Voir les pages écrites à l'occasion du dogmatisme moral
malheur; et encore! Au pis aller, notre Célimène de ville concevra sur son compte quelque doute inquiet, prélude d'un vague remords; l'état d'immorale sécurité sera détruit; et un peu de peine, juste retour de celle qu'on a infligée, en sera la suite; peut-être même à la fin un peu de modération. Vous le voyez, je tâche de ne pas surfaire. Mais vraiment je tiens pour exacte cette formule : la littérature attaque cette fâcheuse innocence, qui est l'inconscience du mal; elle sug"gère du remords ou tout au moins de l'inquiétude.
Ce que je viens de dire s'applique à l'auteur épique ou dramatique. Par une voie un peu diiïérente, le lyrique répand des bienfaits égaux. En nous confiant les impressions reçues au cours de son existence, il nous mène à reg-arder attentivement nos propres impressions, à prendre de notre vie une conscience plus claire, plus vive. Et puis plus à fond encore, il nous fait sentir la consonance des grandes impressions humaines, la similitude foncière qui est entre nous tous, notre fraternité sentimentale.
C'est sans y viser que la littérature est morale; elle cesse d'être littérature, sans être plus efficacement morale, lorsqu'elle vise à moraliser. Gela ne veut pas dire que toutes les œuvres appelées littéraires soient morales. Il en est dont l'impression finale est réellement fâcheuse, mais c'est justement parce qu'elles ne sont pas assez littéraires. Le moyen d'être toujours moral sans y viser, c'est d'être vrai. Un personnage immoral, dans un genre quelconque, est un être nuisible aux autres, et qui leur inflige des souffrances, dont il tire du bien pour lui-même. Qu'il soit un aveugle n'apercevant pas le mal qu'il fait, ou qu'il soit un malfaiteur conscient, cet être est forcément antipathique, parce que dans la vie de l'imagination, la vie désintéressée, le spectateur sympathise toujours avec les souffrants, déteste les bourreaux. Si cet effet ne se produit pas, c'est que l'auteur a mal
représenté son personnage; il l'a peint ou faussement, ou incomplètement : il y a faute de vrai. Voici par exemple la femme adultère. Bien souvent on Ta faite sympatliique, séduisante. C'est qu'on a manqué à peindre un côté qui forcément existe toujours, le côté égoïsme, insensibilité, dureté aux tourments, aux souffrances, aux chagrins qu'elle sème autour d'elle sur mari, parents, amis; et le côté mensonge, du[)licité , bassesse; et le côté légèreté, imprévoyance, courte vue.
Se nuire à soi-même, quand cela va à dégrader l'homme, est encore de l'immoralité; celle-là, si on la peint complètement, paraît dégoûtante ou ridicule.
Suivant une opinion fort répandue, et tournée souveut en précepte, l'artiste littéraire serait tenu de faire toujours le crime ou le vice finalement malheureux. Ce serait là comme une dette à payer, mais qui acquitterait l'artiste à l'égard de la morale. Je crains que ce procédé si recommandé ne soit pas bien sur. Il faut se méfier de notre sympathie naturelle pour le malheur, en littérature s'entend; il ne faut qu'un peu trop de malheur, qu'un pou de disproportion dans le châtiment pour atténuer ou etîacer dans notre esprit l'impression du méfait. Les gémissements douloureux de Phèdre me font oublier l'inceste. Yoici en tout cas un résultat assez plaisant. Je suppose qu'un auteur laisse le crime impuni, triomphant, quoique d'ailleurs parfaitement peint dans son caractère nuisible; l'effet produit chez le spectateur est un vif sentiment d'aversion à l'égard du criminel, ce qui est justement reflet souhaitable. En môme temps ce spectateur fort souvent s'indigne contre l'auteur et déclare que l'ouvrage est immoral, dangereux. Ce spectateur croit que ce qui le révolte va séduire le voisin.
J'ai dit ailleurs, au chapitre du dogmatisme moral, comment à mon avis la littérature exerçait, assouplissait, étendait notre imagination sympathique, en nous procurant abondamment le bonheur et le bienfait de Témo-
lion : je ne dois pas me répéter; je prie le lecteur de se souvenir ^
A présent la littérature a-t-elle bien de quoi former un esprit solide? Quelle est son influence sur le jugement, la raison? Quel est son rapport avec la vérité? Question vaste, complexe, et qui nécessite, je crois, bien des distinctions. D'abord, j'aperçois assez clairement, me semble-t-il, ce que la science et la pj^atique font pour former notre jugement. Les sciences descriptives, telles que la botanique, la géologie, la minéralogie, etc. (pour la nature); la géograpbie, l'ethnologie, la sociologie, la statistique (pour l'homme), enseignent en premier lieu l'observation rigoureuse, base de tout. Déjà dans ces sciences il y a pas mal de distinctions d'un côté, d'assimilations de l'autre, qui nous exercent aux deux procédés fondamentaux : séparer ce qui doit être séparé, réunir ce qui est fait pour être réuni (première forme du jugement). Puis on monte à la physique, à la chimie, à la physiologie : là on apprend comment les choses se vérifient, se prouvent; sur quels signes on doit croire, et quand est-ce qu'on ne doit pas croire, par suite ce à quoi on doit s'attendre et ce qu'il ne faut pas attendre, et les divers degrés d'assurance dans la prévision, selon les cas (forme supérieure du jugement). Et cependant, parallèlement les mathématiques (arithmétique, géométrie, algèbre) enseignent l'application rigoureuse du raisonnement déductif. Enfin l'histoire descriptive ou érudite, interprétée par ce qui est déjà acquis en psychologie générale (Smith, Bain, Wundt, Ribot, etc.), font pour l'homme ce que les sciences précédentes ont fait pour la nature. Tout à côté les arls pratiques, du plus bas au plus haut, de la mécanique au métier de gouvernant, présentent en fait une foule de jugements, une foule d'ajustements des moyens aux fins, lesquels exercent encore notre