CHAPITRE IV
LE STYLE ARTISTIQUE (sUITe) I LE PERSONNAGE
Lorsqu'on écrit de la science, il suffit de s'exprimer avec clarté, propriété; ne montrer ni caractère, ni humeur est tout à fait convenant. Mais si l'on conseille à l'écrivain artiste de se modeler en cela sur le savant, on le conseille, je crois, fort mal. Que l'artiste doive étaler sa personne", la montrer à tout propos, sans discrétion, évidemment ce n'est pas là ma pensée : je dis que le lecteur entend trouver un homme dans l'auteur, qu'il veut d'après l'œuvre se tigurer un caractère, et que si l'auteur se refuse ahsolument à remplir l'attente du lecteur, l'auteur, louable peut-être au point de vue moral, a tort artistiquement parlant; une qualité importante fera défaut à son style; il lui manquera une unité suprême, une sorte d'àme; il faut qu'une personne ressorte de l'œuvre et plane pour ainsi dire sur elle. La personne n'a pas besoin d'être complexe; quelques traits bien saisissables suffisent.
La personne a-t-elle besoin d'être fidèlement calquée sur le caractère réel de l'auteur? Remarquez que si nous parlions en moraliste, l'affirmative s'imposerait; mais il s'agit d'art. A ce point de vue la question est délicate, et comporte des réponses diverses. Autrement dit, l'identité du personnage adopté avec la personne vraie offre à la fois des avantag-es et des désavantag'es. Il est clair, par exemple, que si on se pré-
sente en toute franchise, on soutiendra facilement son personnage, on ne risquera pas de le démentir, on aura un ton d'aisance et de sincérité; mais quoi? si le caractère réel a quelque aspect antipathique, ce sera se trahir bénévolement. (J'ai déjà traité ce sujet.) En fait le personnage est généralement, sinon toujours, un compromis; il se compose d'une partie voulue, fictive, et d'une partie involontaire. La part de fiction voulue est parfois due à l'imitation, plus ou moins large, d'un grand prédécesseur ou d'un contemporain en vogue. D'autres fois, l'artiste construit au contraire cette part de son rôle, en prenant le contrepied systématique d'un contemporain ou de ses contemporains. En tout cela l'artiste a une certaine liberté de choix, non une liberté entière cependant, puisque les renommées, c'est-à-dire les modèles à imiter ou à contredire, lui sont données. La part involontaire se compose des limites, modifications, altérations que le caractère vrai de l'artiste impose à son type d'imitation. Je vais m'expliquer par des exemples. M. Lemaître est présentement un des hommes qui, à mon avis, savent le mieux leur métier d'artiste. Je reconnais cela au personnage excellent qu'il s'est donné, celui d'un homme bienveillant, compiéhensif, d'esprit large et souple, très peu dogmatique, point du tout pédant, toujours aisé et supérieur à ce qu'il fait. D'abord il fallait faire ce bon choix; et puis s'y conformer, rester fidèle au personnage.
A M. Lemaître, comparez M. Loti. Il a plu à celui-ci de choisir le caractère d'un homme triste, dégoûté, revenu de tout ou presque tout, par suite d'une supériorité de nature, d'une impressionnabilité rare, peut-être même propre ici-bas au seul Loti; bref un Chateaubriand un peu plus petit de stature que l'autre. Je ne trouve pas le choix si bon que celui de M. Lemaître, ni si original. En revanche, je trouve que le rôle de M. Loti est bien plus facile à tenir. Ce n'est pas que M. Lemaître soit tout à fait original. Cela n'est d'ailleurs donné à personne. M. Lemaître est, ce me semble,
à l'égard de Renan, comme M. Loti est à l'égard de Chateaubriand. Je veux dire que M. Lemaître, en concevant son personnage, son âme artistique, s'est un peu aidé de M. Renan. Rappelons quelques exemples plus anciens. Rousseau, en se faisant un rôle de censeur austère et courageux, fut original '. Puis vint Bernardin, qui copia le personnage en le modifiant notablement. Chateaubriand chez nous, Byron en Angleterre, s'inspirèrent visiblement du personnage de Rousseau, mais lui firent subir des modifications, des adaptations nouvelles. Puis nous eûmes Vigny, Loti, sans parler d'autres moindres. L'isolement attristé, mais fler de lui-même, l'isolement causé par une grande supériorité d'esprit ou de cœur, c'est le trait essentiel et persistant du rôle. Ce rôle n'est pas toujours aimable, et cela me ramène à la force coactive du caractère vrai.
Croyez-vous que Chateaubriand, Vigny, Loti, n'aient pas parfois enlrevu qu'ils pouvaient bien indisposer leur lecteur? Pour moi je suis persuadé qu'à certaines heures, avertis d'ailleurs par des critiques, ils ont senti ce qui leur manquait pour capler la sympathie d'une partie du public. Or comme tout le monde, ils désiraient certainement être sympathiques. Mais quoi! ils voulaient aussi une autre chose, l'étonnement respectueux et même admiratif. Obtenir les deux choses à la fois, ils n'en ont pas vu le moyen. Il a fallu opter, et c'est là que le caractère vrai a agi pour déterminer, comme je le disais tout à l'heure, le choix du personnage. Entre obtenir plus de sympathie et moins d'admiratif étonnement, ou moins de sympalhie et plus d'admiration, ils ont choisi le second parti, parce qu'ils étaient plutôt orgueilleux que vaniteux. Et je retrouve ici l'influence de cette division morale, sur laquelle j'ai déjà si souvent appuyé. On voit comment le caractère vrai exerce sa contrainte-, dans la composition du