‹ Introduction a l'histoire littéraireChapitre 32 sur 50 · Par Lamolte en tout cas · texte numérisé non relu

Par Lamolte en tout cas

tiques mo'dcrnes n'ont à cet égard rien dit de neuf. — Mais avec son audace toute relative, Racine était encore de son temps, en cela qu'il préférait tomber dans l'expression plate que dans l'absurde. Il écrivait :

El le farouche aspect de ces fiers ravisscws Relevait de ses yeux la timide douceur,

vers qu'aucun de nos grands romantiques n'eût voulu signer pour rien au monde, tandis qu'ils lâcbaient sans sourciller des énormités comme celles-ci :

La mort est le baiser de la bouche tombeau,

parce qu'ils avaient pour principe de verser dans l'absurde plutôt que dans la platitude. J'appuie exprès sur les extrémités acceptées par les deux époques; rien ne marque mieux la direction différente de l'esprit général ici et là.

Je reviens à une question déjà posée : « Y a-i-il eu ailleurs une oscillation pareille à la nôtre? » et j'y joins, logiquement je crois, cette autre question : « N'aurons-nous pas une réaction, un retour vers l'esprit de prudence ou d'exactitude linguistique? » Pour mon compte, en me fondant sur ce que j'ai dit au sujet du goût, je répondrai volontiers par l'affirmative. Et cependant, les extensions de sens, les nouveaux emplois acquis par le romantisme nous demeureront, je pense; je dis ceux de ces emplois que la raison ne réprouve pas décidément. Et voilà encore un département de la littérature, dans lequel on pourra peut-être bien démontrer un jour qu'il y a eu du progrès.

Voilà donc deux époques dont l'une est contrainte dans le maniement de la langue, et l'autre peut-être plus libre que de raison; différence à laquelle deux littératures respectives doivent en grande partie de présenter des aspects fort tranchés.

Nous avons déjà, à propos de la détermination, indiqué quelque peu les causes qui, selon nous, amèneraient l'esprit public à conseiller, ou à enjoindre des habitudes de scrupules

et de limidité dans le style. A ce que nous avons dit, ajoutons quelques brèves observations.

Relevons d'abord une distinction déjà signalée; la contrainte dont il s'agit consiste en deux points : i° écarter les termes jugés bas, ignobles ou non nobles; 2" éviter de donner à un mot une acception nouvelle, un emploi nouveau, non traditionnel, si petite que soit la nouveauté. Quant au premier point, nous nous sommes déjà expliqué sur sa cause, le salon aristocratique. Nous ajouterons seulement une réflexion qui rattache ce cas particulier à une tendance plus large.

Tout milieu ou public étroit tend à se faire un langage proporlionnellement rétréci, et par plusieurs causes, les unes intellectuelles, les autres morales. D'abord ce public ne connaît pas tout le vocabulaire ou n'use pas de tout; — secondement il veut se distinguer par l'emploi de certains mots, mais surtout par Vexclusion de certains mots, — de même qu'il n'existe, à l'état de public étroit, que par l'exclusion de certaines personnes.

Passons au second point. Après les guerres civiles du xvi" siècle, parmi les inconvénients très sentis de l'indépendance relative, dont bénéficiaient encore les nobles des provinces et des villes, mais dont souffraient souvent les particuliers, presque tout ce qui était intellectuel chez nous aspirait à unifier davantage le pays; mais unifier ou centraliser, comme nous disons, c'est forcer ce qui était différent à devenir semblable, et à rester tel, qu'il s'agisse de coutume, de loi, de mœurs, de costume ou de langage. Il y avait alors en France, de par l'indépendance des provinces, des pays, des villes, et la diversité des classes, une extraordinaire diversité du vocabulaire (Vaugelas signale, même entre la cour et Paris, des exemples de divergence linguistique curieux, et que nous ne soupçonnerions pas). La conservation de cette diversité parut incompatible avec l'établissement de l'unité, parce qu'elle l'était évidemment avec la similitude; et on eut certainement raison d'en juger ainsi.

Au mémo moment, dans un cercle plus étroit, un mouvement analogue se prononçait. Les membres d'une certaine classe un peu mixte (gentilshommes, femmes, savants, bourgeois distingués) aspiraient à se fréquenter, se connaître, se réunir, à vivre de la vie mondaine.

Or, dès qu'on se réunit en société mondaine, il est impossible qu'on ne s'occupe pas de régler les habits, les manières et le langage, en vue d'amener tous les membres à une certaine uniformité, celle qu'on juge la meilleure possible. Sans une certaine uniformité, la réunion ne peut durer. Des gens trop individuels, originaux, ne tiendront pas longtemps ensemble : l'uniformité c'est le ciment mondain,

11 est très compréhensible que la constitution de la société mondaine ait été bientôt suivie des efforts faits pour établir une langue française uniforme. Cette tentative eut, comme on sait, pour guide principal et pour porte-drapeau, M. de Vaugelas, bien placé pour le rôle, car il avait un pied dans les salons et l'autre dans le monde des savants. Il énonça pour le choix des mots un principe assez peu rationnel, je l'ai dit; mais peut-être, sans le savoir, Vaugelas, en énonçant ce principe fut très pratique, très habile. « Proposer qu'on parlât comme les meilleurs auteurs, et comme les gens de la cour », c'était donner droit dans la vanité secrète de tout le monde, La réussite de Vaugelas est l'une des nombreuses preuves de la fonction importante que remplit l'amour-propre du public en littérature. De très bonne heure, Vaugelas put écrire : <( 11 ne faut qu'un mauvais mot pour décrier un prédicateur, un avocat, un écrivain. Enfin un mauvais mot, parce qu'il est aisé à remarquer, est capable de faire plus de tort qu'un mauvais raisonnement dont peu de gens s'aperçoivent, quoiqu'il n'y ait nulle comparaison de l'un à l'autre. » On le voit, tout ce qui comptait alors était devenu dilettante, en fait de langage'.

■1. N'en doutez pas, les gentilshommes, surtout ceux qui fréquentaient la cour, étaient des manières de dilellanli, s'efTorçant de parler une langue

L'école. — L'école enseigne partout et toujours le respect du passé, disons plutôt d'un passé. L'école conseille l'imitation; elle y habitue, car elle a toujours des exercices qui ne sont que des essais d'imitation.

Gomme elle est un lieu spécial, lieu d'étude, de réflexion, fermé plus ou moins aux bruits du monde environnant, et qu'on y trouve des jeunes esprits sans expérience, les maîtres de l'école croient en général qu'ils doivent entretenir ces esprits, non des idées et des passions, mais seulement des signes verbaux de tout cela : l'instruction donnée est toujours principalement linguistique. L'étude d'une ou de plusieurs langues a fait partout l'occupation fondamentale des écoliers.

Cependant le monde environnant, la classe, qui fournit les élèves, réclame quelque enseignement qui convienne à ses mœurs, ses besoins, et l'impose à l'école; ou bien cette intervention part des classes, des professions pour lesquelles on prépare les élèves. Gela diversifie l'instruction, qui prend, selon les cas, une direction pratique, scientifique ou artistique. Il est clair que si les maîtres ont, parmi le dessein général d'instruire, des visées précises, différentes ici et là, comme de former ici des prêtres, des pasteurs, des professeurs, là des gens du monde, l'enseignement, quoique constitué avec le même fond, différera. En Allemagne, par exemple, l'enseignement linguistique prendra un caractère scientifique, aboutira aux études exégéliques, à la grammaire comparée, à la critique des textes. En France, pays mondain, pays de sociabilité, de salon, de féminisme, l'école achèvera son

correcte, juste de sens et de ton, sans familiarité ni enflure. Ecoulez celte anecdote : Rulhière se piquait de deviner la condition, le métier et jusqu'au nom des gens, en les écoutant causer. 11 en fit une fois l'expérience devant Diderot. « Ce personnage ne parlait pas haut, il avait de l'aisance dans le maintien, de la pureté clans l'expression, et une politesse froide; c'est, me dit, à l'oreille, Rulhière, un homme qui tient à la cour. »

enseignement linguistique par l'étude de la rhétorique, par les essais de composition, de style, et par la difTusion du dilettantisme.

Cependant en dépit de ces divergences, l'école a des suites qui, jusqu'à un certain point, sont pareilles partout, et ces suites sont ce que j'ai dit d'abord, respect d'un passé, imitation; 'en un mot, classicisme.

Cette intluonce générale de l'école s'étend plus ou moins loin sur la vie postérieure des élèves, selon les inlluences que ceux-ci rencontrent au dehors, influences qui toujours altèrent l'empreinte de l'école, mais avec plus ou moins d'empire. La vie pratique et la vie publique, beaucoup plus absorbantes, entraînantes que la vie mondaine, ont, ce me semble, au plus haut degré, le pouvoir de combattre les souvenirs scolaires. C'est le cas des esprits anglais. Et puis, si on borne ses considérations aux nations modernes, il est un fait dont il faut ici tenir compte. Certaines de ces nations, l'Italie, la France, ayant pris à l'histoire de Rome une part prépondérante, et parlant des langues lilles de la langue latine, se sont, plus que l'Allemagne ou l'Angleterre, considérées comme des héritières directes de l'antiquité. Elles se sont senties plus intéressées d'amour-propre à conserver, entretenir et exalter les œuvres littéraires de ce passé. Il a un peu semblé aux Français, et il a semblé tout à fait aux Italiens, que la gloire des anciens était la gloire de leur propre famille. Ce préjugé, ce sentiment ont puissamment influé, n'en doutez pas, car ils émanaient sourdement de l'amour-propre. Rien d'étonnant si l'Italie et la France ont été plus constamment et plus profondément classiques que l'Angleterre, par exemple \

A mesure que la civilisation progresse, l'instruction scolaire s'étend chez un peuple sur un nombre d'hommes tou-

1. Je m'élonne que Taine, écrivanl une histoire philosophique de la hlléralure anglaise, n'ait pas cherché à savoir, avec détails, quel avait été l'enseignement scolaire reçu par les grands artistes anglais.

jours croissant. Comme simultanément les œuvres littéraires s'accumulent, la lecture façonne beaucoup d'esprits jusqu'à les rendre dilettanti. Alors, le public, qui était liomog-ène, se difîérencie. Il y a désormais au milieu du g-rand public un petit public, un monde étroit, école, secte, église littéraire, comme vous voudrez l'appeler. Et désormais il se fait pour les deux publics des œuvres très différentes. ErT Grèce on a des orateurs pour le peuple, comme Démostbènes; et pour la secte, des orateurs purement diserts, artistes en langage, comme Isocrate. Mais c'est chez les peuples de l'Europe moderne, à la Renaissance, que ce phénomène littéraire se manifeste avec le plus de netteté. Par exemple, dans le genre voué par nature à garder mieux qu'un autre le caractère populaire, dans le genre dramatique, brusquement on voit éclore des pièces, qui sont écrites dans des idiomes savants, des langues mortes, ou qui, tout au moins par leur fond, ne sont intelligibles et intéressantes que pour des personnes très lettrées.

Education pratique. — Supposez deux hommes doués pour l'art littéraire, destinés à écrire des pièces ou des romans. Le premier, dès l'âge de dix ans, est mis au collège, où on l'occupe des Grecs et des Latins; au sortir de là, il entre dans quelque école supérieure, qui le familiarise avec des idées générales, des théories; puis il devient un fonctionnaire réglé, tranquille, ayant quelque loisir : ou bien il vit de ses rentes. C'est là sa préparation, son dressage. Le second, élevé à l'école primaire, sort vers quinze ans de cette école, embrasse par nécessité un métier, une profession commerciale ou industrielle. Dès lors, il travaille pour vivre. Jeune, il faut qu'il lutte, s'efforce, traverse bien des détroits pour se tirer de la presse, monter à l'aisance, au loisir; il y arrive assez tard; et alors produit. Ne voyez-vous pas que ces

deux hommes, tout autrement dressés par le mode d'existence, vous donneront des fruits très différents, quand même il y aurait entre eux de la similitude pour les facultés natives.

Le premier a reçu une éducation principalement livresque. 11 a fait beaucoup de thèmes, de versions, des discours, des narrations, acquis un riche vocabulaire, le maniement aisé de la langue, l'habitude d'exprimer toutes les sortes d'idées courantes. Doué comme nous le supposons, il sera un remarquable écrivain, pas très original, ni profond.

L'aulre qui a peiné, lutté, voulu, subi beaucoup de traverses et d'épreuves, connu beaucoup d'hommes par leur envers, vous fera voir par son style que l'éducation littéraire et artistique lui a manqué, et par son fond, qu'une abondante expérience des choses et des personnes a été acquise.

Ces deux hommes, on pourrait, sans trop d'inexactitude, les considérer comme représentant la littérature anglaise et la française dans leur différence essentielle.

En Angleterre comme en France, comme partout probablement, le recrutement des artistes littéraires se fait principaleinent dans la classe moyenne ou bourgeoise, mais en France le bourgeois, en marche vers la renommée littéraire, fut de tout temps ou un rentier ou un fonctionnaire (militaire, prêtre, moine, professeur).

En tout cas, même déclassé, comme l'acteur Molière, cet homme a reçu presque toujours l'instruction libérale, fait ses humanités.

En Angleterre, les enfants de la petite et moyenne bourgeoisie ne fréquentent pas communément les collèges qui donnent une instruction classique; ils ne reçoivent qu'une instruction limitée, moderne, primaire. De bonne heure ils sont mis au métier, à la profession, à la pratique. Un exemple tout récent et éclatant, c'est Dickens. Mais avant lui, et au même titre que lui, on peut citer les pères du roman anglais, De Foë, qui lit plusieurs métiers, « acquit et perdit

plusieurs fois, sinon une fortune, au moins une aisance », se fit auteur tardivement; Ricliardson, imprimeur et rien que cola jusqu'à l'âge de cinquante ans. Or ceux-ci, les primitifs, les modèles toujours plus ou moins imités, ont lancé leurs successeurs — même quand ceux-ci avaient reçu une éducation moins pratique — dans la voie, qu'ils avaient ouverte, de l'observation détaillée, minutieuse, peu artistique, mais copieuse et par cela même vivante.

Les premiers, qui chez un peuple arrivent à la gloire dans un genre donné, influent singulièrement sur la suite, sur les artistes mêmes qui vivent dans de tout autres conditions.

L'imitation, le don qu'a l'esprit humain de copier non seulement les sujets, mais les méthodes, l'emporte en ce cas sur l'ascendant des conditions individuelles.

Tradition. — J'ai signalé la tradition parmi les obstacles que rencontre le progrès; j'en ai parlé ailleurs comme d'une circonstance adjuvante : à ce que j'en ai dit, j'ajouterai quelques autres observations. Il y a toujours une tradition, c'està-dire une époque littéraire, un ensemble d'écrivains antérieurs auxquels on se réfère, comme à des modèles. Mais il arrive souvent que cette tradition respectée n'est pas la tradition reçue des prédécesseurs immédiats, qu'elle est au contraire plus ou moins reculée dans le passé, et même extérieure à la nation; et que justement on se sert de la lointaine pour combattre l'immédiate. Nous avons noté, d'autre part, que chaque génération qui arrive est assez généralement disposée à se distinguer de la précédente, à la contrecarrer, et qu'elle oscille entre celte disposition et une autre tendance contraire, la tendance à l'imitation. Remarquons à présent que s'aider d'une tradition lointaine contre une tradition prochaine est un procédé tentant, en ce qu'il concilie ces deux tendances signalées, imiter et cependant se distinguer. Un exemple à citer, parce qu'il a donné d'assez bons

résultats, c'est ce qui s'est passé sous Louis XIV; la génération Boileau, Racine, La Bruyère a contre la génération précédente, et même en général contre la tradition française, invoqué la tradition des Grecs et des Latins.

Je hasarderai une supposition, c'est que l'envie purement artistique de contraster avec les prédécesseurs immédiats, doit être singulièrement secondée par les mécontentemenls politiques et sociaux qu'a laissés, à tort ou à raison, la génération précédente. 11 en résulterait peut-être qu'un pays, sortant d'une révolution, d'une période de troubles ou de misères quelconques, serait plus disposé à rompre littérairement avec son passé voisin. La France, en fait de crises, a été par malheur trop bien partagée. Les guerres de religion, la Fronde, la Révolution de 1789 (pour me borner aux temps modernes), ont peut-être agi favorablement, les guerres de religion en aidant la révolution de Malherbe dans la poésie lyrique, de Chapelain et de Richelieu au théâtre, la Fronde en secondant les antipathies de Boileau et de Racine contre les Cyrano, les Scarron, les Voiture, conire Corneille même. Quant à la révolution de 1789 et aux guerres de l'empire, je serai volontiers plus affirmatif sur l'assistance que ces événements, détestés d'une grande partie du pays, ont donnée à la contradiction littéraire du romantisme.

En Angleterre, les deux révolutions de 1642 et de 1G88 paraissent bien avoir produit un effet analogue, à l'égard de la tradition shakespearienne. Après cela, si on voulait poursuivre la vérification de l'hypothèse dans d'autres pays, il faudrait peut-être tenir grand compte des divers degrés do centralisation politique. Une récurrence délicate, comme celle que je suppose ici, n'apparaît peut-être avec clarté que dans un pays où il y a, pour ainsi dire, un sensorium tel que Paris.

Le temps de Texislence se partage toujours entre la vie de famille, la vie hors la famille ou 'publique. Celte dernière se dislingue en vie politique et vie mondaine.

Vie j)olitique. — Dans les pays où la vie politique existe, où des masses de ciloyens participent à la nomination des gouvernants, et par cet intermédiaire à la gestion des intérêts collectifs, l'homme se manifeste au littérateur d'une façon particulière. Des sentiments, des passions, des traits du caractère humain, connus sans doute et point nouveaux, se manifestent avec une énerg'ie et une franchise inconnues ailleurs.

Il faut vivre dans un pays libre, pour savoir jusqu'à quel point d'immodération, d'incandescence, mais aussi d'opiniâtreté, de suite, de vilaUté, nos divers intérêts d'ambition, d'amour-propre, ou de lucre, peuvent aller. — C'est que ces intérêts, qui sont réellement des intérêts privés en chacun de nous, venant à s'accorder avec les intérêts de beaucoup d'autres hommes (partis, coteries, etc.), apparaissent ici comme collectifs, non égoïstes, ce qui les libère de la pudeur. En pays de monarchie absolue, chacun est seul, sans associé, sans complice dans la poursuite de ses inlérêls, et par suite est tenu de ménag'er davantage cette opinion, qui toujours autour de nous blâme et contraint l'ég-oïsme. L'artiste litléraire a donc devant les yeux, en pays politique, le spectacle (le passions simples, fortes, communes et découvertes. Puis le ton franc et vif du lang-age, dans lequel ces passions s'expriment en ce pays-là, passe naturellement dans la littérature, au moins dans l'une de ses branches. Les orateurs qui tantôt combattent ces passions, tantôt les excitent et les servent, sont voués à la véhémence. Ils peuvent être hyperboliques, emphatiques; ils ne sont pas mièvres ni précieux; aucune recherche du spirituel, de l'ingénieux; leur mauvais

goût, quand ils en ont, est du côté de l'énergie; tout aulre langage qu'un langage uni, fort ou violent, ne serait j)as entendu des masses auxquelles ces orateurs s'adressent. On a remarqué que sous notre ancien régime, si peu libre, l'orateur religieux, qui, parlant à un public plus large et plus mêlé, est relativement un orateur pour peuple, sortit le premier des afîectations, et entraîna à sa suite l'orateur du barreau, lequel parle à un public étroit et spécial : c'est là, à mon avis, une manifestation, encore reconnaissable, des influences de la vie publique, dans un milieu oii celte vie était très imparfaite.

Le genre qui montre avec le plus de relief l'influence de la vie publique est, ce semble, le théâtre. Le public large, lorsque son goût gouverne au théâtre, veut des situations simples, communes, mettant en jeu des passions éternelles, ou des intérêts momentanés, mais alors connus de tous; pas de psychologie savante, compliquée; et que les situations soient aussi tragiques que possible. A ce théâtre, la représentation matérielle des actions les plus violentes est admise; elle ne déplaît pas, au contraire. Tous les tragiques grecs, Eschyle, Sophocle, Euripide, tous les tragiques anglais, Shakespeare en tête, poussent le drame jusqu'au mélodrame. Sophocle, l'esprit pondéré, le sage par excellence, au sentiment de nos admirateurs de l'antique, met devant les spectateurs Oreste tuant sa mère; il leur montre Œdipe qui vient de se crever les yeux, couvert de sang, tâtonnant des mains vers ses enfants. Chez nos tragiques monarchiques, les principes d'art sont absolument contraires. Et notez que nos tragiques visent à imiter, à suivre les anciens. N'empêche qu'ils font raconter la mort d'Hippolyte au lieu de la montrer, et encore se croient-ils obligés d'en fleurir le récit.

Le style des artistes, en pays de vie politique, contient sans doute des métaphores, même des comparaisons explicites, parce que tous les hommes, sans excepter les incultes, estiment ces trouvailles; néanmoins, le style est relativement

simple. Le danger sérieux ici, c'est que la psychologie soit étonnante, merveilleuse, impossible; les grands publics, en, fait de vraisemblance morale, ne sont pas du tout exigeants.

L'influence de la vie publique est favorable en somme aux œuvres conçues dans le mode grave. Elle serait plutôt fâcheuse pour les œuvres du mode gai. La comédie descend par des pentes diverses à la satire personnelle, indiscrète et outrageante, à la farce, à l'obscénité; témoin Aristophane et les comiques anglais.

On dira peut-être : « Ceci ne vient pas précisément de la vie politique, mais de la démocratie. Pour amener ceci, il faut que la politique soit démocratique. » Je crois que littérairement parlant, on est en démocratie, même lorsque l'aristocratie gouverne, si cette aristocratie, entièrement livrée à la vie publique, ne connaît aucune forme de la vie mondaine, s'il n'y a aucun salon, ou aucune cour. Le contraire de la démocratie, littérairement parlant, c'est le salon, ou l'école, ou la secte littéraire, philosophique.

Volontiers je citerai Shakespeare en témoignage de ces propositions, qui sont des hypothèses, j'en conviens. Il y a dans Shakespeare les grandes parties, qui sont issues de la vie publique, qui sont pour le peuple (dans lequel je comprends les grands seigneurs de l'époque); et il y a les concetti, les images cherchées, les métaphores outrées, surabondantes, les pensées trop ingénieuses; et cette dernière partie révèle les commencements du salon, indique tout à côté la présence d'une cour rudimentaire, lacour d'ÉHsabeth, et finalement manifeste l'afflux nouveau de la vie mondaine, qui vient teindre de sa couleur le grand courant, unique jusque-là, de la vie publique.

Vie mondaine. — Manifestez dans un salon une émotion quelque peu vive, et vous verrez que vous choquez; ou tout,

au moins vous jelerez parmi les assistants de l'embarras, un froid, selon l'expression usitée, qui est vraiment heureuse. Si c'est une émotion causée par vos propres affections ou intérêts, on vous trouve personnel, mal élevé; et les assistants sont d'autant moins disposés à vous accorder de l'intérêt que vous en réclamez davantage. Si c'est une émotion sympathique, causée par les affaires ou affections d'autrui, vous risquez aisément de paraître ridicule ou affecté, poseur.

Le salon est donc une école oii l'on apprend à contenir, même à supprimer l'expression de ses intérêts personnels, surtout de l'orgueil. Quant aux sentiments de sympathie, le salon les admet, mais à condition de beaucoup d'à-propos et de mesure dans l'expression. En fin de compte, il y a dépression des sentiments personnels et sympathiques; et pour mieux dire dépression du sentiment en général.

En revanche vous êtes prié de faire usage de votre esprit; mais d'une manière qui soit absolument agréable pour les autres. Cela écarte déjà l'emploi des facultés trop sérieuses, exception faite cependant pour celle qui consiste à pénétrer les gens, et à les expliquer, exposer, peindre aux yeux des autres; faculté très sérieuse assurément. Et cela appelle aussi l'emploi de l'esprit, au sens spécial du mot. Si donc le salon déprime, en les contraignant, les facultés sentimentales, il exalte certaines de nos facultés intellectuelles.

Voici encore de l'intellectuel : Le salon enseigne, comme pas un autre milieu, à veiller sur son langage. Notre amourpropre, que nous sentons très engagé, nous excite à être attentif, et sur le fond et sur la forme de notre conversation. Il faut parler avec correction, propriété et simplicité, sans être trivial ou trop familier, avec agrément si c'est possible, et en observant d'éviter des sujets, des mots même, qui pourraient rappeler à l'un ou à l'autre des assistants des souvenirs fâcheux. On s'efforce de deviner les intérêts, les ambitions, les amours-propres et les liaisons des personnes présentes, afin de ne pas blesser aveuglément, et paraître

manquer de tact. Et si on ne connaît pas son terrain, on s'y avance avec des précautions. En retour, l'observation attentive, et toujours un peu maligne, qu'on fait des autres, devient un plaisir et une habitude. En jouant son rôle, on ne laisse pas de regarder comment les autres jouent le leur. A fréquenter les salons, une personne bien douée acquiert, contracte, une langue souple, choisie, le discernement des personnes, de certaines passions, une psychologie spéciale, pas trop large, une sympathie toute de forme, une curiosité assez mobile et diversifiée, la prédominance de la vanité sur l'orgueil, un amour-propre éveillé, mais couvert.

Ces influences diverses, le salon les exerce plus fortement, quand il y a dans l'état une classe supérieure privilégiée, telle qu'une noblesse de naissance, dont les membres se rencontrent habituellement en société avec des personnes de condition moindre. Le salon devient, par la présence des gentilshommes et des grandes dames, absolument parfait, comme terrain difficile, et comme école de circonspection. Et puisque l'ascendant des nobles y prédomine, j'appelle ce salon, aristocratique. C'est le salon aristocratique que la France a eu pendant deux siècles.

Résumons nettement les exigences qui de par le salon s'établirent chez nous : 1" défense de rappeler dans la conversation l'idée des classes subalternes, de leurs mœurs et occupations signalétiques; 2° de rappeler les circonstances et situations de la vie domestique et familiale; 3° prohibition de toute confidence personnelle. — Rapportons maintenant avec précision à chacune de ces exigences l'effet qui lui appartient dans notre littérature. Des deux premières défenses résulte l'obligation d'employer un langage constamment noble ou au moins élégant. Pour les divers genres lyriques, il ne s'ensuit que peu ou pas de dommage ; mais au théâtre, où le parler caractéristique est de rigueur elle style littéraire un contresens, mais dans l'épique, partout où il y a dialogue et par suite mêmes conditions qu'au théâtre, l'effet est néfaste.

L'élégance conlinue, imposée par l'esprit du salon, empêche la complète vérité du dialogue, puisque celle-ci a pour condition inéluctable la diversité du langage, élevé ou bas, selon les rôles. L'élégance continue, médiocrement obtenue par les médiocres, parfaitement réalisée par un Racine, est également chez tous un défaut capital.

La troisième défense, celle de s'abandonner à la confidence, porte en revanche sur le lyrique et le rend du coup presque impossible.

Il me semble utile, au point de vue des causes, de faire observer que la troisième défense provient d'une cause relativement large; en effet toute société mondaine, se réunissant pour l'agrément, ne veut pas qu'on l'intéresse sérieusement à des intérêts ou des incidents personnels. Au contraire, les deux premières prohibitions procèdent d'une cause relativement étroite, temporaire, c'est-à-dire de la constitution aristocratique du salon. Partout où ces prohibitions n'existent pas encore, partout où on vient à les enlever, il faut s'attendre à voir une littérature, très différente de notre littérature classique, établie ou en voie de s'établir. Ce dernier cas est celui de notre romantisme, le premier cas est celui de la littérature anglaise (entre autres).

Tournons-nous un instant vers cette littérature. En la comparant encore à la nôtre, nous découvrirons à la fois de nouvelles influences et du salon mondain et de la vie pratique, mêlées ensemble.

. Certes, partout le public exerce sur les littératures quelque contrainte; partout quelque conformisme est réclamé et obtenu : mais c'est dans des directions différentes. Quand en Angleterre l'ascendant, la surveillance critique des hautes classes, s'est exercée sur les littérateurs — ce qui n'a guère eu lieu qu'à la fin du xvnf siècle, — cela s'est fait pour obtenir dès effets tout autres qu'en France. L'aristocratie Anglaise a prohibé, non la trivialité du langage, mais son obscénité, voire même la peinture des réalités amoureuses,

par exemple la psychologie détaillée, artistique, des infidélités conjugales. Ici il a été enjoint de respecter les bienséances morales, et les croyances religieuses. Entre ces limites, l'auteur reste libre de s'abandonner à la confidence personnelle, à l'invention des conduites excentriques et des caractères originaux, avec quoi l'Anglais sympathise volontiers. Si l'Anglais a exigé le ton moral à la place du bon ton, ne l'en louons pas trop. Exiger des autres de la morale n'a rien de difficile, et cela est généralement intéressé. Les hautes classes anglaises ont réussi à maintenir leur suprématie politique, mais non sans crainte de la perdre et sans précautions pour la garder. L'une de ces précautions a été de se rapprocher de l'Eglise parce qu'elle conseille la patience, la subordination, l'apathie. Or s'allier avec l'Église, c'était se vouer à la morale, j'entends la morale parlée, professée publiquement. Puis l'Anglais, qui n'est mondain que dans une seule saison (l'hiver), et encore assez incomplètement, est en tout temps un homme de famille, surtout un chef de famille au dedans, comme il est chef politique au dehors. Dans ce rôle de chef familial, l'homme veut naturellement pour sa femme, ses filles, une littérature expurgée.

Il est très évident que la vie de famille est détruite ou altérée par l'ombre même du libertinage. La vie mondaine, au contraire, sollicite toujours à l'infidélité, tout au moins mentale. Une société où l'on sent, sous les apparences correctes, des intimités furtives, n'en est que plus agréable, plus piquante. On s'y habitue à la tolérance. On en vient à plaisanter avec le vice et à en tirer de l'agrément, but capital de la vie mondaine.

Je rappelle que les Anglais n'ont pas toujours eu des Dickens, des Thackeray, des Eliot, qui, hardis sous certains rapports, se gardent comme du feu d'insister sur bien des circonstances, alors même qu'elles seraient nécessaires pour la peinture des passions; les Anglais ont eu, pendant un temps, le théâtre le plus débridé de toute

FEurope. Leur décence acluellc n'est donc pas un effet de race.

Si l'aristocratie française avait simplement risqué, à la Révolution, de perdre ses privilèges, mal rassurée aujourd'hui sur l'avenir, comme l'Anglaise, elle se serait constituée, comme elle, en public moral. Il n'en faut pas douter, car dans une certaine mesure, la chose que j'ai supposée existe. Cherchez quelles idées professent aujourd'hui les petits-fils de ces nobles libertins en religion, libéraux en politique, très tolérants en morale, qui à la fois suscitèrent et suivirent Voltaire, Rousseau, Helvétius, Diderot.

Vie de famille. — Très évidemment, la vie de famille est un sol oii la faculté sympathique se développe avec force; on y conçoit les affections les plus vives, en tout cas les plus profondes, les plus durables; et parfois aussi les antipathies, les haines, les plus irrémédiables, les plus vivaces. C'est pour notre partie sentimentale, une éducation aussi opposée que possible à celle du salon.

La vanité d'autre part y est moins excitée. L'orgueil, au contraire, le sentiment de notre propre personnalité, s'y manifeste plus librement, et avec une liberté presque entière, au moins pour les chefs de la famille. Ici, nulle gêne, nulle attention, au moins continue, quant au langage, surtout quant à la forme du langage; le ton de la causerie y est naturel, franc, confidentiel, en général. Chacun ici voit les personnes à découvert et en profondeur, et peut connaître parfaitement son monde. A un esprit un peu clairvoyant, l'homme dans la famille se montre avec ses grands ressorts, comme avec ses manies les plus particulières. Donc sympathie, amour-propre, intelligence psychologique, langage, reçoivent de la vie de famille des sollicitations, un exercice, un apprentissage tout autres que de la viç mondaine.

Un lilLérateur qui aura vécu confiné dans l'exislence de famille, un liltérateur qui, de bonne heure, échappé aux influences familiales, aura vécu pour le monde, différeront profondément, eussent-ils été originairement pareils. Supposez tant que vous voudrez la même cire; elle sera frappée de deux sceaux très dissemblables.

Après ces réflexions générales, je retourne à l'observation de celte classe aristocratique, qui, durant un siècle, chez nous influa souverainement sur la langue et sur la littérature. Or, si l'histoire constate avec sûreté quelques habitudes collectives de notre ancienne noblesse, ce sont bien celles qui se rapportent au mariage et à la famille. Rien de plus sec que le régime familial de la classe aristocratique, aux xvn" et xvin" siècles. Les sentiments que la famille suscite et nourrit ordinairement sont ici singulièrement découragés; on les dirait presque éteints.

On se marie par vanité, par ambition économique ou nobiliaire, sans chercher à se faire illusion à soi-même, sans chercher à se déguiser pour autrui; les motifs sont plus qu'avoués, proclamés ouvertement. Les deux époux entrent dans le mariage sans espoir, sans projet même d'afl'ection mutuelle. Ils ne comptent pas là-dessus; ils n'y tiennent pas (je dis en général, bien entendu). On vit ensemble séparément, avec des égards apparents et des règles cérémonieuses. Les parents ne souffrent des enfants aucune familiarité. Ils la découragent entre les enfants mêmes; ils traitent ces enfants sur un ton de calme, parfaitement froid, les voient à des heures réglées, convenues et courtes; ne s'occupent pas du tout de leur éducation, qui est livrée à des précepteurs, souvent même à des valets. Si les parents donnent quelque leçon, il ne s'y agit que des bienséances mondaines, et de l'honneur propre à la classe. Les enfants craignent, respectent, mais n'aiment pas leurs parents; ils ne s'aiment pas très fort entre eux; en tout cas ils s'entendent pour n'aimer pas l'un d'eux, l'aîné.

Certes, dans la bourgeoisie d'alors, on ne subit pas au même degré l'ascendant funeste des intérêts qui ont altéré la famille noble; et par conséquent dans cette bourgeoisie les sentiments intimes des époux à l'égard l'un de l'autre, des parents à l'égard des enfants, valent mieux en général, et souvent beaucoup mieux; mais la liîtérature n'en profite pas; parce que si le bourgeois et le littérateur, qui est ordinairement un bourgeois, ne règlent pas tout à fait leurs mœurs intimes sur la noblesse, ils se règlent sur elle pour tous les dehors; c'est à elle qu'ils s'adressent, pour elle qu'ils parlent et qu'ils écrivent.

Louis Racine dit de son père Jean Racine : « En présence même d'étrangers, il osait être père », entendez familier, amical avec ses enfants : cela n'était pas commun, puisqu'il fallait l'oser. Un peu après Louis Racine recommande à son fîls de lire les lettres de Jean Racine à ses fdles, mais voici comme il prévient son fils : « Gardez-vous bien de rougir quand vous l'entendez répéter les noms de Babet, Fanchon, Madelon, Manette ». Pour aider son fils à ne pas rougir, Louis Racine lui allègue les anciens, si imposants alors, Plutarque, Galon. Il lui rappelle que Gaton se plaisait à voir sa femme remuer et emmaillotter son enfant. « Gette sensibilité n'est-elle plus dans nos mœurs, et trouvons-nous qu'il soit honteux d'avoir un cœur? » Malgré tous ses regrets pour la familiarité antique, et au moment qu'il la vante, c'est sur le ton grave et cérémonieux que Louis Racine parle à son fils, par exemple il le vouvoyé.

Pensez un peu, pour sourire du contraste, aux rapports de Dumas père avec Dumas fils. Voici un autre contraste également suggestif. Lope de Vega eut une fille qui se fît religieuse : il composa sur la prise de voile de cette fille une pièce fort touchante. Racine eut de même une fille qui prit le voile; mais l'idée ne lui vint pas d'en parler en poète; en tout cas il ne l'osa pas. De notre temps les poètes parlent sans hésitation du mariage de leurs filles, témoin Hugo. Le même

Hugo a fait entrer, dans la poésie la plus haute, le babil des mères. « Te voilà réveillée, horreur? » — « C'est déjà très méchant ces petits bonshommes-là. »

Après cela, je ne dis pas qu'en cette affaire, il n'y ait pas eu de la contingence, et du malheur. Peut-être cela a-t-il un peu aggravé les choses que Boileau ait été vieux garçon, Molière sans femme fidèle et sans enfant, La Fontaine déserteur du foyer domestique. Voltaire qui eût été marital, ce semble, engagé dans des liens irréguliers, et lui aussi sans postérité '.

On a remarqué sans doute que l'expression naïve, détaillée, des sentiments naturels à la famille, manque dans notre ancienne littérature; et cependant sur cette absence de la femme, de l'enfant, lacune énorme, on a beaucoup moins appuyé que sur une autre lacune, fort regrettable d'ailleurs, celle du sentiment de la nature : je me l'explique, l'indifférence aux spectacles naturels nuit à la forme, elle prive le style des joyaux les plus voyants, descriptions, symboles, emblèmes et métaphores.

A l'occasion de ce double défaut, du sentiment de la nature et du sentiment de la famille, on peut se poser une question délicate. Manquait-on à ce point, en son for intérieur, de l'un et de l'autre de ces sentiments? La littérature à ce double égard exprime-t-elle, avec une entière fidélité, la psychologie réelle du siècle? J'ai déjà fait pressentir mon opinion; je crois que ces sentiments n'étaient pas si inconnus qu'on le penserait, à en juger par la littérature : on n'était pas encouragé à les exprimer dans les livres, non plus que dans la société, voilà le vrai. Après cela, j'admets que ces sentiments, privés en partie de la liberté publique de s'exprimer, s'en ressentaient; cela ne laissait pas d'empêcher un peu leur développement, de diminuer leur chaleur, au for même de l'homme.

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