que nous.
La constitution de la langue, une fois un certain degré atteint (je réitère cette réserve évidemment nécessaire), me paraît influer moins que la façon dont on use de cette langue, moins que l'esprit libre ou contraint, hardi ou timide, avec lequel on manie la langue. Je vais m'expliquer. Et je procéderai encore par des exemples pris dans l'actuel, ou le tout à fait proche.
Qu'est-ce que nous appelons un puriste? Si j'ouvre le dictionnaire de Littré, j'y trouve : « Puriste, celui qui ne s'attache qu'à la pureté du langage, ou qui afîecte une pureté exagérée ». Reste à savoir ce qu'est la pureté du langage. Le dictionnaire ne nous l'apprend pas, parce qu'il n'est pas un traité de psychologie. Des exemples nous éclairciront mieux. Corneille, dans Pobjeucle , avait d'abord écrit ce vers :
Remettons ce dessein qui l'accable d'ennui.
Quelqu'un lui fit observer qu'on ne remettait pas un dessein, mais l'exécution d'un dessein : ce critique était un puriste. Il fut cause que Corneille fit ces deux détestables vers :
Par un peu de remise épargnons son ennui,
Pour faire en plein repos ce qu'il trouble aujourd'hui.
extérieurs, celte insouciance des ressorts psychiques? je ne me hasarderai pas à le dire pour le moment. Peut-èlre à la fin de ce chapitre, après avoir commenté un exemple plus clair, se trouvera-t-il que j'aurai suggéré quelques hypothèses applicables aux artistes du moyen âge, comme à ceux d'un autre temps.
C'est vrai pourtant, on ne remet pas le dessein même, c'est son exécution qu'on remet, et je conseillerai à l'écrivain scientifique, historien ou moraliste, d'observer avec soin ces nuances; mais si l'artiste s'en préoccupe au delà d'un certain point, c'est fait de lui. Artistiquement parlant, personne n'écrit si mal qu'un puriste rigoureux. Voulons-nous voir tout de suite quelque esprit qui soit absolument le contraire du puriste, quelque esprit libre et audacieux dans le maniement de la langue? voici Victor Hugo. Il a une foule de manières à lui d'innover, d'étirer le langage. Vous savez ce que c'est qu'être morose, c'est un genre d'humeur propre aux personnes. Hugo le transporte aux choses. « Anacréon charg-é du poids des ans moroses. » — « Vous voulez dire qui nous rend moroses », aurait crié le puriste du xvii^ siècle, mais Hugo ne l'aurait pas écouté. « Nous sommes un pays désemparé qui flotte à la dérive, au gré du \eni hautain. » — « Hautain, qu'est-ce que cela, monsieur? Les gens sont hautains. Mais le vent? vous voulez sans doute dire violent. Je vois ailleurs que vous nous parlez de l'hiver hagard; savez-vous que primitivement hagard signifiait non domestiqué et s'appliquait au faucon, puis il est devenu synonyme de sauvage, farouche; convenez, en pensant au faucon primitif, que l'hiver hagard, c'est un peu fort. Ailleurs vous parlez aux abeilles et vous leur dites : « 0 vous dont le travail est joie », vous voulez dire accompagné de joie ou joyeux. Sans doute nous comprenons, mais, monsieur, il ne suffit pas d'être intelligible; il faut de plus s'exprimer avec propriété. Et encore dans cette même pièce : « Vous qui n'avez pas d'autre proie que les parfums, sovf/les du ciel. Vous qui dérobez au ciel l'ambre », ciel est mis ici une fois pour air, une autre fois pour fleurs, ambre est mis pour sucs parfumés; sans doute on saisit, on vous entend; mais c'est terriblement approximatif. » — Le puriste trouverait de quoi continuer longtemps sur ce ton.
l\ peut donc y avoir, d'un auteur à un autre auteur, une
grande différence, comme manière libre ou contrainte d'user du langage. L'observation des dilTérences à cet égard importe à la critique esthétique; elle importe aussi à la connaissance psychologique d'un auteur donné. Mais voici que cette même différence, qui se montre d'un auteur à un autre, se laisse apercevoir entre tous les auteurs d'une époque, et tous les auteurs d'une autre époque. Il y a des époques libres et des époques contraintes; du moins, cela apparaît ainsi, quand on regarde au cours de notre littérature française; et alors l'observation qui était d'abord purement esthétique, devient historique; elle constate, elle dégage un institutionnel.
Après la Renaissance, à partir de Malherbe, chez nous, il est évident que la langue se resserre, tandis qu'à partir de la seconde moitié du xyu!" siècle, elle commence à se dilater entre les mains de quelques auteurs; puis après la révolution, chez tous les auteurs, plus ou moins : on est dès lors en plein romantisme'.
Entre les traits par où le romantisme a paru se distinguer de notre classicisme, ce trait, l'extension du langage, ne pouvait pas totalement échapper aux yeux. Il a été au moins signalé par Sainte-Beuve. Mais je ne sais pas de livre où ce sujet ait été traité avec une juste ampleur. L'ouvrier qui a le plus travaillé à l'extension — je veux dire Victor Hugo — paraît n'en avoir pas eu pleinement conscience. Notez bien qu'Hugo a réclamé — et avec justice — l'honneur d'avoir touché à la langue. « Je l'ai démocratisée, a-t-il dit, j'ai aboli la prétendue noblesse de certains mots et effacé du même coup la roture des autres. » Hugo n'a jamais ajouté,
1. Cette sorte de balancement entre des époques où les esprits vont à l'extension, et d'autres épo([ues où ils vont à la rétraction du langage, existe-t-il ailleurs que chez nous? C'est fort supposaldc à priori. Mais où? Voit-on quelque chose d'analogue dans les littératures d'Athènes et de Rome? N'entrevoit-on pas quelque chose d'analogue en Angleterre, de Shakespeare à Pope, et de Pope à Byron? L'inspection de toutes les littératures, en vue de répondre à la question posée, apparaît comme une besogne très utile à faire. Mais quelle besogne! que de langues d'abord il faudrait posséder, et à fond!
malgré l'occasion qui s'en offrait là : « J'ai multiplié les acceptions, étendu l'emploi d'une foule de mots ». Il a fait cela pourtant avec une audace qui va jusqu'à l'excès. Après l'exemple d'Hugo, on s'élonne moins que d'autres n'aient pas aperçu un travail si subtil.
Sans doute, au xvn'' siècle, la langue littéraire se rétrécit par l'interdiction d'une foule de termes, qui sont réputés ignobles parce qu'ils rappellent les mœurs ou actions des classes inférieures; et c'est bien là le mode le plus visible, le plus saillant de rétrécissement, mais ce n'est pas le seul. Un genre d'esprit que j'ai déjà nommé, le purisme, sévit sur la langue, au moins aussi fortement que cet esprit de biérarchie, d'aristocratie et de bienséance, trop exclusivement signalé. Marquons bien la dilTérence psycliique des deux courants : l'un procède d'un sentiment de dédain social et d'une envie de se séparer, se distinguer d'avec certaines gens; l'autre part d'un goût, purement intellectuel, pour l'exactitude rigoureuse et pointilleuse. Voici en preuve quelques exemples : Corneille, dans Pohjeucte, fait dire à Néarque, à propos de la grâce divine : « Le bras qui la versait en devient plus avare ». Sur quoi Voltaire s'écrie : « Aujourd'hui on ne souffrirait plus ce bras ». Voltaire et ses contemporains auraient très bien souffert : « La main qui la versait en devient plus avare ». Pourquoi la main et pourquoi pas le bras? Gomme si le bras ne versait pas aussi bien que la main, comme si la main agissait seule! Oui, mais la main est l'agent physiquement le plus immédiat. Cet exemple caractérise clairement, je pense, ce gOLit excessif, puéril même souvent, pour une absolue exactitude, très superflue au point de vue de la clarté. Voltaire, puisque je parle de lui, a farci son gros volume des commentaires sur Corneille de remarques faites dans ce goiit rigoureux; mais combien d'autres ouvrages inspirés par le même esprit depuis les remarques de Malherbe sur Desportes, jusqu'à la critique de l'abbé d'Olivet sur Racine, et au delà. Puristes sont alors tous les critiques de profession,
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puristes les auteurs eux-mêmes à l'égard les uns des autres, puriste l'amateur, le premier membre venu d'un cercle quelconque, dès que l'on s'y pique un peu de littérature. L'émulation, la mode, la pose est d'être puriste en ce temps-là, comme aujourd'hui elle consiste — non partout, mais en bien des lieux -^à être le contraire, à aimer l'expression hasardée, inexacte, voir même obscure.
Faisons à présent l'expérience, en quelque sorte parallèle, sur le romantisme. Je n'ai pas à démontrer ce qui a été déjà reconnu, à savoir que le romantisme a réintégré dans le langage littéraire une foule de mots qui en avaient été bannis comme indignes; mais à faire voir que l'extension du langage s'est opérée aussi, et plus largement encore, par de nouveaux sens, de nouveaux emplois donnés aux mots anciens, ou par des applications surprenantes. H n'y a ici que l'embarras du choix et le danger de trop d'abondance.
Chateaubriand dit de Napoléon : «. Il s'est perdu dans le fastueux horizon de la zone torride ». Le mot juste serait brillant ou splendide; fastueux n'est pas juste, car l'idée essentielle que rend ce mot, c'est une intention de montre, d'ostentation; les horizons les plus brillants n'affectent pas de l'être; et cependant voilà qu'on tend à faire de fastueux le synonyme de brillant, de splendide. Après cela, brillant, splendide, c'est l'épilhète juste, mais banale; tandis que fastueux, expression fausse, renouvelle notre impression. Je ne sais qui a parlé de « reptiles somptueux » ; non seulement on comprend ce que cela signifie, mais on le sent, et pourtant somptueux veut dire « qui fait de grandes dépenses »; l'idée essentielle, distinctive du mot, c'est celle de dépense outrée. « Je veux ceindre humblement de mes bras prosternés— tes pieds, tes beaux pieds nus, frileux comme la neige — et pareils à deux lis jusqu'au sol inclinés. » M. Lemaître dit à ce sujet : « prosternés, frileux », expressions bizarres et douteuses qu'il ne faut pas trop presser, non plus
que la comparaison du lis; et, avec tout cela, ou j'ai la berlue, ou ces trois vers sont très beaux ». — Qu'en eût dit un critique du xvn^ ou du x\uf siècle?
Pour abréger, je vais mettre à la file des expressions prises un peu partout, chez des auteurs difîérents; et toutes ces expressions appellent la même remarque sommaire, elles sont romantiques, et elles sont artistiques, émouvantes, parce que précisément elles sont inexactes au point de vue de l'ancienne langue, et même 'au jugement de l'ancien esprit. « Les grands pays muets (silencieux) devant nous s'étendront. — Un vaste emportement d'aimer (comme si un emportement avait de la surface physique). — Eau chaste (pure, claire) où le ciel resplendit, — L'obscur rugissement (obscur pour sourd) de l'immense nature. — L'empereur surhumain (surhumain se disait des qualités ou des défauts, comme courage surhumain, mais on ne disait pas un homme surhumain) sur un char de victoire aux foudroyants essieux (pour éclatants, étincelants), etc., etc. »
Il est clair que le désir de trouver des expressions neuves ne suffit pas. Entre le désir et la trouvaille se placent les moyens. Les artistes les rencontrent, ces moyens, sans se bien rendre compte de ce qu'ils sont; mais le critique est curieux de les chercher et de les reconnaître. Pour mon compte j'en signalerai quelques-uns. 11 me paraît qu'on arrive parfois à l'expression neuve par l'habitude contractée de faire des métonymies', mais bien plus souvent encore par l'habitude de Vanimation (voir mon chap, des figures). Et non seulement l'animation conduit à trouver; mais elle peut après coup servir à justifier l'expression. « L'herbe verte à mes pieds frissonnait éperdue », comment le poète en vient-il à voir de l'herbe éperdue? L'herbe frissonne, elle va, vient sous le vent, en mouvements rapides; voilà ce que la réalité donne au poète. Par l'habitude qu'il a d'animer, de traduire les mouvements physiques en signes de mouvements passionnels, le poète aperçoit dans ce va-et-vient irrégulicr, rapide de
l'herbe, comme le symptôme d'une émotion vive et troublante, d'où finalement « l'herbe éperdue ».
Là-bas à l'horizon poudroie Le vieux donjon de saint Louis, Le Soleil dans toute sa joie Accable les champs éblouis.
Joie ici remplace éclat, par suite de l'animation. Une fois l'animation admise, on comprend qu'un état physique (l'éclat) soit remplacé par un état moral d'une équivalence suffisamment sentie (la joie). Aux champs éblouis, les gens du XYu" siècle auraient objecté : « Vous voulez dire éblouissants ». — « Mais non, leur aurait sans doute répondu Hugo; j'anime les champs, dès lors, recevant de la lumière à flots, ils ont le droit d'être éblouis », et voilà ce que je disais, l'animation justifie l'expression osée. Je ne dis pas que toujours la justification soit acceptable.
La revue de tous les moyens employés me mènerait loin. Cependant je relèverai encore celui qui consiste à transférer un adjectif, usité pour un ordre de sensations, à un autre ordre, comme « dans ïobsciu' rugissement ». Une épithète propre au loucher est ainsi dévolue à une sensation de l'oreille ou de la vue, ou réciproquement. Ce n'est pas que le xvn'' siècle n'ait parfois des métaphores hardies (et même, il faut le dire, souvent mal venues). Voici par exemple respirer. On a commencé par dire : « il ne respire que la vengeance, ou la joie, ou l'amour »; puis simplement : « il respire la vengeance ». C'était bien. Puis on en est venu à le dire des choses : « telle œuvre respire la grâce », ce qui est p?'écieux.
L'initiative de l'auteur se manifeste dans le maniement de la langue, comme se manifeste d'autre part sa manière personnelle de penser et de sentir; dans les temps timides, il y a donc des gens hardis pour le temps, — Racine fut parmi les hardis; cela était déjà reconnu au x\if siècle ^ et nos cri-