Lettres à Jacques Rivière
écrit-il à J. Rivière, de l’existehce de Dieu que de celle du soleil qui hous éclaire.»
Il n'aura jamais assez de mots, de formes ét d’inventiôns, pour exprimer le bonheur d’une telle certitude. La nature l’ “enselghe, l’expétience l’enseigne, le cœur l'itistruit ; et il restitue à d’autres esprits ce qu’il connaît. Pour lui, « Dieu compta parmi les choses naturéllés ». (Ode jubiläire pour le 600€ anniversaire de Dañté.
On voit dès le drame de Tête d'Or quelle était la préoccupation du jeune écrivain d'investir en esprit l’univers, de connäftre et de raconter tout ce qu’un homme peut en surprendre. Dans cette dispositiof, il rencontra, l’ayant souhaité comme un moyen d'échapper à l’étouffement d’un monde trop matérialiste, l’idée divine, et, soudainement, lä présence divine ellemême, qui lui parut vivante ét proche comme celle d’une pérsonne. « Et voilà que Vous êtes quelqu'un tout à coup! »
« O mon Dieu, je me rappelle ces ténèbres où nous étions face à face tous les
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PAUL CLAUDEL __jol
deux, ces sombres après-midi d'hiver à Notre-Dame,
Moi tout seul, tout en bas, éclairant la face du grand Christ de bronze avec un cierge de vingt-cinq centimes.
Tous les hommes étaient contre nous —et je ne répondais rien — la science, la raison.
La fo seule était en moi, et je vous regardais en silence comme un homme qui préfère son ami. »
I] dit ailleurs : « N’avons-nous pas un droit à ne pas voir Dieu? et je ne puis l’exclure ! Il ne profère point de parole et d’où vient que l’entends? Je ne puis l’atteindre, et il est avec moi, Il n’est nulle part, et je ne saurais le fuir »,
« Supposez quelqu” un avec vous pour toujours ; en soi-même, et qu'il faille tolérer en soi-même un autre.
Il vit, je vis ; 1l pense et je pèse en mon cœur sa pensée.
Jl ne me laisse pas de repos !
J'ai fui à cette extrémité de Ja terre !
Me vaici au milieu de ces peuples païens, etilm'ya retrouvé,
Et je suis comme un débiteur que l’on presse et qui ne sait point même ce qu’il doit. » |
(Partage de Midi).
Le fondement essentiel du catholicisme chez M. Claudel, c’est que la vérité divine est hors de nous ; que Dieu, sa création, Sa puissance, ses actes, la morale qu’il nous impose, et son Eglise vivante en ses trois parts, existent, que nous le voulions ou non, que nous le croyons ou non. L'homme doit atteindre Dieu. L'homme n’est pas la source de la religion. Absolument opposé au panthéisme oriental et au protestantisme subjectif est le catholicisme tel qu’il ile comprend.
L'esprit n’a pas fait une telle découverte sans vouloir lui soumettre tout l'être. L'homme est comme une friche que la culture purifie et subjugue morceau par morceau. Il devient peu à peu l'instrument de sa croyance. Si chacun de nous doit agir pour le profit le plus général possible, suivant ses moyens
(comme nous avons des moyens divers de « gagner notre vie ») un poète a pour moyen d'action la parole ; et sa mission est d’exprimer la vérité qu'il conçoit.
C'est ce rôle que M. Claudel assigne à l'écrivain, et lui-même s’y est consacré.
Il fémoigne. Il se porte garant ; il montre avec force qu’il possède une évidence.
C’est une apologétique personnelle, d’où sa puissance, et ses faiblesses peut-être.
Mais de quelle autre source avons-nous à disposer que de nous-mêmes? La garantie qu'offre M. Claudel aux esprits qui hésitent à le suivre, c’est cette puissance intellectuelle dont témoigne son œuvre.
Et c’est aussi que son assentiment n'’esé pas un acte de pure raison, mais qu’un instinct et une sensibilité affinés par l'intelligence, le soutiennent et le portent vers la foi. Nul ne prouvera rien, que l'instinct n'ait devancé l'esprit. C’est entre la sensibilité humaine et [a grâce divine que se joue le drame secret des conversions religieuses : entre elles que s’insinue l’esprit raisonnant, que ce soit pour douter, ou pour adhérer.
Ayant donc, dès l’origine, cherché le sens et l’inclination de l’univers visible, il fait d’abord le recensement de « toute la chose créée », « considérant toutes choses, « voulant atteindre à « cette connaissance intérieure que chaque chose possède d'elle-même ».
« Q Virgile sous la vigne ! Tu racontes tout ! Il t'explique tout, Cybèle, il formule ta fécondité !
Il est substitué à la nature pour dire ce spi PES qu’un bœuf...
« Quand le vieux Septentrion paraît au-dessus de mon épaule,
Plein une nuit, je sais lui dire le même mot, j'ai une accoutumance terrestre de sa compagnie.
J'ai trouvé le secret ; je sais parler, si je veux, je saurai vous dire
Cela que chaque chose veut dire. Je suis initié au silence. »
Mais pourquoi? pour que l’homme distrait se sente « inquiet et lourd » ; pour que l’homme inquiet se sache « soustrait
au hasard » ; pour que l’homme épris du monde matériel ne croie plus que ce monde se suffit et se borne à lui-même.
Toute l’œuvre de M. Claudel devient ainsi, dans l'esprit de son auteur, après avoir été un essai de recensement, un essai de rassemblement du monde. C’est à l’unité que tend tout ce qui existe, à cette unité frémissante dont l’amour, nous en donnant une frêle et insatisfaisante idée, creuse en nous Île désir.
Vu du côté de l’art, ce rassemblement supposerait pour M. Claudel que rien ng doit être honni. Et, en particulier, que les différents éléments du monde ont la même dignité, sont tous revêtus du sceau divin, de même que les diverses facultés de l’homme, la raison, l'imagination, la sensibilité, n’ont pas de droit à s’exclure ni à se mutiler Jes unes les autres.
. Dela philosophie bergsonienne à celle-ci, c’est le même cheminement de la pensée à travers les phénomènes mais en sens inverse. M.Bergsan imagine en grand poète l'impulsion originelle du monde vivant.
M. Claudel, peut-on dire,se tient à l’autre
extrémité, et constatant ces phénomènes, les dénombrant, il les regarde s’unir et monter vers Dieu, éléments assemblés du monde épars : comme la fileuse qui tire de la quenouille de lin une poignée de fils ténus, et les roulant entre ses doigts en compose un fil unique, et l’enroule au fuseau du rouet. « Tirer de tout, dit-il, un sens, une phrase, un hymne : ». Chaque chose doit se relier à son principe, et co-exister avec les autres, or, « une seule idée peut permettre aux choses d'exister ensemble, c’est une Cause commune. Une seule idée peut permettre aux choses d’exister solidement, c'est une Cause éter-
nelle ».— « Les hommes naissent dans un
secret nœud avec leurs comparses inconnus »,et dans un certain accord avec toutes les réalités de ce monde. Mais nous n’en devons rejeter aucune, ni aucun moyen de les aborder.
On sent, par exemple, chez M. Claudel, l’obsession du tort qu'a fait, dans L'art, au catholicisme, et à l’art même, ce
1. Conférence sur la religion, faite en Angleterre en octobre 1925,
divorce entre la chair et l’esprit qui s’appelle le jansénisme. Pourquoi, depuis le xvitIe siècle, en France, ce qui est « édifiant » doit-il ignorer et déformer la vie, et ce qui est « vivant » s’exempter de toutes préoccupations spirituelles? Grossièreté d’un côté, ascétisme de l’autre ; la Renaissance avait, complétant le Moyen Age, rétabli dans les arts un accord autrement efficace et que nous avons perdu. Toute l’œuvre de M.Claudel, si un esprit catholique la comprend bien, tend à rétablir le contact, la vivifiante inter-pénétration entre les besoins différents mais non opposés, qu'éprouve l’âme humaine. Seulement, étant bien entendu qu'on laissera à ces tendances toute leur force ; qu’on les utilisera dans leur intégrité, dans leur intensité, non en neutralisant les extrêmes, mais en les faisant cohabiter. Pour lui, la sagesse n’est point la moyenne,mais l'équilibre des contraires.
C’est bien là ce qui scandalise certains amis catholiques de M. Claudel. M. Henri Massis, par exemple,s’étonne du contraste qu'il voit entre la disciphne catholique
du poète et ce qu'il considère presque comme l’anarchie de son art. Mais un plus vieux catholique que M. Massis, s'il avait par ailleurs son élévation d’esprit, pourrait admettre au contraire avec un sentiment de délivrance cette solution — l’intégrité de l’homme, la divinisation de l’humain — de problèmes qu'il ne peut nier.
Il y a dans cet « acheminement vers Dieu » un troisième pas ; M. Claudel le nomme d’un mot un peu obscur, la « résolution ». Si cette définition de toute possession est juste : « voir, étreindre, se fier », c’est ce dernier terme qu’exprimerait ce mot si souvent répété : « l’âme soluble dans l'âme ». De même que Pascal dit : « Jésus-Christ sensible au cœur », l’œuvre claudélienne dit : « Dieu ‘soluble à l’âme ». C’est le terme du repos, de la communication, qui s’accomplit lorsque, ayant vu toutes choses, nous étant éfablis parmi elles, enfin nous les goûtons pleinement. « La profonde délice à notre âme de toute chose que Dieu a faite ».
D'une communication, d’une délectation d’ailleurs absolument spirituelles,
On pourrait mettre en exergue de toute cette philosophie claudélienné ce vers charmant des Poèmes d'Elé « ce n’est pas la rose, c'est son odeur uñe seconde fespirée qui est éternelle! » à quoi s'ajoute:
« non la rose seulement ; rnais toute 1la chose que Dieu a faite, en son été ». C’est JE un exemple complet d'urie grande vague de plaisir qui se résout dans l’âme.
L'’odeur, matière subtile, qui n est quelqué chose que mêlée à l’homme lorsqu'il la respire, mais qui l’envahit pour toujours : et qui contient, parce qu’elle est une suprême essence, tout le bel univers.
Le catholicisme passionné de M. Claudel le délivre de toute autre intérprétation du tfionde.
« Vous avez mis das mon cœut l’hôrreur de la mort. Mon âme ï’à point tolérance de la mort !
Savants, épicuriens, maîtres du noviciat de l’Enfer, praticiens de l’Introduction au Néant,
Brahmes, bonzes, philosophes, ést éonseils, Egypte, vos conseils,
Vos méthodes et vas démonstrations et votre discipline,
Rien ne me réconcilie, je suis vivant dans votre nuit abominable, je lève mes mains dans la transe et le transport de l'espérance sauvage et sourde !
Qui ne croit plus en Dieu, il ne croit
plus à l’Etre, et qui hait l’être, il haïit sa propre existence. »
C’est ce sentiment de délivrance que M. Claudel a apporté à ses contemporains.
Lui et Charles Péguy — deux isolés littéraires — auront ouvert des routes religieuses larges. « Seigneur, je vous ai trouvé ! », disent-ils l’un et l’autre. Ciaudel, Péguy, Valéry, André Gide... Ils sont de la même exacte génération. Déjà l’on peut apercevoir leurs quatre influences si grandes, influences littéraires, influences morales. Chacun ayant inventé sa voie, créé dans la tradition sa forme, creusé un sillon sur la terre de son âge. André Gide, son cynisme passionné ; Paul Valéry, son lumineux équilibrisme ; Péguy, vivant et mort, sa chaude candeur, sa flamme ; et le grave Paul Claudel...
Ces deux-ci, l’acheminement que constitue leurs œuvres est un acheminement vers la Joie par la foi catholique. Un infini bonheur de contemplation spirituelle s’épanouit dans les Odes. Puis, comme les artistes des temps vraiment croyants, de même que Péguy a rêvé de nouveau les Mystères, Paul Claudel retrace, pour son usage et le nôtre, le portrait des apôtres et des saints, et recrée les heures, les fastes de la vie de l’Eglise. Avec unesavante Jeunesse d'imagination, il reconstruit dans une série de tableaux, la figure des grands personnages du christianisme, les saints et les saintes, dans l’atmosphère de leur vie,avec leur trait le plus personnel. Rien de traditionnel, une grande nouveauté,et toujours la poésie:
Geneviève de Paris entendant la plainte de la France en détresse, et avant tous, le plus faible et lointain murmure de la victoire ; la gamme éperdue que chante Sainte Cécile et que le coup du bourreau arrête dans sa gorge ; la tempête que Scholastique fit par ses prières lever, afin que son frère Saint Benoît ne pût prendre
lamer et restât une hüit de plus à causer avéc êlle :.Jüsqué dans la méditation du Chemih de la Croix on trouve des traits nouveaux ?; et rarement une image de l4 Vierge compatissante, pitoyableaux souffrants nous toucha autant que ce portrait de Notre-Dame Auxilidtrice qui débute ainsi :
« L'enfant chétif qui sait qu’on ne l’aime pas beaucoup et qu’on n’est pas très fier de lui. »
Mais le catholicisme n’est pas seulement l’objet d’une contemplation, 1l est action et morale. La nature personnelle de M. Claudel l’a porté à y voir par-dessus tout un principe d’énergie. Une loi catholique, un effort humain. « Voilà, écrit-il dans le Temps en 1914, la grande force, la grande doctrine, la grande école d’énergie qui a fait l’Europe ce qu’elle est, qui fait que nous sommes des Européens et, non pas des Hindous ou des Chinois.