Voir le chapitre de l'imaginalion
métaphores. Ce jugement a été souvent répété (j'en rencontrais encore l'autre jour la trace dans une page charmante de M. Lemaître). Donc il se trouve que le don du pittoresque, de la métaphore, serait à la fois la récompense et le témoignage d'une abondance de cœur; celle-ci elle-même serait la récompense de certaines croyances. Il y a là deux assertions distinctes. De la seconde que l'abondance du cœur provient de certaines croyances, je ne dirai qu'un mot : elle m'obligerait logiquement à conclure que ces croyants incontestables qu'on nomme Louis XI, Louis XIV, Louis XV ont possédé une riche sensibilité, dont le désobligeant Diderot, l'égoïste Malesherbes, et l'impitoyable Littré, furent totalement dépourvus ; et de plus que ces princes, à la fois croyants et cordiaux, ont dû s'exprimer ordinairement dans un langage très pittoresque; or ce que je sais d'histoire n'y consent pas. Passons à l'assertion purement littéraire.
D'abord il n'est pas exact que le xvin" siècle ait manqué de certaines croyances. Ce qui est vrai de d'Holbach, de Diderot, peut-être de BufTon, ne l'est plus de Voltaire, de Rousseau. Je retiens ce fait. Voltaire et Rousseau ont au fond les mêmes croyances. Or celui-ci a dans le style le pittoresque, qui justement servit à l'éducation de Chateaubriand, et Voltaire ne l'a pas. Il y fallait donc autre chose que des croyances. On m'alléguera le cœur de Rousseau; oh! en efîet nous savons qu'il fut fils tendre, frère tendre, père plus tendre encore, ami fidèle, point ombrageux ni susceptible, obligeant, rendant des services et n'en demandant point ', logeant chez lui volontiers des amis ingrats, enfin un homme d'une sociabilité charmante et constante! Pour répondre à Chateaubriand, on pourrait encore bien se servir de Chateaubriand lui-même. Voici un littérateur imagé, plus métaphorique encore que Rousseau; et l'on sait si ce grand peintre fut
1. II n'a jamais essayé de revoir ni père ni frère, ou au moins de rester en relation suivie avec eux.
un cœur chaufl, sympathique pour les autres, détaché de lui-même.
Mais voici un argument plus topique. Dans toute la période classique, parmi les lyriques, gens professionnellement voués à l'image, il n'y en a vraiment qu'un qui soit grandement, abondamment imagé; on pourrait dire peut-être même qui soit poète, et celui-là se place à la fin du xvm" siècle; il se nomme André Ghénier, un esprit xvni" siècle, s'il en fut; un homme dont on a dit qu'il fut « athée avec délices ».
Si j'ai attaqué l'erreur de Chateaubriand, c'est, je le répète, qu'on la rencontre chez beaucoup de critiques ; qu'elle est donnée comme vérité démontrée, hors de doute, dans des manuels littéraires destinés à la jeunesse. Tant qu'on admettra avec cette légèreté des suppositions que rien n'appuie, touchant les sources psychiques du talent littéraire, et des suppositions dont on voit très bien l'origine intéressée, nous ne serons pas près de fonder la psychologie de l'art.
Dégageons en fin de compte la proposition capitale de ce chapitre. Créer des caractères, individuer, c'est l'effort dernier, la forme suprême de l'art. Faut-il pour cela souhaiter qu'on délaisse la peinture des passions, des sentiments? Non pas même le roman d'intrigue. Il est bon de ne rien dédaigner, rien délaisser de ce qui fut une fois fait. La diversité c'est richesse; et pour que la diversité soit, il faut bien admettre des genres inférieurs; tout ne peut être égal. Et puis cela relient devant notre esprit le passé, et le renouvelle sans cesse, avec les étapes de la marche, les échelons de la montée. Pourquoi, s'il vous plaît, effacer la trace de nos pas?