‹ Introduction à l'œuvre de Paul Claudel avec des textesChapitre 7 sur 38 · L'ELEMENT LYRIQUE · texte numérisé non relu

L'ELEMENT LYRIQUE

Voici donc — ces brèves citations l’indiqueraient à elles seules —- un de ces poètes qu’on appelle Iyriques, dont les créations ont un caractère de transport, d’exaltation. Ils transposent tout sur un plan doré. Ils ont une pensée ardente, vive, soudain fixée, puis fuyant au loin, et nous ne reconnaissons pas toujours entre leurs mains l’objet que nous venons de leur tendre. Cet objet était simple, manié et usagé par la foule ; 1l est devenu brillant et pur, digne d’une longue contemplation. Et leur poésie est animée par cette générosité, cette abondance, cet excès s1 l’on veut. Keats l’a définie ainsi : « nous surprendre par un bel excès... »

To surprise us by à fine excess.

C'est une classe littéraire assez restreinte en France, celle de ces fils de Pindare, qui défient et déroutent l’analyse patiente des professeurs.

S'ils n’ont pas, comme Hugo, cette veine humaine, s'ils n’ont pas, comme Ronsard, cette grâce constante, par quel sortilège atteindraient-ils un vaste public?

Shelley, cet ange, combien de Français ont besoin de ses ailes? Nous sommes souvent positifs et étroits d'imagination.

Avons-nous le désir, comme de respirer de l’air, de cet autre horizon où nous mène une pensée ardente, de ces plaisirs spirituels, tout gratuits, impalpables?

Mais l'enthousiasme est un des ressorts français. Le chant, l’état d'esprit qui fait qu’on s’exalte jusqu’au chant, est en nous tous. Dans toute notre littérature, cornme dans tout l’essentiel de notre art du passé, circule, parmi d’autres courants, ce sentiment de lyrisme actif, cet allant, ce rythme allègre. Tout pourrait aboutir à une œuvre comme celle de M. Claudel, tout pourrait l’adopter, des Chansons de Geste aux chansons de mar-

che, si une certaine réticence venue de trop docte critique, ne nous gâtait, depuis peut-être trois siècles, ce naturel. Et si, d'autre part, une œuvre comme celle qui nous occupe n'avait pas, à côté de ce lyrisme actif, un lyrisme réceptif, immobile, méditatif, qui est moins dans la tradition de notre joie sociale, de notre plaisir grégaire, et qui l’isole.

Il ajoute à cette cause de solitude un langage à part, nous l’avons vu.Si nousen dépassons les singularités formelles, nous trouverons cette grande coulée lyrique.

Il nous faut, seulement, pour ce poète qui est à l’écart, non pas être abordés par un homme qui nous parle, mais aller vers un homme qui est seul.

11 ne s’agit plus ici des mots ou de la syntaxe ou de la prosodie qu’il emploie :

il s’agit des sujets mêmes de ses poèmes ::

et de ses drames. Tout ce qu’il propose à sa propre attention, à la nôtre ensuite, il le crée d’une certaine façon, à mesure. Il le suscite, et c’est nouveau ; plus réellement, c’est différent. Son art de composer est une continuelle construction, pour

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laquelle 1l se sert d'éléments premiers. Ce n’est pas un art de développement, non plus un art de glose ou de description.

C'est une élévation à la manière mathématique. Îl édifie et exhausse et ajoute morceau à morceau des éléments pris parfois très loin des premiers. Tout cela, on le sait, d’un esprit frémissant, souvent emporté.

Il est tantôt tout près de son œuvre, la détaillant, la regardant, y mettant un infime détail. Puis il s’écarte, et nous connaissons sa manière de regarder les plus grandes choses de si loin, comme d’un nuage.

« Les voyageurs, se redressant, effaçant la vapeur sur le hublot,

Avaient retrouvé l’Europe, toute enveloppée de neige, grande et grise,

Sans voix, sans figure, les acueillant dans le sommeil ».

Cette église (Strasbourg) qui, de toutes parts enfin s'ouvre et m'accueille et m'immerge,

; « Asile comme le sein des mers, aussi vermeil que le corail ». |

Une telle manière d'écrire et d’imaginer fait d’une œuvre une perpétuelle découverte. C’est à une porte ouverte que nous mène ce perpétuel mouvement qui l’anime. Ce Temps même qui la régit et qui est toujours et toujours le Présent, remarquons-le, suscite cette attente, ce sens d’inconnu. Quelle jeunesse dans le goût de l’aventure qu’elle nous donne ainsi ! N'est-ce pas par là qu’elle séduit les esprits Jeunes? Voyez, regardez, sachez voir, dit ce poète. Tout est là, tout existe, mais 1l faut voir ;nous avons à apprendre chaque chose, à la nommer, à la susciter.

Qu’y a-t-il derrière cette montagne ou cette dune? Qu’y a-t-il dans cet espace silencieux du ciel? Et dans les cœurs violents et sombres des mortels? Qu’y a-t-il au devant de cette phrase que Je viens d’écrire? Où me mène-t-elle? Quel est son mirage et son piège? Où va-t-elle, et que veut-elle nous faire dire?

Rien n’est indifférent. L'heure, la mar-

che du temps, l’insecte, le mouvement de l'herbe, le mouvement rapide d’un regard, la pensée qui passe, la brusque apparition de notre visage devant notre regard surpris par un miroir, et son avertissement. En même temps l'association à notre banal destin d’une heure, des astres, des signes du Zodiaque, de la marche infinie des saisons.

Malgré l’évidente grandeur de cette poésie, elle n’est point vague. Elle prend un continuel point d'appui sur une réalité très attentivement regardée. M. Claudel est un des écrivains français qui font usage d’un riche vocabulaire. Mais on peut remarquer que ce n’est pas un vocabulaire d’épithètes, Les vocables sont des verbes et des substantifs. Très instruit, même des travaux et des métiers manuels, il circule, par ses poèmes et ses drames, au milieu de la réalité avec la plus grande liberté. Rien ne le gêne, et le monde intellectuel qui habite sa pensée ne l'empêche pas d’être informé de tout ce qui se passe autour de lui. Peut-être cette double richesse qui devrait nous satisfaire, est-

elle ce qui nous déroute le plus dans cet auteur : ce qui pour un peu, nous choque- rait. Tant de réalisme et tant d’envolées ! Est-ce contradictoire? Nous sommes égarés.

L’'Ode IV des Cinq grandes Odes, intitulée La Muse qui est la Grâce résume ce conflit comme s’il existait dans l’auteur même, en lutte avec une Muse exigeante, qui tour à tour l’emporte et J'abandonne.

Il se retournerait volontiers vers la terre, vers la bonne vie grasse et nourricière qu’il connaît et dont il n’est pas las, n’était cet incessant appel qui le reprend et l’écarte, comme un bateau se décolle du rivage.

Encore! comme la mer qui revient me rechercher comme une barque,

La mer encore qui se retourne vers moi à la marée de Syzigie et qui me lève et remue de mon ber comme une galère allégée,

Comme une barque qui ne tient plus qu’à sa corde, et qui tape, et qui saque, et qui fonce, et qui encense, et qui culbute, le nez à son piquet,

Comme le grand pur-sang que l’on tient aux naseaux et qui tangue sous le poids de l’amazone qui bondit sur lui de côté et quisaisit brutalement les rênes, avec un rire éclatant!

O Muse, laisse-moi te refouler dans cette strophe,avant que tu ne reviennes sur moi comme une vague avec un cri félin.

Nous étudierons, dans la psychologie de M. Claudel, le rôle que jouent sa sensi- ‘bilité et sa raison. Ici nous ne voulons suivre que le jeu de l'imagination dont il a dit qu’elle est «une présence de feu».

On la voit à l’œuvre dans cette succession de métaphores, dans ces associations imprévues, dans cette abondance de visions ; il n'y a pas besoin d’insister sur son originalité et sa force. |

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