Je respecte ici la ponctuation mise par P. Claudel
Dans le texte de l'édition du Mercure de France, la virgule est après mer.
une tendance exagérée à la définition des genres. « La poésie, étrit Paul Valéry, c’est prolonger le bonheur d’un instant ». « Je trouve, dit-il aussi, dans la liberté actuelle, un assez grand sujet de contentement. Il n’existe heureusement, dans le domaine de la poésie, aucun moyen non abusif de rien prescrire et de rien interdire... »
Il y a un fait, vérifié par de nombreuses expériencés, c’est que le poème claudélién, lentement lu à voix haute, où parlé au thé âtre, acquiert des vertus de puissance et de clarté dont on ne se doute pas à la seule lecture par les yeux. Les Français qui entendirent jouer : l’Annonce faile à Marie furent sensibles au mouvement et à la musique de stances comme celles-ci, qui terminent lé dernier acte de cé drarïie :
Vercors. — O Pierre ! voici le temps où les femmes et les enfants nouveaux-nés éhremontrent aux sages et aux vieillards.
Voici que je me suis scandalisé comme uñ Juif parce que la face de l’Eglisé S’est
obscurcie et qu’elle marche en chancelant son chemin dans l’abandon de tous les hommes.
Et J'ai voulu de nouveau meserrer contre le tombeau vide, mettre ma main dans le trou de la Croix.
Ma petite fille Violaine a été plus sage.
Est-ce que le but de la vie est de vivre?
Est-ce que les pieds des enfants de Dieu seront attachés à cette terre misérable?
Il n’est pas de vivre, mais de mourir et non pas de charpenter la croix, mais dy monter et de donner ce que nous avons en riant.
Là est la joie, là est la liberté, là, la grâce, là, la jeunesse éternelle. Et vive Dieu si le sang du vieillard sur la nappe du sacrifice près de celui du jeune homme
Ne fait pas une tache aussi rouge, aussi fraîche que celui de l’agneau d’un seul an |
O Violaine ! Enfant de grâce ! Chair de ma chair ! aussi loin que le feu de ma ferme l’est de l’étoile du matin,
Quand cette belle vierge sur le sein du soleil pose sa tête illuminée,
Puisse ton père tout en haut te voir
pour l'éternité à cette place qui t’a été réservée |
Vive Dieu si, où passe ce petit enfant le père ne passe aussi |
De quel prix est le monde auprès de la vie? Et de quel prix la vie, sinon pour la donner?
Et pourquoi se tourmenter quand il est si simple d’obéir?
C'est ainsi que Violaine aussitôt toute prompte suit la main qui prend la sienne.
Pierre de Craon.—O Père! C’est moi le dernier qui l’ai tenue dans mes bras, car elle se confiait en Pierre de Craon, sachant qu'il n’y a plus désir en son cœur de la chair.
Et le jeune corps de ce frère divin était entre mes bras comme un arbre coupé qui penche !
Déjà comme l’ardente couleur de Ia fleur de grenade de tous côtés se fait voir sous le bourgeon qui ne la peut plus enclore,
La splendeur de l’ange qui ne sait point la mort s’emparait de notre petite sœur,
Et l’odeur du paradis entre mes bras s’exhalait de ce tabernacle brisé. »
C’est comme au hasard, en feuilletant une ode ou un drame, que l’on rencontre, parmi des passages plus arides, de ces fragments de poèmes, évocations, visions, pensées, qui sont marqués d’un caractère de poésie génial, si intensément personnel, et qui aident à prendre la mesure de ce vaste esprit. En voici quelques-uns, dont la diversité doit être excusée par le souci que l’on a eu de prendre ces extraits dans chaque volume :
« Le Temps est l'invitation à mourir.
A l’entrée du port des Phéaciens, la mer maniée par le vents’est amusée à ciseler en barque, patiemment, le bout de cet os saillant hors du vieux cORps de la Terre.
(Art poétique. Traité de la Connaissance du monde et de soi-même).
Bacchus, notre maître, qui a incessamment à courir d’un bout du monde à l’autre,
Et du Caucase jusqu’à Madère là-bas dans la houle atlantique,
Pour enguirlander toute l’Europe des doigts entrelacés de ses sarments.
On n'est convaincu que lorsqu'on n’est pas sûr.
(Prolée, drame satirique).
Ün vieillard et une jeune fille ! Des mains aussi fortes et aussi délicates que celles de la mort !
(Le Pain Dur, drame).
C'est une chose plus enivrante que le vin d’être une belle jeune femme !
(L'Olage, drame).
O Rose ! |
Eh quoi ! lorsque nous respirons cette odeur qui fait vivre les dieux, n’arriverons-nous qu'à ce petit cœur insubsistant
Qui, dès qu’on le saisit entre les doigts, s’effeuille et fond,
Comme d’une chair toute en son propre baiser |
Mille fois resserrée et repliée?
Ah ! je vous le dis, ce n’est point la rose, c’est son odeur une seconde respirée qui est éternelle !
Non le parfum de la rose! c’est celui de
toute la Chose que Dieu a faite en son été!
Aucune rose ! mais cette parole parfaite en une circonférence ineffable
En qui toute chose enfin, pour un moment, à cette heure suprême est née |
O paradis dans les ténèbres !
C'est la réalité, pour nous un instant, qui éclot sous ces voiles fragiles, et la profonde délice à notre âme de toute chose sa Dieu a faite !
” Quelle paix ! C'est ainsi que, par une telle nuit, j'ai entendu le bienheureux fac appelé Bodensee, à petits coups heurter sa conque d’ herbage,
Et sous le bois où le dernier rossignol vocalise, |
Sa nappe jusqu’à nos cœurs expirer en syllabes allemandes,
De ces eaux qui dans le feuillage des hôtels et des hôpitaux s’amortissent en trois replis, paresseusement, l’un sur l'autre, plus gras que la feuille de menthe !
(Poèmes d’élé).
L'Ode pure comme un beau eorps nu tout brillant de soleil et d’huile,
PAUL CLAUDEL k
Va chercher tous les dieux par la main pour les mêler à son chœur.
(L'Ode aux Muses).
Parmi tout l’univers qui bégaïe, laissezmoi préparer mon cœur comme quelqu’un qui sait ce qu’il a à dire,
Parce que cette profonde exultation de
la créature n’est pas vaine, n1 ce secret que gardent les Myriades célestes en une exacte vigile ;
Ni cette bonté des choses, n1 ce frisson des roseaux creux...
Mais que je trouve seulement la parole juste, que j’exhale seulement,
Cette parole de mon cœur, l’ayant trouvée, et que je meure ensuite, l’ayant dite, et que Je penche ensuite
La tête sur ma poitrine, l’ayant dite, comme le vieux prêtre qui meurt en consacrant.
Je ne suis pas libre entre les morts.
Je préfère l’absolu. Ne me rendez-pas à moi-même.
(Ode IIT).
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Cr pr er eg 2 Me pe ma a Re at mn ne ne meme nl ni CE ;
Quel compte fais-tu des femmes? Tout serait trop simple sans elles !
Laisse-moi chanter les œuvres des hommes et que chacun retrouve dans mes vers les choses qui lui sont connues. |
Mon devoir n’est pas de m'en aller, n1 de vaincre, mais de résister ; ni de vaincre mais de n’être pas vaincu.
Qui a aimé l’âme humaine, qui une fois a été compact avec l’autre âme vivante, 1l y reste pris pour toujours ;
Quelque chose de lui pour toujours vit au pain d’un autre corps.
(Ode IV).
La miséricorde n’est pas un don mol de la chose qu’on a en trop, elle est une pas- Sion comme la science.
Un peu de lumière est supérieure à beaucoup de ténèbres. Ne nous troublons pas de ce qui est hors de nous.
Je n’ai aucun souci de vous faire rire ou pleurer, ni que vous aimiez ou non ma parole ; mais aucune louange ou blâme n’en altère la pudicité.
Je ne vous crains point, Ô grandes créatures célestes ! Je sais que c’est moi qui vous suis nécessaire et Je me tiens comme un pilote entre vos feux entre-croisés.
Et je vous ris aux yeux comme Adam aux bêtes familières.
Toi ma douce petite étoile entre les doigts de ma main, comme une pomme cannelle. nu
(Ode V).
Combien de ] jours au juste depuis qu’on est parti? Je n’en sais rien.
Ces jours sont si pareils qu’on dirait qu'ils ne font qu’un seul grand jour blanc et noir.
J'aime ce grand jour immobile. Je suis bien à mon aise. J’admire cette grande heure sans ombre.
J’existe, Je vis.
Je ne sue pas. Je fume mon cigare. Je suis satisfait.
Et cependant, Ysé, Ysé, Ysé,
Cette grande matinée éclatante, quand nous nous sommes rencontrés,
Ysé, ce froid dimanche éclatant, à dix heurés sur la mer !
Quel vent féroce 1l faisait dans le grand soleil ! Comme cela sifflait et cinglait et comme le dur mistral hersait l’eau cassée!
Toute la mer levée contre elle:même, tapante, claquante, ruante dans le soleil, détalant dans la tempête.
C’est hier sous le clair de lune, dans le plus profond de la nuit,
Qu’enfin engagés dans le détroit de Sicile, ceux qui se réveillaient, se redressant, effaçant la vapeur sur le hublot,
Avaient retrouvé l’Europe, toute enveloppée de neige, grande et grise,
Sans Voix, sans figure, les accueillant dans le sommeil.
Ysé, tu es radieuse et splendide, tu es belle comme le jeune Appollon !
Tu es droite comme une colonne ! Tu es claire comme le soleil levant !
E& où as-tu arraché, sinon aux filières mêmes du soleil d’un tour de ton cou ce grand lambeau jaune
b4 INTRODUCTION A L'ŒUVRE DE
De tes cheveux qui ont la matière d’un talent d’or?
Tu es fraîche comme une rose sous la rosée ! et tu es comme l’arbre Cassie et comme une fleur sentante ! et tu es comme un faisan et comme l’aurore, et comme la mer verte au matin, pareille à un grand acacia en fleurs et comme un paon dans le paradis...
(Partage de Midi).
Non pas « la Terre et les Morts », pour moi ; mais « la Mer et les Vivants ».
(Interview de F. Lefèvre, Les Nouvelles lilléraires)
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