‹ Introduction a l'histoire littéraireChapitre 7 sur 50 · Voir le chap. Le personnatje dans le style · texte numérisé non relu

Voir le chap. Le personnatje dans le style

excite à des résolutions, donne des conseils : visée pratique; — il énonce des maximes, des vérités morales ou autres : visée scientifique; — il cherche à communiquer des émotions : visée, qui cette fois lui donne titre pour entrer dans l'art littéraire : sans oublier qu'il a un autre moyen encore de se maintenir constamment au rang- d'artiste, c'est de nous donner l'émotion spéciale du bien parler, du style. J'admets donc l'éloquence non comme un genre, mais comme l'un des deux sous-genres dont est constitué le genre lyrique; l'autre sousgenre étant la poésie. Pour moi, là où il est artiste littéraire, l'orateur est visiblement un lyrique. C'est en parlant en son nom, comme le fait le poète, qu'il nous communique des émotions; mais voici la différence : l'émotion désintéressée et ayant sa valeur par elle-même est le but final du poète (en général); les émotions exprimées par l'orateur tendent au contraire à seconder directement ou indirectement ses desseins pratiques. Toutefois il n'y a pas de frontière infranchissable. On pourrait trouver aisément de la poésie dans un discours; et souvent un ouvrage dit poétique par la forme, le vers, n'est qu'un discours éloquent. Et c'est précisément ce dont je m'autorise pour faire du poète et de l'orateur les deux représentants, en vis-à-vis, du lyrisme.

Mais voici, ce me semble, une nouvelle distinction qui, au travers ou au-dessus des genres, se dessine dans les choses littéraires : — Qu'on ait l'humeur triste ou l'humeur gaie, qu'on veuille communiquer une émotion grave jusqu'au tragique ou gaie jusqu'au grotesque, on peut à volonté incorporer son humeur, son émotion, dans une œuvre lyrique, ou dramatique ou épique. Par-dessus les trois genres il y a donc ce que j'appellerai deux modes : le mode grave et le mode gai. Nous verrons dans le chapitre du style que tous les artiflces du langage, les mêmes figures par exemple, se prêtent également bien à l'émotion grave et à l'émotion gaie; mais que la même figure donne des résultats dilTércnts, selon le mode qu'on adopte.

Après cela, si j'ai dit le mode grave, le mode gai, au lieu de dire le Ion grave, le ton gai, c'est que je distingue une quantité de degrés dans chaque mode et que je réserve le terme de ton pour marquer les degrés.

Je crois devoir, en finissant ce chapitre, tenter quelques définitions nécessaires.

Ce sont des mots bien usités : poésie, poétique. Demandez cependant aux personnes qui s'en servent le plus : qu'est-ce que la poésie? Vous les embarrasserez, je le crains '. Y a-t-il une catégorie d'objets qu'on puisse dire poétiques, ou est-ce purement une manière à nous de sentir les choses? Il y a des objets que volontiers on appellerait poétiques, les choses nalurelles qui ont de la grandeur physique, la mer, la montagne, le désert, la forêt, le ciel, — les grandes forces naturelles, la tempête, l'orage, l'inondation, l'incendie, — les choses sociales qui nous imposent par l'ascendant, la force ou la violence qu'elles peuvent exercer sur nous, la royauté, la religion, la guerre, la révolution, etc. Mais, d'aulre part, est-il sûr que tous ces objets émouvants pour nous le soient pour tout homme sans exception, et celui qui ne serait pas ému d'un de ces objets consentirait-il à l'appeler poétique ^?

Aux xvn^ et xvnf siècles, des personnes qu'on qualifiait de poètes n'apercevaient aucune poésie à des objets oii nous en voyons assez, nous autres gens du xix®. Des sujets tels que le crapaud de Victor Hugo auraient été, je pense, rebutés immédiatement par ces poètes de l'ancien régime. La nature ordinaire, les champs qui s'étendent familièrement autour de nous étaient jugés alors fort peu poétiques. Et même à

1. En revanche, tout le monde dislingue la versification de la poésie. On reconnaît qu'il y a des prosateurs poètes, et des versificateurs qui sont loin d'être poètes. Toutefois il est généralement convenu que la poésie est complète seulement là où la versification vient s'unir au langage poétique. Il faut accepter et ces distinctions et celle conclusion.

2. Peut-être en ce sujet délicat peut-on s'aider du voisinage de la musique et de l'éloquence, entre lesquelles, à mi-chemin, la poésie semble placée : la musique, art d'émouvoir sans idées précises; l'éloquence, art émotif encore, mais appartenant déjà à la science ou à l'art pratique par la précision des idées, par l'abstraction, le raisonnement.

l'égard de ces grands objets naturels, la mer, la montagne, l'orage, le soleil, la lune, poêles et public avaient des sentiments qui nous paraissent à nous bien étranges. La mer présentée sous son nom et avec ses traits naturels, n'était pas poétique; dès qu'on l'appelait Neptune, elle commençait à l'être. De même pour le soleil et la lune qu'on nommait Apollon et Diane — et la question revient : qu'est-ce donc que la poésie?

Il me semble que les remarques ci-dessus ne sont pas inconciliables.

Le mot poésie répond à un sentiment intime, à un élat subjectif. Il n'y a pas précisément une catégorie d'objets poétiques; il y a des objets qui donnent plus aisément et à plus de personnes le sentiment auquel s'applique le nom de poésie, et en revancbe on ne peut affirmer d'aucun objet que quelqu'un n'en tirera pas le sentiment poétique pour luimême et pour d'autres personnes. Oui, mais alors qu'est-ce que ce sentiment? Visiblement c'est une émotion appartenant au mode fjrave. N'est pas poétique ce qui fait rire. Pour ce qui fait sourire, il y a doute; cela dépend du genre de sourire, car il en est plusieurs. J'en note un qui a fait ses preuves de poésie : le sourire dans les larmes. C'est déjà quelque chose peut-être que d'avoir par une limite déterminé le sujet. Voici à présent que je crois apercevoir son centre, qu'on me passe le mot : rien de plus poétique que la souffrance — pas précisément à l'état vif, cuisant — mais la souffrance quelque peu apaisée, déjà un peu ancienne d'origine, dont les vrais noms sont tristesse, mélancolie, regret.

La poésie, en son centre, serait donc un sentiment de dépression (ajoutons exprimé d'une certaine manière) que le spectateur trouverait agréable à contempler et même à partager momentanément.

Et ce qui ferail la différence fondamentale entre la poésie et l'éloquence, c'est justement que celle-ci serait un sentiment (['exaltation communiqué au spectateur. Autre différence

secondaire : quand nous disons d'un auteur « il est poétique », nous songeons surtout à ce qu'il ressent; quand nous disons d'un orateur « il est éloquent », nous songeons surtout à ce qu'il nous fait sentir.

Ce qu'on nomme sublime est le comble du poétique ou de l'éloquent*. Le sublime poétique serait donc un fort sentiment de dépression, mais toujours agréable. Comment un tel sentiment peut-il être agréable? C'est qu'à y bien regarder, il est, ce semble, mixte. Voici la mer, ou l'énorme montagne hérissée de rochers, béante d'abîmes; ces objets nous font sentir notre petitesse et leur grandeur; ils nous dépriment quant à nous; mais nous exaltent quant à eux. Notre esprit se soumet, s'éprend du grand objet, l'admire et le craint tout ensemble. En toule admiration, remarquons-le, il y a un peu de cette démission ou soumission de nous-même, en tant que particulier. Mais nous nous rattrapons, si je puis dire, par un orgueil, une fierté relative à un objet qui appartient à notre terre ou à notice espèce, selon que c'est un paysage ou un homme que nous admirons : émotions curieuses, mystérieuses que celles-ci et qui, pénétrées, nous renseigneraient précieusement sur l'esprit humain, encore si obscur en certains coins.

Tout ceci, hasardé, hypothétique de soi, paraît encore plus incertain par la diversité du langage : les hommes diffèrent infiniment sur ce qu'ils appellent poésie, éloquence, sublime. J'ai essayé de trouver un point ferme, de définir avec précision quelque partie du sujet.

Le comique et le spirituel appellent une définition ou une détermination plus ample et plus précise. Je m'espacerai davantage à leur sujet. J'en ferai plus loin un chapitre spécial, et ma raison c'est que leur importance, leur rang dans la littérature sont actuellement en danger d'être méconnus.

1. J'entends par comble tout simplement un degré extraordinaire, soit de l'émotion poétique, soit de l'émotion causée par l'éloquence. Ces choses-là sont purement subjectives, donc individuelles, variables.

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