CHAPITRE m
Les traités de rhétorique qui parlent tant des figures, néglioent de définir la figure. Qu'est-ce donc? A. première vue, c'est, il me semble, une façon de parler qui s'écarte de l'expression exacte de l'idée, ou qui s'écarte de l'expression simple, ajoutant à celle-ci quelque chose dont le rendu de l'idée n'aurait pas besoin; et cette inutilité et celte inexactitude sont chose voulue.
Puisque la figure est une sorte d'écart, allons de ce qui s'écarte le plus à ce qui s'écarte le moins. Donc je relèverai d'abord ce que, dans les rhétoriques, on nomme antiphrase. C'est dire le contraire de ce qu'on pense ou qu'on sent; et le dire cependant de manière à ce que le lecteur ne s'y méprenne pas. Loin de là; si on lui offre une image fausse, c'est pour lui susciter plus vivement l'image du vrai; exemple pris au parler vulgaire : « Ah! je te crois », quand on ne croit pas du tout; « Je te plains bien », quand on ne plaint pas du tout. Ces exemples font assez voir combien l'antiphrase est chose spontanée, ordinaire. Voici à présent des exemples pris à la littérature : « Oui, je te loue, ô ciel! de ta persévérance », c'est le ricanement d'un malheureux. Combien différente celte antiphrase-ci : une mère penchée sur le berceau de sa fille la regarde en silence, et en adora-
tion; la petite fille s'éveille, et la mère, la couvrant de baisers, lui dit : « Te voilà donc réveillée, horreur! » Figure excessive que l'antiphrase, et capable, comme vous voyez, de rendre vivement les émotions les plus contraires. Mais après tout, on en use peut-être plus souvent pour l'émotion gaie, la plaisanterie, il y a des railleurs qui font presque leur tout de l'antiphrase systématique, c'est le cas de Swifft. Rabelais la manie plus habilement, il sait la varier en degrés, la plier en plus de façons.
• De l'antiphrase, je passe à la litote. Celle-ci consiste à dire moins qu'on ne pense ou qu'on ne sent; et toujours pour que l'auditeur aperçoive bien la pensée ou le sentiment; et même quand il s'agit de sentiment, pour que l'auditeur se l'exagère plutôt. Litote célèbre : « Va, je ne te hais point », ce qui signifie clairement « je t'adore ». Une jolie litote et qui peint son homme est celle-ci de Renan : « Sans savoir bien précisément qui je dois remercier, je remercie tout de même »,
Voici maintenant l'écart en sens contraire :
hliyperbole. Exemple commun : « Si c'est vrai, je vais le dire à Rome », pour indiquer qu'on se soumettra à quelque amende honorable, infiniment plus légère que le pèlerinage de Rome. On n'a pas davantage ici le dessein de tromper son lecteur; on ne désire pas qu'il prenne les choses à la lettre.
Mensonge carré, exagération, amoindrissement, cela fait trois biais pour obtenir un seul et même effet : exciter l'attention ou l'émotion. J'appellerai volontiers ces procédés figures d'avertissement.
Observons comme ces premières figures déjà nous mettent loin du style scientifique. Youé à l'expression exacte, celui-ci proscrit absolument antiphrase, litote, hyperbole, tandis que le langage artistique s'en accommode admirablement. *
L'auteur qui désirait tout à l'heure frapper l'esprit de son
LE STYLE AllïISTIQUE : LES FIGURES. 377
lecteur, à présent désire le ménager. L'auteur veut dire une chose qui, énoncée nettement, choquerait, à ce qu'il croit, l'esprit de ce lecteur. Pour éviter ce heurt, l'auteur recourt à Idi périphrase. En sa forme la plus simple, cette figure consiste à bourrer, à étouper la phrase. Aux mots essentiels, on mêle des mots inutiles qui allongent, et par là amortissent l'expression. 11 y a une autre manière : au lieu du nom propre des objets, on désigne ces objets par quelqu'une de leurs qualités, propriétés, ou par quelque circonstance extérieure, assez bien choisie pour que l'idée de l'objet soit suggérée. Mettez si vous voulez que cette manière-ci soit la vraie périphrase et que la manière précédente soit la circonlocution, au fond c'est toujours la même figure.
Celui qui périphrase avec son lecteur, le craint ou le respecte, ce qui revient à peu près au même. D'où un air de politesse, de cérémonie, dans l'emploi des périphrases. Or il n'y a qu'un pas de l'idée d'un langage cérémonieux à l'idée d'un langage distingué, élégant, noble. Parler par périphrases, fait bientôt à côté de la langue franche et nette l'effet d'un style plus relevé. Le peuple n'use guère de périphrases; dans les salons, au contraire, toujours à quelque moment on y recourt. El voilà une fausse idée, un faux goût constitués. Ce faux goût se soutient encore par une autre cause. Remplacer le mot propre par une périphrase, sans que pourtant il en résulte de l'obscurité, c'est parfois assez difficile; on se pique de vaincre cette difficulté; on vise à ce mérite; puis on se le surfait. Et voilà le goût tout à fait gâté. C'est alors qu'un Boileau intervient, donnant à la fois l'exemple et la théorie de la périphrase ^
Voulez-vous voir au reste, en quelques vers, un exemple de la périphrase sous les deux formes que j'ai distinguées, et qui à elles deux composent ce langage élégant ou noble, si cher aux xvii^ et xvni° siècles? Le Philoctète de Laharpe nous