‹ Introduction a l'histoire littéraireChapitre 44 sur 50 · Original relativement · texte numérisé non relu

Original relativement

2. Sans parler des facultés intellectuelles, qui en second lieu pourraient bien se refuser à faire le personnage adopté.

pcrsonnag'e. Figurez-vous M. Brunctière touché de certaines critiques se disant un jour : « Décidément je ne veux plus être si affirmatif, si dogmatique. Gela me fait un personnage un peu pesant, parfois même désagréable. » Croyez-vous qu'à celte résolution nouvelle M. Brunelière ne trouvera pas en lui-même quelque mobile moral qui résistera, parce que ce mobile voudra son compte? Ne voyez-vous pas que ce mobile sera l'envie d'obtenir un certain respect, attaché à la profondeur vraie ou apparente des idées, et que du fait de cette envie, M. Brunetière ne sera pas libre de modifier son personnage. Et si M. Brunetière allait jusqu'à se dire : « Lemaître a vraiment su trouver une attitude qui plaît à une infinité de gens. Je veux essayer, moi aussi, de ce détachement apparent de soi, de ce scepticisme agréable qui s'exerce sur soi, comme sur les autres, qui fuit toute affirmation pesante, etc., etc. », croyez-vous que M, Brunetière réussirait à force de volonté à jouer, fût-ce un instant, le personnage de M. Lemaître? Pour moi je ne le crois pas, parce qu'il faudrait que M. Brunetière en vînt à préférer sincèrement le renom de certaines qualités au renom de certaines autres, en un mot à changer, bouleverser son honorifique, autant vaut dire à se refondre.

Avec tout cela, mieux vaut encore, pour remuer le public et pour le succès littéraire, avoir un caractère mal choisi (jusqu'à un certain point cependant) que n'en avoir pas du tout. Il y a en certains esprits une pudeur ou une timidité insurmontable qui les rend absolument impersonnels, la plume à la main. Ceux-ci manquent de la dose de laisseraller, je dirai volontiers d'effronterie nécessaire; quels que soient leurs autres dons, ils ne seront jamais tout à fait écrivains. (Je pense ici à Littré, entre autres.)

Un personnage bien trouvé assure peut-être le succès auprès du plus grand nombre, mieux que les autres qualités du style. En tout cas le personnage mal choisi, ingrat, offusque les yeux du grand public, et lui ôte la vue de bien

des mérites. Dans l'élude des succès littéraires, étude qui me paraît très instructive, le personnage doit donc attirer d'abord l'attention. Je crois bien par exemple que le succès immense, étonnant de Rousseau, fut dû principalement au personnage qu'il se donna, et qui, grâce à des conjonctures trop longues à dire ici, se trouva, quoique désagréable en lui-même, être le plus attrayant ou le plus piquant possible pour une grande partie des contemporains : remarquons en passant que le personnage choisi peut être bon en soi, ou bon par relation avec le milieu. Le personnage d'Hugo, qui contient tant d'affectations diverses, a, si je ne m'abuse, empêché et empêche encore bien des gens de reconnaître ses extraordinaires facultés. Au contraire, le personnage aimable (celui de penseur en belle humeur) que M. Renan sut finalement endosser, lui vaut d'être souvent surfait comme tête pensante.

Page 1