CHAPITRE YI
Voici une choso étrange quand on y réfléchit : mille objets s'offrent à nous chaque jour sans que nous les voyions véritablement, parce que nous ne les regardons pas : un coucher de soleil par exemple. Or que l'un de ces objets, inaperçu lorsqu'il s'offrait dans sa réalité solide, nous soit par la littérature présenté en image, et nous voilà attentifs, sensibles, charmés. Ainsi quant aux. objets physiques la littérature attaque l'inattention, l'indifférence, ces défauts inhérents à notre nature.
Pour les objets psychiques, comme les sentiments, les caractères humains, la littérature fait mieux; elle donne un corps à ce qui pour nous restait invisible. Avant toute littérature, l'homme connaît les actes, les résultats extérieurs; il ne connaît pas le mobile intérieur d'oii partent ces résultats. Par l'expression directe ou lyrique, par la création épicodramatique, la littérature nous rend visibles, sensibles surtout, les ressorts cachés dans l'intimité de notre nature; plus encore, elle nous les rend intéressants, émouvants par euxmêmes, et à part de leurs résultats.
Un nombre incalculable d'actes, d'où il résulte de la peine pour le prochain, sont commis par des hommes qui n'ont
pas préATi cette peine, ou se la sont trop vaguement représentée; et ces mêmes hommes, après coup, conçoivent encore mal la souffrance qu'ils ont infligée. La faiblesse de l'imagination, avec l'apathie qu'elle entraîne, cause sur cette terre plus de maux que n'en fait la méchanceté résolue. C'est cette dernière que presque uniquement attaque le moraliste. Le littérateur attaque notre ignorance; je voudrais pouvoir dire notre inimagination. Observez le progrès de la littérature, vous verrez qu'il consiste très souvent en ce fait : le littérateur s'est avisé de peindre un état douloureux, que les hommes ne soupçonnaient pas ou se figuraient mal. Il nous a du même coup avertis, prévenus de la portée offensive de quelques-uns de nos actes, éclairé à fond leur nocuité. Le moraliste agit ou essaie d'agir directement sur notre moralité; le littérateur, sans y songer, exerce une influence probablement plus effective *. Voici une représentation du Misanthrope. Il y a une Célimène sur le théâtre, d'autres dans la salle. La Célimène du théâtre ne voit que le plaisir qu'elle se fait à elle-même, en captivant plusieurs hommes qui lui font à l'envie respirer l'encens. Les Célimènes de la salle voient le tourment que l'autre inflige à un honnête homme; et c'est avec celui-ci qu'elles sympathisent ^ S'en souviendront-elles à l'occasion? Il serait bien hardi de prononcer que pour aucune de ces Célimènes il ne se produira jamais un ressouvenir, la brusque aperception, ou au moins le soupçon d'une similitude entre sa propre conduite et celle de la Célimène de Molière. « La fâcheuse vision sera écartée », soit! elle reviendra, car on ne fait pas avec ses souvenirs tout ce qu'on veut. «Le théâtre n'a jamais corrigé personne. » Si vous entendez tout d'un coup et pleinement, j'en suis d'accord. Je ne connais pour cela qu'un pouvoir, c'est le
1. Si on me posait celle question : qu'est-ce qui nous moralise? je répondrais volontiers : d'abord l'exemple; puis la littérature; et en dernier lieu, bien faiblement, le sermon, la morale parlée, préchée, à laquelle le sermonneur croit tant.